Les lettres écrites par madame de Sévigné à Bussy et publiées avec les

Mémoires de ce dernier avaient déjà été distinguées comme de parfaits

modèles du style épistolaire; nous avons vu que Bayle, qui n'en connut

point d'autres, leur donnait la préférence sur celles de Bussy

même[675]. Alors aussi le jésuite Hervey, dans le poëme latin qu'il

publia sur l'art d'écrire des lettres, accorde en ce genre la

prééminence aux femmes, et à madame de Sévigné sur toutes les

femmes[676]. Mais ce ne fut cependant que dix ans plus tard, et

lorsqu'on eut publié les deux petits volumes des lettres de madame de

Sévigné à madame de Grignan, que l'on connut toute l'étendue et la

flexibilité de son talent, parce que c'est dans ces lettres seules que

le désir de plaire et d'intéresser lui fit déployer toutes les

ressources de son style, toutes les richesses de sa féconde imagination,

et qu'elle put s'abandonner sans contrainte à toutes les saillies de son

esprit, à toute l'impétuosité de ses idées et de ses sentiments. Elle

fut parfaitement jugée par l'un des deux éditeurs qui, en 1726,

publièrent presque simultanément chacun une édition du même recueil de

ses lettres. L'éditeur de la Haye est celui des deux qui paraît l'avoir

connue, et avoir publié sur les autographes son recueil de lettres sans

aucun retranchement ni altération. Homme d'esprit, il a bien apprécié,

quoique étranger[677], l'ouvrage dont il faisait part au public; et il

nous semble que ceux qui ont parlé depuis des lettres de madame de

Sévigné n'ont fait qu'amplifier et que commenter les paroles que nous

allons citer. Elles sont précieuses à recueillir, parce qu'elles sont

d'un contemporain.

[675] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_.

[676] Voyez ci-dessus, chap. IV, p. 108 et 109.

[677] Une note de notre exemplaire de cette édition de la Haye,

1726, dit que cet éditeur se nommait J.-J. Gendebien.--L'autre

édition, de 1726, a été imprimée à Rouen, selon M. Monmerqué; et

Thiriot, l'ami de Voltaire, en fut, dit-on, l'éditeur. Voy.

_Sévigné_, t. I, p. 15, édit. de M.

«On trouve dans le recueil des lettres de madame de Sévigné une naïveté

qui charme. C'est une imagination brillante et fertile, qui produit sans

efforts. Elle n'écrit que comme parle une personne du grand monde et de

beaucoup d'esprit; de sorte que, lorsque vous voyez ces lettres, vous

croyez qu'elle parle. Vous ne la lisez point, vous l'entendez.

«Cette affection extrême, cette tendresse extraordinaire pour sa fille,

madame de Grignan, qui est répandue dans toutes ses lettres, ne

surprendra que ceux qui n'ont jamais connu madame de Sévigné. Elle

portait sa tendresse jusqu'à l'excès; elle adorait sa fille, elle

l'aimait d'une amitié parfaite, dont la vivacité et la délicatesse, si

on en juge par ses expressions, surpassaient tous les sentiments de

l'amour. Elle était sur ce pied-là dans le monde; chacun la connaissait

mère tendre et idolâtre; et ce caractère allait jusqu'à une singularité

qui néanmoins ne lui donnait aucun ridicule: elle était la première à

trouver de la faiblesse dans ses sentiments, elle se raillait

quelquefois elle-même sur cet article; et tout cela ne servait qu'à la

faire aimer, parce qu'elle donnait lieu par là à des railleries

innocentes et même obligeantes, auxquelles elle répondait toujours avec

esprit et avec un air aimable.

«Plusieurs particularités de la cour de son temps se trouvent ici, et

n'auront aucune obscurité pour les personnes du grand monde; on y voit

des portraits avantageux de gens qui vivent encore et qui étaient alors

dans la fleur de l'âge. Madame de Sévigné mande tout à sa fille, le bien

et le mal. Elle médit quelquefois, mais elle ne médit point en

médisante. Ce sont des choses plaisantes et ridicules dont elle fait

part à madame de Grignan, pour égayer ses lettres. Elles contiennent

outre cela des maximes et des réflexions admirables... Le style, naturel

et délicat, surpasse tout ce qu'on a jamais vu depuis qu'on écrit et

qu'on lit des lettres. Ce n'est point un style exact ni un langage

mesuré et étudié; c'est un tour inimitable et un air négligé de noblesse

et d'esprit[678].»

