jamais prise par elle sérieusement, puisque, encore près d'un an après
la date de cette lettre, elle avoue qu'elle se trouve dans des
dispositions toutes différentes, et que tout renouvelait ses douleurs.
Le cardinal de Retz avait quitté sa retraite pour faire à Paris une
courte apparition; il y avait été reçu par M. de la Rochefoucauld,
madame de la Fayette et madame de Sévigné avec un empressement et une
cordialité proportionnés à l'affection sincère qu'il avait dans tous les
temps inspirée à ses anciens amis[718]. Madame de Sévigné parle ainsi de
lui à sa fille: «Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal; Corneille lui
a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui fait souvenir
des anciennes. Molière lui lira samedi _Trissotin_[719], qui est une
fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et son _Art
poétique_: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. Il vous aime
de tout son cœur, ce pauvre cardinal; il parle souvent de vous, et vos
louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent. Mais, hélas!
quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant, rien n'est
capable de nous consoler; pour moi, je serais très-fâchée d'être
consolée; je ne me pique ni de fermeté ni de philosophie; mon cœur me
mène et me conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir
mandé) que la vraie mesure du cœur c'est la capacité d'aimer; je me
trouve d'une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de
vanité si je n'avais mille autres sujets de me remettre à ma
place[720].»
[718] Sur le cardinal de Retz, conférez ci-dessus, chap. VI, p.
109-115.
[719] Conférez sur ce passage les notes et éclaircissements à la
fin du présent volume.
[720] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
t. I, p. 247.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 415,
édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 353, édit. de M.
Les Rochers, où madame de Sévigné avait tant de fois goûté le plaisir de
se trouver seule avec sa fille, font sur elle la même impression que
Livry lorsqu'elle y rentre pour la première fois après le départ de
madame de Grignan, et elle écrit: «Enfin, ma fille, me voici dans ces
pauvres _Rochers_: peut-on revoir ces allées, ces devises, ce petit
cabinet, ces livres, cette chambre sans mourir de tristesse? Il y a des
souvenirs agréables; mais il y en a de si vifs et de si tendres qu'on a
peine à les supporter. Ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne
comprenez-vous pas bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme
le mien?--J'ai quelquefois des rêveries, dans ces bois, d'une telle
noirceur que j'en reviens plus changée que dans un accès de
fièvre[721].»
[721] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), t. II, p. 84 et 85; t.
II, p. 70 et 71.
Un an après que sa fille l'eut quittée, le jour anniversaire où elle la
maria, dans ce même couvent des sœurs de Sainte-Marie du Faubourg, où
elle la fit élever, madame de Sévigné se trouva saisie d'une si forte
douleur qu'elle ne put s'empêcher de prendre la plume pour exprimer tout
ce qu'elle ressentait. «Me voici dans un lieu, ma bonne, qui est le lieu
du monde où j'ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et
le plus amèrement. La pensée m'en fait encore tressaillir. Ma bonne, je
n'en puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions. J'ai pensé
mourir dans ce jardin, où je vous ai vue mille fois; je ne veux point
vous dire en quel état je suis: vous avez une vertu sévère qui n'entre
point dans la faiblesse humaine. Il y a des heures, des moments où je ne
suis pas la maîtresse; je suis faible, et je ne me pique point de ne
l'être pas[722].»
[722] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 231.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II,
p. 365; édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 309, édit. de M. (29
janvier 1672).
Madame de Sévigné fut vivement touchée de l'exactitude que madame de
Grignan mettait à lui écrire. «Dès que j'ai reçu une de vos lettres, lui
dit-elle, j'en voudrais tout à l'heure une autre; je ne respire que d'en
recevoir.» Elle lui témoigne sans cesse le plaisir qu'elle ressent
lorsque ses lettres lui parviennent; ses inquiétudes, ses impatiences
quand elles n'arrivent pas aussitôt qu'elle les espère; la consolation
et le soulagement que leur lecture lui procure. Elle cherche à
l'encourager dans cette voie par des éloges souvent répétés[723]. Mais
toutefois, au milieu de toutes ces louanges, on aperçoit quelquefois ce
qui manquait aux lettres de madame de Grignan pour être entièrement du
goût de sa mère. Puisqu'elle l'invite à ne jamais quitter le naturel,
qui, selon elle, «surpasse un style parfait,» c'est que sa fille tombait
souvent dans l'affectation. Les observations de madame de Sévigné
produisaient leur effet: non que madame de Grignan adoptât les idées de
sa mère sur les points importants de philosophie, de religion, de
littérature; madame de Grignan avait au contraire sur toutes ces
matières des opinions très-arrêtées, qui en bien des points différaient
de celles de sa mère; mais elle devait à celle-ci une partie de son
instruction. Pour l'italien, elle n'avait pas eu d'autre maître[724]; et
le témoignage de tout le monde, comme son propre jugement, lui faisait
sentir combien, dans le commerce épistolaire, sa mère lui était
supérieure par l'esprit, les saillies et le prestige de l'imagination.
