On voit encore, dans une autre lettre, que madame de Sévigné trouvait

dans l'exactitude que sa fille mettait à lui écrire des preuves plus

fortes de son attachement que dans les protestations de tendresse que

celle-ci se croyait obligée de lui adresser pour calmer les inquiétudes

de son cœur maternel. «Vous me voulez aimer pour vous et pour votre

enfant: hé! ma chère fille, n'entreprenez pas tant de choses! Quand vous

pourriez atteindre à m'aimer autant que je vous aime, ce qui n'est pas

une chose possible, ni même selon l'ordre de Dieu, il faudrait toujours

que ma petite fût par-dessus le marché; c'est le trop plein de la

tendresse que j'ai pour vous[698].»

[698] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août 1671), t. II, p. 176, édit. de

G. de S.-G.; t. II, p. 146, édit. de M.

Madame de Sévigné revient encore sur ces tristes souvenirs dans une

lettre où elle répond à des observations, fort justes peut-être, sur sa

trop grande susceptibilité, mais dont elle ne se montre pas

très-satisfaite.--«Il est vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien et

qu'à tout moment on se trouve le cœur arraché dans les grandes et

petites choses; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette

_morale_ dans les mains comme du vinaigre au nez, de peur de

s'évanouir.--Je vous avoue, ma fille, que mon cœur me fait bien

souffrir. J'ai bien meilleur marché de mon esprit et de mon humeur. Je

suis très-contente de votre amitié. Ne croyez pas, au moins, que je sois

trop délicate et trop difficile; ma tendresse me pourrait rendre telle,

mais je ne l'ai jamais écoutée, et quand elle n'est point raisonnable je

la gourmande; mais croyez-moi de bonne foi, et, dans le temps que je

vous aime le plus et que je crois que vous m'aimez, croyez que les

choses qui m'ont touchée auraient touché qui que ce soit au monde. Je

vous dis tout cela pour vous ôter de l'esprit qu'il y ait aucune peine à

vivre avec moi ni qu'il faille des observations fatigantes. Non, ma

bonne, il faut faire comme vous faites et comme vous avez su si bien

faire quand vous avez voulu; cette capacité qui est en vous rendrait le

contraire plus douloureux[699].»

[699] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1671), t. II, p. 235,

édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 197, édit. de M.--_Lettres de

madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726 (20

septembre), t. I, p. 183.

Madame de Grignan avait fait des réflexions morales au sujet des vaines

inquiétudes que l'on a pour un avenir qui bien souvent ne se réalise

pas, ou qui, s'il se réalise, nous paraît alors tout autre qu'à l'époque

où sa prévision fut la cause de notre tourment. Nous craignons des maux

qui perdent ce nom par le changement de nos pensées et de nos

inclinations[700]. Et à ce sujet, pour mieux faire goûter sa morale,

madame de Grignan avait exalté les bonnes qualités de sa mère et

déprécié les siennes. Madame de Sévigné, qui ne pouvait être dupe d'un

tel stratagème oratoire, lui répond avec une grande gravité: «Vous

n'êtes point sincère quand vous me louez tant aux dépens de vous-même,

et vous méprisant comme vous faites. Il me siérait mal de faire votre

panégyrique à vous-même, et vous ne voulez jamais que je dise du mal de

moi..... Vous avez un fonds de raison et de courage que j'honore; pour

moi, je n'en ai point tant, surtout quand mon cœur prend le soin de

m'affliger. Mes paroles sont assez bonnes; je les range comme ceux qui

disent bien; mais la tendresse de mes sentiments me tue. Par exemple, je

n'ai point été trompée dans les douleurs d'être séparée de vous; je les

ai imaginées comme je les sens; j'ai compris que rien ne me remplirait

votre place, que votre souvenir me serait toujours sensible au cœur;

que je m'ennuierais de votre absence, que je serais en peine de votre

santé; que jour et nuit je serais occupée de vous. Je sens tout cela

comme je l'avais prévu. Il y a plusieurs endroits sur lesquels je n'ai

pas la force d'appuyer; toute ma pensée glisse là-dessus, comme vous

disiez, et je n'ai pas trouvé que le proverbe fût vrai pour moi,

_d'avoir la robe selon le froid_. Je n'ai point de robe pour ce

froid-là[701].»

[700] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 146, édit. de M.