[678] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,

_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, chez P.

Gosse, J. Neaulme et comp., 1726, in-12, t. I, p. 2, 3 et 4 de

l'_Avertissement_ de l'éditeur. Cet avertissement a été réimprimé

dans l'édition de Sévigné de G. de S.-G., t. I, p. 25.

Malheureusement aucun des éditeurs des lettres de madame Sévigné n'a

pensé à collationner cette édition de Hollande avec celles qui ont été

publiées postérieurement; il en est résulté, pour cette partie de sa

correspondance, que toutes les éditions qui ont paru sont défectueuses,

incomplètes et tronquées; que des pages entières sont supprimées, et

qu'un grand nombre de passages sont altérés, parce que le premier

éditeur français, que tous les autres ont copié, a cru devoir en agir

ainsi par égard pour les membres de la famille de Grignan, qui vivaient

encore[679].

[679] Conférez avec les éditions SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de la

Haye, 1726 (2 juillet, 20 et 27 septembre 1671), p. 135-180, 189,

etc.

Lorsque le nombre de lettres de madame de Sévigné à sa fille se fut

considérablement accru dans les éditions successives, on leur fit un

reproche que n'avaient pu encourir celles de sa correspondance avec

Bussy: c'est la continuelle manifestation de cet amour maternel, qui

parut tenir de l'affectation et dont la violence et la durée semblaient

invraisemblables. On disait que cette expression réitérée, quoique

toujours heureusement variée, d'un même sentiment pouvait être agréable

à celle qui l'inspirait, mais devenait insupportable à la majorité des

lecteurs[680].--Je le crois. Aussi madame de Sévigné n'a-t-elle pas

songé à écrire pour eux; et si la réputation qu'elle s'était acquise de

son vivant, dans ses sociétés et à la cour, a pu lui faire soupçonner

que quelques-unes de ses lettres seraient par la suite produites au

grand jour dans des recueils épistolaires, ce n'est certainement aucune

de celles qu'elle écrivait à sa fille et qu'elle écrivait uniquement

pour sa fille. J'ai précédemment expliqué pourquoi les effusions de sa

tendresse ne pouvaient rencontrer de parfaite sympathie[681] dans la

majorité des lecteurs. Mais est-ce pour cela un motif de douter un seul

instant de leur sincérité? de méconnaître la passion dont elle a subi

l'influence[682]? Elle-même fait à sa fille l'aveu de ce qu'elle a

d'insensé; souvent sa piété s'en alarme[683].--Qu'y pouvait-elle? Les

écarts de l'esprit, les défauts de caractère, les inclinations

condamnables se peuvent combattre avec les secours d'une philosophie

courageuse ou les armes plus puissantes encore de la religion; mais

contre ces émotions qui nous subjuguent avec une force irrésistible,

contre ces maladies de l'âme que peut la volonté? que peut la

raison?--Chercherons-nous à réprimer ce que nos sentiments ont

d'excessif? Mais ils n'existent que parce qu'ils sont excessifs, que

parce qu'ils se sont emparés du cœur; qu'eux seuls l'échauffent, le

remuent, le font vivre et palpiter. Tant qu'ils le possèdent, rien de ce

qui peut les expulser ne peut y trouver accès. Force est de se soumettre

à leur domination; entreprendre de leur résister, c'est les irriter

encore, c'est accroître leur violence, c'est renoncer à tout espoir de

bonheur, c'est annihiler l'existence. On peut se sacrifier à eux; mais

on ne peut les sacrifier à soi: on peut mourir de douleur ou d'ennui.