Dès son enfance, et dans le court séjour qu'elle avait fait au couvent
de Sainte-Marie de Nantes, elle avait eu soin de garder les lettres
qu'elle recevait de madame de Sévigné[725]. Depuis elle ne cessa jamais
de les conserver religieusement; et soit que ce soin fût dû à la piété
filiale ou à l'excellence de son goût, on ne lui en est pas moins
redevable du plus admirable recueil dont notre littérature puisse se
glorifier. Mais peut-être est-ce à sa vanité qu'on doit attribuer la
destruction de ses propres lettres, qui eussent jeté tant de jour sur
celles de sa mère et que celle-ci, sans nul doute, avait conservées
comme un précieux trésor. Il est certain que madame de Grignan ne
paraissait pas contente des lettres qu'elle écrivait. Madame de Sévigné
la gronde souvent sur son excès de modestie[726]. «Vous me déplaisez,
lui dit-elle, mon enfant, en parlant comme vous faites de vos aimables
lettres. Quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre esprit, de
votre style, de vous comparer à la princesse d'Harcourt? Où prenez-vous
cette fausse et offensante humilité?»
[723] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février, 20 mars, 8, 10, 15 et 17
avril, 13 mai et 9 juillet 1671), t. II, p. 331, 333, 388, édit.
de G. de S.-G.; t. II, p. 5, 13, 51, 29, 54, 124, édit. de M.
[724] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359, édit. de G.
de S.-G.; t. I, p. 276, édit. de M. «Ne m'aimez-vous pas de vous
avoir appris l'italien?»
[725] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars et 5 novembre 1671), t. I, p.
375, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 289, édit. de M. «Si vous
êtes encore de l'humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et que
vous gardiez mes lettres.»
[726] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 337, édit.
de G. de S.-G.; t. II, p. 285, édit. de M.
Par là nous apprenons que la princesse d'Harcourt, la fille de Brancas
le distrait[727], avait peu d'esprit; mais c'était une belle femme, et
sous ce rapport la comparaison n'avait rien d'humiliant pour madame de
Grignan. La princesse d'Harcourt se trouvait enceinte en même temps que
cette dernière, ce qui était une conformité de plus[728].
[727] Henri de Lorraine, prince d'Harcourt, était cousin germain
maternel de M. de Grignan; et lui ainsi que sa femme et le comte
de Brancas ont comparu au contrat de mariage de M. de Grignan.
Voyez chapitre VIII, p. 129.
[728] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 432, de la collection de
Petitot et Monmerqué.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mai 1671), t. II,
p. 53, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 44, édit. de M.--(23 mai
1667), t. I, p. 116 et note, édit. de M.; t. I, p. 163, édit. de
G.
Madame de Sévigné savait que sa fille montrait ses lettres[729] ou les
lisait aux personnes de sa connaissance en supprimant les louanges
qu'elle lui donnait et ce qui lui était personnel; ce dont sa mère lui
savait très-mauvais gré, car elle en agissait tout autrement. «Mais vous
êtes bien plaisante, madame la comtesse, de montrer mes lettres! Où est
donc ce principe de cachoterie pour ce que vous aimez? Vous souvient-il
avec quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan?
Vous pensez m'apaiser par vos louanges, et me traiter toujours comme la
Gazette de Hollande; je m'en vengerai. Vous cachez les tendresses que je
vous mande, friponne; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens,
celles que vous m'écrivez. Je ne veux pas qu'on croie que j'ai pensé
mourir, et que je pleure tous les jours, _pour qui? pour une ingrate_.
