c'est le mépris que celle-ci affichait pour l'opinion publique; et ce
désaccord était entre elles déjà ancien, car madame de Sévigné, écrivant
à M. de Grignan au sujet des louanges que le monde donnait à sa fille,
dit: «Voilà mon ancienne thèse, qui me fera lapider un jour. C'est que
le public n'est ni fou ni injuste[883].»
[883] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1670), t. I, p. 265, édit. de
G.; t. I, p. 196, édit de M.
A peine madame de Grignan est-elle arrivée en Provence que sa mère
l'encourage à ne pas se lasser de répondre aux politesses ennuyeuses
dont elle est l'objet. «Il est vrai, dit madame de Sévigné, que c'est un
métier tuant que cet excès de cérémonies et de civilités; cependant ne
vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs
et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre; accommodez-vous un
peu de ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est
que médiocre; faites-vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule[884].»
[884] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 379, édit. de
G.; t I, p. 293, édit. de M.
Madame de Sévigné rappelle souvent à sa fille que, quand par sa haute
position on se doit au public, il ne suffit pas d'_être_, mais qu'il
faut aussi _paraître_.
Comme la Rochefoucauld avait mis les _maximes_ à la mode, madame de
Sévigné commence une de ses lettres par cette réflexion, qu'elle
intitule, en badinant, MAXIME: _La grande amitié n'est jamais
tranquille_[885]. Et en effet, ce qui était pour elle l'objet de
continuelles inquiétudes, ce qui excitait le plus sa sollicitude et lui
paraissait toucher le plus au bonheur de sa fille dans l'avenir, c'était
la conservation et, s'il se pouvait, l'augmentation de sa fortune; car,
étant beaucoup plus jeune que M. de Grignan, il était probable qu'elle
lui survivrait. Aussi madame de Sévigné termine une de ses lettres par
cet aveu bien sincère: «Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont
les trois points de mon esprit, d'où je tire une conclusion que je vous
laisse à méditer[886].»
[885] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 septembre 1671), t. II, p. 228,
édit. de G.
[886] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars 1671), t. I, p. 378, édit. de
G.; t. I, p. 292, édit. de M.
Madame de Sévigné ne pouvait ignorer le caractère du comte de Grignan,
facile jusqu'à la faiblesse, fastueux jusqu'à la prodigalité[887]. Une
partie de la dot de sa femme avait servi à réparer le désordre de ses
affaires. Madame de Sévigné craignit qu'avec le luxe coûteux de
représentation qu'exigeait le rang de lieutenant général gouverneur M.
de Grignan ne dérangeât de nouveau sa fortune; et elle ne voyait de
salut pour lui et pour madame de Grignan que dans l'intervention de
celle-ci, qu'elle avait habituée, par ses leçons et ses exemples, à
l'ordre et à l'économie. Dès que madame de Grignan eut rejoint son mari
en Provence, madame de Sévigné s'empressa d'exhorter sa fille à profiter
de l'ascendant qu'elle avait sur lui pour le faire consentir à lui
abandonner sans réserve la direction de ses affaires et la gestion de
ses biens, et à régler ses dépenses de manière à ce qu'elles
n'excédassent pas ses revenus. De son côté, elle se montrait généreuse,
et adoucissait par des cadeaux la sévérité de ses remontrances[888].
[887] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1680, 16 février 1690), t. VII,
p. 171; t. X, p. 274, édit. de G. de S.-G.; et ci-dessus, ch.
VIII, p. 139 et 143, et _Catalogue des archives de la maison de
Grignan_, par M. VALLET DE VIRIVILLE, p. 31 à 36, nos 191, 199,
202, 203, 206 et 207.
[888] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 393, édit. G.;
t. I, p. 304, édit. M.--_Ibid._ (10 avril 1671), t. II, p. 13,
édit. G.; t. II, p. 10, édit. M.--_Ibid._ (22 avril 1672), t. II,
p. 469, édit. G.; t. II, p. 396, édit. M.--_Ibid._ (9 mars 1672),
t. II, p. 419, édit. G.; t. II, p. 355, édit. M.