Voilà tout.--Que sera-ce donc s'il ne se mêle dans la passion dont nous

sommes fascinés rien de personnel, rien de sensuel; si tout en est pur

et désintéressé; si, loin d'avoir été inspirée par une rencontre

fortuite ou les événements du monde, elle a pris possession de nous par

une des lois les plus sacrées de la nature; si elle s'est accrue par des

habitudes obligées de chaque jour et de chaque moment; si enfin, loin de

contrarier nos devoirs, elle nous donne plus de courage pour les

accomplir?--Comment nous résoudre alors à nous soustraire au charme qui

nous entraîne? Comment nous condamner à une continuelle privation? Ne

sentons-nous pas que, si ce talisman venait à disparaître, il ne

laisserait plus autour de nous qu'un vide affreux et une absence de

toute sympathie, de toute joie, de tout contentement, de toute

consolation, une existence solitaire et douloureuse, dont le fardeau

nous deviendrait insupportable?

[680] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 352; t. IV,

p. 271.

[681] Voyez le chapitre XII de la 2e partie, p. 307 à 312.

[682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 29 avril 1671), t. II, p. 47,

édit. de G.; t. II, p. 39, édit. de M.--_Ibid._ (6 janvier 1672),

t. II, p. 337, ou t. II, p. 285, édit. de M.

[683] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671), t. I, p. 311, édit. de

G. de S.-G.; t. I, p. 235, édit. de M.--_Ibid._ (6 mai 1671), t.

II, p. 59, édit. de G; t. II, p. 49, édit. de M.

Mais vous vous êtes demandé si madame de Grignan méritait en effet tous

les éloges que sa mère lui adresse; s'il était vrai qu'elle fût telle

qu'elle la dépeint, d'une beauté parfaite, d'une grâce incomparable,

douée de tant de talents, si fort au-dessus de son sexe pour le savoir

et la réflexion, et comme vous avez trouvé des témoignages contraires à

un si brillant portrait, vous concluez que les louanges qui lui sont

prodiguées dans les lettres de madame de Sévigné sont exagérées et peu

sincères: mais c'est cette exagération même qui prouve leur sincérité.

Ce délire d'admiration ne peut provenir que d'un cœur passionné et

d'une imagination qui s'exalte[684].--Vous dites encore que cette femme

qui se lamentait continuellement d'être séparée de sa fille ne semble

plus être la même quand elle est avec elle sous le même toit; que leur

union est fréquemment troublée par des explications, des froideurs et

des raccommodements, des protestations et des dissimulations. La

correspondance de madame de Sévigné le démontre malgré les précautions

prises par les premiers éditeurs pour dissimuler cette triste

vérité[685]. Il y a donc moins de réalité que d'imagination dans les

expressions si vives et si réitérées de l'amour de madame de Sévigné

pour sa fille.--Que vous connaissez mal les infirmités et les misères

des cœurs maternels! Si la tendresse de madame de Sévigné avait pu être

réglée par sa raison, elle eût, dans les plus grandes effusions de

cœur, conservé cette mesure, ce discernement qui ne l'abandonne jamais

dans toute autre occasion; vive, affectueuse, expansive, facile à

émouvoir, elle eût reconnu, sans en être alarmée, que sa fille,

indolente, froide et concentrée, devait avoir une manière de sentir et

de s'exprimer différente de la sienne; elle eût assigné à sa véritable

cause le contraste qui existait entre elles deux; elle eût compris qu'on

peut rectifier ses opinions, réformer sa conduite, mais non pas changer

sa nature; que la volonté exerce sa toute-puissance sur nos idées, sur

nos actions, mais non pas sur nos sentiments; qu'à cet égard elle perd

son libre arbitre; qu'elle ne peut rien sur cette faculté sympathique

qui est en nous comme un sixième sens, qu'on désigne par le mot de

sensibilité, parce qu'en effet ce sens comprend tous les autres; qu'il

s'associe à eux tous et semble être comme le lieu commun qui les unit

et qui leur donne la vie. La sensibilité préexiste en nous, et la

volonté ne peut ni en augmenter ni en affaiblir l'intensité. Si madame

de Sévigné avait reconnu la différence que la nature avait établie entre

elle et sa fille à cet égard, satisfaite de posséder sa confiance plus

que personne au monde, elle n'eût point fatigué l'objet de sa

tendresse par ses ombrageuses susceptibilités et ses empressements

tyranniques[686]. Rien n'eût troublé l'union qui exista toujours entre

ces deux femmes si remarquables par leurs vertus, les agréments de leur

personne et les qualités de leur esprit; rien n'eût altéré le plaisir

qu'elles avaient de se trouver ensemble, et à entretenir un commerce de

lettres lorsqu'elles étaient séparées. Mais je l'ai dit, l'amour

maternel dans madame de Sévigné était une passion extravagante qui a

duré toute sa vie et qui toute sa vie fut accompagnée des mêmes

inquiétudes et des mêmes agitations que fait éprouver tout sentiment

profond. Cette passion était, comme dit très-bien Saint-Simon[687], le

seul défaut de cette charmante femme. Pardonnez-le-lui donc ce défaut;

