Madame de Grignan faisait profession de détester les narrations et

d'être ennemie des détails, ce qui tendait à mettre de la sécheresse

dans ses lettres et une trop grande brièveté. Madame de Sévigné l'en

reprend, et parvint à la réformer sur ce point, du moins en ce qui la

concernait. «Défaites-vous, lui dit-elle, de cette haine que vous avez

pour les détails; je vous l'ai déjà dit et vous le pouvez sentir, ils

sont aussi chers de ceux que nous aimons qu'ils nous sont ennuyeux des

autres, et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que

nous avons pour ceux qui nous importunent; si cette observation est

vraie, jugez de ce que me font vos relations[810].» Aussi madame de

Grignan triompha de son indolence et de sa paresse, et surmonta cette

humeur noire qui la rendait indifférente à tout et qui était si opposée

à la franche sympathie, à la vivacité et à la gaieté du caractère de

madame de Sévigné[811]. Pour plaire à sa mère, madame de Grignan composa

des _relations_: celle du voyage qu'elle fit à la grotte de

Sainte-Baume, avec toute la pompe et le train dispendieux de la femme

d'un gouverneur de province, charma madame de Sévigné. Elle crut lire un

joli roman, dont sa fille était l'héroïne[812]. Elle fut aussi

très-satisfaite du récit détaillé de son voyage à Monaco, et elle le fit

lire à d'Hacqueville, au duc de la Rochefoucauld et au comte de

Guitaud[813]. Mais c'est dans les lettres d'affaires que madame de

Grignan avait une véritable supériorité. Madame de Sévigné, qui, dans

l'intérêt de son gendre, entretenait de Pomponne de ce qui concernait la

Provence, aimait mieux distraire des lettres qu'elle avait reçues de sa

fille les portions relatives à cet objet et les envoyer à ce ministre

que de les transcrire ou d'essayer d'exposer autrement ce qui était si

bien et si nettement exprimé[814]. Aussi, pour les affaires, madame de

Grignan écrivait particulièrement à l'abbé de Coulanges, qui lui rendait

compte de tout, et débarrassait ainsi madame de Sévigné de détails qui

l'auraient ennuyée[815]. Madame de Grignan écrivait aussi à Bossuet[816]

des lettres que sa mère se chargeait de remettre. Quant aux lettres de

madame de Grignan qui se recommandaient par les agréments du style et

des pensées ingénieuses, madame de Sévigné en était non-seulement

contente, mais glorieuse; et elle avait grand soin d'en montrer les

passages les plus remarquables aux personnes qui lui paraissaient les

plus propres à les goûter. «Ainsi, ne me parlez plus de mes lettres, ma

fille, dit madame de Sévigné; je viens d'en recevoir une de vous qui

enlève; tout aimable, toute brillante, toute pleine de pensées, toute

pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui chemine et qui

plaît au souverain degré, même sans vous aimer comme je fais. Je vous le

dirais plus souvent, sans que je crains d'être fade; mais je suis

toujours ravie de vos lettres, sans vous le dire; madame de Coulanges

l'est aussi de quelques endroits que je lui fais voir et qu'il est

impossible de lire toute seule. Il y a un petit air de dimanche gras

répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût non pareil[817].»

[810] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 112, édit. de

G.; t. II, p. 93, édit. de M.

[811] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1671), t. I, p. 355, édit. de

G.; t. I, p. 272, édit. de M.--(4 mars 1672), t. II, p. 409,

édit. de G.; t. II, p. 347, édit. de M.--_Ibid._ (8 juillet

1672), t. III, p. 95, édit. G.; t. III, p. 29, édit. M.--_Ibid._

(27 septembre 1671), t. II, p. 242, édit. G.; t. II, p. 204,

édit. M.--_Ibid._ (16 juillet 1672), t. II, p. 105, édit. G.; t.

III, p. 38, édit. M.--_Ibid._ (4 mai 1672), t. III, p. 1, édit.

de G.; t. II, p. 416 et 417, édit. de M.

[812] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 469, édit.

G.; t. II, p. 390, édit. M.--_Ibid._ (16 mai 1672), t. III, p.

26, édit. G.; t. II, p. 438, édit. M.--_Ibid._ (20 mai 1672), t.

