du moins sa foi n'avait point varié, et elle se trouvait encore plus
fermement établie par les études qu'elle avait faites dans l'intervalle.
«Vous me demandez, écrit-elle à madame de Grignan, si je suis toujours
une petite dévote qui ne vaut guère: oui, justement voilà ce que je suis
toujours, et pas davantage, et à mon grand regret. Tout ce que j'ai de
bon, c'est que je sais bien ma religion et de quoi il est question; je
ne prendrai point le faux pour le vrai; je sais ce qui est bon et ce qui
n'en a que l'apparence; j'espère ne m'y point méprendre, et que, Dieu
m'ayant déjà donné de bons sentiments, il m'en donnera encore: les
grâces passées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront;
ainsi je vis dans la confiance, mêlée cependant de beaucoup de
crainte[853].»
[853] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. 197, édit.
de G.; t. IX, p. 305, édit. de M.
Quoiqu'elle trouvât que dans cette voie ses progrès fussent lents,
pourtant elle reconnaissait qu'elle faisait des progrès. «Si je pouvais
seulement, dit-elle, vivre deux cents ans, il me semble que je serais
une personne admirable.»
Madame de Sévigné avait foi aux promesses de la religion et espérait en
elles; mais elle répugnait à croire aux terreurs qu'on voulait lui
inculquer en son nom. «Vous aurez peine, dit-elle à madame de Grignan, à
nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à moins que,
d'un ordre du roi et de la sainte Écriture, la soumission n'arrive au
secours[854].» Léger sarcasme aussi juste que mérité contre le
despotisme de Louis XIV, qui mal à propos faisait intervenir son
autorité dans les querelles théologiques, et les évoquait à son conseil,
non sans dommage pour l'État et pour la religion. Madame de Sévigné
n'aimait pas que l'on portât trop loin l'esprit de pénitence, et la
rigueur des règles nouvellement imposées aux religieux du couvent de la
Trappe par le Bouthillier de Rancé[855] lui paraissait extravagante. «Je
crains, dit-elle, que cette Trappe, qui veut surpasser l'humanité, ne
devienne les Petites-Maisons[856].»
[854] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1671), t. II, p. 233,
édit. de G.; t. II, p. 194, édit. de M.
[855] DE MARSOLLIER, _Vie de dom Armand-Jean le Bouthillier de
Rancé_, 1703, in-12, 1re partie, liv. III, ch. XII, XIII et XIV,
t. I, p. 413 à 460.
[856] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 21, édit. de
G.--_Ibid._, t. II, p. 17, édit. de M.
Madame de Sévigné n'avait aucune de ces faiblesses superstitieuses dont
quelques esprits très-fermes ne sont pas toujours exempts. Elle se
dépite de ce que le bel abbé de Grignan, qui devait l'accompagner en
Provence, la supplie de différer son départ de quelques jours, parce
qu'il ne peut consentir à se mettre en route un vendredi. «On ne peut,
dit-elle malignement, tirer les prêtres de Paris; il n'y a que les dames
qui en veuillent partir[857].» Elle était plus incrédule que sa fille
sur certains faits surnaturels, que madame de Grignan semblait disposée
à croire. «Je trouve plaisants, lui écrit-elle, les miracles de votre
solitaire; mais sa vanité pourrait bien le conduire du milieu de son
désert dans le milieu de l'enfer... Dieu est tout-puissant, qui est-ce
qui en doute? Mais nous ne méritons guère qu'il nous montre sa
puissance[858].»
[857] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1671), t. II, p. 66 et 67, édit.
de G; t. II, p. 55, édit. de M.
[858] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1671), t. II, p 263 et 264,
édit. G.; t. II, p. 23, édit. M.
Ses croyances étaient raisonnées; elle lisait beaucoup de livres de
controverse, même ceux que composaient des protestants[859], et aussi,
pour complaire à sa fille, ceux qui étaient écrits d'après les principes
de la nouvelle philosophie; mais elle en était peu satisfaite. «J'ai
pris, dit-elle à madame de Grignan, les _Conversations chrétiennes_;
elles sont d'un bon cartésien, qui sait par cœur votre _Recherche de la
vérité_ (du P. Malebranche)... Je vous manderai si ce livre est à la
portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai
humblement, en renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée,
quand je ne le suis pas. Enfin Dieu est tout-puissant, et fait tout ce
qu'il veut, j'entends cela; il veut notre cœur, nous ne voulons pas le
lui donner, voilà tout le mystère[860].»