plaignez-la d'avoir été trop éprise de sa fille, d'avoir été si jalouse

de son affection et sans cesse tourmentée par le désir de lui plaire et

par la crainte de n'en être pas assez aimée. Plaignez-la, mais ne la

blâmez pas de n'avoir pas eu une imagination plus calme, un cœur moins

facile à émouvoir, puisque cela n'était pas en sa puissance[688].

Autant vaudrait lui reprocher, comme un tort, d'être née avec des

cheveux blonds, parce que vous préférez les bruns.

[684] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 31 mars, 27 avril, 31 mai, 2

septembre, 18 et 25 octobre, 29 novembre, 18 et 20 décembre 1671,

6 et 20 janvier 1672), t. II, p. 87, 213, 264, 270, 297, 315,

323-327, 335, 353, édit. de G. de S.-G.

[685] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671). Lettre inédite, publiée

par M. Monmerqué, p. 13.

[686] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1678), t. VI, p. 74.--_Ibid._

(6 mai 1671), t. II, p 56, édit. de G. de S.-G.

[687] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 352; t. IV,

p. 271.

[688] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 18 février, 11 mars, 15

avril, 6 et 23 mai, 12 juillet 1671), t. I, p. 365; t. II, p. 18,

56, 80, 134, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 280, édit. de

M.--_Ibid._ (30 octobre 1673).--_Ibid._ (14, 30 juin et 3 juillet

1677), t. III, p. 201.--_Ibid._, t. V, p. 238, 259, 266, édit. de

G. de S.-G.--_Ibid._ (18 septembre, 29 décembre 1679, 3 et 5

janvier 1680), t. VI, p. 74, 121, 271, 281, 285, édit. de G. de

S.-G.--SÉVIGNÉ, _Lettre écrite à madame de Grignan le 21 juin

1671, rétablie_ (par M. Monmerqué) _pour la première fois d'après

le manuscrit autographe_; Paris, 1826, in-8º, p. 13.

Écoutez comme, dès le début de sa correspondance et des premières

lettres qu'elle échange avec madame de Grignan après leur séparation,

elle exprime ce qu'elle sent. Madame de Grignan avait écrit qu'elle

était jalouse de sa petite Marie-Blanche; madame de Sévigné lui répond:

«Il est vrai que j'aime votre fille, mais vous êtes une friponne de me

parler de jalousie; il n'y a ni en vous ni en moi de quoi pouvoir la

composer. C'est une imperfection dont vous n'êtes point capable, et je

ne vous en donne non plus de sujet que M. de Grignan. Hélas! quand on

trouve en son cœur toutes les préférences et que rien n'est en

comparaison, de quoi pourrait-on donner de la jalousie à la jalousie

même? Ne parlons pas de cette passion, je la déteste: quoiqu'elle vienne

d'un fonds admirable, les effets en sont trop cruels et trop haïssables.

Hélas! ma bonne, je suis persuadée que vous n'êtes que trop vive pour ma

santé; elle est à présent au-dessus de toutes les craintes ordinaires.

Je vivrai pour vous aimer, et j'abandonne ma vie à cette unique

occupation, à toute la joie, à toute la douleur, à tous les agréments, à

toutes les mortelles inquiétudes, enfin à tous les sentiments que cette

passion pourra me donner[689].»

[689] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,

_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,

in-12, t. I, p. 95 et 96.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t.

II, p. 59, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 46, édit. de M.

