de M.; t. V, p. 102, édit. de G. de S.-G.
[785] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1690), t. IX, p. 422,
édit. de M.; t. X, p. 358, édit. de G. de S.-G.
[786] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 143, édit.
de G. de S.-G.
Ses lettres spirituelles lui avaient donné pour ce genre d'écrire une
réputation supérieure à celle de madame de Sévigné et à celle de toutes
les femmes de son temps. Nous ne pouvons juger si c'est à juste titre;
ce qui nous reste de la correspondance de madame de Coulanges a été
écrit dans un âge avancé, lorsque, revenue à la religion, elle avait,
dans sa maison de Brevannes, pris goût au séjour de la campagne et à la
retraite, et qu'elle cherchait à ramener son mari aux sentiments pieux
dont elle était elle-même pénétrée[787]. Son amabilité ne fut pas moins
grande, mais elle fut accompagnée de plus de bonté; et à cette époque
elle se serait reproché l'emploi qu'elle faisait de son esprit dans sa
jeunesse[788]. Dans le peu de lettres que nous avons d'elle au temps où
elle brillait dans le monde, on entrevoit qu'il pouvait y avoir plus que
dans les lettres de madame de Sévigné de ces traits malins, de ces fines
allusions, de ces jeux de mots mordants, de ces contrastes inattendus
auxquels s'applique plus particulièrement le nom d'esprit[789]; mais il
y avait certainement moins d'imagination, de force et d'éloquence
naturelle. Madame de Coulanges avait aussi beaucoup moins d'instruction
que madame de Sévigné. De Coulanges, parlant de sa femme, nous apprend
que son écriture et son orthographe ne répondaient pas à l'élégance de
son style[790]. Aussi aimait-elle mieux dicter que de prendre la plume,
et elle ne manquait jamais d'hommes empressés à lui servir de
secrétaires. Madame de Sévigné a dit que c'était là une condition
qu'elle enviait, tant elle avait une haute idée du talent épistolaire de
madame de Coulanges. Le comte de Sanzei, neveu de son mari, lui ayant
manqué pour cet office, elle prit son mari même; c'est sur quoi madame
de Sévigné la plaisante malignement, plutôt en souvenir du passé que
pour des motifs présents. «Je serais consolée, dit-elle, du petit
secrétaire que vous avez perdu, si celui que vous avez pris en sa place
était capable de s'attacher à votre service; mais, de la façon dont j'en
ai ouï parler, il vous manquera à tout moment. Il est libertin. Après
cela, mon amie, vous en userez comme vous voudrez. Je vous conseille de
le prendre à l'essai; quand vous le trouverez sous votre patte,
servez-vous-en; _tant tenu, tant payé_[791].» Madame de Coulanges avait
l'habitude d'écrire ses lettres sur de petites feuilles volantes,
coupées des quatre côtés, ce qui impatientait madame de Sévigné. «Ces
feuilles me font enrager, dit-elle; je m'y brouille à tout moment; je ne
sais plus où j'en suis; ce sont les feuilles de la Sibylle, elles
s'envolent, et l'on ne peut leur pardonner de retarder et d'interrompre
ce que dit mon amie[792].» Toutefois madame de Sévigné aimait
singulièrement à recevoir ces feuilles de la Sibylle, toujours si bien
remplies de nouvelles de la cour, d'un grand intérêt. Ces deux femmes,
qui différaient tant par leurs principes et surtout par leur conduite et
leur genre de vie, avaient entre elles de fortes analogies de talents,
d'esprit, de caractère, et il leur était impossible d'être attachées
l'une à l'autre par des liens de famille sans l'être aussi par ceux de
l'amitié. Madame de Sévigné se plut toujours dans la société de la femme
de son cousin, et celle-ci était charmée de la cousine de son mari[793].
Madame de Thianges, qui avait entendu parler de deux lettres écrites par
madame de Sévigné à madame de Coulanges, voulut les lire, et les envoya
demander par un laquais. Madame de Coulanges rapporte cette circonstance
à madame de Sévigné, puis elle ajoute: «Vos lettres font tout le bruit
qu'elles méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elles sont
délicieuses, et vous êtes comme vos lettres[794].»
[787] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1689), t. IX, p. 247, édit
de M.--_Ibid._ (23 juillet 1691), t. IX, p. 461, édit de M.; t.
X, p. 129, 396, édit. de G.
[788] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 15 novembre 1688), t. VIII, p.
