la bien faire connaître.--La plupart des lettres qu'elle avait
écrites semblent perdues.--De la correspondance qu'elle avait
entretenue avec M. de Pomponne.--Détails sur ce ministre.--De la
correspondance de madame de Sévigné avec d'Hacqueville.--Comment
elle trace le caractère de celui-ci lorsqu'il devient amoureux de
la fille du maréchal de Gramont.--De la correspondance de madame
de Sévigné avec Corbinelli.--Avec madame de la Fayette et M. de la
Rochefoucauld.--Détails sur l'une et sur l'autre.--De la
correspondance de madame de Sévigné avec M. et madame de
Coulanges.--Détails sur l'un et sur l'autre.--De la correspondance
de madame de Sévigné avec son fils.--Caractère de celui-ci.--Ses
travers de jeunesse.--Sa tendresse pour sa mère.--Nouveaux détails
sur la correspondance de madame de Sévigné avec sa fille.
Poursuivons le sujet commencé dans le précédent chapitre; et avant de
conduire madame de Sévigné aux états de Bretagne et de lui faire
entreprendre son grand voyage en Provence, avant de rechercher ce que
les lettres qui nous restent d'elle nous apprennent sur l'histoire et
les mœurs de son temps, voyons ce qu'elles nous font connaître sur
elle-même; étudions-la (elle en vaut la peine), étudions-la dans ses
confidences les plus intimes, dans ses plus grandes indiscrétions, dans
ses aveux les plus imprudents, et nous trouverons que, malgré ses
faiblesses, peu de femmes peuvent lui être comparées pour l'élévation de
l'âme, les qualités du cœur, les lumières de l'esprit et le talent
d'écrire. Qu'on ne s'y méprenne pas; elle eut de bonne heure le
sentiment de son talent épistolaire; et quoique jamais elle ne fût prise
de la vanité de croire qu'elle pût, comme son amie madame de la Fayette,
faire un livre et occuper les imprimeurs, elle savait que les moyens de
plaire que lui donnait dans la société sa belle et vive imagination se
retrouvaient en elle plus forts et plus séduisants encore au bout de sa
plume et dans le silence du cabinet. Née pour le grand monde avant
d'être absorbée par sa passion maternelle, avant que son amour-propre,
son ambition, son orgueil fussent concentrés dans sa fille, elle était
coquette, partout et toujours. Elle voulait se montrer aimable à tous
ceux qui lui plaisaient et à qui elle plaisait. Seule, et en leur
absence, elle se rendait présente à eux par ses lettres et le charme de
son esprit; aussi devons-nous beaucoup regretter ce qu'elle écrivit dans
son bel âge, lorsqu'elle-même en butte aux séducteurs elle s'intéressait
aux intrigues galantes dont elle était entourée. Quelques courtes
lettres écrites à Ménage, à Bussy, deux billets à Lenet[754], un billet
en italien à la marquise d'Uxelles[755], voilà tout ce qui nous reste
d'elle de ces premiers temps; mais cela suffit pour nous montrer que dès
lors même elle croyait pouvoir se rendre digne de la louange que Ménage
lui avait donnée dans les vers qu'il composa sur son portrait:
.. Questa; questa è la man leggiadra e bella Ch' ogni cor prende, e,
come vuol, l'aggira[756].
[754] _Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ, publiées par M.
Vallet de Viriville dans la _Revue de Paris_, 28 décembre 1844.
(Dans la première de ces lettres, datée de minuit, ces mots: «Si
je n'étais prête d'aller aux Quinze-Vingts,» veulent dire, Si je
n'étais prête à fermer les yeux et à me coucher.)
[755] _Billet italien de madame_ DE SÉVIGNÉ _à la marquise
d'Uxelles, suivi d'une lettre de madame de Grignan à la même_,
publié par M. Monmerqué; Paris, 1844, p. 10-13.
[756] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, 8e édit., p. 325. Sopra il
ritratto della marchesa di Sevigni, sonetto II.
Malheureusement le plus grand nombre des lettres qu'elle avait écrites à
toutes les époques semblent perdues pour toujours.
De toutes les correspondances que madame de Sévigné avait engagées avec
diverses personnes, les plus regrettables sont celles avec son fils,
avec M. et madame de Coulanges, avec madame de la Fayette et le duc de
la Rochefoucauld, avec le cardinal de Retz, avec Corbinelli, avec
d'Hacqueville et avec M. de Pomponne.
