[784] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 septembre 1676), t. IV, p. 448, édit.

de M.; t. V, p. 102, édit. de G. de S.-G.

[785] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1690), t. IX, p. 422,

édit. de M.; t. X, p. 358, édit. de G. de S.-G.

[786] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 143, édit.

de G. de S.-G.

Ses lettres spirituelles lui avaient donné pour ce genre d'écrire une

réputation supérieure à celle de madame de Sévigné et à celle de toutes

les femmes de son temps. Nous ne pouvons juger si c'est à juste titre;

ce qui nous reste de la correspondance de madame de Coulanges a été

écrit dans un âge avancé, lorsque, revenue à la religion, elle avait,

dans sa maison de Brevannes, pris goût au séjour de la campagne et à la

retraite, et qu'elle cherchait à ramener son mari aux sentiments pieux

dont elle était elle-même pénétrée[787]. Son amabilité ne fut pas moins

grande, mais elle fut accompagnée de plus de bonté; et à cette époque

elle se serait reproché l'emploi qu'elle faisait de son esprit dans sa

jeunesse[788]. Dans le peu de lettres que nous avons d'elle au temps où

elle brillait dans le monde, on entrevoit qu'il pouvait y avoir plus que

dans les lettres de madame de Sévigné de ces traits malins, de ces fines

allusions, de ces jeux de mots mordants, de ces contrastes inattendus

auxquels s'applique plus particulièrement le nom d'esprit[789]; mais il

y avait certainement moins d'imagination, de force et d'éloquence

naturelle. Madame de Coulanges avait aussi beaucoup moins d'instruction

que madame de Sévigné. De Coulanges, parlant de sa femme, nous apprend

que son écriture et son orthographe ne répondaient pas à l'élégance de

son style[790]. Aussi aimait-elle mieux dicter que de prendre la plume,

et elle ne manquait jamais d'hommes empressés à lui servir de

secrétaires. Madame de Sévigné a dit que c'était là une condition

qu'elle enviait, tant elle avait une haute idée du talent épistolaire de

madame de Coulanges. Le comte de Sanzei, neveu de son mari, lui ayant

manqué pour cet office, elle prit son mari même; c'est sur quoi madame

de Sévigné la plaisante malignement, plutôt en souvenir du passé que

pour des motifs présents. «Je serais consolée, dit-elle, du petit

secrétaire que vous avez perdu, si celui que vous avez pris en sa place

était capable de s'attacher à votre service; mais, de la façon dont j'en

ai ouï parler, il vous manquera à tout moment. Il est libertin. Après

cela, mon amie, vous en userez comme vous voudrez. Je vous conseille de

le prendre à l'essai; quand vous le trouverez sous votre patte,

servez-vous-en; _tant tenu, tant payé_[791].» Madame de Coulanges avait

l'habitude d'écrire ses lettres sur de petites feuilles volantes,

coupées des quatre côtés, ce qui impatientait madame de Sévigné. «Ces

feuilles me font enrager, dit-elle; je m'y brouille à tout moment; je ne

sais plus où j'en suis; ce sont les feuilles de la Sibylle, elles

s'envolent, et l'on ne peut leur pardonner de retarder et d'interrompre

ce que dit mon amie[792].» Toutefois madame de Sévigné aimait

singulièrement à recevoir ces feuilles de la Sibylle, toujours si bien

remplies de nouvelles de la cour, d'un grand intérêt. Ces deux femmes,

qui différaient tant par leurs principes et surtout par leur conduite et

leur genre de vie, avaient entre elles de fortes analogies de talents,

d'esprit, de caractère, et il leur était impossible d'être attachées

l'une à l'autre par des liens de famille sans l'être aussi par ceux de

l'amitié. Madame de Sévigné se plut toujours dans la société de la femme

de son cousin, et celle-ci était charmée de la cousine de son mari[793].

Madame de Thianges, qui avait entendu parler de deux lettres écrites par

madame de Sévigné à madame de Coulanges, voulut les lire, et les envoya

demander par un laquais. Madame de Coulanges rapporte cette circonstance

à madame de Sévigné, puis elle ajoute: «Vos lettres font tout le bruit

qu'elles méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont

délicieuses, et vous êtes comme vos lettres[794].»

[787] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1689), t. IX, p. 247, édit

de M.--_Ibid._ (23 juillet 1691), t. IX, p. 461, édit de M.; t.

X, p. 129, 396, édit. de G.

[788] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 15 novembre 1688), t. VIII, p.

