anxiétés de madame de Sévigné en lui apprenant que sa fille était enfin
arrivée heureusement au terme de son voyage.
Le 11 mars, un mercredi, madame de Sévigné écrit à sa fille: «Vous étiez
à Arles; mais je ne sais rien de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un
gentilhomme de ce pays-là, qui était présent à votre arrivée et qui vous
a vue jouer à petite prime avec Vardes, Bandol et autres; je voudrais
pouvoir vous dire comme je l'ai reçu et ce qu'il m'a paru de vous avoir
vue jeudi dernier... Il m'a trouvée avec le P. Mascaron, à qui je
donnais un très-beau dîner. Comme il prêche à ma paroisse et qu'il vint
me voir l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite
dévote de lui donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon
d'entendre parler de Provence[660].»
[660] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 365, édit. de
G. de S.-G.--_Ibid._ (18 février 1671), t. I, p. 330.--_Ibid._ (6
et 10 novembre 1675), t. IV, p. 194-196.--_Ibid._ (29 décembre
1675), t. I, p. 280.--_Ibid._ (1er janvier 1676), t. IV, p.
285--_Ibid._ (12 août 1695, lettre de madame de Coulanges), t.
XI, p. 204, note 1.
Il résulte de ce passage de la lettre de madame de Sévigné que de
Julianis, le gentilhomme dont elle parle, ne mit que cinq jours à se
rendre d'Aix à Paris, et que madame de Grignan employa un mois entier
pour se rendre de Paris à Aix; ce qui ne doit pas surprendre. Madame de
Grignan, ainsi que nous l'avons dit, avait voyagé avec ses chevaux à
petites journées, et, de plus, on a vu qu'elle s'était arrêtée partout
où elle avait trouvé des parents et des amis qui l'invitaient à
séjourner.
Enfin, madame de Sévigné ne fut parfaitement tranquille que lorsqu'elle
reçut une lettre de madame de Grignan datée d'Aix. Mais elle regrettait
de n'y pas trouver assez de détails, et elle en fit des reproches à sa
fille. «Je ne comprends pas que vous ne me disiez pas un mot de votre
entrée à Aix ni de quelle manière on vous y avait reçue. Tous deviez me
dire de quelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vous me
le représentez très-plaisamment, avec votre embarras et vos civilités
déplacées. Bandol vous est d'un grand secours; et moi, ma petite, que
je vous serais bonne! Ce n'est pas que je fisse mieux que vous, car je
n'ai pas le don de placer si juste les noms sur les visages; au
contraire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus; mais je vous
aiderais à faire des révérences[661].»
[661] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_ (18 mars 1671), t. I,
p. 34. Ce texte a éprouvé, de la part du chevalier Perrin, des
altérations et des suppressions. Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_, t.
I, p. 379, édit. de G. de S.-G.
La voilà donc réduite, cette tendre mère, à regretter de ne pouvoir
partager les ennuis et les tribulations de celle qu'elle aime; la voilà
séparée d'elle pour un temps qui lui paraît infini, puisque la durée
n'en peut être déterminée. Que fera-t-elle, la pauvre délaissée? Avec sa
fille, son cœur, son âme, son esprit ont été transportés en Provence;
c'est là qu'elle vit, qu'elle s'alarme, qu'elle se réjouit, qu'elle se
console, qu'elle s'afflige. Enfin elle ne peut plus résister aux
anxiétés qu'elle éprouve d'en être privée, d'en être si éloignée. Elle
forme le projet de l'aller joindre, de jouir encore du bonheur de la
voir, de l'admirer, de la caresser, de lui donner ses soins; car elle
sait qu'elle est enceinte; sa grossesse est connue de l'évêque de
Marseille et n'est un mystère pour personne[662]. Cependant madame de
Grignan, nonobstant l'état où elle se trouve, veut aller visiter
Marseille; nouveau sujet d'alarme pour madame de Sévigné. D'Aix à
Marseille la distance n'est pas grande, et la route est belle.--Peu
importe: lorsque madame de Sévigné sait que ce voyage s'exécute, mille
craintes la tourmentent. «Pourquoi avez-vous été à Marseille? M. de
Marseille mande ici qu'il y a de la petite vérole; de plus, on vous aura
tiré du canon qui vous aura émue: cela est très-dangereux. On dit que de
Biez accoucha l'autre jour, d'un coup de pistolet qu'on tira dans la
rue. Vous aurez été dans des galères, vous aurez passé sur de petits
ponts; le pied peut vous avoir glissé, vous serez tombée. Voilà les
horreurs de la séparation; on est à la merci de toutes ces pensées; on
peut croire, sans folie, que ce qui est possible peut arriver. Toutes
les tristesses de tempérament sont des pressentiments, tous les songes
sont des présages, toutes les précautions sont des avertissements; enfin
c'est une douleur sans fin[663].»