[701] _Lettres de madame_ RABUTIN CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ

(7 août 1671), t. I, p. 155 et 156.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août

1671), t. II, p. 174, édit. de G.; t. II, p. 145, 146, édit. de

M. Le texte de l'édition de la Haye est différent de celui des

éditions modernes, et a pour date le 7 août.

Cependant madame de Sévigné avait beaucoup de ressort dans le caractère,

de la gaieté et de la vivacité; elle s'intéressait à tout, aimait le

monde, et se plaisait dans la solitude; jouissait des personnes

aimables, spirituelles ou instruites qu'elle rencontrait, et savait

supporter celles dont la société était ennuyeuse, l'esprit borné ou

futile, et assortir sa conversation à la leur. Madame de Grignan, au

contraire, était sujette aux vapeurs; elle s'ennuyait facilement; il lui

fallait de la compagnie, et une compagnie qui lui convînt[702]. Ce

défaut venait en partie de son éducation et de l'habitude qu'elle avait

contractée de la société de sa mère, de la trop grande indulgence et des

extrêmes complaisances de celle-ci pour elle dans sa jeunesse. Le

soufflet donné par elle à mademoiselle du Plessis le prouve[703]; et

c'est ce qui ressort aussi évidemment de plusieurs passages des lettres

de madame de Sévigné et notamment de celui-ci: «Vous aimer, penser à

vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m'occuper de

vos affaires, m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et

vos peines, les vouloir souffrir pour vous s'il était possible, écumer

votre cœur comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais

remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est que d'aimer

quelqu'un plus que soi-même, voilà comme je suis: c'est une chose qu'on

dit souvent en l'air; on abuse de cette expression, moi je la répète;

et, sans la profaner jamais, je la sens tout entière en moi, et cela est

vrai[704].»

[702] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1671), t. II, p. 242,

édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 203 et 204, édit. de M.

[703] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1671), t. II, p. 157.

[704] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 407, édit. de

G. de S.-G.; t. I, p. 316, édit. de M.--_Ibid._ (26 juillet

1671), t. II, p. 159, édit. de G. de S.-G.

Rien ne touchait plus madame de Sévigné que les marques de tendresse que

lui donnait sa fille. Elle en était avide, et il semble qu'elle craint

toujours que ce cœur, dans lequel elle voudrait habiter, ne se

refroidisse et ne devienne indifférent pour elle. Aux premières lettres

qu'elle reçoit de madame de Grignan, elle répond:

«Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague. Je

fonds en larmes en les lisant; il semble que vous m'écriviez des

injures, ou que vous soyez malade, ou qu'il vous soit arrivé quelque

accident; et c'est tout le contraire. Vous m'aimez, ma chère enfant, et

vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs

en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune aventure fâcheuse,

et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce qui me peut

être le plus agréable dans l'état où je suis, vous vous avisez donc de

penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos

sentiments que vous n'aimez à me les dire. De quelque façon qu'ils me

viennent, ils sont reçus avec une tendresse et une sensibilité qui n'est

comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites

sentir pour vous tout ce qu'il est possible de sentir de tendresse. . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Adieu, ma chère enfant, l'unique

passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie; aimez-moi

toujours, c'est la seule chose qui peut me donner de la

consolation[705].»

[705] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ

_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,

in-12, t. I, p. 8 et 12 (janvier 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9

février 1671), t. I, p. 235 et 240, édit. de M.--_Ibid._, t. I,

p. 310 et 316, édit. de G. de S.-G. La date est différente pour

cette lettre dans l'édition de la Haye et dans les éditions plus

modernes. Elle aura été mise par les éditeurs, et probablement

même par les éditeurs modernes. Pour le texte nous avons préféré

l'édition de la Haye, précisément parce que les éditeurs modernes

se sont donné la peine de le corriger.

Deux jours après, madame de Sévigné reçoit encore de nouvelles lettres

de sa fille; et, quoique brèves, elles dissipent tous les doutes qui

s'étaient élevés dans son esprit en trouvant sa fille si peu expansive à

son égard lorsqu'elles étaient toutes deux ensemble.

«Vos lettres, lui dit-elle, sont premièrement très-bien écrites, et de

plus si tendres et si naturelles qu'il est impossible de ne les pas

croire; la défiance même en serait convaincue: elles ont le caractère de

vérité qui se maintient toujours et qui se fait voir avec autorité...

Vos paroles ne servent tout au plus qu'à vous expliquer; et, dans cette

noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister.