III, p. 30, édit. G.; t. II, p. 441, édit. M.

[813] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1672), t. III, p. 37 et 39,

édit. G.; t. II, p. 447 et 448, édit. M.

[814] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 488, édit. G

de S.-G.; t. II, p. 412, édit. M.

[815] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars 1671), t. I, p. 378, édit. G.;

t. I, p. 292, édit. M.

[816] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 403, édit. de

G. de S.-G.

[817] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 411, édit. de

G.; t. II, p. 349, édit. de M.

Quinze jours après cette lettre, madame de Sévigné écrit encore à madame

de Grignan[818]:

«Madame de Villars, M. Chapelain et quelque autre encore sont ravis de

votre lettre sur l'ingratitude. Il ne faut pas que vous croyiez que je

sois ridicule; je sais à qui je montre ces petits morceaux de vos

grandes lettres, je connais mes gens; je ne le fais point mal à propos,

je sais le temps et le lieu; mais enfin c'est une chose charmante que la

manière dont vous dites quelquefois de certaines choses: fiez-vous à

moi, je m'y connais.»

[818] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1672), t. II, p. 432, édit. de

G.; t. II, p. 366, édit. de M.

Et avant, dans le même mois[819], elle lui avait écrit: «Vos réflexions

sur l'espérance sont divines; si Bourdelot[820] les avait faites, tout

l'univers les saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour faire des

merveilles; le _malheur du bonheur_ est tellement bien dit qu'on ne peut

trop aimer une plume qui exprime ces choses-là.»

[819] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1672), t. II, p. 402, édit. de

G.; t. II, p. 341 et 342, édit. de M.

[820] Bourdelot avait fait une pièce contre l'_espérance_, et la

princesse Palatine y fit une réponse: cette petite joute de bel

esprit fit quelque bruit dans le temps.--Voyez BUSSY, _Lettres_,

t. III, p. 333.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1672), t. II, p.

402, édit. de G.