151, 154 et 156, édit. de M.; t. VIII, p. 431, 435 et 436, édit.
de G. de S.-G.
[789] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 142-145,
édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 73, édit. de M.
[790] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1703, à madame de Coulanges),
t. XI, p. 398, édit. de G. de S.-G.
[791] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1695), t. XI, p. 139, édit.
de G. de S.-G.--_Ibid._ (9 septembre 1695), t. X, p. 127, édit.
de M.--_Ibid._ (4 mars 1695), t. XI, p. 142 et 146, édit. de G.
de S.-G.
[792] _Ibid._ (26 février 1695), t. XI, p. 140.
[793] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1690), t. IX, p. 427,
édit. de M.; t. X, p. 358, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (22
juillet 1672), t. III, p. 42, édit. de M.--_Ibid._ (27 juillet
1672), t. III, p. 100, édit. de G. de S.-G.
[794] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. II, p. 150, édit. de
G. de S.-G.
Une autre correspondance dont nous devons vivement regretter la perte
est celle de madame de Sévigné avec son fils; cette correspondance
devait être surtout d'un grand intérêt à l'époque dont nous traitons,
lorsque le baron de Sévigné était à l'armée, et que sa mère, déjà
affligée par l'absence de madame de Grignan, était saisie d'effroi à
l'arrivée de chaque courrier, tremblant sans cesse pour les jours d'un
fils qui, à la tête des gendarmes, dont il était le guidon, s'exposait
journellement au feu de l'ennemi. Sévigné aimait tendrement sa mère; il
quittait tous les plaisirs de la capitale et de la cour pour se retirer
avec elle dans la solitude des Rochers; il lui tenait compagnie à la
promenade, auprès du foyer; il était son lecteur, son secrétaire, son
complaisant, son factotum; et au besoin il la soignait, et même la
pansait lorsqu'elle était malade[795]. Il avait en elle la confiance la
plus entière: elle écoutait avec indulgence ses plus intimes confidences
et le récit de toutes ses _diableries_ et _ravauderies_[796], afin de
pouvoir, par ses sages conseils, exercer sur la conduite de ce jeune
homme une salutaire influence; et quoiqu'elle n'y pût toujours réussir,
elle ne se rebutait jamais. Sévigné[796], ainsi qu'elle naturellement
porté à la gaieté, la divertissait; il est peu de chagrins dont il ne
parvînt à la distraire. Par sa fréquentation avec la Champmeslé, il
avait acquis un merveilleux talent pour la déclamation; il aimait à en
faire jouir sa mère et à s'entretenir avec elle des auteurs qu'ils
lisaient ensemble. Il avait fait d'excellentes études; son goût en
littérature s'était développé et perfectionné dans la société de Boileau
et de Racine. Enfin malgré la différence de sexe et la guerrière
éducation qu'il avait reçue, Sévigné avait, comme sa mère, cette vive
sensibilité qui, facilement excitée par l'imagination, incline
promptement à l'attendrissement et à la faiblesse. Il eut besoin d'aller
aux Rochers à une époque où madame de Sévigné en était absente; ce lieu
lui parut désert et triste. Quand il se trouva seul dans l'appartement
qu'elle occupait et qu'on lui eut remis les clefs de ses cabinets, une
pensée funeste le saisit: il songea qu'il arriverait un jour fatal où il
serait encore à cette même place sans sa mère, sans aucun espoir de la
revoir jamais, et il pleura[797]. Madame de Sévigné était heureuse de la
tendresse qu'avaient pour elle ses deux enfants, et elle dit à sa fille,
en parlant de son fils: «Votre frère m'aime, et ne songe qu'à me plaire;
je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis occupée que de ses
affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais de vous deux; vous
êtes, en vérité, trop jolis chacun en votre espèce[798].» Quand elle
voulait s'entretenir de littérature et de poésie, madame de Sévigné
préférait Sévigné à sa sœur, parce que madame de Grignan lisait presque
exclusivement les livres sérieux et ceux qui traitaient de la nouvelle
philosophie; elle dédaignait les autres. Dans le grand nombre d'ouvrages
divers que madame de Sévigné avait lus aux Rochers avec son fils, les
romans n'étaient point exclus, et elle avoue franchement qu'elle prenait
goût à ceux de la Calprenède; mais elle trouvait le style de cet auteur
détestable[799]. «Ce style, dit-elle, est maudit en mille endroits; de
grandes périodes, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre
jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort plaisante.[800]»
Sa vive et flexible imagination se prêtait facilement à cette variété
de tons et de tournures, qui donne tant de charme à la lecture de ses
lettres. «Je suis tellement libertine quand j'écris, dit-elle, que le
premier tour que je prends règne tout le long de ma lettre[801].» Cette
imitation du style de la Calprenède, de la part d'une telle plume, eût
été curieuse à lire. Nous ne l'avons point, et nous ne pouvons espérer
de la retrouver, ni aucune des lettres que madame de Sévigné avait
écrites à son fils avant qu'il fût marié. Si lui-même, par scrupule de
conscience, n'a pas anéanti toutes celles qu'il avait reçues de sa mère
dans sa jeunesse, sa femme n'aura pas manqué de le faire. Par le même
motif, madame de Simiane (Pauline de Grignan) a fait disparaître toutes
les lettres qui avaient trait à son éducation, quand elle a permis
l'impression de la correspondance de son aïeule.