151, 154 et 156, édit. de M.; t. VIII, p. 431, 435 et 436, édit.

de G. de S.-G.

[789] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 142-145,

édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 73, édit. de M.

[790] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1703, à madame de Coulanges),

t. XI, p. 398, édit. de G. de S.-G.

[791] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1695), t. XI, p. 139, édit.

de G. de S.-G.--_Ibid._ (9 septembre 1695), t. X, p. 127, édit.

de M.--_Ibid._ (4 mars 1695), t. XI, p. 142 et 146, édit. de G.

de S.-G.

[792] _Ibid._ (26 février 1695), t. XI, p. 140.

[793] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1690), t. IX, p. 427,

édit. de M.; t. X, p. 358, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (22

juillet 1672), t. III, p. 42, édit. de M.--_Ibid._ (27 juillet

1672), t. III, p. 100, édit. de G. de S.-G.

[794] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. II, p. 150, édit. de

G. de S.-G.

Une autre correspondance dont nous devons vivement regretter la perte

est celle de madame de Sévigné avec son fils; cette correspondance

devait être surtout d'un grand intérêt à l'époque dont nous traitons,

lorsque le baron de Sévigné était à l'armée, et que sa mère, déjà

affligée par l'absence de madame de Grignan, était saisie d'effroi à

l'arrivée de chaque courrier, tremblant sans cesse pour les jours d'un

fils qui, à la tête des gendarmes, dont il était le guidon, s'exposait

journellement au feu de l'ennemi. Sévigné aimait tendrement sa mère; il

quittait tous les plaisirs de la capitale et de la cour pour se retirer

avec elle dans la solitude des Rochers; il lui tenait compagnie à la

promenade, auprès du foyer; il était son lecteur, son secrétaire, son

complaisant, son factotum; et au besoin il la soignait, et même la

pansait lorsqu'elle était malade[795]. Il avait en elle la confiance la

plus entière: elle écoutait avec indulgence ses plus intimes confidences

et le récit de toutes ses _diableries_ et _ravauderies_[796], afin de

pouvoir, par ses sages conseils, exercer sur la conduite de ce jeune

homme une salutaire influence; et quoiqu'elle n'y pût toujours réussir,

elle ne se rebutait jamais. Sévigné[796], ainsi qu'elle naturellement

porté à la gaieté, la divertissait; il est peu de chagrins dont il ne

parvînt à la distraire. Par sa fréquentation avec la Champmeslé, il

avait acquis un merveilleux talent pour la déclamation; il aimait à en

faire jouir sa mère et à s'entretenir avec elle des auteurs qu'ils

lisaient ensemble. Il avait fait d'excellentes études; son goût en

littérature s'était développé et perfectionné dans la société de Boileau

et de Racine. Enfin malgré la différence de sexe et la guerrière

éducation qu'il avait reçue, Sévigné avait, comme sa mère, cette vive

sensibilité qui, facilement excitée par l'imagination, incline

promptement à l'attendrissement et à la faiblesse. Il eut besoin d'aller

aux Rochers à une époque où madame de Sévigné en était absente; ce lieu

lui parut désert et triste. Quand il se trouva seul dans l'appartement

qu'elle occupait et qu'on lui eut remis les clefs de ses cabinets, une

pensée funeste le saisit: il songea qu'il arriverait un jour fatal où il

serait encore à cette même place sans sa mère, sans aucun espoir de la

revoir jamais, et il pleura[797]. Madame de Sévigné était heureuse de la

tendresse qu'avaient pour elle ses deux enfants, et elle dit à sa fille,

en parlant de son fils: «Votre frère m'aime, et ne songe qu'à me plaire;

je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis occupée que de ses

affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais de vous deux; vous

êtes, en vérité, trop jolis chacun en votre espèce[798].» Quand elle

voulait s'entretenir de littérature et de poésie, madame de Sévigné

préférait Sévigné à sa sœur, parce que madame de Grignan lisait presque

exclusivement les livres sérieux et ceux qui traitaient de la nouvelle

philosophie; elle dédaignait les autres. Dans le grand nombre d'ouvrages

divers que madame de Sévigné avait lus aux Rochers avec son fils, les

romans n'étaient point exclus, et elle avoue franchement qu'elle prenait

goût à ceux de la Calprenède; mais elle trouvait le style de cet auteur

détestable[799]. «Ce style, dit-elle, est maudit en mille endroits; de

grandes périodes, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre

jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort plaisante.[800]»

