II

J'en étais là de ma réponse lorsque, m'étant reposée pour reprendre

haleine et réfléchir, je me calmai.

Ah ça! me dis-je, ai-je donc le sens commun de prendre au sérieux cette

chose informe qu'honorent du nom de théorie, de braves gens que les coups

de grosse caisse et de tam-tam de M. Proudhon étourdissent à tel point

qu'ils en voient des étoiles en plein midi et le soleil en plein minuit?

Voyons, calmons-nous; ne donnons pas à la chose plus d'importance qu'elle

n'en a; et puisqu'il faut que j'expose cette chose à mes lecteurs,

faisons-le du ton qui convient. Laissons M. Proudhon s'expliquer

lui-même.

Aussitôt cette bonne résolution prise, j'évoquai M. Proudhon, et lui dis

en toute humilité: Maître, je viens à vous pour que vous me disiez ce que

c'est que la Femme et aussi un peu ce que c'est que l'homme.

M. PROUDHON. Vous faites bien; car moi seul suis capable de vous

renseigner; écoutez-moi donc.

«L'être humain complet, _adéquat à sa destinée_, je parle du physique,

c'est le mâle qui, par sa virilité, atteint le plus haut degré de tension

musculaire et nerveuse que comporte sa nature et sa fin, et par là le

maximum d'action dans le travail et le combat.

«La femme est un DIMINUTIF de l'homme à qui il manque un organe pour

devenir autre chose qu'un éphèbe.

«Elle est un _réceptacle pour les germes que seul l'homme produit_, un

lieu d'_incubation_ comme la terre pour le grain de blé; _organe inerte_

par lui-même et sans but par rapport à la femme. Une semblable

organisation..... _présuppose la subordination du sujet_.

«En elle-même, je parle toujours du physique, _la femme n'a pas de raison

d'être: c'est un instrument de reproduction_ qu'il a plu à la nature de

choisir de préférence à tout autre.

«La femme, de ce premier chef, est inférieure devant l'homme: une _sorte

de moyen terme entre lui et le reste du règne animal_.»

(3e volume: La Justice, etc., p. 339.)

Et remarquez que je ne suis pas seul de mon avis: «La femme n'est pas

seulement autre que l'homme, disait Paracelse; elle est autre parce

qu'elle est moindre, parce que son sexe constitue pour elle une faculté

de moins. Là où la virilité manque, le sujet est incomplet; là où elle

est ôtée le sujet déchoit.

«Il ne lui manque (_à la femme_) au point de vue physique que de

_produire des germes_.

«De même au point de vue de l'intelligence la femme a des perceptions, de

la mémoire, de l'imagination; elle est capable d'attention, de réflexion,

de jugement: que lui manque-t-il? De produire des germes, c'est à dire

des idées. (_Id._ p. 354).

Or, suivez bien mon raisonnement: étant admis que la _force compte pour

quelque chose dans l'établissement du droit_ (_Id._ p. 442); étant admis,

d'autre part, que la femme est un tiers moins forte que l'homme, elle

sera donc à l'homme, sous le rapport physique, comme 2 est à 3.

Conséquemment dans l'atelier social, la valeur des produits de la femme,

sera d'un tiers au dessous de celle des produits de l'homme; donc dans la

répartition des avantages sociaux, la proportion sera la même: _voilà ce

que dit la justice_.

L'homme sera toujours le plus fort et toujours produira le plus, «_ce

qui veut dire que l'homme sera le maître et que la femme obéira: dura

lex, sed lex_.» (_Id._ p. 342.)

D'ailleurs, songez-y, la femme tombe à la charge de l'homme pendant la

gésine; sa faiblesse physique, ses infirmités, sa maternité, l'excluent

_fatalement_ et _juridiquement_ de toute direction politique, doctrinale,

industrielle (_Id._ p. 243).

Passons maintenant au second point. Mais d'abord retenez bien ceci, c'est

que la femme, comme toute chose, est antinomique; la femme considérée en

dehors de l'influence de l'homme, c'est la thèse; la femme considérée

sous l'influence de l'homme, c'est l'antithèse: or, c'est la thèse que

nous examinons maintenant. Abordons donc la femme _thétique_ sous le

rapport intellectuel.

Nous admettrons d'abord comme principe, que la _pensée est

proportionnelle à la force_ (_Id._ p. 349); d'où nous sommes en droit de

conclure que l'homme a l'intelligence plus forte que la femme. Aussi

voyons-nous l'homme seul posséder le génie. Quant à la femme, elle n'est

rien dans la science; on ne lui doit aucune invention, _pas même sa

quenouille et son fuseau_. Elle ne _généralise_ point, ne _synthétise_

point; son esprit est anti-métaphysique; _elle ne peut produire d'œuvre

régulière, pas même un roman; elle ne compose que des macédoines, des

monstres_; «elle fait des épigrammes, de la satire, ne sait pas formuler

un jugement, ni le motiver; ce n'est pas elle qui a créé les mots

abstraits: cause, temps, espace, quantité, rapport..... _la femme est une

vraie table tournante_.» (_Id._ p. 357.)

