«Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps fait que je me suis

opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu'elle

évite le froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage; mais je ne veux

pas qu'elle soit noyée. Cette raison, quoique très-forte, ne la

retiendrait pas présentement, sans le coadjuteur, qui part avec elle et

qui est engagé de marier sa cousine d'Harcourt. Cette cérémonie se fait

au Louvre. M. de Lionne est le procureur; le roi lui a parlé... Ce

serait une chose si étrange que d'aller seule, et c'est une chose si

heureuse pour elle d'aller avec son beau-frère, que je ferai tous mes

efforts pour qu'ils ne se quittent pas. Cependant les eaux s'écouleront

un peu. Je veux vous dire de plus que je ne sens point le plaisir de

l'avoir présentement: je sais qu'il faut qu'elle parte; ce qu'elle fait

ici ne consiste qu'en devoirs et en affaires; on ne s'attache à nulle

société; on ne prend aucun plaisir; on a toujours le cœur serré; on ne

cesse de parler de chemins, de pluies, des histoires tragiques de ceux

qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous savez,

l'état où nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie; ces derniers

jours-ci n'ont aucun agrément. Je vous suis très-obligée, mon cher

comte, de toutes vos amitiés pour moi et de toute la pitié que je vous

fais. Vous pouvez mieux qu'un autre comprendre ce que je souffre et ce

que je souffrirai[623].»

[618] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 396, édit.

de G. de S.-G.

[619] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1673), t. III, p. 288,

édit. de G. de S.-G.

[620] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin et 11 septembre 1676), t. IV,

p. 467, et t. V, p. 117, édit. de G. de S.-G.

[621] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153.

[622] Conférez encore, sur le maréchal et la maréchale de

Rochefort, LORET, _Muse historique_, liv. VIII, p. 135; IX, p.

130; XIII, p. 66.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p.

136.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 265.--SÉVIGNÉ, _Lettres_

(25 décembre 1679), t. VI, p. 265, édit. de G. de S.-G.--SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (24 janvier 1680), t. VI, p. 320, édit. de G. de S.-G.

[623] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier 1671), t. I, p. 299 et 300,

édit. de G. de S.-G.

L'inquiétude de madame de Sévigné au sujet de ce départ était d'autant

plus grande que si ce mariage de la cousine du coadjuteur tardait plus

de huit jours, et que le coadjuteur persistât à vouloir y assister, elle

voyait sa fille résolue à partir sans lui, ce qui lui paraissait à elle

le comble de la folie, et la mettait au désespoir[624]. Le mariage n'eut

lieu que trois semaines après la date de cette lettre à M. de Grignan.

Mais le coadjuteur, d'après les vives instances de madame de Sévigné,

aima mieux renoncer à assister à cette cérémonie que de ne pas

accompagner sa belle-sœur; c'est ce qui résulte évidemment de la date

de la célébration des noces de mademoiselle d'Harcourt[625] avec Pereïra

de Mello, duc de Cardaval, qui eut lieu le 7 février[626], et de la

lettre de madame de Sévigné, datée du 6 du même mois. C'est par cette

lettre que commence cette longue suite de complaintes sur la douleur

qu'éprouvait madame de Sévigné d'être séparée de sa fille; éloquentes et

touchantes expressions de ses tourments maternels, qui tiennent une si

grande place dans sa correspondance. Dès la première phrase de cette

lettre, nous apprenons que madame de Grignan était partie la veille du

jour où elle fut écrite.

[624] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 300.

[625] La mère de Marie-Angélique-Henriette de Lorraine était

Ornano et sœur de la mère de MM. de Grignan.--Voyez ci-dessus,

chap. VIII, p. 129, la liste des parents qui signèrent le contrat

de mariage de M. de Grignan.

[626] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier, 1er et 6 février 1671), t.

I, p. 303, 304, 305.

CHAPITRE XVII.

1671.