Avant, elle lui avait dit qu'elle ne pouvait recevoir ses lettres sans

pleurer: «Je ne le puis, ma fille, mais ne souhaitez point que je le

puisse; aimez mes tendresses, aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en

accommode fort bien; je les aime bien mieux que des sentiments de

Sénèque et d'Épictète. Je suis douce, tendre, ma chère enfant, jusqu'à

la folie; vous m'êtes toute chose, je ne connais que vous. Hélas! c'est

ma folie que de vous voir, de vous parler, de vous entendre; je me

dévore de cette envie et du déplaisir de ne vous avoir pas assez

écoutée, pas assez regardée; il me semble pourtant que je n'en perdais

guère les moments: mais enfin je n'en suis pas moins contente; je suis

folle, il n'y a rien de plus vrai; mais vous êtes obligée d'aimer ma

folie. Je ne comprends pas comment on peut tant penser à une personne:

n'aurai-je jamais tout pensé? Non, que quand je ne penserai plus[690].»

[690] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671, la troisième de cette

date), t. I, p. 384, 385, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 297-298,

édit. de M.

Dans une autre lettre, écrite peu de temps après celle-ci, l'on trouve

la preuve que les orages qui assombrissaient par intervalle ce touchant

et pur amour et qui se renouvelèrent à différentes époques[691] avaient

déjà commencé à paraître avant cette première séparation.

[691] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1678 et 1679), lettre 670 de l'édit. de

M., t. V, p. 427.

«Je vous prie, ma bonne, ne donnez point désormais à l'absence

l'honneur d'avoir mis entre nous une parfaite intelligence, et de mon

côté la persuasion de votre tendresse pour moi; quand elle aurait part à

cette dernière chose, regrettons un temps où je vous voyais tous les

jours, vous, ma bonne, qui êtes le charme de ma vie et de mes yeux; où

je vous entendais, vous dont l'esprit touche mon goût plus que tout ce

qui m'a jamais plu. N'allons point faire une séparation de votre aimable

vue et de votre amitié, il y aurait trop de cruauté à séparer ces deux

choses; et quoique M. de Grignan dise que les absents ont toujours tort

auprès de vous, c'est une folie; je veux plutôt croire que le temps est

venu que ces deux choses marcheront ensemble; que j'aurai le plaisir de

vous voir sans mélange d'aucun nuage, et que je réparerai toutes mes

injustices passées, puisque vous voulez bien les nommer ainsi. Après

tout, que de bons moments que je ne puis assez regretter et que je

regrette aussi avec des larmes et des tendresses qui ne peuvent jamais

finir! Ce discours même n'est pas bon pour mes yeux, qui sont d'une

faiblesse étrange. Je me sens dans une disposition qui m'oblige à finir

en cet endroit; il faut pourtant que je vous dise encore que je regarde

le temps où je vous verrai comme le seul que je désire et qui peut être

agréable dans ma vie[692].»

[692] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,

_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,

in-12, t. I, p. 94 (6 mai 1671). Ce passage a été mutilé et

altéré, ainsi que beaucoup d'autres, dans toutes les éditions

subséquentes.--Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t. II,

p. 56, édit. de G. de S.-G., ou t. II, p. 49, édit. de M.

Dans une lettre écrite un mois après, et lorsque madame de Sévigné était

aux Rochers, fort occupée de ce qui devait se passer aux états de

Bretagne qui allaient se réunir, elle s'exprime de manière à ne nous

laisser aucun doute que ses plus vives peines provenaient de la froideur

de madame de Grignan, qui lui faisait craindre que la tendresse qu'elle

avait pour elle ne fût pas réciproque, et par cette raison ne lui fût à

charge.

«Nous avons ici beaucoup d'affaires; ce qui est certain, ma bonne, et

dont je crois que vous ne doutez pas, c'est que nous sommes bien loin

d'oublier cette pauvre exilée. Hélas! qu'elle nous est chère et

précieuse! Nous en parlons très-souvent; mais, quoique j'en parle

beaucoup, j'y pense encore mille fois davantage, et jour et nuit, et en

me promenant (car on a toujours quelques heures), et à toute heure, et à

tout propos, et en parlant d'autre chose, et enfin comme on devrait

penser à Dieu, si l'on était véritablement touché de son amour; il y a

des excès qu'il faut corriger, et pour être polie, et pour être

politique; il me souvient comme il faut vivre pour n'être pas pesante:

je me sers encore de mes vieilles leçons[693].»