Je vous ai déjà dit que la femme ne produit pas plus de germes

intellectuels que de germes physiques: son infériorité intellectuelle

«porte sur la qualité du produit autant que sur l'intensité et la durée

de l'action et, comme dans cette faible nature, la défectuosité de l'idée

résulte du peu d'énergie de la pensée, on peut bien dire que la femme _a

l'esprit essentiellement faux, d'une fausseté_ irrémédiable. (_Id._ p.

349.)

«Des idées décousues, des raisonnements à contre-sens, des chimères

prises pour des réalités, de vaines analogies érigées en principes, une

direction d'esprit fatalement inclinée vers l'anéantissement: Voilà

l'intelligence de la femme.» (_Id._ p. 348.)

Oui la femme «_est un être passif, énervant, dont la conversation épuise

comme les embrassements. Celui qui veut conserver entière la force de son

esprit et de son corps, la fuira._ (_Id._ p. 359.)

«_Sans l'homme qui lui sert de révélateur et de verbe, elle ne sortirait

pas de l'état bestial._»

MOI. Calmez-vous, Maître, et dites-moi s'il est vrai que vous ayez

maltraité les femmes de lettres.

M. PROUDHON. Des femmes de lettres! Est-ce qu'il y en a? «La femme auteur

n'existe pas; c'est une contradiction. Le rôle de la femme dans les

lettres, est le même que dans la manufacture; elle sert là où le génie

n'est plus de service, comme une broche, comme une bobine. (_Id._ p.

360.)

«En retranchant d'un livre de femme ce qui vient d'emprunt, imitation,

lieu commun et grappillage, il se réduit à quelques gentillesses; comme

philosophie à rien. A la commandite des idées, la femme n'apporte rien du

sien, pas plus qu'à la génération.» (_Id._ p. 359.)

MOI. Ah! je comprends: vous voulez dire que, comme auteur, la femme de

génie n'existe pas. Mais à ce compte, sur tant d'hommes qui écrivent,

combien y en a-t-il parmi eux qui aient du génie et n'empruntent rien à

personne?

M. PROUDHON. Je conviens qu'il y a beaucoup de femmelins; ce qui

n'empêche pas que la femme ferait mieux _d'aller repasser ses

collerettes_, que de se mêler d'écrire; car «on peut l'affirmer sans

crainte de calomnie, la femme qui s'ingère de philosopher et d'écrire,

tue sa progéniture par le travail de son cerveau et ses baisers qui

sentent l'homme; le plus sûr pour elle et le plus honorable est de

renoncer à la famille et à la maternité; la destinée l'a marquée au

front; faite seulement pour l'amour, le titre de concubine lui suffit,

sinon courtisane.» (_Id._ p. 359.)

Considérons maintenant la femme _thétique_ sous le point de vue moral.

Nous admettrons d'abord comme principe _que la vertu est en raison de la

force et de l'intelligence_, d'où nous sommes en droit de conclure que

l'homme est plus vertueux que la femme..... Ne riez pas: cela trouble mes

idées. Je vais plus loin: l'homme seul est vertueux; l'homme seul a le

sens de la justice; l'homme seul a la compréhension du droit. Dites-moi,

je vous prie «qui produit chez l'homme cette énergie de volonté, cette

confiance en lui-même, cette franchise, cette audace, toutes ces qualités

puissantes que l'on est convenu de désigner par un seul mot, le Moral?

Qui lui inspire avec le sentiment de sa dignité, le dégoût du mensonge,

la haine de l'injustice, et l'horreur de toute domination? Rien autre

chose que la conscience de sa force et de sa raison.»

MOI. Mais alors, Maître, si l'homme est tout cela, pourquoi donc

reprochez-vous aux hommes de notre époque de manquer de courage, de

dignité, de justice, de raison, de bonne foi? Quand je reprends par le

menu les terribles réquisitoires que vous avez fulminés contre la gent

masculine, je ne comprends pas du tout le sens de la tirade que vous

venez de me débiter.

M. PROUDHON. Considérez ce que vous nommez irrévérencieusement une

tirade, comme le repoussoir obligé de l'immoralité féminine.

Elle n'est que pour mettre en relief cette vérité: que «la conscience de

la femme est plus débile de toute la différence qui sépare son esprit du

nôtre; sa moralité est d'une autre nature; ce qu'elle conçoit comme bien

et mal, n'est pas identiquement le même que ce que l'homme conçoit

lui-même comme bien et mal, en sorte que, relativement à nous, _la femme

peut être qualifiée un être immoral_.

«_Par sa nature_ (elle) _est dans un état de démoralisation constante_,

toujours en deçà ou au delà de la justice..... La justice lui est

insupportable..... Sa conscience est antijuridique.» (_Id._ p. 364 et

365.)

Elle est aristocrate, aime les priviléges, les distinctions; «dans toutes

les révolutions qui ont la liberté et l'égalité pour objet, ce sont les

femmes qui résistent le plus. Elles ont fait plus de mal à la révolution

de Février que toutes les forces conjurées de la réaction virile. (_Id._

p. 366.)