Ce fut une grande joie pour madame de Sévigné[757] lorsque de Pomponne,
qui était ambassadeur en Suède, fut rappelé de son ambassade et fait
secrétaire d'État des affaires étrangères en remplacement de M. de
Lionne, décédé. L'opinion de son mérite et son intégrité avaient pu
seules déterminer le roi à faire ce choix; car de Pomponne, ainsi que
nous l'avons fait connaître, avait été, comme ami de Fouquet, pendant
quelque temps en disgrâce[758]; et de plus il appartenait à une famille
dont tous les membres s'étaient en quelque sorte illustrés par leur
dévouement au jansénisme. Aussi tous ceux qui tenaient à ce parti
célébrèrent-ils son avénement au pouvoir comme un triomphe; l'un d'eux
fit à ce sujet les vers suivants:
Élevé dans la vertu
Et malheureux avec elle,
Je disais: A quoi sers-tu,
Pauvre et stérile vertu?
Ta droiture et tout ton zèle,
Tout compté, tout rabattu,
Ne valent pas un fétu.
Mais voyant que l'on couronne
Aujourd'hui le grand Pomponne,
Aussitôt je me suis tu.
A quelque chose elle est bonne[759].
[757] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1671), t. II, p. 189,
édit. de M.; t. II, p. 225, édit. de G. de S.-G.
[758] Conférez ci-dessus, chap. I, p. 14, et la deuxième partie
de ces _Mémoires_, p. 265 et 269.
[759] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 368, édit. de G. de S.-G.; t.
II, p. 312, édit. de M., en note.
De Pomponne, devenu ministre, mit plus d'empressement que jamais à
resserrer les nœuds d'amitié qui l'unissaient à madame de Sévigné;
voici comment elle en écrit à sa fille: «J'eus hier une heure de
conversation avec M. de Pomponne; il faudrait plus de papier qu'il n'y
en a dans mon cabinet pour vous dire la joie que nous eûmes de nous
revoir; il sait écouter aussi bien que répondre, il me donne toujours de
l'esprit; le sien est tellement aisé qu'on prend sans y penser une
confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on pense: je
connais mille gens qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir
m'attirer de nouvelles douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi, je
sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec
lui vous serait très-utile. Nous sommes demeurés d'accord de nous
écrire; il aime mon style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme
celui de l'éloquence même[760].»
[760] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 février 1673), t. II, p. 368; t. II,
p. 312, édit. de M.
Madame de Sévigné ne se trompa pas. Par M. de Pomponne elle obtint sur
les affaires de la Provence une influence heureuse pour son gendre, et
dont celui-ci fut reconnaissant. Il est certain que, si l'on retrouvait
les lettres qu'elle écrivit à ce ministre pendant ces deux années, nous
verrions qu'elles sont au nombre des plus correctes et des mieux faites
de toutes celles qu'elle a écrites[761].
[761] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 20 novembre 1672), t. III, p. 129,
144, 145, édit. de M.; t. III, p. 209, 228 à 230, édit. de G. de
S.-G.
La correspondance de madame de Sévigné avec le cardinal de Retz, pendant
qu'il était dans sa retraite de Commercy, devait être très-active, et
nous aurait appris beaucoup de particularités intéressantes sur
elle-même. Cette correspondance était très-intime: Retz avait contribué
au mariage de madame de Sévigné; il fut le parrain de Pauline de
Grignan, et dans tous les temps il donna à toute la famille des preuves
d'affection et d'amitié.