Je veux qu'on voie que vous m'aimez, et que, si vous avez mon cœur tout
entier, j'ai une place dans le vôtre.»
[729] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 268, édit. de
G. de S.-G.; t. I, p. 283, édit. de M.
Cette certitude qu'avait madame de Sévigné que les lettres qu'elle
écrivait à sa fille étaient souvent lues par M. de Grignan, auquel elles
plaisaient beaucoup[730], et aussi par d'autres personnes, ne la gênait
nullement. Jamais elle ne se corrigeait, et elle n'avait, comme elle le
dit, qu'un trait de plume[731].
[730] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 437, édit. de
G. de S.-G.
[731] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril 1671), t. I, p. 408, édit. de
G. de S.-G.; t. I, p. 316, édit. de M.
Aussi savait-elle très-bien qu'il lui échappait beaucoup d'incorrections.
«Est-il possible, dit-elle à madame de Grignan, que mes lettres
vous soient agréables au point où vous me le dites? Je ne les
sens point telles en sortant de mes mains; je crois qu'elles le
deviennent quand elles ont passé par les vôtres. Enfin, ma chère enfant,
c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car, de la manière dont vous
en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement.
M. de Coulanges est bien en peine de savoir laquelle de vos _madames_ y
prend goût; nous trouvons que c'est un bon signe pour elle, car mon
style est si négligé qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
pouvoir s'en accommoder[732].»
[732] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 décembre 1671), t. II, p. 270, édit.
de M.; t. II, p. 320, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (15 janvier
1672), t. II, p. 346, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 293, édit.
de M.
Madame de Sévigné faisait cas du goût de sa fille en matière de style.
«Je suis ravie, lui dit-elle, que vous ayez approuvé mes lettres; vos
approbations et vos louanges sincères me font un plaisir qui surpasse
tout ce qui me vient d'ailleurs[733].»
[733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671), t. II, p. 35, édit. de
G. de S.-G.; t. II, p. 29, édit. de M.--_Lettres de madame_
RABUTIN-CHANTAL, etc., édition de la Haye, 1726, t. I, p. 77 et
78.--_Ibid._ (23 mars 1671), t. I, p. 391 et 392.
Madame de Sévigné écrivait à sa fille à toutes les heures du jour,
souvent le matin, après dîner, après souper, quelquefois fort tard dans
la nuit[734], non-seulement chez elle, mais chez ses parents et chez ses
amis, chez toutes les personnes où elle était assez libre pour pouvoir
le faire; chez sa tante de la Trousse, chez son cousin de Coulanges,
chez madame de la Fayette. Autrement, quand elle dînait en ville, si le
départ de la poste l'exigeait, elle rentrait chez elle pour expédier son
courrier. Le plus souvent aussi elle commençait ses lettres à sa fille
bien avant le jour du départ; c'est ce qu'elle appelait écrire de
provision[735], ou, comme elle le dit plaisamment, faire comme Arlequin,
qui répond avant d'avoir reçu la lettre. Elle continuait quelquefois la
même lettre pendant trois jours de suite, ce qui explique l'extrême
longueur de quelques-unes; et comme souvent, en achevant, elle avait
oublié ce qu'elle avait dit en commençant, elle revenait sur les mêmes
nouvelles. «Quand je m'aperçois, dit-elle, de ces répétitions, je fais
une grimace épouvantable; mais il n'en est autre chose, car il est tard;
je ne sais point raccommoder, et je fais mon paquet. Je vous mande cela
une fois pour toutes, afin que vous excusiez cette radoterie[736].»
