III

Il n'y a, de votre propre aveu, qu'une bonne méthode de démonstration,

c'est celle d'appuyer toute affirmation _sur des faits bien établis, non

contredits par d'autres, légitimement sériés_.

Voyons comment vous avez suivi cette méthode.

Pour nous prouver que la femme _thétique_ ou considérée en dehors de

l'influence de l'homme, est telle que vous la dépeignez, il faut, d'après

la méthode rationnelle, que vous nous mettiez en présence d'une ménagerie

de ces femmes, puis d'une autre ménagerie composée d'hommes n'ayant

jamais subi l'influence de la femme, afin que nous puissions vérifier par

nous-mêmes l'activité native de ceux-ci et l'inertie native de celles-là.

Avez-vous eu à votre disposition, avez-vous à la nôtre ces preuves de

fait?

Non: et si vous ne les avez ni ne pouvez les avoir, qu'est-ce que votre

thèse, sinon l'illusion d'un cerveau malade d'orgueil et de haine pour la

femme?

1º Vous dites: l'homme seul produit les germes physiques, l'anatomie

répond: _C'est la femme qui produit le germe_; l'organe qui, chez elle,

comme chez les autres femelles, remplit cette fonction, est l'ovaire.

2º Vous dites: la femme est un diminutif de l'homme; c'est un mâle

imparfait, l'anatomie dit: _l'homme et la femme sont deux êtres

distincts, chacun complets_, munis chacun d'un appareil spécial, _aussi

nécessaires_ l'un que l'autre.

3º Vous dites avec Paracelse, dont ce n'est pas la seule sottise, _où la

virilité manque, l'être est incomplet; où elle est ôtée, il déchoit_. Le

simple bon sens répond: l'être ne peut être incomplet ou déchoir, que

_s'il s'éloigne de son type_; or, le type de la femme est la _féminité_,

non la _masculinité_... Si, comme vous, j'étais amoureuse du paradoxe, je

dirais: _l'homme est une femme_ incomplète, puisque c'est la femme qui

produit le germe; son rôle est très douteux dans la reproduction, et la

science pourra bien apprendre à s'en passer un jour. C'est le paradoxe

d'Auguste Comte; il vaut le vôtre.

Pour prouver que la femme n'est qu'un mâle imparfait, il faudrait établir

par des faits, que l'homme auquel on retranche la virilité, voit se

développer en lui les organes propres à la femme; devient apte à la

conception, à la gestation, à l'accouchement, à l'allaitement. Or je n'ai

jamais appris qu'aucun gardien du sérail se fut transformé en odalisque;

et vous, mon Maître?

4º Vous dites: les organes propres à la femme sont inertes et sans but

pour elle; la Physiologie répond: le travail qu'accomplissent ces organes

est immense; la grossesse et la crise qui la termine, en sont

d'incontestables preuves. L'influence de ces organes se fait sentir non

seulement sur la santé générale, mais dans l'ordre intellectuel et moral.

La Pathologie, non moins éloquente, nous peint les désordres profonds

qu'amène chez la femme la continence forcée, l'incontinence, l'excès ou

la perversion de vitalité de ces organes que vous prétendez inertes.

5º Vous dites: la femme est une terre, un lieu d'incubation pour le

germe. L'anatomie vous a répondu que la femme _seule_ produit le germe.

Lisez ce que j'ai répondu à votre ami Michelet au sujet de la

ressemblance des enfants, et vous saurez ce que les faits ajoutent à la

réponse de la science. Votre affirmation n'est pas moins absurde en

présence de ces faits que celle d'un ignorant qui prétendrait que la

terre à laquelle on confierait de la graine d'œillet ou de chêne, a la

propriété d'en faire sortir des roses et des palmiers.

De cette supposition _fausse_ que la femme n'a pas de germes au physique,

vous concluez: donc elle n'a pas de germes intellectuels et moraux.....

Est-ce bien vous qui osez accuser la femme de _prendre de fausses

analogies pour des principes_?

Convenez que, quand un homme s'en permet d'aussi folichonnes, et les

prend pour des principes, on doit avoir plus envie de rire que de se

fâcher.

6º Vous dites qu'intellectuellement et moralement la femme est, par

elle-même, un néant.

Or, si je ne m'abuse, vous admettez que nos fonctions ont pour base nos

organes, et vous placez les fonctions de l'intelligence et de la moralité

dans le cerveau, conçu selon Gall ou à peu près.