Mais une des correspondances perdues de madame de Sévigné qui semblait
nous promettre le plus de particularités sur elle-même et sur les
personnages de son temps est celle qu'elle entretenait avec
d'Hacqueville, ce confident des affaires les plus secrètes de ses amis,
cet ami _inépuisable_, si actif à obliger qu'il semblait se multiplier,
si bien qu'on ne parlait de ses actes qu'en mettant son nom au pluriel,
et en disant _les d'Hacquevilles_. Mais son écriture était
indéchiffrable, et madame de Sévigné n'avait aucun plaisir à recevoir de
ses lettres; elle ne devait donc lui écrire que par nécessité, et fort
brièvement: les lettres qu'elle lui adressait étaient peu remarquables;
mais elle s'intéressait beaucoup à lui, et il lui a fourni dans sa
correspondance avec sa fille une des pages les plus piquantes qu'elle
ait écrites. Madame de Sévigné avait mandé à madame de Grignan que ce
d'Hacqueville, dont ses amis redoutaient l'austère sagesse, était devenu
amoureux de la fille du maréchal de Gramont, privée d'un œil et sans
attraits, mais très-jeune[762]. D'Hacqueville s'en défendait, et madame
de Grignan ne pouvait croire à cette ridicule faiblesse de la part de
cet ancien et prudent ami. Elle trouvait que son caractère bien connu et
son âge le défendaient suffisamment contre de tels soupçons. Sa mère lui
répond: «Vous me demandez les symptômes de cet amour: c'est premièrement
une négative vive et prévenante; c'est un air d'indifférence qui prouve
le contraire; c'est le témoignage de gens qui voient de près, soutenu de
la voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement de la
machine ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires pour
vaquer à un seul; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens
amoureux: Vraiment il faut être bien fou, bien insensé! Quoi, une jeune
femme! Voilà une bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort!
j'aimerais mieux m'être rompu les deux bras. Et à cela on répond
intérieurement: Eh! oui, tout cela est vrai, mais vous ne laissez pas
d'être amoureux: vous dites vos réflexions, elles sont justes, elles
sont vraies, elles font votre tourment; mais vous ne laissez pas d'être
amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais l'amour est plus fort que
toutes les raisons: vous êtes malade, vous pleurez, vous enragez, et
vous êtes amoureux[763].»
[762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 234, édit.
de M.
[763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 350, édit. de
M.; t. II, p. 392 et 413, édit. de G. de S.-G.
On croit lire la Bruyère, quand la Bruyère est excellent.
S'il est incontestable qu'une confiance entière et une estime
réciproque, que l'accord des opinions et des sentiments, une complète
sympathie du cœur donnent à l'esprit plus d'activité, à l'imagination
plus d'élan, on doit bien vivement regretter que les lettres de madame
de Sévigné à Corbinelli ne nous soient pas parvenues; car entre elle et
lui tout ce qui fait le charme d'un commerce épistolaire se trouvait
réuni, et la différence des sexes n'y nuisait pas. Nous avons un certain
nombre de lettres de Corbinelli dans la correspondance de madame de
Sévigné et un plus grand nombre encore dans celle de Bussy; pas une
seule ne dément l'éloge que fait de cet ami madame de Sévigné,
lorsqu'elle le défend avec tant de chaleur contre une plaisanterie de sa
fille, qui, dit-elle, pourrait surprendre les simples. Toutes ces
lettres, au contraire, confirment cet éloge, et nous montrent en
Corbinelli un philosophe, mais un philosophe chrétien, maltraité par la
fortune, refusant de se mettre à sa poursuite, et préférant employer ses
jours à cultiver les lettres, à servir ses amis, à leur rester fidèle
dans l'adversité. «En lui, dit madame de Sévigné, je défends celui qui
ne cesse de célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge
jamais son prochain, qui l'excuse toujours; qui est insensible aux
plaisirs et aux délices de la vie et entièrement soumis à la volonté de
Dieu; enfin, je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse et de ma
grand'mère[764](sainte Chantal).» Savant et versé dans la lecture des
meilleurs auteurs de l'antiquité, de ceux de l'Italie et de la France,
dont son heureuse mémoire lui rappelait au besoin les plus beaux
passages, Corbinelli plaisait par sa conversation et par sa
correspondance, l'une et l'autre souvent agréables, toujours utiles et
instructives. Il appréciait surtout dans madame de Sévigné cette vive
imagination dont lui-même était dépourvu, et il comparait ses lettres à
celles de Cicéron; mais il aurait voulu qu'elle aimât sa fille avec plus
de modération. «Nous lisons ici, dit madame de Sévigné à madame de
Grignan, des maximes que Corbinelli m'explique; il voudrait bien
m'apprendre à gouverner mon cœur: j'aurais beaucoup gagné à mon voyage
si j'en rapportais cette science[765].» Elle devait savoir que cette
science-là Dieu peut nous l'enseigner, mais non les hommes.
[764] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p.