[662] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
t. I, p. 97, édit. de la Haye, 1726, 6 mai 1671.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_, t. II, p. 61, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 51,
édit. de M.
[663] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye,
1726, t. I, p. 97 (6 mai 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p.
58, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 48, édit. de M.
Mais aussitôt que madame de Sévigné apprend que ce voyage s'est terminé
heureusement, elle paraît charmée qu'il ait été entrepris. Vivonne, que
sa bravoure et sa qualité de frère de madame de Montespan portèrent aux
postes les plus enviés et au grade de maréchal de France, était alors à
Marseille général des galères. Gros réjoui, homme d'esprit, adonné aux
femmes et aux plaisirs de la table jusqu'à la débauche[664], lié avec
madame de Sévigné, il fit rendre à madame de Grignan des honneurs dignes
d'une reine. Le canon retentit avec fracas à son arrivée; le mot d'ordre
donné aux troupes fut le nom même de sa mère. La relation que madame de
Grignan fit à madame de Sévigné de ce voyage la charma, et elle ne
déguise pas le plaisir que lui fit la galanterie dont elle fut
personnellement l'objet de la part de Vivonne, ce _gros crevé_, comme
elle l'appelle ailleurs. «Je vois bien, ma fille, que vous pensez à moi
très-souvent et que cette _maman mignonne_ de M. de Vivonne n'est pas de
contrebande avec vous.» Madame de Sévigné se montre surtout enchantée,
et avec raison, que madame de Grignan ait profité de son rang de femme
du lieutenant général gouverneur pour opérer des réconciliations et
faire cesser des dissensions. «Il m'est venu de deux endroits que vous
aviez un esprit si bon, si juste, si droit et si solide qu'on vous a
faite seule arbitre des plus grandes affaires. Vous avez accommodé les
différends infinis de M. de Monaco avec un monsieur dont j'ai oublié le
nom. Vous avez un sens si net et si fort au-dessus des autres qu'on
laisse le soin de parler de votre personne, pour louer votre esprit;
voilà ce qu'on dit de vous ici[665].»
[664] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1688, 24 juin 1671, 12
juin 1672, 11 et 15 décembre 1673, 31 juillet et 6 novembre
1675); t. VIII, p. 357; t. II, p. 120; t. III, p. 64, 477; t. IV,
p. 190; t. VIII, p. 357.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, Lettres, p.
320 et 330, 365, 366, 371.
[665] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1671), t. II, p. 65, édit. de
G.--_Ibid._, t. II, p. 55, édit. de M.
Madame de Grignan ne s'arrêta pas à ce service rendu au prince de
Monaco; elle alla dans le chef-lieu de sa principauté rendre visite à sa
femme, fille du comte de Gramont. C'était là une marque de déférence à
laquelle celle-ci n'avait pas droit de s'attendre après le discrédit où
l'avait fait tomber le scandale de ses amours avec Lauzun, avec le
chevalier de Lorraine, puis ses complaisances envers le roi. Aussi la
princesse se hâta-t-elle d'aller rendre en Provence à madame de Grignan
la visite qu'elle en avait reçue. Ces deux femmes, qui n'avaient rien
entre elles de commun que la beauté, furent cependant charmées de se
retrouver ensemble. Elles pouvaient parler de la cour, où toutes deux
avaient brillé et dont elles se regardaient comme exilées, quoique
toutes deux, dans les pays où elles résidaient, occupassent le premier
rang. Mais ce voyage que fit madame de Grignan à Monaco fut pour madame
de Sévigné un nouveau sujet d'alarmes: les grosses vagues de la mer et
ces chemins plus étroits que les litières, où la vie dépend de la
fermeté des pieds des mulets, la faisaient transir de frayeur[666].
[666] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 30 mai, 6 juin 1672), t. III, p.
