M. PROUDHON. J'ai dit que la femme, considérée en dehors de l'influence
masculine, est un _néant_......
MOI. Oui, Maître; parce que c'est une pure création de votre pensée.
M. PROUDHON. Mais la femme, considérée sous l'influence de l'homme, est
la moitié de l'être humain, et _je chante des litanies en son honneur_.
MOI. Vous faites donc rentrer la femme dans l'humanité par la porte de
l'Androgynie, afin de lui rendre sa part de droits?... C'est drôlet, mais
cela m'est égal.
M. PROUDHON. Non pas! non pas! La femme avoir des droits!... Jamais, tant
que je serai P. J. Proudhon. Elle est bien le complément de l'homme qui,
sans elle, ne serait qu'une brute.....
MOI. Ah! ça, mon docte Maître, comment tout cela s'arrange-t-il dans
votre cerveau? Vous m'avez dit jusqu'ici que _la femme doit tout à
l'homme_, puis vous me dites maintenant que, sans la femme, l'homme ne
serait qu'une _brute_... Il n'est donc pas _adéquat à sa destinée_ comme
vous l'avez affirmé? Et si la femme n'est rien sans lui, et qu'il ne soit
rien sans la femme, je ne vois plus du tout sur quoi vous vous appuyez
pour faire de lui l'initiateur de cette pauvre malheureuse.
M. PROUDHON. Je n'ai point à m'expliquer là dessus: c'est mon idée. Je
compare seulement les qualités respectives des sexes, et comme je trouve
qu'elles sont _incommutables_.....
MOI. Ah! J'entrevois: alors vous ne les équilibrez pas, parce que vous
pensez qu'elles ne se ressemblent pas; et, ne pouvant préjuger les droits
de la femme, vous la laissez libre.
M. PROUDHON. Comment! Comment! La femme libre! Quelle horreur! Avez-vous
donc résolu de me faire tomber en convulsion? La femme, quelqu'éminentes
que soient ses qualités, doit servir l'homme en silence et en toute
humilité.
MOI. Franchement, Maître, tout cela me semble un galimatias où, tout
Satan que vous êtes, vous ne sauriez vous-même voir goutte.
M. PROUDHON. Écoutez-moi sans plus davantage m'interrompre, si vous
voulez me comprendre.
«L'homme, sans la grâce féminine, _ne serait pas sorti de la brutalité du
premier âge; il violerait sa femelle, étoufferait ses petits, ferait la
chasse à ses pareils pour les dévorer_.
«_La femme est la conscience de l'homme personnifiée_, l'incarnation de
sa jeunesse, de sa _raison_ et de sa _justice, de ce qu'il y a en lui de
plus pur_ et de plus intime, de plus _sublime_ (3e volume. Justice, etc.,
p. 446).
«Idéalité de son être, elle devient pour lui un _principe d'animation_,
une grâce de force, de prudence, de justice, de patience, de courage, de
sainteté, d'espérance, de consolation, sans laquelle il serait incapable
de soutenir le fardeau de la vie, de garder sa dignité, de se supporter
lui-même, _de remplir sa destinée_.
«C'est par elle, par la grâce de sa divine parole, que l'homme donne la
vie et la réalité à ses idées, en les ramenant sans cesse de l'abstrait
au concret.
«_Auxiliaire du côté de la justice_, elle est l'ange de patience, de
résignation, de tolérance, la gardienne de sa foi, le miroir de sa
conscience, la source de ses dévouements. Vaincu, coupable, c'est encore
dans le sein de la femme qu'il trouve la consolation et le pardon.»
L'homme a la force, la femme la beauté. Par sa beauté, elle doit être
l'expression de la Justice «et l'attrait qui nous y porte..... _elle sera
meilleure que l'homme_..... elle sera le moteur de toute justice, de
toute science, de toute industrie, de toute vertu» (_Id._, p. 438).»
Aussi «la beauté est la vraie destination du sexe; c'est sa condition
naturelle, son état (_Id._, p. 439).»
La femme est l'âme de tout: «sans elle toute beauté s'évanouit; la nature
est triste, les pierres précieuses sans éclat; tous nos arts, enfants de
l'amour, insipides, la moitié de notre travail sans valeur.
«Si, sous le rapport de la vigueur, l'homme est à la femme comme 3 est à
2, la femme, sous le rapport de la beauté, est aussi à l'homme comme 3
est à 2 (_Id._, p. 340).
«Si du corps nous passons à l'esprit et à la conscience, la femme, par sa
beauté, va se révéler avec de nouveaux avantages (_Id._, p. 344).»