197.--_Ibid._ (24 mars 1684), t. VIII, p. 147, édit. de G. de
S.-G.; t. IX, p. 305, 309, 344, édit. de M.
[765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 29 mai 1675), t. III, p. 276,
édit. de M.; t. III, p. 394-396, édit. de G. de S.-G.
La perte de plusieurs lettres écrites à madame de Sévigné par madame de
la Fayette et par M. de la Rochefoucauld (il n'est pas plus permis de
séparer ces deux personnes quant à leur correspondance que quant à leurs
relations avec le monde) est moins à regretter que ne donnerait lieu de
le penser la célébrité littéraire de l'une et de l'autre. Lorsqu'elle
était à Paris, madame de Sévigné ne se plaisait nulle part autant que
chez son ancienne amie madame de la Fayette. Quand elle a des peines de
cœur ou qu'elle désire se distraire, elle s'en va au _Faubourg_,
c'est-à-dire chez madame de la Fayette[766]. Là elle y trouve M. de la
Rochefoucauld, qui, malgré ses souffrances, aimable et spirituel,
toujours courtisan, même hors de la cour, lui parlait souvent de la
_reine de Provence_[767], de la _troisième côte de M. de Grignan_, et en
faisait l'éloge; il ne pensait pas tout ce qu'il en disait; et lui et
madame de la Fayette étaient moins bien vus des enfants de madame de
Sévigné que de leur mère. C'est chez madame de la Fayette que madame de
Sévigné retrouve sans cesse le cardinal de Retz et tous ses amis de la
Fronde avec les beaux esprits de ce temps, Segrais, Huet, la Fontaine et
Molière. C'est là qu'elle apprenait toutes les nouvelles relatives aux
affaires publiques, aux intrigues de cour, aux bruits de ville, aux
nouvelles promotions, et tout ce qui lui donnait les moyens de remplir
les lettres qu'elle écrivait à sa fille. Madame de Sévigné, dans sa
correspondance avec madame de Grignan, ne nous donne pas plus de détails
sur cette dernière et sur elle-même que sur les deux illustres habitants
du _Faubourg_. Par cette correspondance nous vivons en quelque sorte
avec eux, et nous sommes initiés aux secrets les plus intimes de leur
existence intérieure, de leurs habitudes les plus privées; nous
connaissons leurs jugements, leurs répulsions, les objets de leurs
préférences[768], et le jargon de convention de leur société, hors de
celle-ci inintelligible. Mais à cette époque la liaison de madame de
Sévigné avec madame de la Fayette, malgré leur continuelle
fréquentation, n'était plus la même qu'elle avait dû être dans leur
jeunesse[769]. L'habitude depuis longtemps contractée d'être souvent
ensemble, les amis qui leur étaient communs et enfin les sympathies de
l'esprit avaient au moins autant et plus de part à leur longue et
étroite liaison que les sentiments du cœur et l'accord des caractères.
Madame de la Fayette était devenue par ses romans une célébrité
littéraire. Par l'influence du fils de M. de la Rochefoucauld, le
prince de Marsillac, autant que par son mérite et par le souvenir de
MADAME, dont elle avait été la favorite, madame de la Fayette avait été
l'objet des attentions et des bienfaits du roi; et comme elle avait peu
de fortune et deux fils à pourvoir, elle ménageait son crédit[770], et
se montra peu empressée à en user pour ses amis, ce qui était un grand
tort aux yeux de madame de Grignan. Ceci explique pourquoi celle-ci,
ainsi que son frère, cherchaient à la desservir dans l'esprit de leur
mère.
[766] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 306, édit. de
G. de S.-G.; t. I, p. 232, édit. de M.
[767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 141, édit.
de G. de S.-G.; t. III, p. 70, édit. de M.
[768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 314, édit. de
M.; t. I, p. 405, édit. de G. de S.-G.
[769] Voyez la deuxième partie de ces _Mémoires_, chap. XX, p.
303.
[770] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 novembre 1684), t. VII, p. 197,
édit. de M.--_Ibid._ (15 décembre 1675), t. IV, p. 255, 257,
édit. de G. de S.-G.; t. IV, p. 30, édit. de M.