Voilà, ma bonne, comme vos lettres m'ont paru; jugez quel effet elles

me font et quelles sortes de larmes je répands en me trouvant persuadée

de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans

exception! Vous pouvez juger par là de ce que m'ont fait toutes les

choses qui m'ont donné autrefois un sentiment contraire. Si mes paroles

ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire

davantage. Je suis assurée que mes vérités ont fait sur vous leur effet

ordinaire. Mais je ne veux point que vous disiez que j'étais un rideau

qui vous cachait. Tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus

aimable quand on a tiré le rideau; il faut que vous soyez à découvert

pour être dans votre perfection: nous l'avons dit mille fois. Pour moi,

il me semble que je suis toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui

me rendait aimable. Je n'ose plus voir le monde; et quoi qu'on ait fait

pour m'y remettre, j'ai passé tous ces jours comme un loup garou, ne

pouvant faire autrement. _Peu de gens sont dignes de comprendre ce que

je sens._ J'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j'ai évité

les autres[706].»

[706] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc.; la Haye, 1726,

t. I, p. 13 et 14 (mercredi 14 février 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_

(mercredi 11 février), t. I, p. 317, édit. de G. de S.-G.; t. I,

p. 241, édit. de M. Il y a une erreur dans le chiffre contenant

la date du mois dans l'ancienne ou les nouvelles éditions. Dans

celles-ci, le texte original a été à tort corrigé par les

éditeurs modernes. Les mots mis en italique sont ainsi dans

l'édition de la Haye, parce qu'ils étaient probablement soulignés

dans l'original.

Sept jours après avoir écrit cette lettre, madame de Sévigné s'exprime

sur le même sujet d'une manière plus significative encore dans sa

réponse à une nouvelle lettre de sa fille.

«Je vous conjure, ma chère bonne, de conserver vos yeux.--Pour les

miens, vous savez qu'ils doivent mourir à votre service. Vous comprenez

bien, ma belle, que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut que je

pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose à l'état où

je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle

que j'ai pour votre personne la petite circonstance d'être persuadée que

vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante, pourquoi

me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je

ne meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je ne meure de

déplaisir de croire et de voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à

témoin de l'état où il m'a vue autrefois. Mais quittons ces tristes

souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure

et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame

de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue; pour moi, je

vous conjure, ma bonne, d'en conserver le fond; mais plus de larmes, je

vous en conjure: elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis

présentement assez raisonnable, je me soutiens au besoin, et quelquefois

je suis quatre ou cinq heures tout comme un autre; mais peu de chose me

remet à mon premier état: un souvenir, un lieu, une parole, une pensée

un peu trop arrêtée; vos lettres surtout, les miennes même en les

écrivant, quelqu'un qui me parle de vous, voilà des écueils à ma

constance, et ces écueils se rencontrent souvent. . . . . . . . . . . .

Ah! ma bonne, je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre et vous

embrasser, vous voir passer, si c'est trop que le reste. Eh bien! voilà

de ces pensées à quoi je ne résiste pas; je sens qu'il m'ennuie de ne

vous plus avoir; cette séparation me fait une douleur au cœur et à

l'âme, que je sens comme un mal du corps[707].»

[707] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ;

la Haye, 1726, t. I, p. 18 et 21 (mercredi 18 février

1671).--_Ibid._, t. I, p. 329, édit. de G. de S.-G.; t. I, p.

251, édit. de M. C'est toujours le texte de l'édition primitive

que nous transcrivons.

Elle ne termine presque jamais sa lettre sans prier sa fille de l'aimer,

sans renouveler le témoignage de sa tendresse par une expression vive et

forte.--«Ma fille, aimez-moi donc toujours;--c'est ma vie, c'est mon âme

que votre amitié;--je vous le disais l'autre jour, elle fait toute ma

joie et toutes mes douleurs.» Dans une autre lettre: «Je souhaite, ma

petite, que vous m'aimiez toujours; c'est ma vie, c'est l'air que je

respire[708].» Dans une autre encore elle termine ainsi: «Je vous

remercie de vos soins, de votre amitié, de vos lettres; ma vie tient à

toutes ces choses-là[709].» Dans une autre enfin: «Vous êtes mon cœur

et ma vie. _Seposto ho il cor nelle sue mani, a lei stara di farsi amar

quanto le piace_[710].»

[708] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril, 31 mai 1672), t. II, p. 28 et

87, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 23 et 73, édit de M.