[795] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 5 février 1685), t. VII, p. 235 et
238, édit. de M.; t. VIII, p. 5 et 11, édit. de G. de
S.-G.--_Ibid._ (27 janv. 1676), t. IV, p. 192, édit. de M.; t.
IV, p. 123, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (2 février 1676), t.
IV, p. 197, édit. de M.; t. IV, p. 329, édit. de G. de S.-G.
_Ibid._ (9 mars, 8, 22 et 27 avril 1672), t. II, p. 454, 471,
482, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 355, 397 et 407, édit.
M.--_Ibid._ (20 juin 1672), t. III, p. 74, édit. de G. de S.-G.;
t. III, p. 10, édit. de M.--_Ibid._ (8 juillet 1672), t. III, p.
96, édit. de G.; t. III, p. 30, édit. de M.
[796] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671, 1er avril 1671, 19 mai
1673, 26 juillet 1677), t. I, p. 374, 404, 405; t. III, p. 152;
t. V, p. 304 à 306; t. VI, p. 191, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._,
t. I, p. 288, 313, 314; t. III, p. 81; t. V, p. 149 et
150.--_Ibid._ (1er novembre 1679), t. VI, p. 187, édit. de G. de
S.-G.; t. VI, p. 7, édit. de M.
[797] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er novembre 1679), t. VI, p. 187,
édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 7, édit de M.
[798] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1672), t. II, p. 454, édit. de
G. de S.-G.; t. II, p. 384, édit. de M.--_Ibid._ (27 juin 1672),
t. III, p. 81 et 82, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 17 et 18,
édit. de M.
[799] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 137 et 138,
édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 115, édit de M.
[800] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675), t. IV, p. 265.
[801] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juillet 1679), t. V, p. 416, édit.
de M.; t. VI, p. 100, édit. de G. de S.-G.
La correspondance de madame de Sévigné avec son fils, si nous la
possédions, charmerait probablement les lecteurs par l'expression
élégante et variée d'une tendresse maternelle vive et forte, mais non
folle et passionnée, comme celle que madame de Grignan avait inspirée.
On y trouverait aussi, de la part du baron de Sévigné, les protestations
souvent répétées d'un amour filial qui satisfaisaient mieux madame de
Sévigné que les témoignages de tendresse qu'elle recevait de sa fille,
soit parce qu'en effet son fils mettait dans l'expression de ses
sentiments plus de chaleur et d'abandon, soit parce que ce cœur
maternel, trop fortement embrasé et avide dans sa fille d'une affection
égale à la sienne, ne pouvait jamais de ce côté être complétement
satisfait. Les lettres du baron de Sévigné eussent surtout été
curieuses sous le rapport historique par des nouvelles de l'armée et par
des observations sur les généraux et les guerriers de cette époque; et
celles de sa mère, comme les siennes, devaient, en traits de gaieté, en
anecdotes amusantes, en jugements sur les ouvrages nouveaux et sur les
littérateurs du temps, différer beaucoup de la correspondance entre
madame de Sévigné et sa fille.
