Il n'y a, de votre propre aveu, qu'une bonne méthode de démonstration,
c'est celle d'appuyer toute affirmation _sur des faits bien établis, non
contredits par d'autres, légitimement sériés_.
Voyons comment vous avez suivi cette méthode.
Pour nous prouver que la femme _thétique_ ou considérée en dehors de
l'influence de l'homme, est telle que vous la dépeignez, il faut, d'après
la méthode rationnelle, que vous nous mettiez en présence d'une ménagerie
de ces femmes, puis d'une autre ménagerie composée d'hommes n'ayant
jamais subi l'influence de la femme, afin que nous puissions vérifier par
nous-mêmes l'activité native de ceux-ci et l'inertie native de celles-là.
Avez-vous eu à votre disposition, avez-vous à la nôtre ces preuves de
fait?
Non: et si vous ne les avez ni ne pouvez les avoir, qu'est-ce que votre
thèse, sinon l'illusion d'un cerveau malade d'orgueil et de haine pour la
femme?
1º Vous dites: l'homme seul produit les germes physiques, l'anatomie
répond: _C'est la femme qui produit le germe_; l'organe qui, chez elle,
comme chez les autres femelles, remplit cette fonction, est l'ovaire.
2º Vous dites: la femme est un diminutif de l'homme; c'est un mâle
imparfait, l'anatomie dit: _l'homme et la femme sont deux êtres
distincts, chacun complets_, munis chacun d'un appareil spécial, _aussi
nécessaires_ l'un que l'autre.
3º Vous dites avec Paracelse, dont ce n'est pas la seule sottise, _où la
virilité manque, l'être est incomplet; où elle est ôtée, il déchoit_. Le
simple bon sens répond: l'être ne peut être incomplet ou déchoir, que
_s'il s'éloigne de son type_; or, le type de la femme est la _féminité_,
non la _masculinité_... Si, comme vous, j'étais amoureuse du paradoxe, je
dirais: _l'homme est une femme_ incomplète, puisque c'est la femme qui
produit le germe; son rôle est très douteux dans la reproduction, et la
science pourra bien apprendre à s'en passer un jour. C'est le paradoxe
d'Auguste Comte; il vaut le vôtre.
Pour prouver que la femme n'est qu'un mâle imparfait, il faudrait établir
par des faits, que l'homme auquel on retranche la virilité, voit se
développer en lui les organes propres à la femme; devient apte à la
conception, à la gestation, à l'accouchement, à l'allaitement. Or je n'ai
jamais appris qu'aucun gardien du sérail se fut transformé en odalisque;
et vous, mon Maître?
4º Vous dites: les organes propres à la femme sont inertes et sans but
pour elle; la Physiologie répond: le travail qu'accomplissent ces organes
est immense; la grossesse et la crise qui la termine, en sont
d'incontestables preuves. L'influence de ces organes se fait sentir non
seulement sur la santé générale, mais dans l'ordre intellectuel et moral.
La Pathologie, non moins éloquente, nous peint les désordres profonds
qu'amène chez la femme la continence forcée, l'incontinence, l'excès ou
la perversion de vitalité de ces organes que vous prétendez inertes.
5º Vous dites: la femme est une terre, un lieu d'incubation pour le
germe. L'anatomie vous a répondu que la femme _seule_ produit le germe.
Lisez ce que j'ai répondu à votre ami Michelet au sujet de la
ressemblance des enfants, et vous saurez ce que les faits ajoutent à la
réponse de la science. Votre affirmation n'est pas moins absurde en
présence de ces faits que celle d'un ignorant qui prétendrait que la
terre à laquelle on confierait de la graine d'œillet ou de chêne, a la
propriété d'en faire sortir des roses et des palmiers.
De cette supposition _fausse_ que la femme n'a pas de germes au physique,
vous concluez: donc elle n'a pas de germes intellectuels et moraux.....
Est-ce bien vous qui osez accuser la femme de _prendre de fausses
analogies pour des principes_?
Convenez que, quand un homme s'en permet d'aussi folichonnes, et les
prend pour des principes, on doit avoir plus envie de rire que de se
fâcher.
6º Vous dites qu'intellectuellement et moralement la femme est, par
elle-même, un néant.
Or, si je ne m'abuse, vous admettez que nos fonctions ont pour base nos
organes, et vous placez les fonctions de l'intelligence et de la moralité
dans le cerveau, conçu selon Gall ou à peu près.