38, 42, 47 et 48, édit. de G.; t. II, p. 448-451, 461 et 463,
édit. de M.--_Idem_ (23 décembre 1671), t. II, p. 319, édit.
de G.; t. II, p. 270, édit. de M.--SAINT-SIMON, t. X, p.
96.--DELORT, t. I, p. 207.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1677), t.
V, p. 257, édit. de G.--_Ibid._ (20 juin 1678, lettre de Bussy),
t. V, p. 505.--_Ibid._ (20 juin 1678, lettre de madame de
Sévigné), t. V, p. 509.--_Ibid._, 27 juin 1678, t. VI, p. 6 et
7.--_Ibid._, 27 décembre 1688, t. IX, p. 54, édit. de G. de S.-G.
Madame de Sévigné avait dans sa maison de Paris fait déménager tous les
meubles de madame de Grignan, pour les placer dans une chambre réservée.
«J'ai été présente à tout, lui écrit-elle; pourvu que vous ayez intérêt
à quelque chose, elle est digne de mes soins; je n'ai pas tant d'amitié
pour moi, Dieu m'en garde[667]!» Elle se plaint à sa fille que l'envie
continuelle qu'elle a de recevoir ses lettres et d'apprendre des
nouvelles de sa santé est une chose dévorante qu'elle ne peut supporter.
Aussi tient-elle toujours au projet qu'elle a formé d'aller en Provence;
et cependant, avant d'entreprendre ce voyage, il faut qu'elle en fasse
un autre; qu'elle s'éloigne de sa fille, dont elle est déjà séparée par
une distance de deux cents lieues; et, dans le moment même où elle lui
écrit: «J'irai vous voir très-assurément; ce voyage est nécessaire à ma
vie,» elle se disposait à partir pour la Bretagne[668].
[667] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 67, édit de G. de S.-G.; t.
II, p. 56, édit. de M.
[668] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 25 et 28 mai 1671), t. II, p. 64,
70 et 76, édit. de G. de S.-G.
CHAPITRE XVIII.
1671-1672.
Motifs qui obligent madame de Sévigné à se rendre en Bretagne.--Époque
de la tenue des états de cette province.--Indication où ils se
sont réunis.--Convoqués à Vitré en 1671.--Madame de Sévigné est
très-aimée en Bretagne.--Cet attachement n'est pas réciproque.--Le
duc de Chaulnes est nommé pour présider les états de Bretagne.--La
duchesse de Chaulnes est l'amie de madame de Sévigné.--Les états
de Bretagne et la maladie de sa tante, la marquise de la Trousse,
forcent madame de Sévigné de différer son voyage en Provence, et
prolongent sa correspondance avec sa fille.--Cette correspondance
doit être examinée dans son ensemble.--Son caractère général.--C'est
à elle que madame de Sévigné doit d'avoir été le peintre le plus
fidèle du grand monde de son temps.--Le recueil des lettres de
madame de Sévigné, publié en 1726, la plaçait au premier rang des
épistolographes.--Ce recueil a été bien apprécié par l'éditeur de
Hollande.--Toutes les éditions qui ont suivi cette première sont
tronquées et fautives pour les lettres qui s'y trouvent, parce que
les éditeurs modernes ne l'ont pas collationnée.--Sincérité de
madame de Sévigné justifiée.--Objections réfutées.--Pourquoi
madame de Sévigné et madame de Grignan ne concordaient pas
toujours lorsqu'elles vivaient ensemble.--L'amour de madame de
Sévigné pour sa fille était une passion.--Comment cette passion
s'exprime aussitôt après leur séparation.--Madame de Sévigné verse
des larmes toutes les fois qu'elle reçoit des lettres de sa
fille.--Madame de Grignan était froide.--Madame de Sévigné ne se
croyait jamais assez aimée, et devenait importune.--Extraits de
diverses lettres de madame de Sévigné où elle exprime sa passion
pour sa fille.--Jamais plus touchante que lorsqu'elle comprime ses
sentiments et affecte la gaieté.--Se compare à une figure de
Benoît.--Ses fins de lettres.--Madame de Grignan ne pouvait
supporter la compagnie ennuyeuse.--Soufflet donné par elle à
mademoiselle du Plessis.--Madame de Sévigné fait l'éloge des
lettres de madame de Grignan.--Comment madame de Sévigné termine
ses lettres à sa fille.--Madame de Sévigné se rend à Livry