Madame de Sévigné et madame de Grignan lisaient beaucoup; mais à cet

égard leur goût était différent[821]. Madame de Grignan lisait les

livres de la nouvelle philosophie (la philosophie de Descartes), que

madame de Sévigné goûtait peu[822]. Quoiqu'elle écoutât avec intérêt les

discussions qui avaient lieu en sa présence entre ses amis sur ce grave

sujet et qu'elle en parlât souvent avec eux, elle aimait mieux confier à

sa foi religieuse la solution des hautes questions de la métaphysique

que de se fatiguer à les comprendre; elle ne pouvait se résoudre à

admettre une théorie qui prétendait lui démontrer que sa chienne

_Marphise_ n'avait point d'âme et était une pure machine[823]; et elle

disait malignement des cartésiens que s'ils ont envie d'aller en paradis

c'est par curiosité[824]. Elle mettait un grand empressement à envoyer à

sa fille les plus intéressantes nouveautés littéraires, qui, presque

toutes, avaient alors pour éditeur le libraire Barbin. Lorsque celui-ci

ne les lui faisait pas remettre assez tôt pour que madame de Grignan les

reçût par elle avant qu'elles fussent parvenues en Provence, elle

accusait plaisamment _ce chien de Barbin_, qui, disait-elle, la

haïssait, parce qu'elle ne faisait pas de _Princesses de Clèves_ et de

_Montpensier_, comme son amie madame de la Fayette[825]. On comprend

très-bien pourquoi madame de Sévigné mettait au premier rang de tous les

soins qu'elle se donnait pour plaire à sa fille celui de lui envoyer les

ouvrages nouveaux; elle y était personnellement intéressée. Ces ouvrages

étaient ceux qu'elle-même lisait, et qui fournissaient de nouveaux

aliments à cette correspondance, son bonheur et ses délices[826]. C'est

pourquoi madame de Sévigné ne manquait jamais de mettre madame de

Grignan au courant des lectures qu'elle faisait ou qu'elle se proposait

de faire[827]. Elle trouvait tant de douceur à être, en ceci comme en

toutes choses, en rapport avec elle, que, lui ayant recommandé la

lecture d'un des ouvrages de Tacite, que madame de Grignan n'acheva pas,

elle lui en témoigna ses regrets, et l'engagea à lui écrire la page où

elle en était restée, afin qu'elle pût terminer pour elle cette

lecture[828]. Madame de Sévigné savait peu le latin. S'il en avait été

autrement, Corbinelli, écrivant quelques lignes à Bussy dans une des

lettres de madame de Sévigné, n'aurait pas dit que c'était en sa

considération qu'il traduisait un passage d'Horace[829]. Elle-même

n'aurait pas annoncé qu'elle se proposait de lire Térence et de se faire

traduire par son fils la satire contre les folles amours que renferme la

première scène de l'_Eunuque_[830]. Ce n'était pas une chose très-rare

alors cependant, même parmi les femmes, que de pouvoir lire les auteurs

latins dans leur langue originale. L'abbesse de Fontevrault, sœur de

madame de Montespan, madame de Rohan de Montbazon, abbesse de Malnou,

avaient cet avantage; il en était de même de madame de la Sablière, de

mademoiselle de Scudéry et de plusieurs autres, sans nommer madame

Dacier, qui, pour la haute érudition, est restée une exception[831].

Mais c'est dans la traduction de Perrot d'Ablancourt que madame de

Sévigné admirait l'éloquence et l'harmonie des phrases de Tacite; c'est

aussi par le même traducteur qu'elle avait appris à goûter l'esprit de

Lucien. C'est dans la traduction italienne d'Annibal Caro qu'elle lisait

Virgile[832]. Cependant, comme elle mande à madame de Grignan qu'elle a

fait mettre en lettres d'or sur le grand autel de sa chapelle cette

inscription: SOLI DEO HONOR ET GLORIA, on peut croire qu'elle ainsi que

sa fille entendaient[833] assez le latin pour lire en cette langue les

Actes des Apôtres et les livres d'église. Dans les jugements qu'elles

portaient sur les auteurs, elles différaient beaucoup entre elles.

Madame de Sévigné avait plus que madame de Grignan le sentiment vif et

prompt des beautés littéraires; son goût était moins sévère, moins

dédaigneux, mais peut-être moins pur. Madame de Sévigné se passionnait

facilement pour les auteurs qu'elle lisait, et proportionnait ses

louanges aux émotions et aux inspirations qu'elle en recevait. Madame de

Grignan, au contraire, aimait à critiquer, à se rendre raison de tout,

et se défendait d'admirer. Madame de Sévigné avait plus que sa fille le

goût de la solitude et de la campagne; les sombres et mélancoliques

horreurs de la forêt avaient pour elle de l'attrait[834]. Elle lisait

plutôt pour le plaisir de lire que par l'ambition de devenir savante;

c'était tout le contraire dans madame de Grignan.

[821] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 138, édit.

de G.; t. II, p. 13, édit. de M.

[822] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 209, édit. G.;

t. II, p. 175, édit. M.--_Ibid._ (20 et 30 septembre 1671), t.

II, p. 212, 213 et 233, édit. G.; t. II, p. 177 et 195, édit. M.

[823] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 30 septembre 1671), t. II, p. 234

et 245, édit. de G.; t. II, p. 197 et 209, édit. de M.

[824] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 septembre 1671), t. II, p. 248,

édit. G.; t. II, p. 209, édit. M.

[825] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 426, édit. de

G.; t. II, p. 362, édit. de M.

[826] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 113, édit. de

G.; t. II, p. 94 et 100, édit. de M.

[827] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 136, édit.

de G.; t. II, p. 113, édit. de M.

[828] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 12 août 1676), t. IV, p. 420,

édit. de M.; et t. V, p. 71, édit. de G.

[829] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juillet 1677), t. V, p. 316-318,

édit. de G.

[830] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1680), t. VII, p. 223,

édit. de G.; t. VI, p. 470, édit. de M.

[831] Sur les femmes savantes de cette époque, consultez MÉNAGE,

_Lezione sopra 'l sonetto di Francesco Petrarca_, p. 58-64, à la

suite du traité intitulé _Historia mulierum philosopharum_.

[832] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1672), t. III, p. 105, édit.

G.

[833] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 août 1688), t. VII, p. 145, édit. G.

[834] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 octobre 1671), t. II, p. 260, édit.

G.--_Ibid._ (22 avril, 13, 17, 20 et 17 mai 1672), t. II, p.