Cependant l'amitié de ces deux femmes, cimentée par le temps et fondée
sur une estime réciproque, était sincère. Lorsque madame de Sévigné
était bien payée de ses fermiers, que rien n'altérait son bien-être, que
tout semblait concourir à sa satisfaction, sa philosophie ne pouvait
tenir contre le chagrin que lui occasionnait le redoublement de dépenses
que madame de Grignan se croyait obligée de faire dans son gouvernement
de Provence et contre le redoublement de fièvre de madame de la Fayette.
«Il n'importe guère, dit-elle, d'avoir du repos pour soi-même quand on
entre véritablement dans les intérêts des personnes qui vous sont chères
et qu'on sent tout leur chagrin peut-être plus qu'elles-mêmes. C'est le
moyen de n'avoir guère de plaisir dans la vie, et il faut être bien
enragée pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose de la
santé; j'en ai beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à garder ceux qui
n'en ont point[771].»
[771] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mai 1672), t. III, p. 30, édit. de
G. de S.-G., t. II, p. 440, édit. de M.
De son côté, madame de la Fayette avait pour madame de Sévigné un
attachement plus fort que pour toute autre femme. Il lui manquait
quelque chose lorsqu'elle était absente; et quand cette amie partait
pour les Rochers, il ne fallait pas, par ménagement pour sa sensibilité,
que madame de Sévigné lui fît ses adieux, ni qu'elle eût l'air de venir
la voir pour prendre congé. M. de la Rochefoucauld goûtait beaucoup
l'esprit et les lettres de madame de Sévigné; il disait aussi d'elle
qu'elle contentait son idée sur l'amitié, avec toutes ses circonstances
et dépendances; mais il était en proie aux souffrances de la
goutte[772], et madame de la Fayette était accablée par les maux de
nerfs ou dévorée par les fièvres, et tous deux détestaient d'écrire.
Madame de la Fayette le déclare sans ménagement à son amie, qui se
montrait exigeante à cet égard: «Le goût d'écrire vous dure encore pour
tout le monde, il m'est passé pour tout le monde; et si j'avais un amant
qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui[773].»
[772] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 303, édit. de
M.; t. I, p. 391, édit. de G. de S.-G.
[773] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1673), t. III, p. 85, édit. de
M.; t. III, p. 158, édit. de G. de S.-G.
En rapprochant toutes ces circonstances, nous devons présumer que les
lettres que madame de la Fayette et madame de Sévigné s'écrivirent
depuis l'époque du mariage de madame de Grignan, et qui se sont égarées,
étaient en petit nombre; et que celles qu'elles ont pu s'écrire dans
leur jeunesse, si on les retrouvait, seraient beaucoup plus
intéressantes pour nous que ces dernières.
Il n'en est pas de même de la correspondance avec madame de Coulanges
et avec son mari, le petit Coulanges; c'est surtout avec ce dernier,
avec ce compagnon de son enfance, que madame de Sévigné, toujours à
l'aise, retrouvait toute sa verve. Les lettres les plus remarquables
qu'elle ait écrites et les plus souvent citées lui sont adressées[774],
et nous doivent faire vivement regretter celles qui sont perdues. Elle
lui écrivait régulièrement tous les quinze jours, sans compter les jours
d'exception[775]. De son côté, elle gardait soigneusement les lettres du
spirituel chansonnier; selon elle, «il avait un style si particulier
pour faire valoir les choses les plus ordinaires que personne ne saurait
lui disputer cet agrément[776].» Ainsi la plus complète et la mieux
suivie de toutes les correspondances de madame de Sévigné, si nous les
possédions toutes, après celles qu'elle eut avec sa fille et avec Bussy,
serait le commerce de lettres qu'elle ne cessa d'entretenir, tant
qu'elle vécut, avec son cousin de Coulanges. On sait que cet aimable
épicurien poussa jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans sa joyeuse
vie[777]; qu'il jeta de bonne heure de côté la robe du magistrat, pour
ne pas «se noyer trop souvent dans la mare à Grapin,» et que, né, comme
il le dit lui-même, pour le superflu et jamais pour le nécessaire,
dissipateur et dissipé, toujours chantant, toujours bien portant, il eut
beaucoup d'amis et pas un seul ennemi[778]. Jeune encore, il se trouva
un jour marié avec la jolie fille de l'intendant de Lyon, mademoiselle
Dugué-Bagnols. Elle avait dix ans moins que lui. Tous deux s'unirent et
se désunirent sans vivre moins bien ensemble, sans renoncer à se
rejoindre et à se trouver aimables; créatures frivoles et légères,
semblables à deux papillons dans un beau jour de printemps, qui se
touchent un instant, voltigent, s'écartent et se rapprochent, sans
s'inquiéter de ce que chacun d'eux est devenu dans les intervalles[779].