pendant la semaine sainte du jubilé.--Impression que ces
lieux font sur elle.--Elle entend prêcher la Passion par
Mascaron.--Elle va dîner à Pomponne.--Son entretien avec Arnauld
d'Andilly.--Le cardinal de Retz vient à Paris.--Accueil qui lui est
fait.--Molière, Corneille et Boileau doivent lui lire de
leurs ouvrages.--Retz demande des nouvelles de madame de
Grignan.--Les louanges qu'il en fait excitent la sensibilité de sa
mère.--Impressions produites sur elle par son retour aux Rochers
et par sa visite au couvent des sœurs Sainte-Marie.--Madame de
Grignan avait des opinions différentes de celles de sa
mère.--Madame de Sévigné avait formé sa fille pour écrire et lui
avait appris l'italien.--Madame de Sévigné ne veut pas que sa
fille déprécie les lettres qu'elle lui écrit ni qu'elle se compare
à la princesse d'Harcourt.--Madame de Grignan gardait les lettres
de sa mère, et les montrait.--Madame de Sévigné écrivait vite, et
ne se corrigeait pas.--Elle écrivait à toutes les heures du
jour.--Un commis de la poste lui remettait les lettres de sa fille
avant tout le monde.--Inquiétudes de madame de Sévigné lorsque
les lettres de madame de Grignan ne lui arrivaient pas à
temps.--Madame de Sévigné entretenait des correspondances avec
plusieurs personnes.--Nature de la correspondance qu'elle avait
avec sa fille.
Par sa naissance, par ses richesses, par le nom qu'elle tenait de son
mari, la marquise de Sévigné était une des plus notables personnes de la
Bretagne. Elle était particulièrement liée avec ce que ce pays
renfermait de plus élevé en dignités et en puissance. Madame de Sévigné
comptait la duchesse de Chaulnes, la femme du gouverneur, au nombre de
ses plus intimes amies. L'assemblée des états, pour le consentement des
impôts et le règlement des dépenses, se réunissait tantôt à Nantes,
tantôt à Dinan, tantôt à Vitré. Cette dernière ville était située à sept
quarts de lieue des Rochers, où madame de Sévigné se retirait durant la
belle saison. Si, contre sa coutume, elle se fût abstenue de s'y rendre
pendant la tenue des états, elle aurait eu l'air, pour éviter une
dépense nécessaire, de fuir ses amis, et de faire, par un motif
sordide, une sorte d'affront à toute la province. Elle y était
très-aimée, quoique à cet égard elle fût ingrate et que cet attachement
ne fût pas réciproque; ce qu'avec raison elle dissimulait soigneusement.
Depuis seize ans les états de Bretagne ne s'étaient point tenus à Vitré.
Leur dernière réunion en cette ville avait eu lieu en 1655; on les avait
rassemblés en 1661 à Nantes, et à Dinan en 1669. On les convoqua de
nouveau à Vitré en 1671[669], c'est-à-dire l'année même où madame de
Grignan s'en allait assister à ceux de la Provence. La commission
adressée par le roi: «A mon bien amé cousin le duc de Chaulnes, pair de
France, lieutenant général en nos armées dans nos pays et duché de
Bretagne,» est datée[670] de Saint-Germain en Laye le 6 mai 1671; et ce
jour-là même madame de Sévigné écrivait à sa fille, alors en route, pour
lui recommander d'être bien exacte à lui répondre, puisque bientôt elle
serait en Bretagne, et que là, pour calmer les inquiétudes causées par
un si grand éloignement, elle aurait encore plus besoin de ses
lettres[671].
[669] LOUIS DUBOIS, sous-préfet de Vitré, _Madame de Sévigné et
sa correspondance relative à Vitré et aux Rochers_, p. 58 et 59.
[670] _Registres des états de Bretagne_, mss. bibl. du Roi;
Bl.-Mant.; no 75, p. 324 et 329.
[671] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai 1671), t. II, p. 61 et 62, édit.
de G.; t. II, p. 51, édit. de M.
Mais madame de Sévigné, ayant appris que l'ouverture des états n'aurait
lieu qu'au mois d'août, différa son départ, ne pouvant songer à aller en
Provence qu'après la séparation de l'assemblée des états de Bretagne.