Dans une lettre qui a été étrangement altérée dans toutes les éditions,
hors la première, madame de Sévigné dit à madame de Grignan: «Vous me
donnez une belle espérance de votre affaire; suivez-la constamment, et
n'épargnez aucune civilité pour la faire réussir. Si vous la faites,
soyez assurée que cela vaudra mieux qu'une terre de dix mille livres.»
Ceci s'applique à la demande faite à l'assemblée des états de Provence,
par le comte de Grignan, d'une augmentation d'appointements pour
subvenir au payement de ses gardes et à la splendeur de ses hautes
fonctions[889]. Madame de Sévigné continue ensuite ainsi: «Pour vos
autres affaires, je n'ose y penser, et j'y pense pourtant toujours;
rendez-vous la maîtresse de toutes choses, c'est ce qui vous peut
sauver; et mettez au rang de vos desseins celui de ne vous point abîmer
par une extrême dépense, et de vous mettre en état, autant que vous le
pourrez, de ne pas renoncer à ce pays-ci. J'espère beaucoup de votre
habileté et de votre sagesse; vous avez de l'application, c'est la
meilleure qualité que l'on puisse avoir pour ce que vous avez à
faire[890].» Et plus loin elle lui répète encore: «L'abbé est fort
content du soin que vous voulez prendre de vos affaires; ne perdez pas
cette envie, ma bonne, soyez seule maîtresse: c'est le salut de la
maison de Grignan[891].»
[889] Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 307, et conférez l'_Abrégé
des délibérations faites en assemblée générale des communautés du
pays de Provence, tenue à Lambesc dans les mois de décembre 1670,
janvier, février et mars 1671, par autorité et permission de
monseigneur le comte_ DE GRIGNAN, _lieutenant général pour le roi
et autres pays, et par mandement de messieurs les procureurs
généraux dudit pays_; à Aix, par Charles David, imprimeur du roi
et du clergé de la ville, 1671, in-4º, p. 43-45 (séance du 21
mars 1671).
[890] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,
in-12, t. I, p. 34 et 35 (13 mars 1671).
[891] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ;
la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 40.--Tout ce que nous citons ici a
été retranché dans les autres éditions.--Conférez, avec cette
édition de la Haye, dans celle de Monmerqué, deux lettres à
madame de Grignan, en date du 18 mars 1671, t. I, p. 292 et 296;
ou dans l'édit. de G. de S.-G., t. I, p. 379 à 383.
Mais malheureusement les conseils de madame de Sévigné ne furent pas
strictement suivis. Madame de Grignan, soit que sa vanité le trouvât
nécessaire à sa position, soit qu'elle ne pût résister aux volontés de
son mari, eut un état de maison beaucoup trop somptueux pour que les
émoluments du lieutenant général pussent y suffire. Le jeu vint encore
accroître son déficit; et quoique ce jeu fût assez modéré pour le temps,
cependant, comme madame de Grignan et son mari perdaient très-souvent,
les dépenses, par cet article seul, se trouvaient considérablement
augmentées. Madame de Sévigné, justement alarmée de cet état de choses,
n'épargne pas à sa fille les avertissements. «Prenez garde, lui
dit-elle, que votre paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu;
ces petites pertes fréquentes sont comme les petites pluies, qui gâtent
bien les chemins. Je vous embrasse, ma chère fille. Si vous pouvez,
aimez-moi toujours, puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce
monde. Pour la tranquillité de mon âme, je fais bien d'autres souhaits
pour ce qui vous regarde; enfin tout tourne ou sur vous, ou de vous, ou
par vous[892].» Elle revient encore à la charge peu de temps après:
«Quelle folie de perdre tant d'argent à ce chien de brelan!... Vous
jouez d'un malheur insurmontable, vous perdez toujours; croyez-moi, ne
vous opiniâtrez point; songez que tout cet argent s'est perdu sans vous
divertir; au contraire, vous avez payé cinq ou six mille francs pour
vous ennuyer et être houspillée de la fortune[893].» Enfin, elle déclare
que ces pertes continuelles que font madame de Grignan et son mari au
jeu ne sont pas naturelles, et qu'elle croit qu'ils ont affaire à des
fripons[894]. Ce genre d'improbité n'a jamais été rare parmi les plus
hauts personnages adonnés au jeu, et il était loin de l'être à cette
époque.