Cette correspondance est la plus fréquente, la plus longue, la mieux
suivie de toutes celles dont madame de Sévigné fut occupée. Nous sommes
loin de l'avoir entière: un grand nombre de lettres ont été, ainsi que
nous l'avons dit, supprimées; plusieurs, probablement, ont été égarées;
enfin toutes les lettres de madame de Grignan, qui jetteraient tant de
jour sur celles de sa mère, nous manquent. Cependant, telle qu'elle est,
telle qu'elle s'est successivement accrue par les soins de plusieurs
éditeurs zélés, cette correspondance suffit pour nous faire connaître
celle dont elle émane bien plus sûrement que ne pourraient le faire des
mémoires élaborés avec soin pour être transmis à la postérité. Tout ce
que madame de Sévigné écrivait à sa fille s'échappait de son âme, de son
cœur, rapidement, sans retour, sans détours, sans réflexion. Nous avons
déjà recueilli, dans ce qui est ainsi sorti de sa plume, plusieurs des
traits qui la caractérisent; tâchons de saisir encore ceux qui peuvent
servir à compléter cette peinture; achevons la partie la plus importante
et la plus essentielle de la tâche que nous nous sommes imposée dans cet
ouvrage.
CHAPITRE XX.
1671-1672.
Contraste entre madame de Sévigné et sa fille.--Elles ne se
ressemblaient que par le plaisir qu'elles éprouvaient à
correspondre ensemble.--Pourquoi les lettres de madame de Sévigné
à madame de Grignan sont les plus intéressantes et les mieux
écrites.--Madame de Grignan n'aimait pas à écrire, si ce n'est
à sa mère.--Madame de Grignan néglige de répondre à le
Tellier.--Madame de Sévigné avait formé sa fille pour le style
épistolaire.--Madame de Grignan écrivait bien.--Elle fait une
relation de son voyage à la grotte de Sainte-Baume, et une autre
de son voyage à Monaco.--Madame de Sévigné montre à quelques
personnes les passages remarquables des lettres qu'elle reçoit de
madame de Grignan, et cite plusieurs de ses bons mots.--Madame de
Sévigné lisait beaucoup.--Elle envoyait à sa fille les
livres nouveaux les plus remarquables.--Madame de Sévigné
différait de goût avec sa fille.--Des livres que chacune
d'elles affectionnait.--Opinion de madame de Sévigné sur
Racine;--sur Bourdaloue.--Variété des lectures de madame de
Sévigné.--Différences qui existaient entre elle et madame de
Grignan sous le rapport de la religion.--Les convictions
religieuses de madame de Sévigné étaient sincères, et elle
pratiquait sa religion.--Madame de Grignan, adonnée à la
philosophie de Descartes, était plus chancelante dans sa
foi.--Sentiments de madame de Sévigné sur la religion.--Elle
désira toujours être dévote.--Elle n'avait point de faiblesses
superstitieuses.--Elle était fort instruite sur les points les
plus difficultueux de doctrine religieuse.--Elle avait adopté les
opinions des jansénistes.--Passage de ses _Lettres_ où elles les
défend.--Ses erreurs et son esprit ne nuisent en rien à ses bonnes
résolutions.--Composition de sa bibliothèque à son château des
Rochers.--Elle prend des leçons de Corbinelli sur la philosophie
de Descartes.--Réfute Malebranche.--Appuie ses opinions sur
l'autorité de saint Paul et de saint Augustin.--Contraste qui
existait entre madame de Sévigné et madame de Grignan sous le
rapport des sentiments maternels et la conduite de la vie.--Madame
de Sévigné facile à émouvoir.--Madame de Grignan froide et
impassible.--Madame de Sévigné eut une grande préférence pour sa
fille.--Madame de Grignan voulait, pour l'avancement de son fils,
mettre ses deux filles au couvent.--Madame de Sévigné cherchait à
plaire à tous.--Madame de Grignan dédaignait le monde et l'opinion
publique.--Madame de Sévigné économe et sage dans la gestion de sa
fortune.--Elle exhorte sa fille à se rendre maîtresse des affaires
de son mari, pour réduire son luxe et ses dépenses.--Les conseils
de madame de Sévigné sont mal suivis.--Madame de Grignan fait de
fréquentes pertes au jeu.--Inquiétudes de madame de Sévigné à ce
sujet.--Elle fait des cadeaux et des remontrances à sa fille.--Le
roi, mécontent des états de Provence, veut les dissoudre.--Madame
de Sévigné conseille à M. de Grignan de ne pas exécuter les ordres
rigoureux qu'il a reçus et d'écrire au roi.--Ce conseil est
suivi.--Le roi approuve les observations des états, mais il envoie
des lettres de cachet pour exiler les consuls.--Madame de Sévigné
conseille de ne pas faire usage de ces lettres.