D'Hacqueville vient chercher madame de Grignan dans son carrosse,

pour la séparer d'avec sa mère.--Douleur de celle-ci.--Elle écrit

à sa fille.--Madame de Grignan arrive à Nogent-sur-Vernisson.--A

Moulins, elle y trouve madame de Guénégaud.--Triste réflexion de

madame de Guénégaud en présence du monument funèbre du duc de

Montmorency.--C'est là que madame de Grignan rencontre la marquise

de Valencey et ses deux filles.--Madame de Grignan arrive à Lyon,

court quelques dangers en gravissant la montagne Tarare, manque

d'être noyée dans le Rhône à Avignon, où elle s'embarque avec son

mari.--Couplet sur le départ de madame de Grignan et sur son

absence de la cour.--Madame de Grignan fait son entrée dans

Arles.--Elle y trouve le marquis de Vardes et le président de

Bandol.--Madame de Sévigné entretient une correspondance avec

diverses personnes pour avoir des nouvelles de sa fille.--De

Julianis et le marquis de Saint-Andiol lui en apportent.--Elle eut

trois relations du voyage de sa fille.--Elle reçoit des nouvelles

de son arrivée à Aix.--Elle souhaite d'être à Aix, pour partager

avec elle l'ennui des visites et du cérémonial.--Elle ne peut

s'accoutumer à son absence.--Elle forme le projet de l'aller

trouver en Provence.--Madame de Grignan est enceinte.--Inquiétudes

de sa mère sur son projet d'aller à Marseille.--Honneurs rendus à

madame de Grignan par de Vivonne; détails sur celui-ci.--Pour mot

d'ordre il donne le nom de madame de Sévigné.--Celle-ci se montre

charmée de cette galanterie et de la relation que sa fille lui

adresse de son voyage d'Aix à Marseille.--Elle se rend dans cette

ville la conciliatrice de tous les différends.--Madame de Sévigné

se dispose à partir pour la Bretagne, et promet à sa fille d'aller

la rejoindre en Provence.

Fille adorée, heureuse mère, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la

beauté, madame de Grignan allait retrouver un époux sur lequel la

puissance de ses charmes et l'énergie de son caractère devaient lui

assurer un suprême ascendant; elle partait avec l'assurance d'être

accueillie en reine sous ce beau ciel de Provence, où la renommée de ses

attraits, de sa vertu, de ses talents, de la culture de son esprit,

l'avait précédée.

Le complaisant d'Hacqueville, au moment du départ, était venu lui-même

la prendre dans son carrosse, autant par attention pour elle que pour

soutenir le courage de madame de Sévigné contre la douleur d'une telle

séparation. Plus d'un mois après ce cruel moment, cette mère

inconsolable ne pouvait supporter la vue de la chambre où elle avait dit

à sa fille un dernier adieu, où elle lui avait donné le dernier

baiser[627].

[627] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mars 1671), t. I. p. 355, édit. de G.

de S.-G.; t. I, p. 272, édit. de M.

«Je vous assure, ma chère enfant, lui écrit-elle alors, que je songe à

vous continuellement, et que je sens tous les jours ce que vous me dîtes

une fois, qu'il ne fallait pas appuyer sur certaines pensées: si l'on ne

glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il

n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur; toute votre

chambre me tue; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour

rompre un peu la vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter

dans le carrosse d'Hacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur

à moi-même quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par

la fenêtre; car je suis folle quelquefois. Ce cabinet, où je vous

embrassai sans savoir ce que je faisais; ces Capucins[628], où j'allai

entendre la messe; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme

si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue; Sainte-Marie[629], madame de

la Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le

lendemain; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore

tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes

sentiments: ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai

jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut

glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à ses pensées

et aux mouvements de son cœur; j'aime mieux m'occuper de la vie que

vous faites maintenant, cela me fait une diversion sans m'éloigner

pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qu'on appelle

poétiquement l'objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours

de vos lettres; quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore.

J'en attends présentement, et je reprendrai ma lettre quand j'aurai de

vos nouvelles. J'abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me

permettre cette lettre d'avanie, mon cœur en avait besoin; je n'en

ferai pas une coutume[630].»