Puis, lorsqu'elle fut de retour à Paris, elle se vit forcée d'y
séjourner pour donner des soins à sa tante, la marquise de la Trousse,
attaquée d'une maladie mortelle[672]. Ainsi fut plusieurs fois retardé
ce voyage, si ardemment désiré; ainsi se prolongea cette correspondance,
qui était la seule consolation de cette mère affligée, le seul moyen
qu'elle eût de calmer l'impatience douloureuse qu'elle éprouvait d'être
obligée de reculer le moment de son départ.
[672] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24, 27 juin et 1er juillet 1672), t.
III, p. 76, 81 et 84, édit. de G.; t. III, p. 12 et 19, édit. de
M.
Puisque ce commerce épistolaire est le sujet, la substance même de ces
Mémoires, il faut une bonne fois le considérer en lui-même et
indépendamment des récits et des faits curieux qu'il renferme et qui le
recommandent à notre attention. Il faut rechercher ce qu'il nous apprend
sur madame de Sévigné; tâcher de pénétrer, par les aveux qui lui
échappent ou les opinions qu'elle manifeste, dans les secrets de ses
penchants les plus constants, de ses répulsions les plus invincibles, de
ses pensées les plus secrètes, de ses sentiments les plus intimes; et
parvenir ainsi à connaître ses vertus et ses faiblesses, les traits
distinctifs de son caractère et ses habitudes dominantes. Alors il sera
plus facile de comprendre ce que ses lettres nous révèlent sur les
événements du siècle où elle a vécu et de faire une juste appréciation
de ses jugements sur les personnes et sur les choses.
Si vivre n'est pas seulement exister et user ses jours dans les
occupations obligées de fortune, de famille et de soins matériels; si la
vie consiste principalement dans l'exercice des plus nobles facultés de
l'âme; si pour en jouir dans toute sa plénitude il faut ressentir
vivement les émotions du cœur, subir malgré soi les impressions de
l'imagination, se complaire dans tout ce qui alimente le sentiment et
la pensée, avoir été fréquemment en proie aux vicissitudes des grandes
joies et des grandes douleurs, on peut affirmer que madame de Sévigné
n'a jamais plus vécu que durant les dix-huit mois qui se sont écoulés
pendant sa première séparation d'avec sa fille, c'est-à-dire depuis le
mois de février 1671 jusqu'au mois de juillet 1672.
C'est dans cet intervalle de temps que madame de Sévigné se trouve
partagée entre l'orgueilleux plaisir d'avoir placé au premier rang, dans
une des plus belles provinces de France, celle qu'elle avait faite son
idole, et la douleur et les inquiétudes que lui causent son absence, sa
grossesse, ses voyages et ses indispositions. C'est alors aussi que la
satisfaction que le baron de Sévigné donne à sa mère par des preuves
répétées de son filial amour et par la confiance qu'il lui témoigne se
trouve contre-balancée par le chagrin des folles amours de ce jeune
homme; et lorsque la guerre a arraché ce fils à une conduite aussi
nuisible à son bonheur qu'à sa santé et à sa fortune, madame de Sévigné
a la crainte de se le voir enlever par le sort des combats, et elle
tressaille à l'arrivée de chaque courrier qui vient lui en apporter des
nouvelles.
A aucune époque madame de Sévigné ne fréquenta davantage le monde et la
cour, parce qu'elle avait besoin de la cour et du monde, où se tramaient
toutes les intrigues et se décidaient toutes les affaires, pour être
utile à son gendre et à fille, pour distraire celle-ci par le récit de
ce qui se passait dans une sphère qu'elle avait quittée à regret, pour
l'intéresser à la lecture de ses lettres et empêcher qu'un commerce qui
faisait toute sa consolation ne languît par la paresse qu'elle lui
connaissait pour écrire. C'est pendant ce période de temps que se place
la rentrée au ministère du marquis de Pomponne, cet intime ami de
madame de Sévigné, et la déclaration de guerre à la Hollande; Paris et
Versailles sont rendus déserts par le départ du roi pour l'armée; c'est
aussi dans cet intervalle qu'ont lieu cette campagne sur le Rhin si
glorieuse et si meurtrière, la tenue des états de Bretagne et ceux de
Provence. Jamais madame de Sévigné n'a plus souvent éprouvé le besoin de
se mêler aux cercles tumultueux de la capitale et de les quitter pour la
silencieuse solitude de Livry. Jamais elle n'a eu autant d'entraînement
pour la société et les distractions mondaines, ni éprouvé d'aussi fortes
inspirations vers Dieu; jamais elle ne fréquenta plus les spectacles et
les églises, ni elle ne lut un plus grand nombre d'ouvrages pieux et de
livres profanes; jamais elle n'a joui d'une santé plus ferme et plus
robuste; jamais enfin elle n'a plus agi, plus senti, plus pensé et
surtout plus écrit.