[859] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1680), t. VII, p. 224,
édit. G.; t. VI, p. 470.--_Ibid._ (13 août 1688), t. VIII, p.
337, édit. de G.; t. VIII, p. 63, édit. de M.--_Ibid._ (24
janvier 1689), t. IX, p. 117, édit. de G.
[860] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juin 1680), t. VII, p. 42, édit. de
G.; t. VI, p. 319, édit. de M.
Mais elle comprend fort bien ces questions qu'elle feint d'être trop
ardues pour son intelligence, et elle exhorte sa fille, pour les
résoudre, à lire le traité de la _Prédestination des Saints_, par saint
Augustin, et surtout celui du _Don de la persévérance_. «Lisez,
dit-elle, ce livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs.
Je ne suis pas la seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de
croire qu'on ne discute aujourd'hui sur cette matière avec tant de
chaleur que faute de s'entendre[861].»
[861] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1680), t. VII, p. 63, 70, édit.
de G.; t. VI, p. 342, édit. de M.
Cette lecture de saint Augustin et les commentaires de ses amis de
Port-Royal l'avaient confirmée dans l'opinion des jansénistes sur la
grâce. Madame de Grignan, pour combattre cette opinion, profita de
l'exemple de madame de la Sablière, connue par son savoir et par son
attachement à la philosophie cartésienne, qui cependant, touchée des
vérités de la religion, s'était convertie. «Oui, dit madame de Sévigné,
elle est dans ce bienheureux état, elle est dévote et vraiment dévote,
elle fait un bon usage de son libre arbitre; mais n'est-ce pas Dieu qui
le lui fait faire? N'est-ce pas Dieu qui la fait vouloir? N'est-ce pas
Dieu qui l'a délivrée de l'empire du démon? N'est-ce pas Dieu qui a
tourné son cœur? N'est-ce pas Dieu qui la fait marcher et qui la
soutient? N'est-ce pas Dieu qui lui donne la vue et le désir d'être à
lui? C'est cela qui est couronné; c'est Dieu qui couronne ses dons. Si
c'est cela que vous appelez le libre arbitre, ah! je le veux
bien[862].»
[862] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 62 et 65,
édit. de G.; t VI, p. 366 et 367, édit. de M.
Dans la même lettre, elle professe l'opinion de Jansénius avec toutes
ses conséquences. «Je n'ai rien à vous répondre, dit-elle à madame de
Grignan, sur ce que dit saint Augustin, sinon que je l'écoute et que je
l'entends quand il me dit et me répète cinq cents fois dans un même
livre que tout dépend, comme le dit l'Apôtre, non de celui qui veut ni
de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde à qui il lui
plaît; que ce n'est point en considération d'aucun mérite que Dieu donne
sa grâce aux hommes, mais selon son bon plaisir... Il appelle notre
libre arbitre une délivrance et une facilité d'aimer Dieu, parce que
nous ne sommes pas sous l'empire du démon, et que nous sommes élus de
toute éternité, selon les décrets du Père éternel, avant tous les
siècles.»
Cependant cette doctrine sur la grâce, qui conduit droit au fatalisme,
ne pouvait être admise par un esprit aussi juste que celui de madame de
Sévigné sans y faire naître beaucoup de doutes; et nous voyons dans la
même lettre qu'ils surgissent surtout à la lecture du chapitre dont le
sommaire est: _Comment Dieu jugerait-il les hommes si les hommes
n'avaient point de libre arbitre?_ «En vérité, dit-elle, je n'entends
point cet endroit, et je suis toute disposée à croire que c'est un
mystère; mais comme ce libre arbitre ne peut pas mettre notre salut en
notre pouvoir et qu'il faut toujours dépendre de Dieu, je n'ai pas
besoin d'être éclaircie sur ce passage, et je me tiendrai, si je puis,
dans l'humilité et dans la dépendance[863].»
[863] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 63 et 64,
édit. de G.; t. VI, p. 337-338, édit. de M.