[628] Le couvent des Capucins de la rue d'Orléans au Marais.

Cette église est aujourd'hui la paroisse de Saint-François

d'Assise.

[629] Le couvent des filles de Sainte-Marie. Voyez PIGANIOL DE LA

FORCE, _Description de Paris_, t. VIII, p. 318; et SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305 et 306, édit. de G. de

S.-G.

[630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 355.

Cette lettre rappelle celle qu'elle avait écrite dès le lendemain même

du départ de madame de Grignan:

«Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre[631];

je ne l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma fille, je ne la

trouve plus, et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en

allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me

semblait qu'on m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet quelle rude

séparation! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la

chambre de madame de Housset, on me fit du feu. Agnès me regardait sans

me parler; c'était notre marché. J'y passai jusqu'à cinq heures sans

cesser de sangloter; toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à

M. de Grignan, vous pouvez juger sur quel ton; j'allai ensuite chez

madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par l'intérêt qu'elle y

prit; elle était seule et malade, et triste de la mort d'une sœur

religieuse. Elle était comme je la pouvais désirer. M. de la

Rochefoucauld y vint; on ne parla plus que de vous, et de la raison que

j'avais d'être touchée... Les réveils de la nuit ont été noirs, et le

matin je n'étais pas avancée d'un pas pour le repos de mon esprit.

L'après-dînée se passa chez madame de la Troche, à l'Arsenal. Le soir,

je reçus votre lettre, qui me remit dans mes premiers transports.»

[631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305-307,

édit. de G. de S.-G.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, madame de Grignan, en quittant Paris,

laissa sa fille à madame de Sévigné, et partit avec ses chevaux,

s'avançant à petites journées sur la route de Lyon[632]. Elle avait pour

conducteur ou pour cocher un certain Busche, homme dévoué, mais

grotesque, qui, lorsqu'il l'eut rendue saine et sauve à sa destination,

revint à Paris, et fut questionné, choyé et sur le point d'être embrassé

par madame de Sévigné[633]. Un paysan de Sully fut chargé de lui

apporter une lettre de sa fille tandis qu'elle était en route. «Je veux

le voir, lui écrit-elle; je lui donnerai de quoi boire. Je le trouve

bien heureux de vous avoir vue. Hélas! comme un moment me paraîtrait

doux, et que j'ai de regret à tous ceux que j'ai perdus!» Lorsque madame

de Grignan fut arrivée à Nogent-sur-Vernisson, elle écrivit à sa

mère[634], et chercha à la distraire en lui racontant les singulières

saillies d'éloquence de Busche. Nous n'avons aucune des lettres que

madame de Grignan a écrites pendant ce voyage, et nous n'en pouvons

juger que par la vive impression qu'elles faisaient sur madame de

Sévigné, toujours dans les larmes, toujours inconsolable et croyant

toujours voir ce fatal carrosse, «qui, dit-elle, avance sans cesse et

n'approchera jamais de moi[635].»

[632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671), t. I, p. 237, 238,

239, édit. de M., ou t. I, p. 313 à 314, édit. de G. de S.-G.

[633] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359-361.--(9

février 1671), t. I, p. 315, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 239,

édit. de M.

[634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 11 février 1671), t. I, p. 315 et

320.

[635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date des 9 et 18 février 1671, t. I,

p. 311 et 333 de l'édit. de G. de S.-G.