Si on excepte des lettres à diverses personnes, qui sont à des dates
très-éloignées les unes des autres, de toutes les correspondances que
madame de Sévigné avait entretenues durant cet espace de temps, il ne
nous reste que celles qu'elle a eues avec Bussy et avec sa fille. Ce qui
domine dans les lettres à cette dernière, c'est sa tendresse passionnée,
qui ne se manifeste à aucune autre époque avec autant d'abandon, de
chaleur et d'éloquence. C'est alors aussi qu'elle mit le plus
d'empressement et d'exactitude dans ce commerce épistolaire, qu'il lui
importait tant de faire agréer à madame de Grignan et à tous ceux qui
l'entouraient. Aussi ce qui frappe le plus dans les premières lettres de
madame de Sévigné, c'est l'idée fixe qui la domine et qui ne lui permet
pas de se distraire un instant de sa fille et des lieux habités par
elle. Les tracasseries d'Aix et de Marseille lui causent plus d'émotion
que Paris, Versailles ou Saint-Germain, Nantes ou Vitré; le château de
Grignan et son parc l'intéressent plus que les Rochers. Toutes les
_pétoffes_ de la société provençale, elle veut les connaître[673], car
elle sait que de toutes ces misères dépendent le bonheur et la
tranquillité de celle qu'elle chérit. Pour lui plaire, elle transporte
en Provence la Bretagne et ses états, la cour et ses intrigues, le roi
et ses maîtresses, l'Église et le théâtre, la littérature et les grands
événements de la guerre, les fêtes, les repas, les toilettes, les
conversations, le sermon; elle parlera de ceux qui meurent et de ceux
qui se marient, de ceux qui se ruinent et de ceux qui s'enrichissent.
Les lazzis et les réflexions, les portraits et les saillies, les
ridicules et les vices, tout lui sera bon, tout se pressera sous sa
plume, tout prendra, par la magie de son imagination, des formes et des
couleurs. Jusque dans la retraite de sa solitude champêtre, elle fera en
sorte que sa fille habite plus encore avec elle. Elle saura la mettre
dans la confidence de ses projets, de ses occupations, de ses
distractions, de ses tristesses, de ses craintes et de ses espérances;
mêler les conseils d'une profonde sagesse aux flatteries que sa
tendresse lui inspire. C'est lorsqu'elle était seule avec elle-même que
son cousin de Coulanges, avec plus de justesse qu'au milieu d'une
nombreuse et brillante assemblée, pouvait dire d'elle: «Voyez cette
femme, elle est toujours en présence de sa fille[674].»
[673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 octobre, 1er novembre, 6 décembre
1671), t. II, p. 274, 278, 279, 394, édit. de G. de S.-G.
[674] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 337, édit.
de G.; t. II, p. 285, édit. de M.--_Ibid._ (27 et 29 avril 1671),
t. II, p. 47, édit. de G.--_Ibid._, t. II, p. 39, édit. de
M.--_Ibid._ (18 mars 1671), t. I, p. 35, 37 et 40.
Nous l'avons déjà remarqué, c'est à cette séparation de madame de
Sévigné d'avec sa fille, c'est à son amour de mère qu'elle doit, sans
qu'elle ait pu le soupçonner, d'avoir été le peintre le plus fidèle du
grand monde de son temps; d'avoir procuré, par le recueil de ses
lettres, les mémoires les plus piquants, les plus sincères et les plus
instructifs sur l'époque où elle a vécu; car ils furent écrits non pas à
froid, non pas avec l'intention de se poser vis-à-vis de la postérité en
historien et en juge des contemporains, mais sans aucun dessein
prémédité, mais sans aucune vue d'avenir, dans l'abandon d'un commerce
intime, sous l'impression vive et actuelle des événements, avec la verve
et la chaleur des émotions qu'ils produisaient, en compagnie et souvent
sous les yeux des personnages qu'ils nous font connaître.