Ainsi l'on voit que les erreurs de son esprit ne la faisaient dévier en
rien de la rectitude de ses résolutions. Elle trouvait dans saint
Augustin des pensées si nobles et si grandes «que tout le mal qui peut
arriver de sa doctrine aux esprits mal faits était moindre que le bien
que les autres en retirent[864].»
[864] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 nov. 1676), t. V, p. 192, édit. de
G.; t. V, p. 50, éd. de M.--Conférez encore (16 août 1680), t.
VII, p. 145, éd. de G.
Elle revient cependant si souvent sur ce sujet, et quelquefois avec une
telle éloquence et avec tant de chaleur, qu'il est manifeste qu'elle a
le désir de ramener sa fille à son opinion[865]. Elle désigne par le
titre de _frères_ ses amis les écrivains de Port-Royal. «Quand je veux
nourrir, dit-elle, mon esprit et mon âme, j'entre dans mon cabinet,
j'écoute _nos frères_ et leur belle morale, qui nous fait si bien
connaître notre pauvre cœur[866].» Toute sa vie elle aima à lire; mais
dans son âge avancé ce goût de sa jeunesse se dirigea exclusivement sur
les lectures graves et sérieuses. Sa fille lui reproche d'avoir relu
jusqu'à trois fois les mêmes romans. «Ce sont de vieux péchés, dit-elle,
qui doivent être pardonnés en considération du profit qui me revient de
pouvoir relire aussi plusieurs fois les plus beaux livres du monde, les
Abbadie, Pascal, Nicole, Arnauld, les plus belles histoires[867].»
[865] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1689), t. VII, p. 104, édit.
de G.; t. VI, p. 372, édit. de M.
[866] SÉVIGNÉ, _ibid._, t. VII, p. 102 et 103.
[867] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 février 1690), t. X, p. 248, édit. de
G.; t. IX, p. 349, édit. de M.
C'est vers l'âge de cinquante ans que se fit cette révolution dans ses
goûts pour les lectures; et elle a donné en peu de mots à sa fille la
composition de sa petite bibliothèque des Rochers et de quelle manière
elle l'avait elle-même classée en une seule matinée[868]. «J'ai apporté
ici quantité de livres, je les ai rangés ce matin; on ne met pas la main
sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout entier; toute
une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel point de
vue pour honorer notre religion! L'autre est toute d'histoires
admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies, et de nouvelles, et
de mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites
armoires. Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi
j'en sors; il serait digne de vous, ma fille.»
[868] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1680), t. VII, p. 19, édit. de
G.; t. VI, p. 300, édit. de M.
Il n'est fait dans ce passage aucune mention des livres sur la
philosophie de Descartes, lecture favorite de madame de Grignan. Il
semble que madame de Sévigné les considérait comme un exercice pour son
intelligence, comme les romans pour son imagination; mais qu'étant
inutiles pour son salut et pour éclairer sa raison ils ne devaient point
trouver place dans sa bibliothèque choisie. Pour cette partie de son
instruction, elle s'en reposait sur Corbinelli. «Il est souvent avec
moi, dit-elle, ainsi que la Mousse, et tous deux parlent de votre _père_
Descartes; ils ont entrepris de me rendre capable d'entendre ce qu'ils
disent; j'en serai ravie, afin de n'être pas comme une sotte bête quand
ils vous tiendront ici[869].»
[869] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1676), t. V, p. 19, édit. de
G.; t. IV, p. 372, édit. de M.
Évidemment madame de Sévigné, en cette occasion, n'est pas franche dans
sa modestie, et sa correspondance nous prouve qu'elle était plus
instruite sur ces hautes questions de métaphysique qu'elle ne veut le
faire paraître. Sa feinte ignorance est un avantage qu'elle se donne
pour combattre plus efficacement les raisonnements de sa fille; et un
petit nombre de passages remarquables de ses lettres, ajoutés à ceux que
nous avons déjà rapportés, suffiront, je l'espère, pour montrer quelles
étaient les convictions religieuses de cette femme, en apparence si
fortement livrée aux élans et aux agitations de sa vive sensibilité, et
cependant si studieuse, si calme, si profondément réfléchie. Mais il y a
des naturels puissants et si heureusement formés qu'ils peuvent allier
les qualités les plus contraires.