Elle écrivait avec rapidité, et ses lettres étaient, selon elle, tracées
avec la plume des vents[737]. Elle aimait à faire ce qu'elle appelait
des réponses à la chaude, c'est-à-dire sous l'impression de la lettre
qu'elle venait de lire[738]. Quand elle écrivait en compagnie, soit chez
elle, soit chez les autres, elle s'interrompait souvent pour laisser
écrire dans ses lettres quelques-unes des personnes présentes[739]. Elle
recevait des lettres de sa fille exactement tous les trois jours, et
rarement pouvait-elle s'empêcher de verser quelques larmes en les
lisant[740]. Afin qu'elles lui fussent remises plus promptement, elle
avait gagné un commis de Louvois, qui remettait à son domestique les
lettres qui lui étaient adressées aussitôt leur arrivée et avant
qu'elles fussent distribuées aux facteurs. Ce commis, qui se nommait
Dubois, elle l'appelait _son petit ami_. Lorsque Louvois emmena
Dubois avec lui à l'armée, elle eut grand soin de se procurer à
l'administration des postes un autre _petit ami_ qui lui rendît le même
service[741]. Elle témoigne plaisamment son admiration pour la poste,
et, comme il lui arrive souvent, sa raillerie se transforme en
réflexions justes et philosophiques. «Je suis en fantaisie, écrit-elle à
madame de Grignan, d'admirer l'honnêteté de messieurs les postillons,
qui sont incessamment sur les chemins pour porter et rapporter vos
lettres; enfin, il n'y a jour de la semaine où ils n'en portent
quelqu'une à vous ou à moi. Il y en a toujours à toutes les heures par
la campagne. Les honnêtes gens! qu'ils sont obligeants! et que c'est une
belle invention que la poste, et un bel effet de la Providence que la
cupidité[742]!»
[734] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1671), t. II, p. 325, édit.
de G. de S.-G.; t. II, p. 275, édit. de M.
[735] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc., édit. de la
Haye, 1726, t. I, p. 213 (23 déc. 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15
avril 1671), t. II, p. 18; t. II, p. 316, édit. de G. de S.-G; t.
II, p. 15, édit. de M.
[736] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1672 et 27 mai 1680), t. II, p.
422, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 359, édit. de M.--_Ibid._
(30 mars 1672), t. II, p. 437, édit. de G. de S.-G.; t. II, p.
269, édit. de M.
[737] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 442; t. II, p.
373.--_Ibid._ (23 mars 1671), t. I, p. 391 et 392, édit. de G. de
S.-G.
[738] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1672), t. II, p. 422, édit. de
G. de S.-G.; t. II, p. 359, édit. de M.
[739] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 18 mars 1671, 2e lettre), t. I, p.
362 et 383, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 279 et 296, édit.
de M.--_Ibid._ (4 avril 1671), t. II, p. 3 et 5, édit. de
M.--_Ibid._ (24 avril 1671), t. II, p. 36, édit. de G. de S.-G.;
t. II, p. 33, édit. de M. Un grand nombre d'autres exemples
pourraient être cités.
[740] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 381-385, édit.
de G. de S.-G.; t. I, p. 296, édit. de M.
[741] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 avril 1672), t. II, p. 468, édit. de
G. de S.-G.; t. II, p. 394, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1672),
t. III, p. 33, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 444, édit. de M.
[742] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 136, édit.
de G. de S.-G.; t. II, p. 114, édit. de M.
Lorsque les lettres de madame de Grignan n'arrivaient pas aux jours et
aux heures fixés, elle était aussitôt désespérée et en proie à de
mortelles inquiétudes. Le 17 juin, elle écrit des Rochers à
d'Hacqueville: «Enfin voilà le second ordinaire que je ne reçois point
de nouvelles de ma fille; je tremble depuis la tête jusqu'aux pieds, je
n'ai pas l'usage de raison; je ne dors point, et si je dors, je me
réveille avec des sursauts qui sont pires que de ne pas dormir... Mais,
mon cher monsieur, d'où cela vient-il? Ma fille ne m'écrit-elle plus?
est-elle malade? Ah! mon Dieu! que je suis malheureuse de n'avoir
personne avec qui pleurer[743]!»
[743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1671), t. II, p. 101, édit. de G.
de S.-G.--_Lettres inédites de madame_ DE SÉVIGNÉ; Paris,
Klostermann, 1814, in-8º, p. 197 (mercredi 17 juin).
Enfin les lettres de madame de Grignan, qui avaient été envoyées à
Rennes à son fils, arrivent à madame de Sévigné trois jours après la
lettre qu'elle a écrite à d'Hacqueville. «Bon Dieu! dit-elle à sa fille,
que n'ai-je point souffert pendant deux ordinaires que je n'ai point eu
de vos lettres? Elles sont nécessaires à ma vie; ce n'est point une
façon de parler, c'est une grande vérité[744].»
[744] _Lettre écrite par madame_ DE SÉVIGNÉ (le 21 juin 1671),
_rétablie d'après le manuscrit original_; 1826, in-8º, p.