471-483; t. III, p. 13, 14 et 40, édit. de G. de S.-G. (Elle fit

graver ces mots sur un arbre de l'allée la plus obscure de son

parc des Rochers: _E di mezzo l'orrore esce il diletto_.)

Les prédilections de madame de Sévigné en littérature se trahissent

lorsqu'elle quitte la capitale pour aller passer quelques jours dans sa

retraite de Livry. Quels sont les auteurs qu'elle emporte alors de

préférence? Corneille et la Fontaine. On lui a reproché d'avoir manqué

de discernement, et, dans son admiration exclusive pour Corneille, de

n'avoir pas rendu justice à Racine. Tout le monde sait cependant

aujourd'hui qu'elle n'a jamais dit ni cité ces mots ridicules que lui

prêtent Voltaire, la Harpe et tant d'autres: «Racine passera comme le

café[835];» mais elle a dit «qu'il n'irait point plus loin

qu'Andromaque[836].» Ce qui prouve seulement que cette pièce, qu'elle

loue avec effusion et qui lui faisait verser des larmes même lorsqu'elle

la voyait jouer par une troupe de campagne[837], était, selon elle, le

_nec plus ultra_ du talent de Racine.--Avec sa tendresse maternelle,

pouvait-elle penser autrement? Si elle avait vécu du temps de Voltaire,

nul doute qu'elle n'eût préféré aussi _Mérope_ à toutes les pièces de

cet auteur. Tout le monde juge ainsi: ce qui touche le plus le cœur est

aussi ce qui émeut le plus fortement l'imagination. A la vérité, madame

de Sévigné cherche à atténuer le succès de _Bajazet_, et elle en donne

la plus forte part au talent de la Champmeslé. Cependant elle envoie

cette pièce à sa fille aussitôt qu'elle a paru; il est vrai qu'elle

préfère Corneille à Racine, et qu'elle trouve plus de génie dramatique à

l'auteur du _Cid_, de _Polyeucte_, des _Horaces_, de _Cinna_. A-t-elle

si grand tort? On n'a pas remarqué que lorsqu'elle parle ainsi Corneille

avait produit tous ses chefs-d'œuvre, et qu'il n'en était pas ainsi de

Racine, dont la réputation n'était encore qu'à son aurore, quoique cette

aurore eût un grand éclat. On oublie que madame de Sévigné avait alors

de bien légitimes motifs pour ne pas aimer Racine, et que les déplaisirs

qu'il lui causait devaient très-naturellement disposer son esprit à

juger peu favorablement des productions de ce poëte. On se représente

toujours Racine dans un âge avancé, couronné par l'auréole de sa gloire

poétique, vénéré par sa fervente piété, uniquement occupé de son salut

et de l'éducation de ses enfants, refusant d'aller dîner chez un grand

de la cour, afin d'avoir le plaisir de manger un beau poisson en

famille, et pourtant écrivant encore _Esther_ et _Athalie_ pour les

vierges d'un couvent. Le jeune auteur d'_Andromaque_ et de _Bajazet_

était un personnage tout différent. Ingrat et malin, dans deux lettres

très-spirituelles et pleines de mordants sarcasmes, il avait versé le

ridicule sur les pieux solitaires de Port-Royal, qui l'avaient élevé,

parce qu'ils avaient osé soutenir que le théâtre est un divertissement

peu favorable aux bonnes mœurs et à la religion. Quand il faisait

imprimer ses tragédies, il y mettait des préfaces qui étaient la

critique acérée des ouvrages de ses rivaux, particulièrement de

Corneille; et il composait contre eux de sanglantes épigrammes. Alors

amoureux de la Champmeslé, Racine soupait souvent chez elle avec

Boileau, son ami; et le baron de Sévigné, qui courtisait cette actrice

et auquel la société des deux poëtes plaisait beaucoup, payait les

soupers. Madame de Sévigné ne trouvait pas bon que son fils jouât le

rôle ridicule d'Amphitryon et contribuât aux plaisirs des amants de sa

maîtresse. On doit donc peu s'étonner que dans son dépit, en écrivant à

sa fille, elle parle avec le même dédain de la courtisane et des deux

poëtes. Plus tard, et lorsque son fils a rompu avec la Champmeslé, elle

s'exprime sur eux avec l'admiration due à leur caractère et à leur