«Les femmes ont si peu le sens juridique, que le législateur qui a fixé

l'âge de la responsabilité morale, pour les deux sexes, à seize ans,

aurait pu la reculer pour les femmes jusqu'à quarante-cinq. _La femme ne

vaut décidément comme conscience qu'à cet âge._» (_Id._ p. 372.)

D'elle-même, la femme est _impudique_ (_Id._ p. 372). C'est donc de

l'homme qu'elle reçoit la pudeur «qui est le produit de la dignité

virile, le corollaire de la justice. (_Id._ p. 371.)

«La femme n'a pas d'autre inclination, pas d'autre aptitude que l'amour.

«Aux œuvres de l'amour, l'initiative appartient vraiement à la femme.»

(_Id._ p. 371.)

MOI. Que de gens vous allez surprendre, Maître, en leur révélant que _la

pudeur vient de l'homme_; que conséquemment toutes les jeunes filles

séduites, toutes les petites filles dont les tribunaux punissent les

corrupteurs et les violateurs, ne sont que des coquines qui ont, par leur

initiative, fait oublier aux hommes leur rôle d'inspirateur de chasteté!

Vous m'éclairez, illustre Maître; et je vais écrire un mémoire pour

demander que toutes les femmes et filles séduites et violées soient

punies comme elles le méritent; et que, pour consoler les séducteurs,

suborneurs, corrupteurs et violateurs, pauvres victimes innocentes de la

férocité féminine, d'avoir péché contre le _corollaire de la justice et

le produit de la dignité virile_, on cultive force roses, afin que les

maires des quarante mille communes de France et de celles de l'Algérie

les couronnent rosiers.

M. PROUDHON. Raillez tant qu'il vous plaira; la femme n'en est pas moins

si perverse de sa nature que, par inclination, elle recherche les mâles

laids, vieux et méchants. (_Id._ p. 366.)

MOI. N'est-ce pas un peu exagéré, Maître?

M. PROUDHON (_oubliant ce qu'il vient de dire_). «La femme préfère

toujours un mannequin joli, gentil, à un honnête homme; un galantin, un

fripon, en obtient tout ce qu'il veut: elle n'a que du dédain pour

l'homme capable de sacrifier son amour à sa conscience.» (_Id._ p. 366.)

Vous voyez ce qu'est la femme: «_Improductive par nature, inerte, sans

industrie, ni entendement, sans justice et sans pudeur_, elle a besoin

qu'un père, un frère, un amant, un époux, un maître, un homme enfin, lui

donne, si je puis ainsi dire, l'aimantation qui la rend capable des

vertus viriles, des facultés sociales et intellectuelles.» (_Id._ p.

372.)

Et comme «toute sa philosophie, sa religion, sa politique, son économie,

son industrie se résolvent en un mot: Amour. (_Id._ p. 373.)

«Irons-nous maintenant de cet être tout entier à l'amour faire un

contre-maître, un ingénieur, un capitaine, un négociant, un financier, un

économiste, un administrateur, un savant, un artiste, un professeur, un

philosophe, un législateur, un juge, un orateur, un général d'armée, un

chef d'État?

«La question porte en elle-même sa réponse.» (_Id._ p. 374.)

J'ai posé et prouvé ma thèse, je vais prendre mes conclusions.

«Puisque dans l'action économique, politique et sociale, la force du

corps et celle de l'esprit concourent ensemble et se multiplient l'une

par l'autre, la valeur physique et intellectuelle de l'homme sera à la

valeur physique et intellectuelle de la femme comme 3 × 3 est à 2 × 2,

soit 9 à 4. (_Id._ p. 360.)

«Au point de vue moral comme au point de vue physique et intellectuel,

sa valeur, (_celle de la femme_) est encore comme 2 est à 3.

«Leur part d'influence comparée entre eux, sera comme 3 × 3 × 3 est à 2 ×

2 × 2; soit 27 à 8.

«Dans ces conditions la femme ne peut prétendre à balancer la puissance

virile; sa subordination est inévitable. De par la nature et devant la

justice, elle ne pèse pas le tiers de l'homme.» (_Id._ p. 375.)

Avez-vous bien compris?

MOI. Fort bien. Votre théorie, si théorie il y a, n'est qu'un tissu de

paradoxes; vos prétendus principes _sont démentis par les faits_, vos

conséquences _sont également démenties par les faits_; vous _affirmez_

comme un révélateur, mais vous _ne prouvez jamais_ comme doit le faire un

philosophe. Il y a tellement d'ignorance et de sotte métaphysique dans

tout ce que vous dites, que j'aime mieux vous croire de _mauvaise foi_,

que d'être obligée de vous prendre en dédain.

Je vous ai patiemment écoutée lorsque vous m'avez dit, en le disant de

toutes les femmes:

Vous êtes inerte, passive, vous n'avez le germe de rien;

Vous êtes un intermédiaire entre l'homme et l'animal, vous n'avez pas de

raison d'être;

Vous êtes immorale; impudique, imbécile, aristocrate, ennemie de la

liberté, de l'égalité et de la justice;

A votre tour, tâchez de m'écouter tranquillement pendant que je réfuterai

vos dires par des faits, par la science et par la raison.

La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 27 / 41 题