L'esprit de la femme est plus _intuitif_, plus _concret_, _plus beau que
celui de l'homme_; «il semble à l'homme, et il l'est en effet, plus
circonspect, plus _prudent_, plus réservé, plus _sage_, plus égal; c'est
_Minerve_, protectrice d'Achille et d'Ulysse, qui apaise la fougue de
l'un, _et fait honte à l'autre de ses paradoxes et de ses roueries_;
c'est la Vierge que la litanie chrétienne appelle _siége de Sapience_
(_Id._, p. 412).
«La qualité de l'esprit féminin a pour effet de servir au génie de
l'homme de contre-épreuve, en reflétant ses pensées sous un angle qui les
lui fait paraître plus belles si elles sont justes, plus absurdes si
elles sont fausses; en conséquence à simplifier notre savoir, à le
condenser en des propositions simples, faciles à saisir comme de simples
faits, et dont la compréhension intuitive, aphoristique, imagée, _tout en
mettant la femme en partage de la philosophie et des spéculations de
l'homme_, lui en rend à lui-même la mémoire plus nette, la digestion plus
légère..... _Il n'est pas un homme parmi les plus savants, les plus
inventifs, les plus profonds qui n'éprouve, de ses communications avec
les femmes, une sorte de rafraîchissement_.....
«Les vulgarisateurs sont en général des esprits féminisés; mais l'homme
n'aime pas à servir la gloire de l'homme, et la nature prévoyante a
chargé la femme de ce rôle (_Id._, p. 442 et 441).
«Qu'elle parle donc, qu'elle _écrive même, je l'y autorise et je l'y
invite_; mais qu'elle le fasse selon la mesure de son intelligence
féminine, puisque c'est à cette condition qu'elle peut nous servir et
nous _plaire, sinon je lui ôte la parole_ (_Id._, p. 405).
«L'homme a la force; mais cette constance dont il se vante en sus, il la
tient surtout de la femme..... Par elle (_la femme_) il dure et apprend
le véritable héroïsme. _A l'occasion elle saura lui donner l'exemple_,
alors elle _sera plus sublime que lui_ (_Id._, p. 443).
«La femme rendra le droit aimable et, de ce glaive à double tranchant,
fera un rameau de paix..... Point de justice sans tolérance; or, c'est à
l'exercice de la tolérance que la femme excelle; par la sensibilité de
son cœur, la délicatesse de ses impressions, par la tendresse de son
âme, par son amour, enfin, elle arrondit les angles tranchants de la
justice, détruit ses aspérités, d'une divinité de terreur, fait une
divinité de miséricorde. La justice, mère de paix, ne serait pour
l'humanité qu'une cause de désunion sans ce tempérament qu'elle reçoit
surtout de la femme.» (_Id._, p. 443 et 444.)
Et quelle chasteté possède la femme! Avec quelle constance elle attend
son fiancé! Quelle continence elle observe pendant l'absence ou la
maladie de son mari! Ah! «la femme seule sait être pudique... Par cette
pudeur qui est sa prérogative la plus précieuse, elle triomphe des
emportements de l'homme et ravit son cœur.» (_Id._, p. 444.)
Et quelle sagesse dans le choix qu'elle fait du compagnon de sa vie!
«Elle veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît s'il
n'est que gentil et mignon.»
Maintenant, ma peu chère, peu docile, et fort peu révérencieuse disciple,
résumons-nous.
La femme, sous le rapport de la beauté physique intellectuelle et morale,
est à l'homme comme 3 est à deux; «ainsi l'on peut bien dire qu'entre
l'homme et la femme il existe une certaine équivalence, provenant de leur
comparaison respective, au double point de vue de la force et de la
beauté; si par le travail, le génie et la justice l'homme est à la femme
comme 27 est à 8, à son tour par les grâces de la figure et de l'esprit,
par l'aménité du caractère et la tendresse du cœur, elle est à l'homme
comme 27 est à 8..... Mais ces qualités respectives sont incommutables,
ne peuvent être la matière d'aucun contrat...
«Or, comme toute question de prépondérance dans le gouvernement de la vie
humaine, ressortit soit de l'ordre économique, soit de l'ordre
philosophique ou juridique, il est évident que la supériorité de la
beauté, même intellectuelle et morale, ne peut créer une compensation à
la femme, dont la condition est ainsi fatalement subordonnée.» (_Id._, p.
445.) Me comprenez-vous maintenant?
MOI. Ce que je comprends, c'est que cela est pur sophisme, chose facile à
démontrer; c'est que, si votre _thèse_ est absurde, votre _antithèse_,
quelque complimenteuse qu'elle soit, l'est tout autant; c'est que vous
avez entassé contradictions sur contradictions, et c'est pour moi un
triste spectacle que de voir une intelligence aussi forte et aussi belle
que la vôtre se livrer à de tels exercices.
Vous allez juger vous-même si mes reproches et mes regrets sont fondés.