[892] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 393 et 394,
édit. G.; t. I, p. 305, édit. M.--Madame de Sévigné revient
encore sur ce sujet (18 mai 1671), t. II, p. 79, édit. de G.; t.
II, p. 66, édit. de M.
[893] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 419, édit. de
G.; t. II, p. 356, édit. de M.
[894] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 441, édit. de
G.; t. II, p. 372, édit. de M.
Madame de Grignan semblait cependant s'être décidée à suivre les
conseils de sa mère, qui, en lui témoignant combien elle est satisfaite
de la résolution qu'elle a prise, lui en inculque encore plus fortement
la nécessité. En l'entretenant du voyage de Provence, qu'elle a le
projet de faire avec l'abbé de Coulanges, et après lui avoir dit qu'elle
sera charmée de voir toutes les antiquités de ce pays et les
magnificences du château de Grignan, elle ajoute: «L'abbé aura bien des
affaires; après les ordres doriques et les titres de votre maison, il
n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre; car, sans un
peu de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me
font pitié; c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse sentir
également et que le temps augmente, au lieu de la diminuer[895].»
[895] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 117 et 118,
édit. de G.; t. II, p. 98, édit. de M.
Nous avons vu que madame de Sévigné portait, dans l'intérêt de madame de
Grignan, ses regards sur le gouvernement de la Provence[896], et qu'elle
se tenait au courant de tout ce qui se faisait à cet égard. Les conseils
qu'elle donne sur ces graves matières à son gendre et à sa fille ne sont
pas moins sages et moins salutaires que ceux qu'elle leur adressait pour
leurs affaires domestiques.
[896] Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 302-309.
Louis XIV avait mal accueilli les délais et les refus des états de
Provence, qui ne voulaient point accorder la totalité des subsides
demandés en son nom par le lieutenant général gouverneur, et la
résolution qu'on avait prise de lui envoyer une députation. Il avait
transmis au comte de Grignan l'ordre de dissoudre l'assemblée, et en
même temps de faire part aux membres qui la composaient de
l'indignation du roi, en leur annonçant qu'à l'avenir le mode de lever
les impôts serait changé et que la province serait assujettie, pour
punir sa désobéissance, à loger un plus grand nombre de troupes[897].
Madame de Sévigné avait fait en vain, de concert avec l'évêque d'Uzès,
des démarches auprès de le Tellier, pour que des ordres moins rigoureux
fussent expédiés; et, n'ayant pu y réussir, elle avait écrit à sa fille
le 1er janvier 1672, à dix heures du soir, pour la prévenir que ces
ordres sévères allaient être envoyés. Elle conseille d'en suspendre
l'exécution et de faire écrire au roi, par le lieutenant général
gouverneur, «une lettre d'un homme qui est sur les lieux et qui voit
que, pour le bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de
sa bonté pour cette fois.» Ce conseil fut suivi, et eut un plein succès;
car nous lisons dans les procès-verbaux de l'assemblée des états que M.
de Grignan se rendit, le 9 janvier au matin[898], dans la salle des
_états_, pour leur faire part de ce qui s'était passé, leur défendre
d'envoyer une députation au roi, leur recommander d'attendre la réponse
à la supplique qu'il avait adressée à Sa Majesté et de suspendre toute
délibération jusqu'au retour du courrier qu'il avait envoyé. Ce courrier
ne revint à Aix que le 22 janvier, et le même jour[899] l'assemblée fut
convoquée. Il lui fut donné lecture de la lettre du roi, qui acceptait
l'offre des états; tout fut terminé à la satisfaction du lieutenant
général gouverneur, qui cependant avait reçu des lettres de cachet pour
exiler les consuls, en raison de ce que le roi n'avait pas été obéi
ponctuellement. Madame de Sévigné fut aussi informée de cet envoi par
l'évêque d'Uzès; et elle écrit à sa fille de manière à nous prouver
combien elle désapprouvait ces mesures despotiques. Elle engage son
gendre à ne point faire usage des lettres, et trace avec un admirable
bon sens le principe qui doit diriger toute son administration. «Ce
qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné pour
le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager les
cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi
dans ce pays-là[900].» Le roi demandait cinq cents mille francs à
l'assemblée des communautés. L'assemblée offrit quatre cent cinquante
mille francs, et l'offre fut acceptée. La misère de la Provence était
grande alors[901].