Madame de Coulanges fut une des femmes les plus séduisantes de la cour
de Louis XIV[780]. Elle n'y fut pas seulement admise comme cousine
germaine du ministre Louvois, mais elle fut invitée à toutes les
réunions, à toutes les fêtes; elle avait ses entrées dans les cabinets
particuliers, et était reçue aux heures réservées[781]. Son esprit,
comme le dit très-bien madame de Sévigné, lui tenait lieu de dignité, et
lui valut ces distinctions si enviées: par sa grâce, sa vivacité et ses
attraits elle s'était rendue nécessaire. Ses bons mots, que l'on citait,
sa conversation brillante et épigrammatique, ses succès auprès des
princesses, de la reine, du Dauphin et du roi lui-même n'attirèrent
point sur elle la haine ni l'envie, parce qu'on la savait désintéressée,
sans ambition et sans intrigue, cherchant uniquement à s'amuser et à
plaire, et n'en retirant aucun avantage ni pour elle ni pour les siens;
par ses manières aimables et prévenantes elle contentait tout le monde,
hormis ses amants; ceux-ci, elle les désolait par sa coquetterie et son
humeur volage. Les surnoms de _Feuille_[782], de _Mouche_[783], de
_Sylphide_[784], de _Déesse_[785], par lesquels madame de Sévigné la
désigne, peignent ses manières vives et gracieuses, ses aimables
caprices, ses piquantes reparties et tout ce que sa personne avait
d'enchanteur. Madame de Coulanges, pour faire l'éloge du jeune baron de
Sévigné, par lequel elle s'était fait accompagner à la cour, dit
naïvement à sa mère: «Il est aimé de tout le monde, presque autant que
moi[786].»
[774] Celle sur le mariage de MADEMOISELLE (15 décembre 1670), t.
I, p. 212, édit. de M.; t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; celle
sur le renvoi de Picard (22 juillet 1671), t. II, p. 127, édit.
de M.; t. II, p. 153, édit. de G. de S.-G.
[775] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1671), t. II, p. 127, édit.
de M.; t. II, p. 153, édit. de G. de S.-G.
[776] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 mars 1685), t. VII, p. 251, édit. de
M.; t. VIII, p. 29, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (29 janvier
1685), t. VII, p. 229, édit. de M.--_Ibid._ (30 août 1671, 17
avril 1676), t. II, p. 172; t. IV, p. 261, édit. de M.; t. VIII,
p. 3, édit. de G.
[777] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1695), t. XI, p. 174, édit. de
G. de S.-G.--_Ibid._ (7 juillet 1703, 1er août 1705), t. XI, p.
121, édit. de G. de S.-G.; t. XII, p. 349, édit. de G. de S.-G.;
t. X, p. 91 à 97, édit. de M.--_Ibid._ (7 juillet 1703), t. X, p.
287 à 295, édit. de M.
[778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1685), t. VII, p. 229, édit.
de M.; t. VIII, p. 3, édit. de G. de S.-G.
[779] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 avril 1672), t. II, p. 385, édit. de
M.; t. II, p. 456, édit. de G. de S.-G.
[780] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier, 5 et 6 avril 1680), t. VI,
p. 224 et 228, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (1er septembre
1680), t. VI, p. 241, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (23 juillet
1677), t. V, p. 148, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (5 janvier
1680), t. VI, p. 189, édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 95, édit.
de M.
[781] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier et 5 avril 1680), t. VI, p.
95 et 224, édit. de M.--_Ibid._ (3 et 5 janvier 1680), t. VI, p.
282, 284, 289, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (12 avril 1680), t.
VI, p. 233, édit. de M.; t. VI, p. 282, 284, 289, 448, édit. de
G. de S.-G.
[782] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 janvier 1674), t. III, p. 220, édit.
de M.
[783] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 juillet 1677), t. V, p. 148, édit.
de M.; t. V, p. 303, édit. de G. de S.-G.