Dans la _Thèse_ vous dites: l'homme seul est par lui-même intelligent et
juste, seul il est adéquat à sa destinée; la femme n'a pas de raison
d'être; sans l'homme elle ne _sortirait pas de l'état bestial_.
Dans l'_antithèse_: sans la femme, qui est le principe d'animation de
l'homme, le moteur de toute science, de tout art, de toute industrie, de
toute vertu; sans la femme, qui rend la justice possible, la pensée
compréhensible et applicable, l'homme, bien loin d'être par lui-même
juste, intelligent, travailleur, ne serait qu'une brute _qui violerait sa
femelle, étranglerait ses petits et ferait la chasse à ses pareils pour
les dévorer_.
Que résulte-t-il de ces affirmations divergentes? Que si la femme seule
est inadéquate à sa destinée, l'homme seul est inadéquat à la sienne, et
que l'adéquation de l'un et de l'autre se fait par la synthèse de leurs
qualités respectives.
Il en résulte encore que, de votre propre aveu, l'homme reçoit autant de
la femme que celle-ci reçoit de lui, puisque, s'il la tire de l'état
bestial, elle le tire de l'état de brute féroce.
Il en résulte enfin que, toujours de votre propre aveu, il y a
équivalence entre les qualités respectives des deux sexes. Seulement vous
prétendez que ces qualités ne peuvent se mesurer, ne peuvent être pour
cela matière à contrat, et que les qualités de l'homme, important plus à
l'état social que celles de la femme, celle-ci doit être subordonnée au
premier.
Dites-moi, Monsieur, y a-t-il commutabilité entre les qualités qui
différencient les hommes?
Entre l'homme de génie et le modeste chiffonnier?
Entre le philosophe qui renouvelle l'esprit humain et le portefaix qui ne
sait même pas lire?
Entre le cerveau qui découvre une grande loi naturelle et celui qui ne
pense à rien?
Répondre affirmativement est impossible: car on ne compare que des choses
de même nature.
Or, s'il ne peut y avoir commutabilité entre des individus si différents,
il n'y a donc pas, d'après votre système, matière entre eux à contrat
social?
Pourquoi donc alors prétendez-vous que ces hommes doivent être _égaux
socialement_?
Pourquoi donc acceptez-vous qu'ils puissent associer, dans un contrat
particulier, des choses qui ne peuvent être soumises à une commune
mesure?
Il n'est pas besoin d'être bien fort en philosophie, en économie,
Monsieur, pour savoir _qu'un contrat quelconque est un aveu
d'insuffisance personnelle_; que l'on ne s'associerait pas si l'on
pouvait se passer des autres; et qu'en général les contractants ont pour
motif de se compléter, sous un certain point de vue, _en mettant la
commutabilité où la nature des choses ne l'a pas mise_.
Dans une œuvre commune, l'un apporte son idée, un autre ses bras, un
troisième son argent, un quatrième la clientèle: si chacun d'eux avait eu
tout cela ensemble, aucun n'aurait songé à s'associer: une heureuse
insuffisance les a rapprochés, et leur a fait établir l'équivalence entre
chacun des apports qui ne pouvaient être soumis à une commune mesure.
Donc il serait vrai que les qualités respectives des sexes diffèrent
comme vous le prétendez, que, par cela même qu'elles sont _également_
nécessaires à l'œuvre collective, elles sont _essentiellement_ matière à
contrat et _équivalentes_.
Mais diffèrent-elles comme vous le dites? Vous savez ce que répondent et
la _science_ et les _faits_. Nous n'y reviendrons pas. Toutes vos
distinctions de beauté et de force ne sont que des classements de
fantaisie. Nous savons tous que sur dix-huit millions de mâles français,
à l'heure qu'il est, nous avons quelques hommes de génie, très
spécialistes, un peu plus d'hommes de talent, peut-être pas quatre
philosophes, énormément de médiocrités et une foule immense de nullités.
C'est donc une dérision d'établir le droit de prépotence d'un sexe
d'après des qualités qui, d'une part, ne sont pas chez chacun de ses
membres, et de l'autre se trouvent souvent à un plus haut degré dans le
sexe qu'on prétend soumettre.
D'ailleurs votre sexe possédât-il les qualités que vous lui attribuez, à
l'exclusion du mien, puisque, de votre aveu, il n'y aurait ni
civilisation, ni science, ni art, ni justice, sans les qualités que vous
dites spéciales à la femme; que sans ces qualités l'homme ne serait
qu'une brute et un anthropophage, il en résulterait que la femme est _au
moins_ l'équivalente de l'homme, si ce n'est sa supérieure.
Relevons maintenant quelques-unes de vos contradictions.
1re _Thèse_. La femme est une sorte de moyen terme entre l'homme et le
reste des animaux.