Eh bien! l'Anatomie vous dit: chez les deux sexes la masse cérébrale est

semblable pour la composition et, ajoute la Phrénologie, pour le nombre

des organes. La Biologie ajoute: la loi de développement de nos organes

est l'_exercice_ qui suppose l'action et la réaction, dont le résultat

est d'augmenter le volume, la consistance et la vitalité de l'organe

exercé.

Il s'agissait donc, pour convaincre vos lecteurs de la vérité de vos

affirmations, d'établir que _les deux sexes sont soumis aux mêmes

exercices du cerveau, aux mêmes excitants_, et que, malgré cette

identité d'éducation, la femme reste constamment inférieure. Avez-vous

fait cette preuve? Y avez-vous même songé? Non. Car si vous y aviez

songé, votre thèse était coulée à fond, puisque vous auriez été obligé de

vous avouer que l'homme et la femme ne peuvent se ressembler, car on dit

à l'homme dès son enfance: résiste, lutte;

A la femme: cède, soumets-toi toujours.

A l'homme: sois toi-même, dis hardiment ta pensée; l'ambition est une

vertu; tu peux prétendre à tout.

A la femme: dissimule, calcule ta moindre parole, respecte les préjugés;

la modestie, l'abnégation: voilà ton lot; tu ne peux arriver à rien.

A l'homme: la science, le talent, le courage t'ouvriront toutes les

carrières, te feront honorer de tous.

A la femme: la science t'est inutile: si tu en as, tu passeras pour une

pédante; et si tu as du courage, tu seras dédaigneusement appelée

_Virago_.

A l'homme: pour toi sont institués les lycées, les universités, les

écoles spéciales, les grands prix; tous les établissements qui peuvent

développer ton intelligence; toutes les bibliothèques où est accumulée la

science du passé.

A la femme: pour toi l'histoire en madrigaux, la lecture des livres

d'heures et des romans. Tu n'as que faire de lycées, d'écoles spéciales,

de grands prix, de rien qui élève ton esprit et agrandisse tes vues: une

femme savante est si ridicule!

Il faut que l'homme montre la science qu'il n'a souvent qu'en superficie,

mais que la femme dissimule celle qu'elle possède réellement.

Il faut que l'homme paraisse courageux quand souvent il n'est qu'un

lâche; mais que la femme feigne la poltronnerie, quand en réalité elle

n'a pas peur.

Car où l'homme est réputé grand, sublime, on trouve la femme ridicule,

quelquefois odieuse.

Si vous vous étiez constaté, comme vous deviez le faire, ces gymnastiques

diamétralement opposées, l'une tendant à développer l'être, à l'ennoblir,

l'autre à l'abaisser, à l'imbécilifier, au lieu d'écrire les sottises que

vous avez écrites, vous vous seriez dit: il faut que la femme ait bien de

l'initiative pour résister à l'inique système de compression qui pèse sur

elle; il faut qu'elle ait bien du ressort pour se montrer si souvent

supérieure à la plupart des hommes en intelligence, et _toujours en

moralité_.

Je serais curieuse de savoir, Monsieur, ce que seraient vos mâles s'ils

étaient soumis au même système que nous. Regardez donc ceux qui n'ont pas

passé par vos études, et dites-moi s'ils ne sont pas généralement au

dessous des femmes non cultivées. Regardez donc les hommes qui ont subi

l'éducation féminine; est-ce qu'ils n'ont pas toutes les mièvreries,

toute l'étroitesse d'esprit des femmelettes?

Voyez au contraire ces femmes qui, par la volonté de leurs éducateurs ou

leur propre énergie, ont été soumises à la discipline masculine et, sur

votre conscience, dites-moi si elles n'égalent pas les plus intelligents,

les plus fermes d'entre vous?

7º Vous dites: la force intellectuelle est en raison de la force

physique. Les _faits_ répondent: les grandes pensées, les œuvres utiles

datent de l'époque où les forces physiques commencent à décliner. Les

_faits_ disent encore: le tempérament athlétique, qui est le _plus_

vigoureux, est le _moins intellectuel_: les statuaires l'ont bien

compris, eux qui taillent Hercule avec un gros corps et une petite tête.

8º Vous dites que la moralité est en raison _directe_ de la force

physique et intellectuelle combinées: c'est une plaisanterie que nous ne

réfuterons pas; tout le monde sait trop bien que ces choses n'ont aucun

rapport, et que les _faits_ démentent votre assertion.