Eh bien! l'Anatomie vous dit: chez les deux sexes la masse cérébrale est
semblable pour la composition et, ajoute la Phrénologie, pour le nombre
des organes. La Biologie ajoute: la loi de développement de nos organes
est l'_exercice_ qui suppose l'action et la réaction, dont le résultat
est d'augmenter le volume, la consistance et la vitalité de l'organe
exercé.
Il s'agissait donc, pour convaincre vos lecteurs de la vérité de vos
affirmations, d'établir que _les deux sexes sont soumis aux mêmes
exercices du cerveau, aux mêmes excitants_, et que, malgré cette
identité d'éducation, la femme reste constamment inférieure. Avez-vous
fait cette preuve? Y avez-vous même songé? Non. Car si vous y aviez
songé, votre thèse était coulée à fond, puisque vous auriez été obligé de
vous avouer que l'homme et la femme ne peuvent se ressembler, car on dit
à l'homme dès son enfance: résiste, lutte;
A la femme: cède, soumets-toi toujours.
A l'homme: sois toi-même, dis hardiment ta pensée; l'ambition est une
vertu; tu peux prétendre à tout.
A la femme: dissimule, calcule ta moindre parole, respecte les préjugés;
la modestie, l'abnégation: voilà ton lot; tu ne peux arriver à rien.
A l'homme: la science, le talent, le courage t'ouvriront toutes les
carrières, te feront honorer de tous.
A la femme: la science t'est inutile: si tu en as, tu passeras pour une
pédante; et si tu as du courage, tu seras dédaigneusement appelée
_Virago_.
A l'homme: pour toi sont institués les lycées, les universités, les
écoles spéciales, les grands prix; tous les établissements qui peuvent
développer ton intelligence; toutes les bibliothèques où est accumulée la
science du passé.
A la femme: pour toi l'histoire en madrigaux, la lecture des livres
d'heures et des romans. Tu n'as que faire de lycées, d'écoles spéciales,
de grands prix, de rien qui élève ton esprit et agrandisse tes vues: une
femme savante est si ridicule!
Il faut que l'homme montre la science qu'il n'a souvent qu'en superficie,
mais que la femme dissimule celle qu'elle possède réellement.
Il faut que l'homme paraisse courageux quand souvent il n'est qu'un
lâche; mais que la femme feigne la poltronnerie, quand en réalité elle
n'a pas peur.
Car où l'homme est réputé grand, sublime, on trouve la femme ridicule,
quelquefois odieuse.
Si vous vous étiez constaté, comme vous deviez le faire, ces gymnastiques
diamétralement opposées, l'une tendant à développer l'être, à l'ennoblir,
l'autre à l'abaisser, à l'imbécilifier, au lieu d'écrire les sottises que
vous avez écrites, vous vous seriez dit: il faut que la femme ait bien de
l'initiative pour résister à l'inique système de compression qui pèse sur
elle; il faut qu'elle ait bien du ressort pour se montrer si souvent
supérieure à la plupart des hommes en intelligence, et _toujours en
moralité_.
Je serais curieuse de savoir, Monsieur, ce que seraient vos mâles s'ils
étaient soumis au même système que nous. Regardez donc ceux qui n'ont pas
passé par vos études, et dites-moi s'ils ne sont pas généralement au
dessous des femmes non cultivées. Regardez donc les hommes qui ont subi
l'éducation féminine; est-ce qu'ils n'ont pas toutes les mièvreries,
toute l'étroitesse d'esprit des femmelettes?
Voyez au contraire ces femmes qui, par la volonté de leurs éducateurs ou
leur propre énergie, ont été soumises à la discipline masculine et, sur
votre conscience, dites-moi si elles n'égalent pas les plus intelligents,
les plus fermes d'entre vous?
7º Vous dites: la force intellectuelle est en raison de la force
physique. Les _faits_ répondent: les grandes pensées, les œuvres utiles
datent de l'époque où les forces physiques commencent à décliner. Les
_faits_ disent encore: le tempérament athlétique, qui est le _plus_
vigoureux, est le _moins intellectuel_: les statuaires l'ont bien
compris, eux qui taillent Hercule avec un gros corps et une petite tête.
8º Vous dites que la moralité est en raison _directe_ de la force
physique et intellectuelle combinées: c'est une plaisanterie que nous ne
réfuterons pas; tout le monde sait trop bien que ces choses n'ont aucun
rapport, et que les _faits_ démentent votre assertion.