[693] _Lettre écrite par madame_ DE SÉVIGNÉ _le 21 juin 1671,

rétablie pour la première fois d'après le manuscrit autographe_;

Paris, Blaise, 1826, in-8º, p. 13. Lettre mutilée dans toutes les

éditions, rétablie par M. Monmerqué.--Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_

(21 juin 1671), t. II, p. 105, édit. de G. de S.-G. Dans

l'édition de la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 120, le passage est

comme dans le manuscrit autographe, sauf une faute d'impression

grave.

Trois semaines après, elle revient encore dans une autre lettre sur les

mêmes souvenirs: «Hélas! ma fille, c'est bien moi qui dis cette chanson

que vous me rappelez: _Hélas! quand reviendra-t-il ce temps, bergère?_

Je le regrette tous les jours de ma vie, et j'en souhaiterais un pareil

au prix de mon sang; ce n'est pas que j'aie sur le cœur de n'avoir pas

senti le plaisir d'être avec vous; je vous jure et vous proteste que je

ne vous ai jamais regardée avec indifférence ni avec la langueur que

donne quelquefois l'habitude; mes yeux ni mon cœur ne se sont jamais

accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regardée sans joie et

sans tendresse; s'il y a eu quelques moments où elle n'ait pas paru,

c'est alors que je la sentais plus vivement: ce n'est donc point cela

que je puis me reprocher; mais je regrette de ne vous avoir pas assez

vue et d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui m'ont

ôté ce plaisir. Ce serait une belle chose si je remplissais mes lettres

de ce qui me remplit le cœur. Ah! comme vous dites, il faut glisser sur

bien des pensées[694].» Malheureusement, au lieu d'y glisser, elle pèse

quelquefois dessus de tout son poids, et éclate en reproches amers;

c'est ainsi que, longtemps après l'époque où nous sommes arrivés,

mécontente du départ précipité de madame de Grignan, elle trace le plan

d'un traité sur l'amitié, et dit: «Je ferai voir dans ce livre qu'il y a

cent manières de témoigner son amitié sans le dire, ou de dire par ses

actions qu'on n'a point d'amitié lorsque la bouche traîtreusement assure

le contraire. Je ne parle pour personne, mais ce qui est écrit est

écrit[695].»

[694] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juillet 1671), t. II, p. 135.

[695] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 novembre 1679), t. VI, p. 191, édit.

de G. de S.-G; t. VI, p. 11, édit. M.

Le passage suivant fait encore allusion au genre de peines que madame de

Sévigné éprouvait souvent de la part de sa fille alors même qu'elle

jouissait du bonheur de la posséder, et il contient un reproche indirect

et bien tendre, souvent répété dans le cours de cette correspondance.

«Il y a demain un bal chez MADAME; j'ai vu chez MADEMOISELLE l'agitation

des pierreries; cela m'a fait souvenir des tribulations passées, et plût

à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? toute ma

vie est pleine de repentir. Monsieur Nicole, ayez pitié de moi, et me

faites bien envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chère

fille; je n'oserais dire que je vous adore, mais je ne puis concevoir

qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la mienne; vous m'adoucissez et

m'augmentez mes ennuis par les aimables et douces assurances de la

vôtre[696].»

[696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 janvier 1672), t. II, p. 353, édit.

de G. de S.-G.; t. II, p. 298 et 299, édit. de M.

Cette autre fin de lettre, qu'avaient retranchée les premiers éditeurs,

nous révèle encore plus clairement ce qui troublait les jouissances que

goûtait madame de Sévigné dans son affection pour sa fille. «Adieu, ma

très-chère et très-aimable; je prendrai grand plaisir à lire le chapitre

de la tendresse que vous avez pour moi; je vous promets de demeurer

fixée dans l'opinion que j'en ai; mais, pour plus grande sûreté, soyez

fixée aussi à m'en donner des marques, comme vous faites. Vous savez

avec quelle passion je vous aime et quelle inclination j'ai eue toute ma

vie pour vous; tout ce qui peut m'avoir rendue haïssable venait de ce

fond; il est en vous de me rendre la vie heureuse ou malheureuse[697].»

[697] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 octobre 1671), t. II, p. 271, édit.

de G. de S.-G.; t. II, p. 229, édit. de M.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 25 / 35 段