Contre l'opinion de Malebranche, que tout ce qui se fait dans la nature
est par la nature de l'ordre, opinion sur laquelle avait écrit madame de
Grignan, madame de Sévigné répond: «La Providence veut donc l'ordre: si
l'ordre n'est autre chose que la volonté de Dieu, quasi tout se fait
contre sa volonté; toutes les persécutions que je vois contre saint
Athanase et les orthodoxes, la prospérité des tyrans, tout cela est
contre l'ordre, et par conséquent contre la volonté de Dieu. Mais, n'en
déplaise à votre père Malebranche, ne serait-il pas aussi bien de s'en
tenir à saint Augustin, que Dieu permet toutes ces choses, parce qu'il
en tire sa gloire par des voies qui nous sont inconnues? Saint Augustin
ne connaît ni de règle ni d'ordre que la volonté de Dieu; et si nous ne
suivons pas cette doctrine, nous aurons le déplaisir de voir que, rien
dans le monde n'étant quasi dans l'ordre, tout s'y passera contre la
volonté de celui qui l'a fait: cela me paraît bien cruel[870].» Et
ensuite:
«Je voudrais bien me plaindre au P. Malebranche des souris qui mangent
tout ici; cela est-il dans l'ordre? Quoi! de bon sucre, du fruit, des
compotes!... Et l'année passée était-il dans l'ordre que de vilaines
chenilles dévorassent toutes les feuilles de notre forêt (de Livry) et
de nos jardins, et tous les fruits de la terre? Et le père Païen, qui
s'en revient paisiblement et à qui on casse la tête, cela est-il dans la
règle? Oui, mon père, tout cela est bon, Dieu sait en tirer sa gloire;
nous ne voyons pas comment, mais cela est vrai; et si vous ne mettez sa
volonté pour toute règle et pour tout ordre, vous tomberez dans de
grands inconvénients[871]... Si vous lisez l'arianisme, vous serez
étonné de cette histoire; elle vous empêchera de rêver. Vraiment, vous y
verrez bien des choses contre l'ordre: vous y verrez triompher
l'arianisme et mettre en pièces les serviteurs de Dieu; vous y verrez
l'_impulsion_ de Dieu, qui veut que tout le monde l'aime, très-rudement
repoussée; vous y verrez le vice couronné, les défenseurs de
Jésus-Christ outragés: voilà un beau désordre; et moi, petite femme, je
regarde tout cela comme la volonté de Dieu, qui en tire sa gloire, et
j'adore cette conduite, quelque extraordinaire qu'elle me paraisse; mais
je me garde bien de croire que si Dieu eût voulu cela eût été autrement,
cela n'eût pas été[872].»
[870] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ
(31 juillet 1680), édit. de la Haye, 1726, ou t. VI, p. 400,
édit. de M.; t. VII, p. 141, édit. de G. de S.-G.
[871] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 avril 1680), t. VII, p. 145 et 146,
édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 405, édit. de M.--_Ibid._, sur
l'aventure du P. Païen (7 juillet 1680), t. VI, p. 364, édit. M.;
t. VII, p. 94, édit. G.
[872] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, t. VII, p. 140, édit. de G.;
t. VI, p. 407, édit. de M.
«Il y a un endroit de la _Recherche de la vérité_, contre lequel
Corbinelli a écrit; on y dit «que Dieu nous donne une _impulsion_ à
l'aimer, que nous arrêtons et détournons à volonté.» Cela me paraît bien
rude qu'un être très-parfait et par conséquent tout-puissant soit ainsi
arrêté au milieu de sa course[873]...» Ce sujet occupe si fortement la
pensée de madame de Sévigné qu'elle y revient encore dans la lettre
suivante: «Je suis toujours choquée, dit-elle, de cette _impulsion_ que
nous arrêtons tout court; mais si le P. Malebranche a besoin de cette
liberté de choix qu'il nous donne, comme à Adam, pour justifier la
justice de Dieu envers les adultes, que fera-t-il pour les petits
enfants? il faudra en revenir à l'_altitudo_. J'aimerais autant m'en
servir pour tout, comme saint Thomas, qui ne marchande pas[874].»