Arrivée à Moulins, madame de Grignan y trouva madame Duplessis de

Guénégaud, non telle que dans son enfance elle l'avait vue à Fresnes au

milieu de sa prospérité: cette femme si aimable, si spirituelle avait

été dépouillée de la plus grande partie de sa fortune par les mesures

rigoureuses de Colbert contre tous les amis de Fouquet, contre tous ceux

qui s'étaient enrichis sous son administration[636]. Déchue du rang

qu'elle occupait à la cour et dans le monde, elle s'était retirée à

Moulins, où se trouvait aussi madame Fouquet et toute sa famille,

plongée dans la douleur d'être privée de son chef. Madame de Guénégaud

retournait en cette ville après un court séjour à Paris. En partant,

elle s'était chargée d'une lettre que madame de Sévigné l'avait[637]

priée de remettre à sa fille lorsqu'elle l'aurait rejointe. Le premier

soin de madame de Grignan, en arrivant à Moulins, avait été de se rendre

au couvent de la Visitation, fondé par sa bisaïeule la baronne de

Chantal, où, depuis trente ans qu'elle avait cessé de vivre, on

conservait son cœur avec vénération[638]. Madame de Grignan, après

avoir payé le tribut des prières dues à une si chère et si pieuse

mémoire, tourna ses regards vers le tombeau orné de pilastres, de

statues, couronné de figures d'anges que la veuve de Henri de

Montmorency, décapité à Toulouse le 30 octobre 1632[639], avait fait

ériger dans cette église. Le maréchal-duc y est représenté couché sur le

dos et appuyé sur le coude. La duchesse, sa femme, est assise à ses

pieds, voilée et en mante. Deux jeunes enfants, beaux, frais, gracieux,

priaient avec leur mère près de ce magnifique mausolée; c'étaient les

deux petites-filles de François de Montmorency, comte de Boutteville, ce

parent et cet ami du baron de Sévigné, l'aïeul de madame de Grignan, de

ce comte de Boutteville que Richelieu aussi avait fait décapiter le 21

juin 1637; et leur mère, Marie-Louise de Montmorency, marquise de

Valencey[640]. L'aspect de ce lieu, si rempli des souvenirs de sa

famille et des deux illustres victimes immolées à l'ambition et à la

cruauté d'un ministre; cette réunion autour d'une même tombe de

l'enfance et de l'âge mûr, du malheur et de la prospérité émurent madame

de Grignan, déjà triste de se trouver séparée d'une mère qu'elle n'avait

jamais quittée: elle se prit à pleurer, et soupira profondément. Dans le

même moment madame de Guénégaud, arrivant de Paris, l'accosta, la

regarda avec attendrissement, et lui dit: «Soupirez, madame, soupirez;

j'ai accoutumé Moulins aux soupirs qu'on apporte de Paris[641].»

[636] GOURVILLE, _Mémoires_ (année 1671), collection des

_Mémoires sur l'histoire de France_, par Petitot et Monmerqué, t.

LII, p. 449.

[637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 18 février 1671), t. I, p. 311 et

329.--_Ibid._ (17 mai 1676), t. IV, p. 440, édit. de G. de S.-G.

[638] Tome I, p. 3 de la première partie de ces Mémoires.

[639] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 332, et la

note 1 de M. Gault de Saint-Germain.

[640] Première partie de cet ouvrage, p. 5.--Conférez SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (28 juillet 1682), t. VII, p. 98, édit. de M.

[641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai 1671), t. IV, p. 441, édit. de

G. de S.-G.; t. IV, p. 298, édit. de M.

Madame de Grignan vit encore à Moulins, dans le couvent de la

Visitation, une très-belle femme, madame de Valence, qui s'était faite

religieuse[642]; cette madame de Valence passa depuis dans plusieurs

couvents, puis se fixa dans l'abbaye de Clérets, où elle rétablit la

règle, ce qui lui acquit la réputation d'une sainte[643].

[642] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE

SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye,

1726, in-12, t. I, p. 20.

[643] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (de madame de Sévigné au comte de

Guitaud, 1693), t. X, p. 445 et 446, édit. de G. de S.-G.

Madame de Grignan continua sa route sans s'arrêter jusqu'à Lyon; et le

récit qu'elle fit de ce trajet à madame de Sévigné donna lieu à celle-ci

de gronder dans une de ses lettres le coadjuteur pour avoir fait

franchir de nuit à sa fille la montagne de Tarare, qu'on ne passe

jamais, dit-elle, qu'entre deux soleils[644]. Mais M. de Grignan reçut

une réprimande bien plus méritée et bien plus sérieuse pour avoir,

selon madame de Sévigné, par son imprudence, fait courir à sa femme, à

lui-même et à tous les siens un véritable danger. Cependant il ne la

méritait pas, cette réprimande, et le coupable en cette occasion était

encore le coadjuteur[645].