Ce qui étonne le plus dans les lettres de madame de Sévigné à madame de
Grignan, c'est qu'elles nous révèlent le contraste complet qui existait
entre la mère et la fille[802] sans que leur parfaite union, leur
confiance réciproque en fût altérée. Nul accord entre leurs caractères,
leurs goûts, leurs opinions. Elles différaient en toutes choses hors en
une seule, c'est à savoir dans le plaisir qu'elles éprouvaient de se
communiquer leurs pensées, leurs sentiments, leurs projets; et comme
l'imagination n'est jamais plus vive et plus puissante que lorsqu'elle
reçoit les impulsions du cœur, il en résultait que les lettres de
madame de Sévigné les mieux écrites, les plus riches par le style, par
les faits, les réflexions et les images sont précisément celles qu'elle
écrivait à sa fille, sans efforts, sans étude et avec un entraînement
irrésistible. Elle-même le sentait, car elle lui dit[803]: «Je vous
donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur
de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire;
et puis le reste va comme il peut. Je me divertis autant à causer avec
vous que je laboure avec les autres.»
[802] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672), t. III, p. 95, édit.
de G. de S.-G.; t. III, p. 29, édit. de M.
[803] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 225,
édit. de G.; t. IV, p. 106, édit. de M.
De son côté, madame de Grignan, si exacte à répondre à sa mère, se
montrait d'une paresse extrême lorsqu'il lui fallait écrire à toute
autre personne; et madame de Sévigné était sans cesse obligée de lui
rappeler les lettres de devoir, de politesse et d'affection pour
lesquelles elle était en retard[804]. Ainsi Charles-Maurice le Tellier,
frère du ministre Louvois, coadjuteur et depuis archevêque de Reims,
qu'elle avait, avant son mariage, invité à correspondre avec elle[805],
lui avait écrit deux fois sans recevoir de réponse. Il s'en plaignit à
madame de Sévigné, qui fut obligée d'exhorter sa fille à payer plus
exactement ses dettes en ce genre.
[804] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. I, p. 386, édit. de
G.; t. I, p. 298, édit. de M.--_Ibid._ (16 août 1671), t. I, p.
162, édit. de la Haye. Cette édition à M. et à madame de Lavardin
ajoute d'Hacqueville, t. II, p. 186, édit. de G.; t. II, p. 154,
édit. de M.--_Ibid._ (18 septembre 1671), t. II, p. 225, édit.
G.; t. II, p. 189, édit. M.
[805] Voyez ci-dessus, chap. IV, p. 79.
L'orgueil maternel, dans madame de Sévigné, se mêlait à l'admiration
qu'elle avait pour le talent épistolaire de sa fille; elle reconnaissait
que, sous ce rapport, madame de Grignan était son élève; aussi
continuait-elle à lui inculquer encore ses leçons, et elle trouvait en
elle, sur ce point, la même docilité que par le passé. Elle dit, en la
complimentant sur une lettre qu'elle avait reçue d'elle[806]: «J'ai reçu
deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie; ce que je sens en
les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à
l'agrément de votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir
des autres, et non pas pour le mien; mais la Providence, qui a mis tant
d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les
charmes de votre commerce.»
[806] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 111, édit. de
G. de S.-G.; t. II, p. 93, édit. de M.
Madame de Sévigné faisait cas du goût de sa fille, qui n'était pas
toujours d'accord avec le sien. En lui envoyant une lettre qu'elle avait
écrite à l'évêque de Marseille: «Lisez-la, dit-elle, et vous verrez
mieux que moi si elle est à propos ou non... Vous savez que je n'ai
qu'un trait de plume, ainsi mes lettres sont fort négligées; mais c'est
mon style, et peut-être qu'il fera autant d'effet qu'un autre plus
ajusté; si j'étais à portée d'en recevoir votre avis, vous savez combien
je l'estime et combien de fois il m'a réformée[807].» Elle était de plus
en plus charmée des lettres qu'elle recevait de madame de Grignan. «Mon
Dieu, ma fille, dit-elle encore, que vos lettres sont aimables! Il y a
des endroits dignes de l'impression[808]...»--«Vous me louez
continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler des vôtres, de
peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour louanges; mais encore
ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité: vous avez
des pensées et des tirades incomparables; il ne manque rien à votre
style[809].»
[807] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1671), t. II, p. 243, édit
de G.; t. II, p. 205, édit. de M.
[808] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 5, édit. de G.
[809] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1672), t. II, p. 355, édit.
de G.; t. II, p. 301, édit. de M.