talent; et quand, longtemps après, elle assistait à Saint-Cyr aux

représentations d'_Athalie_ et d'_Esther_, elle ne disait plus que

Racine composait des tragédies pour la Champmeslé, et non pour la

postérité, et qu'il ne serait plus le même quand il ne serait plus

jeune et amoureux; mais elle remarque, au contraire, le caractère de son

talent, sa sensibilité, et dit «qu'il aime Dieu comme il aimait ses

maîtresses[838].» La même chose lui arriva lorsqu'elle entendit débuter

le P. Bourdaloue dans l'église de son collége. Selon elle, il a bien

prêché; mais son éloquence, appropriée à son église, n'en franchira pas

l'enceinte. Et cependant elle assista ensuite assidûment à ses

sermons[839], et ne peut trouver de termes assez énergiques pour peindre

sa vive admiration, pour exprimer le bien qu'elle ressentait des pieuses

convictions produites par la parole du grand orateur. Elle loue aussi

avec le même discernement, mais non avec le même enthousiasme, Mascaron

et Fléchier. Elle variait beaucoup ses lectures[840]. Les sermons ne

l'empêchaient pas d'aller au spectacle, d'assister aux pièces de

Molière, de se plaire à l'Opéra et de trouver céleste la musique de

Lulli, de lire des romans (l'_Astrée_, _Cléopâtre_, _Pharamond_,

etc.)[841], les Contes de la Fontaine, Rabelais, l'Arioste, le Tasse,

Pétrarque, Tassoni, Marini, Montaigne, Charron; elle mêlait ensemble

Corneille, Despréaux, Sarrasin, Voiture, les livres de controverses

religieuses, l'Alcoran et Don Quichotte. Quelquefois elle entreprenait

de longues lectures historiques, et elle bravait la fatigue que lui

faisaient éprouver les interminables périodes du P. Maimbourg, pour

s'instruire sur l'histoire des croisades et sur celle de l'arianisme et

des iconoclastes. Puis elle lit l'_Histoire de la découverte de

l'Amérique par Christophe Colomb_, «qui la divertit au dernier point;»

la _Vie du cardinal Commendon_, «qui lui tient très-bonne compagnie;» et

une _Histoire des Grands Vizirs_, de Chassepol, qui eut dans le temps

beaucoup de succès. Malgré son inclination pour Tacite, et quoiqu'elle

lût et relût Josèphe, Plutarque et Lucien, elle préférait l'_Histoire de

France_ à l'histoire romaine, où elle n'avait, disait-elle

spirituellement, ni parents ni amis. On est étonné de lui voir lire en

quatre jours l'in-folio de l'académicien Paul Hay du Chastelet,

contenant la _Vie de Bertrand du Guesclin_; mais tout ce qui concernait

l'_histoire de Bretagne_ avait pour elle un intérêt de famille[842].

[835] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 mai 1676), t. IV, p. 463,

édit. G.; t. IV, p. 291, édit. M.--SAINT-SURIN, _Notice sur

madame de Sévigné_, t. I, p. 100 de l'édition des _Lettres de_

SÉVIGNÉ, par Monmerqué, 1820, in-8º.--HÉNAULT, _Abrégé

chronologique_ (1669), t. III, p. 371.--LEMONTEY, _Hist. de la

régence_, t. I, p. 442.

[836] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 426, édit. G.;

t. II, p. 362, édit. M.

[837] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 183, édit. G.;

t. II, p. 152, édit. M.

[838] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672, 28 janvier et 7 février

1689), t. II, p. 360, et t. VIII, p. 310 et 325, édit. de M.; t.

II, p. 426 et 427, et t. IX, p. 126 et 127, édit. de G.

[839] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février, 11, 13, 20 et 26 mars, 13

avril, 25 décembre 1671), t. I, p. 330, 367, 370, 372, 374, 376,

388, 394, 396, 397, 404, 406; t. II, p. 324, édit. de G.

[840] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 13 mars, 29 avril, 8 mai, 2, 22

et 28 juin, 5 juillet, 19 août, 16 et 30 septembre, 1er, 4 et 11

novembre 1671), t. I, p. 370, 374; t. II, p. 49, 61, 67, 87, 105,

125, 136, 141, 195, 229, 238 et 239, 352 et 377, édit. de G. de

S.-G.