[644] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 et 27 février 1671), t. I, p. 342,

350, édit. de G. de S.-G.

[645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t. I, p. 359, édit. de G.

de S.-G.

M. de Grignan était venu au-devant de sa femme jusqu'à Avignon[646].

L'empressement que mit madame de Grignan à rejoindre son mari ne lui

permit pas de séjourner à Lyon. Poussé par son frère et par sa femme, M.

de Grignan consentit, malgré ses craintes, à s'embarquer avec eux sur le

Rhône par un temps d'orage; le bateau qui les portait, jeté violemment

sur une des arches du pont d'Avignon, fut sur le point de se briser, et

tous ceux qu'il contenait furent exposés à être engloutis dans le

fleuve. La lettre de madame de Grignan, qui contenait le récit de cette

aventure, mit pendant plusieurs jours madame de Sévigné dans un état

permanent d'effroi. Elle écrivit à sa fille: «Quel miracle que vous

n'ayez pas été brisés et noyés en même temps! Je ne soutiens pas cette

pensée, j'en frissonne, et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont

je ne suis pas la maîtresse.» Et deux jours après, dans une autre

lettre, voulant plaisanter sur le coadjuteur, qui n'écrit pas et qui

sans doute a été noyé sous le pont d'Avignon: «Ah! mon Dieu! dit-elle,

cet endroit est encore bien noir dans ma tête[647].» Elle croyait que sa

fille n'avait pu être sauvée que par un miracle de Dieu. «Je crois du

moins, lui dit-elle, que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir

sauvée. Pour moi, je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire

tous les jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à

Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion que de m'avoir fait

naître[648].» Bossuet, auquel madame de Grignan avait inspiré de

l'attachement, fut fortement ému lorsque le jeune de Sévigné lui apprit

cet événement. Sévigné termine ainsi une courte lettre à sa sœur:

«Adieu; soyez la bien échappée des périls du Rhône et la bien reçue dans

votre royaume d'Arles. A propos, j'ai fait transir M. de Condom sur le

récit de votre aventure; il vous aime toujours de tout son cœur[649].»

[646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mars 1671), t. I, p. 398, édit. de

M.

[647] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 6 mars 1671), t. I, p. 358 et 361,

édit. de G. de S.-G.; p. 274 à 277, édit. de M.

[648] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mars 1671), t, I, p. 358.

[649] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 361.

Le départ de madame de Grignan, le danger qu'elle avait couru, son

absence, qui devait longtemps se prolonger, occupèrent pendant quelques

jours la cour et la ville; et on fit sur cela des vaudevilles et des

chansons[650], comme alors on avait coutume d'en faire sur les plus

graves affaires et sur les plus légers événements: ces chansons, après

avoir couru en manuscrit, passaient dans les recueils imprimés. Une de

celles qui ont reçu cet honneur commence ainsi:

Provinciaux, vous êtes heureux

D'avoir ce chef-d'œuvre des cieux,

Grignan, que tout le monde admire.

Provinciaux, voulez vous nous plaire,

Rendez cet objet si doux:

Nous en avons affaire.

Gardez monsieur son époux

Et rendez-la-nous[651].

[650] _Recueil de chansons choisies, par_ M. DE ***; 1698, in-12,

t. I, p. 166-168. _Pour madame la comtesse de Grignan, qui pensa

se noyer sur le Rhône en allant à Arles._

[651] _Recueil de chansons choisies_; 1698, in-12, t. I, p. 175.

Conférez encore t. II, p. 19, 20 et 22. Les chansons de ce

recueil sont à tort attribuées à de Coulanges; il en contient un

grand nombre de lui, mais il y en a beaucoup d'autres dont il

n'est pas l'auteur.