9º Vous dites: la femme étant moins forte d'un tiers, aura dans l'atelier
social un tiers de priviléges de moins que l'homme.
Sur quels éléments établissez-vous cette proportion? Pour l'établir,
avez-vous promené un dynamomètre dans nos départements, et mesuré la
force de chaque homme et de chaque femme?
Mais votre affirmation fût-elle vraie, est-ce qu'on n'emploie que la
_force_ dans l'atelier social? et l'_adresse_, qu'en faisons-nous, grand
économiste? Quels muscles samsoniens faut-il pour tenir des écritures,
administrer, mesurer des étoffes, couper et coudre des vêtements, etc.,
etc.?
Et quel est le but de la civilisation, si ce n'est de nous décharger de
l'emploi de notre force sur les machines, afin de n'employer que notre
intelligence et notre adresse?
10º Vous dites: les infirmités, la faiblesse, la maternité de la femme,
son aptitude à l'amour l'excluent de toute fonction; elle est
_juridiquement et fatalement_ exclue de toute direction politique,
industrielle et doctrinale.
Elle ne peut être chef politique..... Et l'histoire nous montre un grand
nombre d'impératrices, de reines, de régentes, de princesses souveraines
qui ont gouverné avec sagesse, avec gloire, et se sont montrées très
supérieures à beaucoup de souverains... à moins que Marie-Thérèse,
Catherine II, Isabelle et Blanche de Castille et beaucoup d'autres ne
soient que des Mythes.
La femme ne peut être législateur..... toutes les femmes que je viens de
citer, l'ont été et beaucoup d'autres encore.
Les femmes ne peuvent être ni philosophes ni professeurs...
Hypathie, massacrée par les chrétiens, professait la Philosophie avec
éclat; dans le moyen âge et plus tard, des Italiennes ont rempli des
chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématiques, et ont excité
l'admiration et l'enthousiasme; en France, à l'heure qu'il est, des
polytechniciens font très grand cas de _la géomètre_ Sophie Germain qui
s'avisait de comprendre Kant.
La femme ne peut être négociante, administratrice..... Et une grande
partie de la population féminine se livre au négoce, remplit les emplois
du commerce. On avoue même que c'est au génie administratif des femmes
qu'est presque toujours due la prospérité des maisons.
La femme ne peut être contre-maître, chef d'atelier.... Or une foule de
femmes dirigent des ateliers, inventent, perfectionnent, tiennent seules
des fabriques et contribuent par leur goût et leur activité à
l'accroissement de la richesse nationale, et à la réputation industrielle
de notre France.
La femme ne peut être artiste..... Et tout le monde sait que le plus
grand artiste littéraire de notre époque est une femme, G. Sand; et tout
le monde s'est incliné devant Duchesnois, Mars, Georges, Maxime, Ristori,
Rachel, Dorval; et tout le monde s'est arrêté devant les belles toiles de
Rosa Bonheur; et depuis le réveil des beaux-arts, chaque siècle a
enregistré quelques femmes célèbres.
Nous rencontrons la femme partout, travaillant partout, rivalisant avec
l'homme.... et M. Proudhon prétend qu'elle ne peut être nulle part,
qu'elle en est exclue _fatalement_ et _juridiquement_; que si elle
gouverne et légifère comme Marie-Thérèse, c'est une contradiction.
Que si elle philosophe comme Hypathie, c'est une contradiction;
Que si elle commande une armée et remporte des victoires comme l'épouse
du vainqueur de Calais, si elle se bat comme Jeanne d'Arc, Jeanne
Hachette, madame Garibaldi et des milliers d'autres, c'est une
contradiction.
Que si elle est négociante, administratrice, chef d'atelier comme des
milliers de femmes, c'est une contradiction.
Que si elle est savante comme le docteur Boivin, Sophie Germain, et
beaucoup d'autres, si elle est professeur comme beaucoup d'entre nous le
sont, c'est une contradiction.
La thèse soutenue par M. Proudhon, est, comme nous venons de le voir,
contredite par la _science_ et par les _faits_. On se demande s'il est
possible qu'il ignore les plus simples notions de l'Anatomie et de la
Biologie; on se demande s'il est possible qu'il soit aveugle au point de
ne pas voir que la femme _est dans la réalité_ tout ce qu'il prétend
qu'elle ne peut être _fatalement_ et _juridiquement_, dans son absurde et
injurieuse théorie; et nous croyons que l'auteur est atteint d'ignorance
et d'aveuglement volontaires.