[841] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 113, édit. de

G.; t. II, p. 94, édit. de M.--_Ibid._ (11 septembre 1675), t.

III, p. 465, édit. M.

[842] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1675), t. IV, p. 186, édit.

de G. t. IV, p. 69, édit. de M.--_Ibid._ (14 juillet 1680), t.

VII, p. 104, édit. de G.; t. VI, p. 372, édit. de M.--_Ibid._ (25

septembre 1680, 14 décembre 1689), t. VII, p. 221-228; t. X, p.

137, édit. de G.--_Ibid._ (1er août 1672), t. II, p. 377, édit.

de M.; t. II, p. 447, édit. de G.--_Ibid._ (15 mai, 4 juin, 11 et

12 août 1676), t. IV, p. 297, 326 et 420, édit. de M.; t. IV, p.

439-472; t. V, p. 71, édit. de G.--_Ibid._ (9 janvier 1676), t.

IV, p. 312, édit. de G.--_Ibid._ (15 janvier 1690), t. X, p. 196.

Voyez _Lettre écrite par madame de Sévigné le_ 21 _juin 1671,

rétablie d'après le mss. original_, 1826, in-8º, p. 15.--_Ibid._

(7 juin 1671), t. II, p. 88, édit. de G. Conférez encore sur les

lectures de madame de Sévigné (20 janvier et 24 février 1672), t.

II, p. 352 et 397, édit. de G.--_Ibid._ (15 janvier 1690), t. X,

p. 196, édit. de G.--_Ibid._ (6 novembre 1675), t. IV, p. 190,

édit. de G.

Elle aimait avant tout les livres de morale, et surtout de morale

religieuse. Les _Essais_ de Nicole étaient ceux qu'elle préférait. Les

meilleurs et les plus beaux éloges qu'on ait faits de cet écrivain ont

été tracés par Voltaire dans son _Siècle de Louis XIV_ et par madame de

Sévigné dans les lettres écrites à sa fille[843]. Nicole est l'auteur

favori de madame de Sévigné; elle le lisait et le relisait; elle y

trouvait des ressources contre tous les maux, toutes les misères de la

vie, même, disait-elle, contre la pluie et le mauvais temps; elle veut

s'en pénétrer, se l'assimiler; elle souhaiterait pouvoir en faire un

bouillon et l'avaler[844]. Il était, suivant elle, de la même _étoffe_

que Pascal, et elle ajoute: «Cette étoffe-là est si belle qu'elle me

plaît toujours; jamais le cœur humain n'a été mieux anatomisé que par

ces messieurs-là[845].» Elle lisait aussi les Traités de Bossuet, et

surtout son _Histoire des Variations_[846]. En bonne janséniste, elle

avait lu saint Augustin et les Lettres de Saint-Cyran; mais elle se

tenait éloignée du rigorisme de la secte.

[843] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 30 septembre, 1er et 4 novembre

1671), t. II, p. 226-277, 279 et 286, édit. de G.; t. II, p. 208

et 238, édit. de M.; t. I, p. 180, édit. de la Haye.

[844] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 4 novembre 1671), t. II, p. 276

à 280, édit. de G.; t. II, p. 238, édit. de M.

[845] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 195, édit de

G.; t II, p. 162, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1671), t. II, p.

81, édit. de G.

[846] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 novembre 1689), t. X, p. 106. édit.

de G.; t. IX, p. 226, édit. de M.

Sa foi était forte et sincère, et en cela surtout elle différait de sa

fille. Comme toutes les femmes de son temps, madame de Grignan

pratiquait sa religion; mais sa raison, enorgueillie par les lueurs

vacillantes d'une philosophie qu'elle croyait comprendre, faisait subir

aux croyances qui lui avaient été inculquées dès son enfance des doutes

peu conformes à la soumission due aux décisions de l'Église. Telle

n'était point madame de Sévigné, qui ne partageait pas le superbe dédain

de Port-Royal pour l'efficacité de l'intervention du saint sacerdoce.