[897] _Abrégé des délibérations faites en assemblée générale des
communautés de Provence_, etc.; à Aix, par Charles David, 1671,
in-4º, «séance du neuvième du même mois de janvier, du matin,» p.
41.
[898] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 41, 42, 43.
[899] _Ibid._, «séance du vingt-deuxième du même mois, de
relevée,» p. 52.
[900] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1672), t. II, p. 329 et
330, édit. de G.; t. II, p. 579, édit. de M.
[901] _Lettre de M._ DE GRIGNAN _à Colbert_, insérée dans
l'_Histoire de Colbert_, par M. P. Clément, 1846, in-8º, p. 352
et 353.
NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
CHAPITRE PREMIER.
Page 4, lignes 7 et 8: En écriture du temps.
Dans le recueil manuscrit, en 6 vol. in-folio, que nous avons souvent
cité dans nos deux premières parties, on trouve plusieurs des couplets
du cantique attribués à Bussy, mais détachés et mêlés avec d'autres, et
non sous la forme d'un seul noël. Il y a celui sur _Deodatus_, celui sur
mademoiselle de Vandis, avec laquelle Bussy n'a pas cessé d'entretenir
des relations amicales, ainsi qu'avec MADEMOISELLE, qui figure dans le
même couplet et qui cependant écrivit à Bussy de sa propre main après la
publication de l'édition de l'_Histoire amoureuse de France_, où ce
cantique, attribué à Bussy, était inséré, le 12 septembre 1666. (Voyez
_Nouvelles Lettres de messire_ ROGER DE RABUTIN, chez la veuve Delaulne,
1727, in-12, t. V, p. 2.)--Mais je n'en finirais pas si j'entrais dans
le détail des preuves qui établissent, d'après le seul texte de ce
cantique, que Bussy n'a pu en être l'auteur.
Page 4, ligne 12: L'éditeur de l'_Histoire amoureuse de France_.
L'_Histoire amoureuse des Gaules_ n'était pas encore imprimée en mai
1664, mais elle l'était en mars ou avril 1665 (voyez les _Mémoires de_
BUSSY; Amsterdam, 1721, t. II, p. 212 et 213); d'où je présume que les
deux éditions anonymes portant sur le titre _Liége_ avaient paru au
commencement de l'année 1665. Il est difficile de dire quelle est la
première des deux; peut-être est-ce la moins bien imprimée, qui n'a pas
la croix de Saint-André.--La troisième édition est nécessairement celle
avec la date de 1666 et le nom _Liége_, que je cite seulement d'après
Barbier; quant aux éditions de cet ouvrage, dont l'intitulé est
l'_Histoire amoureuse de France_, celles que je connais portent les
dates de 1666, 1671, 1677, 1708, 1709 et 1710. Il y (a) aussi dans les
bibliothèques plusieurs copies manuscrites de cet ouvrage; et, en
comparant la copie qui est à la Bibliothèque de l'Institut, j'ai vu
qu'elle différait en plusieurs endroits des éditions imprimées. Je
possède les trois éditions primitives de cet ouvrage de Bussy, portant
pour titre _Histoire amoureuse des Gaules_, avec la rubrique de _Liége_
sur le frontispice, les deux premières sans date: la première la plus
belle, et avec les types d'Elzevier, avec une croix de Saint-André; la
seconde sans croix ni aucune figure sur le titre; la troisième avec la
date 1666 et une sphère sur le titre, qui porte _Nouvelle édition_.
Toutes les trois ont la même clef, mais aucune ne contient le fameux
cantique qui est dans l'édition de 1666, avec nom d'auteur et un autre
titre; celle-ci a été la tige de toutes les éditions qui portent pour
titre _Histoire amoureuse de France_.
Page 8, lignes 16 et 17: Quatre hommes à cheval, également armés.