9º Vous dites: la femme étant moins forte d'un tiers, aura dans l'atelier

social un tiers de priviléges de moins que l'homme.

Sur quels éléments établissez-vous cette proportion? Pour l'établir,

avez-vous promené un dynamomètre dans nos départements, et mesuré la

force de chaque homme et de chaque femme?

Mais votre affirmation fût-elle vraie, est-ce qu'on n'emploie que la

_force_ dans l'atelier social? et l'_adresse_, qu'en faisons-nous, grand

économiste? Quels muscles samsoniens faut-il pour tenir des écritures,

administrer, mesurer des étoffes, couper et coudre des vêtements, etc.,

etc.?

Et quel est le but de la civilisation, si ce n'est de nous décharger de

l'emploi de notre force sur les machines, afin de n'employer que notre

intelligence et notre adresse?

10º Vous dites: les infirmités, la faiblesse, la maternité de la femme,

son aptitude à l'amour l'excluent de toute fonction; elle est

_juridiquement et fatalement_ exclue de toute direction politique,

industrielle et doctrinale.

Elle ne peut être chef politique..... Et l'histoire nous montre un grand

nombre d'impératrices, de reines, de régentes, de princesses souveraines

qui ont gouverné avec sagesse, avec gloire, et se sont montrées très

supérieures à beaucoup de souverains... à moins que Marie-Thérèse,

Catherine II, Isabelle et Blanche de Castille et beaucoup d'autres ne

soient que des Mythes.

La femme ne peut être législateur..... toutes les femmes que je viens de

citer, l'ont été et beaucoup d'autres encore.

Les femmes ne peuvent être ni philosophes ni professeurs...

Hypathie, massacrée par les chrétiens, professait la Philosophie avec

éclat; dans le moyen âge et plus tard, des Italiennes ont rempli des

chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématiques, et ont excité

l'admiration et l'enthousiasme; en France, à l'heure qu'il est, des

polytechniciens font très grand cas de _la géomètre_ Sophie Germain qui

s'avisait de comprendre Kant.

La femme ne peut être négociante, administratrice..... Et une grande

partie de la population féminine se livre au négoce, remplit les emplois

du commerce. On avoue même que c'est au génie administratif des femmes

qu'est presque toujours due la prospérité des maisons.

La femme ne peut être contre-maître, chef d'atelier.... Or une foule de

femmes dirigent des ateliers, inventent, perfectionnent, tiennent seules

des fabriques et contribuent par leur goût et leur activité à

l'accroissement de la richesse nationale, et à la réputation industrielle

de notre France.

La femme ne peut être artiste..... Et tout le monde sait que le plus

grand artiste littéraire de notre époque est une femme, G. Sand; et tout

le monde s'est incliné devant Duchesnois, Mars, Georges, Maxime, Ristori,

Rachel, Dorval; et tout le monde s'est arrêté devant les belles toiles de

Rosa Bonheur; et depuis le réveil des beaux-arts, chaque siècle a

enregistré quelques femmes célèbres.

Nous rencontrons la femme partout, travaillant partout, rivalisant avec

l'homme.... et M. Proudhon prétend qu'elle ne peut être nulle part,

qu'elle en est exclue _fatalement_ et _juridiquement_; que si elle

gouverne et légifère comme Marie-Thérèse, c'est une contradiction.

Que si elle philosophe comme Hypathie, c'est une contradiction;

Que si elle commande une armée et remporte des victoires comme l'épouse

du vainqueur de Calais, si elle se bat comme Jeanne d'Arc, Jeanne

Hachette, madame Garibaldi et des milliers d'autres, c'est une

contradiction.

Que si elle est négociante, administratrice, chef d'atelier comme des

milliers de femmes, c'est une contradiction.

Que si elle est savante comme le docteur Boivin, Sophie Germain, et

beaucoup d'autres, si elle est professeur comme beaucoup d'entre nous le

sont, c'est une contradiction.

La thèse soutenue par M. Proudhon, est, comme nous venons de le voir,

contredite par la _science_ et par les _faits_. On se demande s'il est

possible qu'il ignore les plus simples notions de l'Anatomie et de la

Biologie; on se demande s'il est possible qu'il soit aveugle au point de

ne pas voir que la femme _est dans la réalité_ tout ce qu'il prétend

qu'elle ne peut être _fatalement_ et _juridiquement_, dans son absurde et

injurieuse théorie; et nous croyons que l'auteur est atteint d'ignorance

et d'aveuglement volontaires.