Elle avait soin de faire dire des messes pour détourner les malheurs

qu'elle redoutait, et elle ne manquait pas d'en agir ainsi lorsque sa

fille voyageait ou lorsque celle-ci était enceinte[847], et encore après

qu'elle était accouchée[848]. Quoique nous n'ayons pas les lettres que

madame de Grignan avait écrites à sa mère, ce qui nous reste de leur

correspondance témoigne suffisamment de la lutte qui avait lieu entre

elles deux, en raison de leur dissidence d'opinion sur ces graves

matières. Jamais madame de Sévigné ne laisse échapper l'occasion de

manifester à madame de Grignan combien sa religion lui est chère, et de

s'efforcer de lui persuader qu'elle satisfait mieux le cœur et la

raison que toutes les vaines subtilités des philosophes. Elle la mit

dans la confidence de tous ses scrupules religieux et des tourments de

sa conscience. Elle plaint sa fille de n'avoir pas en Provence de P.

Bourdaloue ni de P. Mascaron: «Comment, dit-elle, peut-on aimer Dieu

quand on n'entend jamais bien parler de lui[849]?» Et madame de Grignan

est instruite toutes les fois que des devoirs religieux appellent sa

mère à l'église de Saint-Paul de la rue Saint-Antoine ou des Minimes de

la place Royale. «Ma fille, lui écrit-elle, je m'en vais prier Dieu, et

me disposer à faire demain mes pâques: il faut au moins sauver cette

action de l'imperfection des autres. Je voudrais bien que mon cœur fût

pour Dieu comme il est pour vous[850].» Bien souvent madame de Sévigné

se lamente de n'avoir pas le courage de rompre les liens du monde et de

conformer sa vie aux préceptes de sa croyance; et sa fille, qui n'avait

pas intérêt à ce qu'il en fût ainsi, combat toujours ce penchant à la

dévotion, qui était commun alors aux personnes les plus mondaines.

Ainsi, dès cette année 1671, madame de Sévigné écrivait, au sujet de la

mort du chevalier de Buous[851]:

«C'est un beau sujet de réflexions que l'état où vous le dépeignez. Il

est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de reste; elle fera

tous nos désespoirs et tous nos troubles; et ce temps que nous

prodiguons et que nous voulons qui coule présentement nous manquera, et

nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours que nous

perdons avec tant d'insensibilité... La morale chrétienne est excellente

à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop creuse et

trop inutile autrement.»

[847] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit.

de G.; t. II, p. 238, édit. de M. «Je fais dire tous les jours

des messes pour vous: voilà mon emploi.»

[848] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1671), t. II, p. 298, édit.

de G.: «Comme vous êtes philosophe, vous savez la raison de tous

ces effets; pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire

autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce que j'en

faisais dire pour la lui demander.»

[849] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 315, édit. de

M.; t. I, p. 406, édit. de G.

[850] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (vendredi saint, 15 avril 1671), t. II,

p. 462, édit. de G.; et t. II, p. 390, édit. de M.

[851] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 sept. 1671), t. II, p. 232, édit. de

G. (de Buous dans cette édit.); t. II, p. 194 et 195, édit. de

M.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise de Sévigné_,

t. I, p. 180, édit. de la Haye, 1726.--Il y a au commencement de

cette lettre seize lignes de plus dans cette édition, qui ont été

supprimées dans toutes les autres.

Trois mois avant cette lettre, elle avait déjà écrit à madame de

Grignan: «Une de mes grandes envies, ma fille, ce serait d'être dévote;

j'en tourmente la Mousse tous les jours. Je ne suis ni à Dieu ni à

diable; cet état m'ennuie, quoique, entre nous, je le trouve le plus

naturel du monde. On n'est point au diable parce qu'on craint Dieu, et

qu'au fond on a un principe de religion; on n'est point à Dieu aussi,

parce que sa loi paraît dure, et qu'on n'aime point à se détruire

soi-même; cela compose les tièdes, dont le grand nombre ne m'étonne

point du tout: j'entre dans leurs raisons. Cependant Dieu les hait; il

faut donc sortir de cet état, et voilà la difficulté[852].»

[852] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 98, édit. de

G. de S.-G.; t. II, p. 83, édit. de M.--_Lettres de madame_

RABUTIN-CHANTAL; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 117.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 30 / 35 段