J'ai cité Ménage en note, parce qu'il se vengea à sa manière du ridicule
rôle que Bussy lui fit jouer dans son _Histoire amoureuse des Gaules_,
et que l'épigramme qu'il composa contre lui prouve que l'on connaissait
la colère de Condé et de Turenne contre Bussy, et que les insultes que
l'on suppose avoir été faites par ce dernier au roi et à la reine mère
n'entraient pour rien dans les causes de sa détention. Voici l'épigramme
de Ménage contre Bussy, qu'on ne trouve que dans la 8e édition de ses
_Poésies_; Amstelodami, 1687, p. 147, no CXXXVIII.
IN BUSSIADEN.
Francorum proceres, media (quis credat?) in aula
Bussiades scripto læserat horribili.
Pœna levis: Lodoix, nebulonem carcere claudens,
Detrahit indigno munus equestre duci.
Sic nebulo gladiis quos formidabat Iberis,
Quos meruit Francis fustibus eripitur.
Ménage cite aussi un couplet de Bussy contre Turenne qui peut nous
donner une idée de ceux qui furent chantés à Roissy:
Son altesse de Turenne,
Soi-disant prince très-haut,
Ressent l'amoureuse peine
Pour l'infante Guénégaud;
Et cette grosse Clymène
Partage avec lui sa peine.
_Ménagiana_, t. IV, p. 216.
Dans le paragraphe précédent (p. 215) Ménage dit: «C'est un bel et bon
esprit que M. Bussy de Rabutin; je ne puis m'empêcher de lui rendre
cette justice, quoiqu'il ait tâché de me donner un vilain tour dans son
_Histoire des Gaules_.» Certes Ménage ne se fût point exprimé ainsi s'il
avait cru Bussy capable d'écrire contre le roi les couplets publiés sous
son nom.
Page 9, ligne 22: Les blessures qu'elle lui fait sont incurables.
C'est certainement faute d'avoir lu, comme nous avons été obligé de le
faire, tous les écrits de Bussy imprimés et un grand nombre de ceux qui
sont restés manuscrits que des auteurs d'ailleurs studieux ont pu, sans
faire attention à ses dénégations, croire Bussy l'auteur de tous les
couplets du cantique. Si l'on venait m'apporter une histoire sans style,
sans esprit, sans goût, sans jugement, sans critique, imprimée à
Bruxelles et portant le nom de l'auteur de l'_Histoire de France sous le
ministère du cardinal Mazarin_, je prononcerais aussitôt que c'est une
piraterie de nos voisins, et que cette histoire n'est pas de l'élégant
et spirituel écrivain auquel on l'attribue. Comment donc, lors même
qu'il n'y aurait pas bien d'autres raisons, ne pas croire Bussy
lorsqu'il n'a pas, lui si indiscret, écrit une seule ligne qui puisse le
démentir; quand il déclare devant un juge, devant un lieutenant
criminel, après avoir levé la main et prêté serment, qu'il n'est point
auteur des couplets qu'on lui attribue; lorsqu'il offre sa tête à
l'échafaud si on peut administrer la moindre preuve contraire à cette
assertion? (_Mémoires_, 1721, t. III, p. 304.) Sa vanité, son
libertinage, son orgueil si déplaisant doivent-ils empêcher, à son
égard, la critique d'être juste? Je m'étonne surtout que, pour la seule
raison que Bussy, dans une de ses lettres à sa cousine, parlait de ce
cantique impie autrefois chanté dans le repas de Roissy, on n'ait pas
compris que ce noël, ou alléluia, ne pouvait être composé de tous les
immondes couplets qui sont insérés dans l'_Histoire amoureuse de
France_, très-connue et très-souvent réimprimée, lorsque Bussy écrivit
cette lettre. Il est probable que le cantique chanté à Roissy était
encore plus impie que libertin. Il y en a un de ce genre dans le recueil
de vaudevilles mss., où la sainte Vierge est chansonnée avec les
beautés galantes de l'époque, mais avec esprit et sans aucun terme
obscène. Je reconnaîtrais plus volontiers dans cette pièce le cantique
chanté à Roissy que dans celui qu'on a inséré dans l'_Histoire amoureuse
de France_: ce qui appuie cette opinion, c'est la manière dont Bussy
parle du premier dans le passage de la lettre dont j'ai fait mention, et
que je vais citer:
«J'ai mille choses à vous dire et à vous montrer; je vous dirai que je
viens de faire une version du cantique de Pâques, _O filii et filiæ_;
car je ne suis pas toujours profane. Vivonne, le comte de Guiche,
Manicamp et moi fîmes autrefois des _alléluia_ à Roissy, qui ne furent
pas aussi approuvés que le seraient ceux-ci et qui nous firent chasser
tous quatre. Je dois cette réparation, pour mes amis et pour moi, à Dieu
et au monde.» SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1692), t. X, p. 436, édit.
