Lectrices et lecteurs, le but de cet ouvrage et les motifs qui me l'ont
fait entreprendre, je vais vous les dire, afin que vous ne perdiez pas
votre temps à me lire, si ce que contient ce volume ne convient pas à
votre tempérament intellectuel et moral.
Mon but est de prouver que _la femme a les mêmes droits que l'homme_.
De réclamer, en conséquence son émancipation;
Enfin d'indiquer aux femmes qui partagent ma manière de voir, les
principales mesures qu'elles ont à prendre pour obtenir justice.
Le mot _émancipation_, prêtant à l'équivoque, fixons en d'abord le sens.
Émanciper la femme, ce n'est pas lui reconnaître le droit d'user et
d'abuser de l'amour: cette émancipation-là n'est que l'esclavage des
passions; l'exploitation de la beauté et de la jeunesse de la femme par
l'homme; l'exploitation de l'homme par la femme pour sa fortune ou son
crédit.
Émanciper la femme, c'est la reconnaître et la déclarer libre, l'égale de
l'homme, devant la loi sociale et morale et devant le travail.
A l'heure qu'il est, sur toute la surface du globe, la femme, sous
certains rapports, n'est pas soumise à la même loi morale que l'homme: sa
chasteté est livrée presque sans défense aux passions brutales de l'autre
sexe, et elle subit souvent seule les conséquences d'une faute commise à
deux.
Dans le mariage, la femme est _serve_;
Devant l'instruction nationale, elle est _sacrifiée_;
Devant le travail, elle est _infériorisée_;
Civilement, elle est _mineure_;
Politiquement, elle _n'existe pas_;
_Elle n'est l'égale de l'homme que quand il s'agit d'être punie et de
payer les impôts._
Je revendique le droit de la femme, parce qu'il est temps de faire honte
au XIXe siècle de son coupable déni de justice envers la moitié de
l'espèce humaine;
Parce que l'état d'infériorité dans lequel nous sommes maintenues,
corrompt les mœurs, dissout la société, enlaidit et affaiblit la race;
Parce que le progrès des lumières, auquel participe la femme, l'a
transformée en force sociale, et que cette force nouvelle produit le mal,
à défaut du bien qu'on ne lui laisse pas faire;
Parce que le temps d'accorder des réformes est arrivé, puisque les femmes
protestent contre l'ordre qui les opprime, les unes par le dédain des
lois, des préjugés; les autres en s'emparent des positions contestées, en
s'organisant en sociétés pour revendiquer leur part de droit humain,
comme cela se fait en Amérique.
Enfin parce qu'il me semble utile de répondre vertement, _non plus avec
de la sentimentalité_, aux hommes qui, effrayés du mouvement
émancipateur, appellent à leur aide je ne sais quelle fausse science pour
prouver que la femme est hors du droit; et poussent l'inconvenance
et..... le contraire du courage, jusqu'à l'insulte, jusqu'aux outrages
les plus révoltants.
J'ai dit le but et les motifs de cet ouvrage qui sera divisé en quatre
parties.
Dans la première, nous passerons en revue les doctrines des principaux
novateurs en ce qui touche la femme, ses fonctions, ses droits, et nous
réfuterons les contre-émancipateurs, P. J. Proudhon, J. Michelet et A.
Comte.
Dans la deuxième, nous donnerons une théorie philosophique du droit; nous
comparerons, d'après les principes établis dans cette théorie, ce qu'est
la femme devant la loi, la moralité, le travail, avec ce qu'elle devrait
être; enfin nous réfuterons les principales objections des adversaires de
l'égalité des sexes.
Dans la troisième nous traiterons de l'amour et du mariage, et donnerons
les principaux motifs de nos formules d'émancipation.
Enfin la quatrième partie, spécialement destinée aux femmes, effleurera
les grandes questions théoriques et pratiques qui ont rapport à la
période militante: profession de foi servant de drapeau, formation d'un
apostolat, ébauche d'éducation rationnelle, formation d'une école
normale, création d'un journal, organisation d'ateliers, etc.
Lectrices et lecteurs, plusieurs des adversaires de la cause que je
défends, ont porté la discussion sur le terrain scientifique, et n'ont
pas reculé devant la nudité des lois biologiques et des détails
anatomiques: je les en loue: le corps étant respectable, il n'y point
d'indécence à parler des lois qui le régissent; mais comme ce serait de
ma part une inconséquence que de croire blâmable en moi ce que
j'approuve en eux, vous voudrez bien ne pas vous étonner que je les suive
sur le terrain qu'ils ont choisi, persuadée que la science, chaste fille
de la pensée, ne saurait perdre sa chasteté sous la plume d'une honnête
femme, pas plus que sous celle d'un honnête homme.
Lectrices et lecteurs, je n'ai qu'une prière à vous faire: c'est de me
pardonner la simplicité de mon style. Il m'aurait fallu prendre trop de
peine pour écrire comme tout le monde; encore est-il probable que je n'y
eusse pas réussi. Je fais œuvre de conscience: si j'éclaire les uns, si
je fais réfléchir les autres, si j'éveille dans le cœur des hommes le
sentiment de la justice, dans celui des femmes le sentiment de leur
dignité; si je suis claire pour tous, bien comprise de tous, utile à
tous, même à mes adversaires, cela me suffira, et me consolera d'avoir
déplu à ceux qui n'aiment les idées que comme ils aiment les femmes: en
grande toilette.