_Antithèse._ Non; la femme est l'idéalisation de l'homme, dans ce qu'il a
de plus sublime et de plus pur.
2e _Thèse_. La femme est une créature inerte, sans entendement, qui n'a
pas de raison d'être.
_Antithèse._ Non; la femme est le principe d'animation de l'homme; sans
elle, il ne pourrait remplir sa destinée; elle est le mobile de toute
justice, de toute science, de toute industrie, de toute civilisation, de
toute vertu.
3e _Thèse_. La femme ne sait ni formuler un jugement, ni le motiver; elle
n'a que des idées décousues, des raisonnements à contre sens; elle prend
des chimères pour des réalités, ne compose que des macédoines, des
monstres.
_Antithèse._ Non; l'intelligence de la femme est plus belle que celle de
l'homme; elle a l'esprit plus sage, plus prudent, plus réservé; elle fait
la contre-épreuve des idées masculines. C'est Minerve faisant honte à
Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries; c'est un siége de Sapience.
4e _Thèse_. Sans l'aimantation de l'homme, la femme ne sortirait pas de
l'état bestial.
_Antithèse._ Sans l'aimantation de la femme, l'homme ne serait qu'une
bête féroce.
5e _Thèse_. La femme qui philosophe et écrit tue sa progéniture; elle
ferait mieux d'aller repasser ses collerettes; elle n'est bonne qu'à être
concubine et courtisane.
_Antithèse._ La femme doit entrer en participation de la philosophie et
des spéculations de l'homme, et les vulgariser par ses écrits.
6e _Thèse_. La conversation de la femme épuise, énerve; celui qui voudra
conserver intacte la force de son esprit et de son corps fuira la femme.
_Antithèse._ La conversation de la femme rafraîchit les hommes les plus
éminents.
7e _Thèse_. La femme a la conscience débile; elle est immorale,
anti-juridique; elle ne vaut comme responsabilité morale qu'à
quarante-cinq ans.
_Antithèse._ La femme est le miroir de la conscience de l'homme,
l'incarnation de cette conscience; par elle seule la justice devient
possible; elle est la gardienne des mœurs; elle est supérieure à l'homme
en beauté morale.
8e _Thèse_. La femme est sans vertu.
_Antithèse._ La femme excelle dans la tolérance; c'est par elle que
l'homme apprend la constance et le véritable héroïsme.
9e _Thèse_. La femme est impudique: c'est elle qui a l'initiative aux
œuvres de l'amour.
_Antithèse._ La femme seule sait être pudique; en principe, il n'y a pas
de femmes impures; c'est la femme qui calme les emportements sensuels de
l'homme.
10e _Thèse_. La femme préfère un mâle laid, vieux et méchant;
Non, la femme préfère un mannequin joli, gentil, un galantin, un fripon.
_Antithèse._ Non; la femme veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle
le méconnaît quand il n'est qu'un mannequin joli, gentil, un galantin.
J'irais ainsi jusqu'à cent, et je ferais une croix pour recommencer une
autre centaine. Est-il bien possible, Monsieur, que vous vous moquiez
ainsi de vos lecteurs!
M. PROUDHON. La contradiction n'est pas dans ma pensée, mais seulement
dans les termes. La femme de ma thèse est celle qui n'a pas subi
l'aimantation masculine, tandis qu'au contraire, celle de l'antithèse l'a
subie.
MOI. Vous ririez bien de nous, si nous prenions au sérieux une telle
réponse. Quoi, vous avez vu des femmes hors de la société, et qui
auraient pu prendre les hommes pour des oies de frère Philippe?
Vous avez constaté que, dans cette ménagerie, on pensait faux, on
écrivait mal, on ne valait comme conscience qu'à quarante-cinq ans?
Que là, en l'absence des hommes, les femmes ont l'initiative aux œuvres
de l'amour?
Que la conversation de ces femmes épuise, énerve les hommes qui n'y sont
pas?
Que ces femmes préfèrent les hommes vieux, laids, méchants, ou les
mannequins jolis, gentils, qui ne sont pas à leur disposition?
Si la femme de votre thèse est celle qui n'a pas subi l'influence
masculine, pourquoi prenez-vous les femmes que vous attaquez parmi celles
qui l'ont subie?
Vos contradictions, mon Maître, sont de vraies et bonnes contradictions.
Pour vous comme pour nous, il n'y a qu'une femme: celle qui vit dans la
société de l'homme, qui a comme lui des défauts et des vices, et
l'influence autant qu'elle en est influencée: l'autre n'a jamais existé
que dans le cerveau des mystiques et des hallucinés.
Mais laissons cela.
On m'a dit que vous aviez parlé de l'amour: cela me semblerait
impossible, si je ne vous savais pas tant d'audace.