11º Vous nous accusez, M. Proudhon, d'avoir beaucoup nui à la République

de Février. Qu'est-ce à dire? Est-ce nous qui l'avons renversée ou bien

le vote des hommes? Si ce sont les hommes, que nous reprochez-vous? Et si

vous croyez qu'ils ont cédé à notre influence, de quel droit

prétendez-vous qu'ils aiment plus que nous la liberté et l'égalité, et

qu'ils aient plus que nous le sens de la justice?

Vos reproches sont plaisants: depuis l'origine des sociétés c'est l'homme

qui est le maître; or, le vieux monde s'est affaissé sous le poids de

l'esclavage, de l'usure, des vices les plus éhontés; le monde moderne

menace de périr par l'inégalité et ses tristes conséquences; vous avouez

vous-même que l'injustice est partout dans ce monde _fait par votre

sexe_, et vous dites que l'homme a le sens juridique!

Et en présence de l'inégalité, de l'oppression créées par les hommes, de

leur amour des distinctions puériles, des bassesses qu'il font pour un

bout de ruban, vous accusez les femmes d'aimer l'inégalité et les

priviléges!

Elles peuvent les aimer, _comme vous_, mais elles sont meilleures que

vous, si elles ne sont pas plus justes: elles prient pour le vaincu,

vous, vous le tuez!

Je ne nie pas que les femmes n'aient fait beaucoup de mal à la Révolution

de Février, car elles sont aussi intelligentes que les hommes et ont une

grande influence sur eux. Mais qu'a fait pour elles cette Révolution, je

vous prie?

Ceux qui gouvernaient alors l'opinion ont eu besoin d'elles: Les plus

actives se sont mises à leur service, sans calcul, avec un entier

dévouement. Quand vous vous êtes crus bien assis, par décision de la

Chambre, vous leur avez fermé les portes des assemblées où elles

élargissaient leur cœur pour y comprendre le grand intérêt national et

la fraternité universelle. Ce que cette mesure, soutenue par un prêtre

chrétien, le pasteur Athanase Coquerel, père, a produit de froissement

dans le cœur des femmes, ne saurait se rendre: car nous ne sommes plus

aux premiers siècles de l'Église ou au Moyen Age: ce n'est pas en vain

que le sang des libres soldats de 89 coule dans nos veines.

Entendez-moi bien, M. Proudhon, vous et tous ceux qui sont assez

aveugles, assez orgueilleux, assez despotes pour vous ressembler, et

retenez bien ce que je vais vous dire.

La femme est comme le peuple: elle ne veut plus de vos révolutions qui

nous déciment au profit de quelques ambitieux bavards.

Elle veut la liberté et l'égalité pour _toutes_ et _tous_, ou elle saura

bien empêcher qu'elles ne soient pour personne.

Nous, femmes de Progrès, nous nous déclarons hautement adversaires de

quiconque niera le droit de la femme à la liberté.

Nos sœurs du peuple qui se sont indignées de leur exclusion des réunions

populaires, vous disent: il y a bien assez longtemps que vous nous

leurrez: il est temps que cela finisse. Nous ne nous laissons plus

prendre à vos grands mots de Justice, de Liberté, d'Égalité, qui ne sont

que de la fausse monnaie tant qu'ils ne s'appliquent qu'à la moitié de

l'espèce humaine. Voulez-vous sauver le monde qui périt? appelez la femme

à vos côtés. Si vous ne voulez pas le faire, laissez-nous en repos,

phraseurs insipides; vous n'êtes que d'ambitieux hypocrites: nous ne

voulons pas que nos hommes vous suivent, et ils ne vous suivront pas.

M. PROUDHON, _s'éveillant en sursaut_: Insurgée! Insurgée aux doigts

tachés d'encre! Impure que le péché a rendue folle!

MOI. Il est inutile de vous emporter, Maître; vous frappez sur une tête

de granit. Vous m'avez exposé votre _femme thèse_; je vous ai discuté

comme c'était mon droit. Reprenez un peu de calme pour m'exposer votre

_femme antithèse_.

M. Proudhon est longtemps à se rendre maître de son indignation: y étant

enfin parvenu, nous renouons l'entretien.

La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 28 / 41 题