Sa vive et flexible imagination se prêtait facilement à cette variété

de tons et de tournures, qui donne tant de charme à la lecture de ses

lettres. «Je suis tellement libertine quand j'écris, dit-elle, que le

premier tour que je prends règne tout le long de ma lettre[801].» Cette

imitation du style de la Calprenède, de la part d'une telle plume, eût

été curieuse à lire. Nous ne l'avons point, et nous ne pouvons espérer

de la retrouver, ni aucune des lettres que madame de Sévigné avait

écrites à son fils avant qu'il fût marié. Si lui-même, par scrupule de

conscience, n'a pas anéanti toutes celles qu'il avait reçues de sa mère

dans sa jeunesse, sa femme n'aura pas manqué de le faire. Par le même

motif, madame de Simiane (Pauline de Grignan) a fait disparaître toutes

les lettres qui avaient trait à son éducation, quand elle a permis

l'impression de la correspondance de son aïeule.

[795] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 5 février 1685), t. VII, p. 235 et

238, édit. de M.; t. VIII, p. 5 et 11, édit. de G. de

S.-G.--_Ibid._ (27 janv. 1676), t. IV, p. 192, édit. de M.; t.

IV, p. 123, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (2 février 1676), t.

IV, p. 197, édit. de M.; t. IV, p. 329, édit. de G. de S.-G.

_Ibid._ (9 mars, 8, 22 et 27 avril 1672), t. II, p. 454, 471,

482, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 355, 397 et 407, édit.

M.--_Ibid._ (20 juin 1672), t. III, p. 74, édit. de G. de S.-G.;

t. III, p. 10, édit. de M.--_Ibid._ (8 juillet 1672), t. III, p.

96, édit. de G.; t. III, p. 30, édit. de M.

[796] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671, 1er avril 1671, 19 mai

1673, 26 juillet 1677), t. I, p. 374, 404, 405; t. III, p. 152;

t. V, p. 304 à 306; t. VI, p. 191, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._,

t. I, p. 288, 313, 314; t. III, p. 81; t. V, p. 149 et

150.--_Ibid._ (1er novembre 1679), t. VI, p. 187, édit. de G. de

S.-G.; t. VI, p. 7, édit. de M.

[797] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er novembre 1679), t. VI, p. 187,

édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 7, édit de M.

[798] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1672), t. II, p. 454, édit. de

G. de S.-G.; t. II, p. 384, édit. de M.--_Ibid._ (27 juin 1672),

t. III, p. 81 et 82, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 17 et 18,

édit. de M.

[799] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 137 et 138,

édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 115, édit de M.

[800] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675), t. IV, p. 265.

[801] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juillet 1679), t. V, p. 416, édit.

de M.; t. VI, p. 100, édit. de G. de S.-G.

La correspondance de madame de Sévigné avec son fils, si nous la

possédions, charmerait probablement les lecteurs par l'expression

élégante et variée d'une tendresse maternelle vive et forte, mais non

folle et passionnée, comme celle que madame de Grignan avait inspirée.

On y trouverait aussi, de la part du baron de Sévigné, les protestations

souvent répétées d'un amour filial qui satisfaisaient mieux madame de

Sévigné que les témoignages de tendresse qu'elle recevait de sa fille,

soit parce qu'en effet son fils mettait dans l'expression de ses

sentiments plus de chaleur et d'abandon, soit parce que ce cœur

maternel, trop fortement embrasé et avide dans sa fille d'une affection

égale à la sienne, ne pouvait jamais de ce côté être complétement

satisfait. Les lettres du baron de Sévigné eussent surtout été

curieuses sous le rapport historique par des nouvelles de l'armée et par

des observations sur les généraux et les guerriers de cette époque; et

celles de sa mère, comme les siennes, devaient, en traits de gaieté, en

anecdotes amusantes, en jugements sur les ouvrages nouveaux et sur les

littérateurs du temps, différer beaucoup de la correspondance entre

madame de Sévigné et sa fille.