[709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1671), t. II, p. 264, édit.

de G. de S.-G.; t. II, p. 23, édit. de M.

[710] «J'ai remis mon cœur dans vos mains, et il ne tiendra qu'à

vous de vous faire aimer autant qu'il vous plaira.» Voyez

_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, t. I, p.

197. Ce passage italien a été omis dans les éditions modernes.

Voyez Gault, t. II, p. 254; Monmerqué, t. II, p. 214.

Madame de Sévigné comprenait tout ce qu'il y avait d'insensé dans

l'excès de cette tendresse; aussi cherchait-elle à la combattre par la

raison, par la religion, par tous les genres de distractions qui

s'alliaient avec sa position, ses inclinations et ses devoirs; et c'est

lorsqu'elle veut badiner de sa peine, c'est lorsque la violence de ses

sentiments se trahit malgré ses efforts pour les comprimer qu'elle nous

touche le plus; alors sa délirante gaieté nous serre le cœur et rend

plus déchirant encore le cri de douleur qui la termine. Madame de

Grignan était au château de Grignan. Elle écrit à madame de Sévigné,

alors aux Rochers, qu'elle se fait peindre; que le comte de Grignan

s'amuse à jouer au mail, qu'il y est très-adroit, et qu'enfin il

embrasse sa belle-mère. Rien ne paraît plus ordinaire et plus simple que

ces détails, rien de moins propre en apparence à émouvoir la

sensibilité. Mais voyez l'émotion qu'ils excitent dans le sein de cette

pauvre mère, et jugez-en par ce peu de paroles qu'elle jette sur le

papier: «Vous dites donc que M. de Grignan m'embrasse. Vous perdez le

respect, mon pauvre Grignan. Viens donc un peu jouer dans mon mail, je

t'en conjure; il y fait si beau; j'ai tant d'envie de vous voir jouer;

vous avez si bonne grâce, vous faites de si beaux coups! Vous êtes bien

cruel de me refuser une promenade d'une heure seulement. Et vous, ma

petite, venez, nous causerons... Ah! mon Dieu! j'ai bien envie de

pleurer[711].»

[711] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1671), t. II, p. 94, édit. de G.

de S.-G.; t. II, p. 78, édit. de M. Conférez encore (25 octobre

1671), t. II, p. 270, édit. de G. de S.-G.

Au milieu des plaisirs du monde, de la musique et des danses, madame de

Sévigné se trouvait tout à coup assaillie par le souvenir de sa fille et

plongée dans une invincible mélancolie. Les airs d'Ytier, que sa fille

aimait, faisaient sur elle une impression douloureuse. Au sortir d'un

bal où elle avait assisté à Vitré, elle écrit à madame de Grignan, du

cabinet de la duchesse de Chaulnes: «Mais sera-t-il possible, ma fille,

que M. de Grignan ne me donne jamais le plaisir de vous voir danser un

moment? Quoi! je ne reverrai jamais cette danse et cette grâce parfaite

qui m'allait droit au cœur? Je meurs d'envie de pleurer au bal, et

quelquefois j'en passe mon envie sans que personne s'en aperçoive;

certains airs, certaines danses font cet effet très-ordinairement[712].»

[712] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1671), t. II, p. 203, édit. de

G. de S.-G.

De cette éloquence du sentiment, qui s'élève quelquefois jusqu'au

sublime, madame de Sévigné tombe dans le plaisant et le grotesque, et

elle exprime alors non moins énergiquement ce qu'elle éprouve, comme

dans cette fin d'une de ses lettres: «Adieu, ma très-aimable bonne, je

ne pense qu'à vous; si, par un miracle que je n'espère ni ne veux, vous

étiez hors de ma pensée, il me semble que je serais vide de tout, comme

une figure de Benoît.» Ce Benoît était un artiste qui excellait à faire

des portraits en cire; il montrait pour de l'argent, réunies dans un

grand salon, les effigies des principaux seigneurs de la cour, revêtus

de leurs plus brillants costumes[713]. Dans une autre lettre, où elle

plaisante sur son défaut de mémoire, elle dit: «Nous sentons plus que

jamais que la mémoire est dans le cœur; car quand elle ne nous vient

pas de cet endroit, nous n'en avons pas plus que des lièvres[714].»

[713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 9 et 10, édit.

de G. de S.-G.--_Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_

DE SÉVIGNÉ; la Haye, 1726, t. I, p. 62; t. II, p. 8, édit. de M.

[714] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1671), t. II, p. 220; t.