11º Vous nous accusez, M. Proudhon, d'avoir beaucoup nui à la République
de Février. Qu'est-ce à dire? Est-ce nous qui l'avons renversée ou bien
le vote des hommes? Si ce sont les hommes, que nous reprochez-vous? Et si
vous croyez qu'ils ont cédé à notre influence, de quel droit
prétendez-vous qu'ils aiment plus que nous la liberté et l'égalité, et
qu'ils aient plus que nous le sens de la justice?
Vos reproches sont plaisants: depuis l'origine des sociétés c'est l'homme
qui est le maître; or, le vieux monde s'est affaissé sous le poids de
l'esclavage, de l'usure, des vices les plus éhontés; le monde moderne
menace de périr par l'inégalité et ses tristes conséquences; vous avouez
vous-même que l'injustice est partout dans ce monde _fait par votre
sexe_, et vous dites que l'homme a le sens juridique!
Et en présence de l'inégalité, de l'oppression créées par les hommes, de
leur amour des distinctions puériles, des bassesses qu'il font pour un
bout de ruban, vous accusez les femmes d'aimer l'inégalité et les
priviléges!
Elles peuvent les aimer, _comme vous_, mais elles sont meilleures que
vous, si elles ne sont pas plus justes: elles prient pour le vaincu,
vous, vous le tuez!
Je ne nie pas que les femmes n'aient fait beaucoup de mal à la Révolution
de Février, car elles sont aussi intelligentes que les hommes et ont une
grande influence sur eux. Mais qu'a fait pour elles cette Révolution, je
vous prie?
Ceux qui gouvernaient alors l'opinion ont eu besoin d'elles: Les plus
actives se sont mises à leur service, sans calcul, avec un entier
dévouement. Quand vous vous êtes crus bien assis, par décision de la
Chambre, vous leur avez fermé les portes des assemblées où elles
élargissaient leur cœur pour y comprendre le grand intérêt national et
la fraternité universelle. Ce que cette mesure, soutenue par un prêtre
chrétien, le pasteur Athanase Coquerel, père, a produit de froissement
dans le cœur des femmes, ne saurait se rendre: car nous ne sommes plus
aux premiers siècles de l'Église ou au Moyen Age: ce n'est pas en vain
que le sang des libres soldats de 89 coule dans nos veines.
Entendez-moi bien, M. Proudhon, vous et tous ceux qui sont assez
aveugles, assez orgueilleux, assez despotes pour vous ressembler, et
retenez bien ce que je vais vous dire.
La femme est comme le peuple: elle ne veut plus de vos révolutions qui
nous déciment au profit de quelques ambitieux bavards.
Elle veut la liberté et l'égalité pour _toutes_ et _tous_, ou elle saura
bien empêcher qu'elles ne soient pour personne.
Nous, femmes de Progrès, nous nous déclarons hautement adversaires de
quiconque niera le droit de la femme à la liberté.
Nos sœurs du peuple qui se sont indignées de leur exclusion des réunions
populaires, vous disent: il y a bien assez longtemps que vous nous
leurrez: il est temps que cela finisse. Nous ne nous laissons plus
prendre à vos grands mots de Justice, de Liberté, d'Égalité, qui ne sont
que de la fausse monnaie tant qu'ils ne s'appliquent qu'à la moitié de
l'espèce humaine. Voulez-vous sauver le monde qui périt? appelez la femme
à vos côtés. Si vous ne voulez pas le faire, laissez-nous en repos,
phraseurs insipides; vous n'êtes que d'ambitieux hypocrites: nous ne
voulons pas que nos hommes vous suivent, et ils ne vous suivront pas.
M. PROUDHON, _s'éveillant en sursaut_: Insurgée! Insurgée aux doigts
tachés d'encre! Impure que le péché a rendue folle!
MOI. Il est inutile de vous emporter, Maître; vous frappez sur une tête
de granit. Vous m'avez exposé votre _femme thèse_; je vous ai discuté
comme c'était mon droit. Reprenez un peu de calme pour m'exposer votre
_femme antithèse_.
M. Proudhon est longtemps à se rendre maître de son indignation: y étant
enfin parvenu, nous renouons l'entretien.