[873] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1680), t. VI, p. 359, édit.
de M.; t. VII, p. 89, édit. de G.
[874] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), t. VII, p. 5 et 6, édit.
de G.
Enfin, c'est lorsque avaient lieu les persécutions contre les plus
fervents soutiens du jansénisme, lorsque Nicole était exilé dans les
Ardennes, qu'Arnauld était obligé de se cacher, que madame de Sévigné
éprouve plus que jamais le besoin de faire prévaloir ses opinions dans
l'esprit de sa fille. «Je ne vous obligerais plus, lui dit-elle, de
répondre sur cette divine Providence que j'adore et que je crois qui
fait et ordonne tout; je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette
opinion de mystère inconcevable avec les disciples de votre père
Descartes; ce qui serait vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût
fait le monde sans régler tout ce qui s'y fait; les gens qui font de si
belles restrictions et contradictions dans leurs livres en parlent bien
mieux et plus dignement quand ils ne sont pas contraints ni étranglés
par la politique[875].»
[875] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1680), t. VI, p. 363, édit.
de M.; t. VII, p. 93, édit. de G.
Les principes des jansénistes étaient mal vus à la cour; et madame de
Sévigné recommandait à sa fille de ne pas montrer au comte de Grignan
les passages de ses lettres qui avaient trait à ces matières; elle avait
fini par éviter de lui en écrire; mais comme sa fille était revenue à la
charge, et lui avait cité saint Augustin et saint Paul, le souvenir des
écrits de ces deux grands confesseurs de la foi la ranime, et, avec
l'impétuosité ordinaire de sa plume, elle répond: «Vous lisez donc saint
Paul et saint Augustin? Voilà les bons ouvriers pour rétablir la
souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu
dispose de ses créatures: comme le potier, il en choisit, il en rejette;
ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver la
justice, car il n'y a point d'autre justice que sa volonté; c'est la
justice même, c'est la règle; et, après tout, que doit-il aux hommes?
que leur appartient-il? rien du tout. Il leur fait donc justice quand il
les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et
il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils.
JÉSUS-CHRIST le dit lui-même; «Je connais mes brebis, je les mènerai
paître moi-même: je n'en perdrai aucune, je les connais, elles me
connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n'est pas vous
qui m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends
tous; et quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont voulu
parler communément; c'est comme quand on dit que _Dieu s'est repenti,
qu'il est en furie_; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me tiens à
cette première et grande vérité, qui est toute divine, qui me
représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur
et auteur de l'univers et comme un être enfin très-parfait, selon la
réflexion de votre _père_ (Descartes). Voilà mes petites pensées
respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules, et qui
n'ôtent point l'espérance d'être, du nombre choisi, après tant de
grâces, qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je
hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi m'en parlez-vous?
Ma plume va comme une étourdie[876].»
[876] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1680), t. VII, p. 102 à 104,
édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 371, édit. de M.
Le contraste que l'on remarque entre madame de Sévigné et madame de
Grignan, relativement à leurs goûts en littérature et à leurs opinions
religieuses, est encore plus prononcé et plus étrange si on les
considère toutes deux dans leurs sentiments maternels et dans leur
conduite et leurs relations avec le monde.
Les larmes mouillaient souvent les yeux de madame de Sévigné pour peu
qu'elle fût fortement émue; madame de Grignan, calme et froide,
trahissait rarement par des signes extérieurs les impressions faites sur
son cœur; sa mère en fait la remarque: «Vous pleurâtes, lui dit-elle,
ma très-chère fille, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la
même chose pour moi, c'est mon tempérament[877].»
[877] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 19, 20 et 22,
édit. G.; t. II, p. 16, édit. M.--_Ibid._ (18 décembre 1671), t.
II, p. 316, édit. G.; t. II, p. 267, édit. de M.--_Ibid._ (20 mai
1672), t. III, p. 30, édit. de G., t. II, p. 440, édit. de
M.--_Ibid._ (21 octobre 1671), t. II, p. 297, édit. de G.; t. II,
p. 225, édit. de M. (Voyez ci-dessus, p. 320, ch. XVI.)