II, p. 184, édit. de M.

Cependant un jubilé était ouvert; la semaine sainte approchait, et

madame de Sévigné, pour échapper aux pensées qu'elle se reproche et qui

la tourmentent, se rend à Livry, afin d'y passer quelques jours dans

une retraite pieuse, bien résolue, tant qu'elle y serait, de ne point

écrire à sa fille. Vaine résolution!--Elle se trouve forcée de retourner

à Paris, où elle termine les tristes et humiliants aveux commencés à

Livry.

«Ma chère bonne, il y a trois heures que je suis partie de Paris avec

l'abbé (de Coulanges, son tuteur), Hélène (sa femme de chambre), Hébert

(son valet de chambre) et Marphise (sa chienne), dans le dessein de me

retirer du monde et du bruit jusqu'à jeudi au soir. Je prétends être en

solitude; je fais de ceci une petite Trappe; je veux y prier Dieu, y

faire mille réflexions; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup, pour toutes

sortes de raisons; de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma

chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je

ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; je

n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant

contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de

cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siége de mousse

où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu! où ne vous ai-je

point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles

le cœur? Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni

dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous ai

vue... Je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et je repense à

vous. Ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai

beau chercher cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, elle

est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela, je pleure

sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien faible;

pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et

si naturelle. L'état où ce lieu m'a mise est une chose incroyable: je

vous prie de ne pas parler de mes faiblesses; mais vous devez aimer et

respecter mes larmes, qui viennent d'un cœur tout à vous[715].»

[715] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ;

la Haye, 1726, t. I, p. 47 et 48.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mars

1671), t. I, p. 394, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 305, édit. de

M.

Puis encore, le surlendemain, elle reprend la plume pour faire une

nouvelle infraction à la résolution qu'elle avait prise; et le jeudi

saint elle écrit: «Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré

pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour

faire mes pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais

résolu, et de la manière dont je l'avais prévu. C'est une chose étrange

qu'une imagination vive qui représente toutes choses comme si elles

étaient encore; sur cela, on songe au présent; et quand on a le cœur

comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous; notre

maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour

vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi; la Provence

n'est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous

rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue

ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des

ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans

ces jardins dont vous seriez charmée; tout cela m'a plu. Je n'avais

jamais été à Livry la semaine sainte. Hélas! que je vous y ai souhaitée!

Quelque ennemie que vous soyez de la solitude, vous auriez été contente

de celle-ci. Mais je m'en retourne à Paris par nécessité. Je veux demain

aller à la Passion du P. Bourdaloue et du P. Mascaron. J'ai toujours

honoré les belles Passions. Adieu, ma chère petite; voilà ce que vous

aurez de Livry; j'achèverai cette lettre à Paris. Si j'avais eu la force

de ne vous y point écrire, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce

que j'ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde;

mais, au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à

vous en parler. Ah! ma bonne, que cela est faible et misérable[716]!»

[716] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ;

la Haye, 1726, t. I, p. 49 et 50.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mars

1671), t. I, p. 396, édit. de G. de S.-G.

Elle retourne à Paris, et revient ensuite à Livry; mais en s'y rendant

elle avait été dîner à Pomponne avec son vieil ami, le père du marquis

de Pomponne, et Arnauld d'Andilly, dont les sages admonitions firent sur

elle une forte impression, sans qu'elle en devînt plus raisonnable.

Voici ce qu'elle écrit à sa fille de cet homme vénérable, âgé alors de

quatre-vingt-trois ans: «Je le trouvai dans une augmentation de sainteté

qui m'étonna: plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il me gronda

très-sérieusement; et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me

dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que j'étais une

jolie païenne; que je faisais de vous une idole de mon cœur; que cette

sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me

parût moins criminelle; qu'enfin je songeasse à moi: il me dit tout cela

si fortement que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures

de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le quittai, et

vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai: le rossignol,

le coucou, la fauvette ont ouvert le printemps dans nos forêts; je m'y

suis promenée le soir toute seule, j'y ai trouvé toutes mes tristes

pensées; mais je ne veux plus vous en parler[717].»

[717] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1671), t. II, p. 46, édit. de

G. de S.-G.; t. II, p. 39, édit. de M.--Conférez, sur Arnauld

d'Andilly et de Pomponne, la deuxième partie de ces _Mémoires_,

p. 265 et 269, et ci-dessus, chap. III, p. 72.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 26 / 35 段