G.; t. IX, p. 498, édit M.
CHAPITRE II.
Page 41, note 3: _Ballet royal des Muses_.
Dans la troisième entrée du _Ballet des Muses_, avant de commencer la
pièce de _Mélicerte_, composée par Molière pour ce ballet, un des
personnages du ballet récita ces vers, que Benserade avait composés pour
le grand comique:
Le célèbre MOLIÈRE est dans un grand éclat;
Son mérite est connu de Paris jusqu'à Rome.
Il est avantageux partout d'être honnête homme;
Mais il est dangereux, avec lui, d'être un fat.
BENSERADE, _OEuvres_, t. II, p. 359.
Ces vers seraient plats et insignifiants si on donnait aux mots _honnête
homme_ le sens qu'on leur donne aujourd'hui. Mais alors cette expression
était le plus souvent employée dans le sens d'homme élégant, d'homme
aimable et aimant le plaisir, à manières distinguées et qui cherchait à
plaire aux femmes et à les séduire. L'exagération de ce caractère
produisait la fatuité; le fat était à l'honnête homme ce que les
précieuses ridicules étaient aux véritables précieuses. La comédie
s'attaquait aux défauts, mais elle épargnait les vices.
Page 43, ligne 12: Il créa, en 1665, la compagnie des Indes.
Colbert fut nommé président; le prévôt des marchands, le président de
Thou et Berner, un des premiers commis de Colbert, directeurs. Les
commerçants, véritables directeurs de cette compagnie, furent Pocquelin
(était-il de la famille de Molière?), Langlois de Faye, de Varennes,
Cadeau, Hérin, Bachelier, Jaback et Chanlate.--Forbonnais ne dit rien de
cette création, qui est rappelée cependant par le président Hénault.
Page 44, ligne 23, note 1: BUSSY, _Lettres_.
Nous apprenons par la lettre du P. Rapin à Bussy, en date du 24 juillet
1671 (t. III, p. 378), que le livre du P. Rapin qui fut envoyé par
madame de Scudéry à Bussy, avec sa lettre du 5 juillet 1671, était les
_Réflexions sur l'éloquence_. M. Daunou, dans son article RAPIN
(_Biographie universelle_, t. XXXVII, p. 94), dit que ces Réflexions sur
l'éloquence sont de 1672 (in-12). Peut-être le livre n'était-il pas
encore rendu public.--Rapin dit dans cette même lettre à Bussy: «Je dois
faire imprimer un recueil de trois comparaisons des six premiers savants
de l'antiquité, de Platon et d'Aristote, de Démosthène et de Cicéron,
d'Homère et de Virgile, pour faire, dans un même volume, une
philosophie, une rhétorique et une poétique historique; et, dans l'idée
du livre qui me paraît le plus faible des trois, un rayon de votre
esprit que vous laisserez écouler sur ce livre le recommandera et le
corrigera (p. 379).» Ce projet a-t-il reçu son exécution? Je le crois;
et je présume que c'est le recueil qui parut en 1684, en 2 vol. in-4º;
et Amsterdam, 2 vol. in-12.
CHAPITRE III.
Page 53, ligne 16: Ils ont eu tort de supprimer de ces lettres les
passages qui concernaient les envois de pièces de vers.
Ainsi la lettre de Bussy à sa cousine, du 1er mai 1672, se termine par
ces mots, qui ne se trouvent dans aucune édition des lettres de Sévigné:
«Je me suis amusé à traduire les épîtres d'Ovide; je vous envoie celle
de Pâris à Hélène. Qu'en dites-vous?»