Cette correspondance est la plus fréquente, la plus longue, la mieux

suivie de toutes celles dont madame de Sévigné fut occupée. Nous sommes

loin de l'avoir entière: un grand nombre de lettres ont été, ainsi que

nous l'avons dit, supprimées; plusieurs, probablement, ont été égarées;

enfin toutes les lettres de madame de Grignan, qui jetteraient tant de

jour sur celles de sa mère, nous manquent. Cependant, telle qu'elle est,

telle qu'elle s'est successivement accrue par les soins de plusieurs

éditeurs zélés, cette correspondance suffit pour nous faire connaître

celle dont elle émane bien plus sûrement que ne pourraient le faire des

mémoires élaborés avec soin pour être transmis à la postérité. Tout ce

que madame de Sévigné écrivait à sa fille s'échappait de son âme, de son

cœur, rapidement, sans retour, sans détours, sans réflexion. Nous avons

déjà recueilli, dans ce qui est ainsi sorti de sa plume, plusieurs des

traits qui la caractérisent; tâchons de saisir encore ceux qui peuvent

servir à compléter cette peinture; achevons la partie la plus importante

et la plus essentielle de la tâche que nous nous sommes imposée dans cet

ouvrage.

CHAPITRE XX.

1671-1672.

Contraste entre madame de Sévigné et sa fille.--Elles ne se

ressemblaient que par le plaisir qu'elles éprouvaient à

correspondre ensemble.--Pourquoi les lettres de madame de Sévigné

à madame de Grignan sont les plus intéressantes et les mieux

écrites.--Madame de Grignan n'aimait pas à écrire, si ce n'est

à sa mère.--Madame de Grignan néglige de répondre à le

Tellier.--Madame de Sévigné avait formé sa fille pour le style

épistolaire.--Madame de Grignan écrivait bien.--Elle fait une

relation de son voyage à la grotte de Sainte-Baume, et une autre

de son voyage à Monaco.--Madame de Sévigné montre à quelques

personnes les passages remarquables des lettres qu'elle reçoit de

madame de Grignan, et cite plusieurs de ses bons mots.--Madame de

Sévigné lisait beaucoup.--Elle envoyait à sa fille les

livres nouveaux les plus remarquables.--Madame de Sévigné

différait de goût avec sa fille.--Des livres que chacune

d'elles affectionnait.--Opinion de madame de Sévigné sur

Racine;--sur Bourdaloue.--Variété des lectures de madame de

Sévigné.--Différences qui existaient entre elle et madame de

Grignan sous le rapport de la religion.--Les convictions

religieuses de madame de Sévigné étaient sincères, et elle

pratiquait sa religion.--Madame de Grignan, adonnée à la

philosophie de Descartes, était plus chancelante dans sa

foi.--Sentiments de madame de Sévigné sur la religion.--Elle

désira toujours être dévote.--Elle n'avait point de faiblesses

superstitieuses.--Elle était fort instruite sur les points les

plus difficultueux de doctrine religieuse.--Elle avait adopté les

opinions des jansénistes.--Passage de ses _Lettres_ où elles les

défend.--Ses erreurs et son esprit ne nuisent en rien à ses bonnes

résolutions.--Composition de sa bibliothèque à son château des

Rochers.--Elle prend des leçons de Corbinelli sur la philosophie

de Descartes.--Réfute Malebranche.--Appuie ses opinions sur

l'autorité de saint Paul et de saint Augustin.--Contraste qui

existait entre madame de Sévigné et madame de Grignan sous le

rapport des sentiments maternels et la conduite de la vie.--Madame

de Sévigné facile à émouvoir.--Madame de Grignan froide et

impassible.--Madame de Sévigné eut une grande préférence pour sa

fille.--Madame de Grignan voulait, pour l'avancement de son fils,

mettre ses deux filles au couvent.--Madame de Sévigné cherchait à

plaire à tous.--Madame de Grignan dédaignait le monde et l'opinion

publique.--Madame de Sévigné économe et sage dans la gestion de sa

fortune.--Elle exhorte sa fille à se rendre maîtresse des affaires

de son mari, pour réduire son luxe et ses dépenses.--Les conseils

de madame de Sévigné sont mal suivis.--Madame de Grignan fait de

fréquentes pertes au jeu.--Inquiétudes de madame de Sévigné à ce

sujet.--Elle fait des cadeaux et des remontrances à sa fille.--Le

roi, mécontent des états de Provence, veut les dissoudre.--Madame

de Sévigné conseille à M. de Grignan de ne pas exécuter les ordres

rigoureux qu'il a reçus et d'écrire au roi.--Ce conseil est

suivi.--Le roi approuve les observations des états, mais il envoie

des lettres de cachet pour exiler les consuls.--Madame de Sévigné

conseille de ne pas faire usage de ces lettres.