3.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 103, édit. de G. de S.-G.; t.
II, p. 85, édit. de M.; t. I, p. 118, édit. de la Haye, 1626.
Une autre cause d'inquiétude pour madame de Sévigné, dans sa
correspondance avec madame de Grignan, était lorsque les lettres qu'elle
adressait à celle-ci ne lui parvenaient pas; alors elle soupçonnait
qu'elles avaient été ouvertes et interceptées par les agents du
gouvernement. Ceci explique les déguisements de noms et les mots
couverts dont madame de Sévigné se sert pour communiquer à sa fille des
nouvelles du roi et de la cour. «Je veux revenir à mes lettres qu'on ne
vous envoie point; j'en suis au désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre?
croyez-vous qu'on les garde? Hélas! je conjure ceux qui prennent cette
peine de considérer le peu de plaisir qu'ils ont à cette lecture et le
chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs, ayez soin de les recacheter,
afin qu'elles arrivent tôt ou tard[745].»
[745] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t. I, p. 385, édit. de
G.; t. I, p. 297, édit. de M.
Les correspondances que madame de Sévigné entretenait avec madame de
Grignan, avec Bussy et avec quelques amis intimes n'étaient pas les
seules. Par les plaintes qu'elle forme, on voit qu'on aimait à recevoir
de ses lettres et qu'on saisissait le moindre prétexte pour lui écrire
et en obtenir une réponse. Elle écrit des Rochers à madame de Grignan:
«Je suis accablée des lettres de Paris; surtout la répétition du
mariage de MONSIEUR me fait sécher sur pied; je suis en butte à tout le
monde, et tel qui ne m'a point écrit se réveille pour mon malheur, afin
de me l'apprendre[746].»
[746] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1671), t. II, p. 265, 266,
édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 244, édit. de M.
La correspondance de madame de Sévigné avec sa fille ne ressemblait, ne
pouvait ressembler à aucune autre. C'était la continuation de ces
épanchements de cœur, de ces causeries délicieuses, de ces confidences
intimes qui avaient eu lieu entre la mère et la fille lorsqu'elles
étaient réunies, surtout depuis que le mariage de M. de Grignan les
avait entraînées plus fréquemment toutes deux à la cour et dans la haute
société. Dès lors elles avaient été obligées de prendre leur part des
agitations, des anxiétés que le choc des intérêts, des rivalités, des
ambitions excite sans cesse dans le tourbillon du monde; et elles
éprouvèrent plus que jamais le besoin de se communiquer mutuellement
leurs idées, leurs sentiments, leurs réflexions; de se raconter l'une à
l'autre ce qu'elles voyaient, ce qu'elles apprenaient, ce qu'elles
entendaient, ce qu'elles observaient dans les cercles qui s'occupaient
d'elles et dont elles étaient occupées.
Depuis que madame de Grignan, par son séjour en Provence, se trouvait
écartée de la cour et de la société de la capitale, elle était plus que
jamais tourmentée du désir de connaître ce qui s'y passait, et ce que
faisait, ce que disait, ce que pensait sa mère. Celle-ci était charmée
d'avoir des occasions, qui se renouvelaient sans cesse, de se rendre
nécessaire; son plaisir, sa consolation étaient dans son commerce de
lettres avec sa fille. «Vous ne me parlez point assez de vous, lui
dit-elle; j'en suis nécessiteuse, comme vous l'êtes de folies; je vous
souhaite toutes celles que j'entends; pour celles que je dis, elles ne
valent plus rien depuis que vous ne m'aidez plus: vous m'en inspirez, et
quelquefois aussi je vous en inspire. C'est une longue tristesse, et qui
se renouvelle souvent, d'être loin d'une personne comme vous[747].»
[747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671), t. II, p. 36, édit. de
G. de S.-G.; t. II, p. 30, édit. de M.
Elle savait gré à sa fille de se plaire à la lecture de ses lettres. «Il
y a plaisir, lui dit-elle, à vous envoyer des folies; vous y répondez
délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant les gens que quand on
croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive qu'ils n'y
prennent pas garde ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous n'avez pas
cette cruauté; vous êtes aimable en tout et partout; hélas! combien vous
êtes aimée aussi! combien de cœurs où vous êtes la première! Il y a peu
de gens qui puissent se vanter d'une telle chose[748].»