Madame de Sévigné, on le sait, poussait jusqu'à l'excès son amour pour
sa fille; elle lui accordait sur son fils, sur l'unique héritier du nom
de Sévigné, une injuste préférence, et elle se laissait dominer par
cette inclination au point de négliger quelquefois ses devoirs envers
Dieu et d'oublier sa charité envers le prochain. La tendresse maternelle
de madame de Grignan pour ses deux filles ne fut jamais assez forte pour
l'empêcher de vouloir sacrifier le bonheur de leur vie entière à la
grandeur de sa maison, à la fortune et à l'élévation de celui qui
pouvait seul continuer la noble race des Adhémar. Madame de Grignan
exécuta ce projet à l'égard de Blanche, l'aînée de ses filles, qu'elle
contraignit à se faire religieuse; et si la jolie figure, les grâces et
l'esprit de Pauline, la plus jeune, n'avaient pas convaincu sa mère
qu'elle la marierait facilement et sans une forte dot, madame de Sévigné
aurait été impuissante à lui persuader[878] de ne pas commettre cette
seconde immolation[879].
[878] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. V, p. 453, édit.
M.; t. VI, p. 150, édit. G.
[879] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre 1688), t. VIII, p. 150,
édit. de M.--_Ibid._ (6 janvier 1687), t. VII, p. 406.--_Ibid._
(8 décembre 1679), t. VI, p. 61.
Mais c'est dans ses relations avec le monde, dans la conduite de la vie,
dans la gestion des affaires que madame de Sévigné montre une grande
supériorité sur sa fille. Quel jugement exquis! quel prompt et juste
discernement! quels admirables conseils! quels beaux et utiles préceptes
de sagesse et de savoir-vivre, heureusement exprimés! Les lettres de
madame de Sévigné nous font admirer une mère tendre, mais non aveugle;
elle cherche à empêcher que madame de Grignan ne se fasse tort par son
caractère hautain, ou ne devienne victime de sa vanité et de son
orgueil.
Madame de Grignan, retranchée sur les hauteurs de ses pensées
philosophiques, faisait profession de mépriser les jugements du public.
Capricieuse et indolente, elle était sujette à des accès de mélancolie
et de misanthropie; elle fuyait alors la société, et se complaisait dans
ce qu'elle appelait sa _tigrerie_[880]; élevée à la cour et dans le
grand monde, les manières et les habitudes cérémonieuses des provinces
lui déplaisaient[881], et elle ne prenait guère alors la peine de
dissimuler son ennui. Madame de Sévigné, qui prévoyait combien ces
défauts et ces travers étaient nuisibles à sa fille dans la position
élevée où elle était placée, cherche à lui démontrer la nécessité de
s'en corriger ou du moins de les dissimuler. Dans une lettre écrite en
réponse à une de celles où madame de Grignan lui disait qu'elle était
heureuse de se trouver retirée dans la solitude de son château, madame
de Sévigné lui dit: «Je trouve votre esprit dans une philosophie et dans
une tranquillité qui me paraît bien plus au-dessus des brouillards et
des grossières vapeurs que le château de Grignan. C'est tout de bon que
les nuages sont sous vos pieds; vous êtes élevée dans la moyenne région,
et vous ne m'empêcherez pas de croire que ces beaux noms que vous dites,
que vous donnez à des qualités naturelles, sont un effet de votre raison
et de la force de votre esprit. Dieu vous le conserve si droit! il ne
vous sera pas inutile; mais il faut un peu agir, afin que votre
philosophie ne se tourne pas en paresse, et que vous puissiez être en
état de revoir un pays où les nues seront au-dessous de vous. Il me
semble que je vous vois dans l'indolence que vous donne l'impossibilité;
ne vous y abandonnez qu'autant qu'il est nécessaire pour votre repos, et
non pas assez pour vous ôter l'action et le courage[882].»
[880] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 septembre 1671), t. II, p. 220, édit.
G.; t. II, p. 184, édit. M.--_Ibid._ (4 mai 1672), t. III, p. 1,
édit. G.; t. II, p. 416, édit. M.
[881] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 206, édit. G.;
t. II, p. 172, édit. M.
[882] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 210, édit. G.;
t. II, p. 175, édit. M.