Ce qui étonne le plus dans les lettres de madame de Sévigné à madame de

Grignan, c'est qu'elles nous révèlent le contraste complet qui existait

entre la mère et la fille[802] sans que leur parfaite union, leur

confiance réciproque en fût altérée. Nul accord entre leurs caractères,

leurs goûts, leurs opinions. Elles différaient en toutes choses hors en

une seule, c'est à savoir dans le plaisir qu'elles éprouvaient de se

communiquer leurs pensées, leurs sentiments, leurs projets; et comme

l'imagination n'est jamais plus vive et plus puissante que lorsqu'elle

reçoit les impulsions du cœur, il en résultait que les lettres de

madame de Sévigné les mieux écrites, les plus riches par le style, par

les faits, les réflexions et les images sont précisément celles qu'elle

écrivait à sa fille, sans efforts, sans étude et avec un entraînement

irrésistible. Elle-même le sentait, car elle lui dit[803]: «Je vous

donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur

de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire;

et puis le reste va comme il peut. Je me divertis autant à causer avec

vous que je laboure avec les autres.»

[802] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672), t. III, p. 95, édit.

de G. de S.-G.; t. III, p. 29, édit. de M.

[803] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 225,

édit. de G.; t. IV, p. 106, édit. de M.

De son côté, madame de Grignan, si exacte à répondre à sa mère, se

montrait d'une paresse extrême lorsqu'il lui fallait écrire à toute

autre personne; et madame de Sévigné était sans cesse obligée de lui

rappeler les lettres de devoir, de politesse et d'affection pour

lesquelles elle était en retard[804]. Ainsi Charles-Maurice le Tellier,

frère du ministre Louvois, coadjuteur et depuis archevêque de Reims,

qu'elle avait, avant son mariage, invité à correspondre avec elle[805],

lui avait écrit deux fois sans recevoir de réponse. Il s'en plaignit à

madame de Sévigné, qui fut obligée d'exhorter sa fille à payer plus

exactement ses dettes en ce genre.

[804] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. I, p. 386, édit. de

G.; t. I, p. 298, édit. de M.--_Ibid._ (16 août 1671), t. I, p.

162, édit. de la Haye. Cette édition à M. et à madame de Lavardin

ajoute d'Hacqueville, t. II, p. 186, édit. de G.; t. II, p. 154,

édit. de M.--_Ibid._ (18 septembre 1671), t. II, p. 225, édit.

G.; t. II, p. 189, édit. M.

[805] Voyez ci-dessus, chap. IV, p. 79.

L'orgueil maternel, dans madame de Sévigné, se mêlait à l'admiration

qu'elle avait pour le talent épistolaire de sa fille; elle reconnaissait

que, sous ce rapport, madame de Grignan était son élève; aussi

continuait-elle à lui inculquer encore ses leçons, et elle trouvait en

elle, sur ce point, la même docilité que par le passé. Elle dit, en la

complimentant sur une lettre qu'elle avait reçue d'elle[806]: «J'ai reçu

deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie; ce que je sens en

les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à

l'agrément de votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir

des autres, et non pas pour le mien; mais la Providence, qui a mis tant

d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les

charmes de votre commerce.»

[806] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 111, édit. de

G. de S.-G.; t. II, p. 93, édit. de M.

Madame de Sévigné faisait cas du goût de sa fille, qui n'était pas

toujours d'accord avec le sien. En lui envoyant une lettre qu'elle avait

écrite à l'évêque de Marseille: «Lisez-la, dit-elle, et vous verrez

mieux que moi si elle est à propos ou non... Vous savez que je n'ai

qu'un trait de plume, ainsi mes lettres sont fort négligées; mais c'est

mon style, et peut-être qu'il fera autant d'effet qu'un autre plus

ajusté; si j'étais à portée d'en recevoir votre avis, vous savez combien

je l'estime et combien de fois il m'a réformée[807].» Elle était de plus

en plus charmée des lettres qu'elle recevait de madame de Grignan. «Mon

Dieu, ma fille, dit-elle encore, que vos lettres sont aimables! Il y a

des endroits dignes de l'impression[808]...»--«Vous me louez

continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler des vôtres, de

peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour louanges; mais encore

ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité: vous avez

des pensées et des tirades incomparables; il ne manque rien à votre

style[809].»

[807] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1671), t. II, p. 243, édit

de G.; t. II, p. 205, édit. de M.

[808] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 5, édit. de G.

[809] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1672), t. II, p. 355, édit.

de G.; t. II, p. 301, édit. de M.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 29 / 35 段