[748] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars 1671), t. I, p. 302, édit de M.
Madame de Grignan, qui cependant n'aimait ni à écrire ni à lire de
longues lettres[749], trouvait toujours trop courtes les lettres de sa
mère[750]; et c'est au désir que celle-ci avait de l'intéresser, de la
distraire, de l'amuser que nous devons cette variété de récits, de
portraits, de bons mots, de saillies, d'anecdotes, de récits joyeux ou
touchants, ce tableau mouvant du monde de cette époque, qu'on trouve
dans les lettres adressées par madame de Sévigné à madame de Grignan.
«Ne vous trompez-vous point, lui écrit-elle, dans l'opinion que vous
avez de mes lettres? L'autre jour, un pendard d'homme, voyant ma lettre
infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela. J'en tremblai,
sans dessein toutefois de me corriger, et, me tenant à ce que vous m'en
dites, je ne vous épargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui
vous puisse divertir. Pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que
le commerce que j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin
après[751].» On a dit que c'était par le désir qu'avait madame de
Sévigné de plaire à sa fille qu'elle s'était laissé entraîner à des
traits de médisance, à des sarcasmes virulents, à des jugements injustes
envers les personnes qui déplaisaient à celle qu'elle aimait tant;
tandis qu'elle se montre pleine d'équité, d'indulgence et de bonté pour
toutes celles qu'elle fréquentait, quand elles n'étaient pas frappées
par cette cause de réprobation. De là on a généralement conclu que
madame de Grignan, déjà convaincue d'être froide et dédaigneuse, était
en outre envieuse et malveillante. Raisonner ainsi, c'est peut-être
commettre une grande injustice envers la fille, par le désir qu'on a
d'écarter de la mère des reproches mérités et de trouver réunies en elle
toutes les perfections. Les lettres que madame de Grignan avait écrites
auraient pu nous éclairer sur ce point; et précisément le soin que l'on
a eu de les faire disparaître et les conseils et les exhortations
auxquels quelques-unes donnent lieu dans les réponses[752] qui lui sont
faites par sa mère font présumer qu'on a deviné le motif qui les a fait
anéantir.
[749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. I, p. 386, édit. de
G. de S.-G.; t. I, p. 298, édit de M.
[750] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 15 janvier 1672), t. II, p. 345,
347, 352, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 292, 294, 298, édit. de
M.
[751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 janvier 1672), t. II, p. 352, édit.
de G. de S.-G.; t. II, p. 298, édit. de M.
[752] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 et 22 septembre 1679), t. VI, p.
121, 132, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (22 août 1675), t. IV, p.
47, édit. de G. de S.-G.--(24 mai 1694, lettre de Coulanges à
madame de Sévigné), t. XI, p. 34, édit. de G. de S.-G.
Quoi qu'il en soit, ce qui permettait à madame de Sévigné de donner
toute liberté à sa plume quand elle écrivait à sa fille, c'est qu'elle
connaissait sa prudence et sa discrétion. Elle savait que madame de
Grignan ne communiquait les lettres qu'elle recevait d'elle qu'avec une
grande réserve. Jamais surtout madame de Sévigné n'eut un seul instant
la pensée que ses lettres à sa fille pussent être imprimées. Celles qui
avaient fait le plus de bruit dans la société et dont on avait tiré des
copies étaient écrites à d'autres personnes sur des sujets futiles et
sans importance[753]. On n'imprimait pas alors de correspondance ou de
_mémoires_ qui pussent éclairer l'histoire ou révéler les secrets des
familles. Les recueils de lettres recherchés du public et donnés après
la mort de ceux qui les avaient écrites roulaient toujours sur
d'élégantes bagatelles, ou n'étaient que des jeux d'esprit. De toutes
les lettres de Voiture, tant renommé pour le genre épistolaire, son
neveu Pinchesne n'a songé à publier que les lettres galantes ou
complimenteuses. Des nombreuses et importantes dépêches que Voiture a dû
écrire dans ses missions diplomatiques, pendant ses fréquents séjours en
pays étranger, il ne nous en reste pas une seule, ou du moins aucune n'a
encore vu le jour.
[753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. III, p. 78, édit. de
M.; t. III, p. 150, édit. de G. de S.-G.
CHAPITRE XIX.
1671-1672.