A MES ADVERSAIRES.

Plusieurs d'entre vous, messieurs les adversaires de la grande et sainte

cause que je défends, m'ont citée, très évidemment sans m'avoir lue, ne

sachant même pas écrire mon nom. A ceux-là je n'ai rien à dire, sinon

que leur opinion m'importe fort peu. D'autres, qui se sont donné la peine

de lire mes précédents travaux dans la _Revue philosophique_ et dans la

_Ragione_, m'accusent de _ne pas écrire comme une femme_, d'être

_brutale_, sans ménagement pour mes adversaires, de n'être qu'une

_machine à raisonnement_ et de _manquer de cœur_.

Messieurs, je ne puis pas écrire autrement qu'une femme, puisque j'ai

l'honneur d'être femme.

Si je suis _brutale_ et ne ménage pas mes adversaires, c'est parce qu'ils

me paraissent ceux de la raison et de la justice; c'est parce qu'eux, les

forts, les bien armés, attaquent brutalement, sans ménagement un sexe

qu'ils ont eu le soin de rendre timide et de désarmer; c'est parce

qu'enfin je crois très licite de défendre la faiblesse contre la tyrannie

qui a l'audace et l'insolence de s'ériger en droit.

Si je vous apparais sous l'aspect peu récréatif d'une _machine à

raisonnement_, c'est d'abord parce que la nature m'a faite ainsi, et que

je ne vois aucune bonne raison pour modifier son œuvre; puis parce qu'il

n'est pas mauvais qu'une femme _majeure_ vous prouve que son sexe, quand

il ne craint pas votre jugement, raisonne aussi bien et souvent mieux que

le vôtre.

Je n'ai pas de cœur, dites-vous; j'en manque peut-être pour les tyrans,

mais la lutte que j'entreprends, prouve au moins que je n'en manque pas

pour les victimes: j'en ai donc une dose suffisante, d'autant plus que je

ne désire pas du tout vous plaire ni ne me soucie d'être aimée d'aucun

d'entre vous.

Croyez-moi, messieurs, déshabituez-vous de confondre le cœur avec les

nerfs; ne créez plus un type imaginaire de femme pour en faire la mesure

de vos jugements sur les femmes réelles: c'est ainsi que vous faussez

votre raison et que, sans parti pris, vous devenez ce qu'il y a de plus

haïssable et de moins estimable au monde: des tyrans.

La femme affranchie, vol. 1 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 13 / 41 题