Madame de Grignan fit son entrée dans Arles; et la réception pompeuse

qui lui fut faite ne lui causa point autant de satisfaction que d'y

rencontrer Corbinelli et de s'entretenir avec lui de sa mère[652].

[652] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 361, édit. de G.

de S.-G.; t. I, p. 177, édit. de M.

M. de Grignan quitta sa femme à Arles[653], où elle séjourna.

Indépendamment de Corbinelli, elle était encore entourée dans cette

ville de deux autres amis de madame de Sévigné, le brillant marquis de

Vardes, toujours exilé, et le président de Bandol, homme d'esprit et de

goût, aimant la poésie et les belles-lettres et en correspondance avec

Coulanges le chansonnier. C'est accompagnée par le président de Bandol

et le marquis de Vardes que madame de Grignan fit son entrée dans la

ville d'Aix, qui, comme la capitale de la Provence, devait être le lieu

de sa résidence habituelle et était le terme de son voyage[654].

[653] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1671), t. I, p. 365, édit. de

G. de S.-G.

[654] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,

_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,

in-12, t. I, p. 38 et 39.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671), t.

I, p. 379 et 380, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 292, édit. de M.

Madame de Grignan avait, par ses lettres, instruit sa mère de tout ce

qui lui avait paru intéressant depuis son arrivée en Provence; mais

madame de Sévigné, avide des moindres détails, ne trouvait pas sa fille

assez explicite, et s'était mise en rapport avec tous ceux qui pouvaient

lui en donner des nouvelles. C'est ainsi qu'elle se procura une relation

admirable, selon elle, du voyage de madame de Grignan depuis Arles

jusqu'à Aix, adressée à M. de Coulanges par M. de Ripert, homme

d'affaires de M. de Grignan[655] et frère du doyen du chapitre de

Grignan. Corbinelli lui fit une seconde relation du même voyage, et le

président de Bandol une troisième[656]. Toutes furent lues et relues par

elle avec un égal empressement. Elle recherchait aussi tous ceux qui

venaient de la Provence et lui parlaient de sa fille, et même tous les

Provençaux, qui, eux aussi, pouvaient au moins l'entretenir du pays

qu'habitait madame de Grignan. Madame de Sévigné lia une correspondance

avec Vardes sur ce sujet et avec le coadjuteur d'Arles; elle rendit plus

actives ses relations avec son cousin de Coulanges, alors à Paris. Le

coadjuteur d'Arles lui écrivait en italien des lettres qui la

divertissaient. «Je ferai, dit-elle, réponse au prélat dans la même

langue, avec l'aide de mes amis[657].» Ces amis, c'était sans doute

Ménage, qui écrivait parfaitement en italien. Dans cette même lettre

(mutilée dans toutes les éditions modernes) elle dit encore: «La liaison

de M. de Coulanges et de moi est extrême par le côté de la Provence; il

me semble qu'il m'est bien plus proche qu'il n'était; nous en parlons

sans cesse. Quand les lettres de Provence arrivent, c'est une joie parmi

tous ceux qui m'aiment, comme c'est une tristesse quand je suis

longtemps sans en avoir. Lire vos lettres et vous écrire sont la

première affaire de ma vie; tout fait place à ce commerce; aimer comme

je vous aime fait trouver frivoles toutes les autres amitiés[658].»

[655] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,

_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,

in-12, t. I, p. 38 et 39 (18 mars 1671); et t. I, p. 220. Le nom

de Ripert ne se trouve pas dans les éditions modernes, et les

lettres citées ici y ont subi beaucoup de

retranchements.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (le jour des noces, à onze

heures, 1671), t. II, p. 325, édit. de G. de S.-G.; ou t. II, p.

275 de l'édit. de M.--_Ibid._ (26 juillet 1675), t. III, p. 469,

édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (4 septembre 1676), t. V, p. 113.

Sur Ripert, voyez l'_Histoire de madame de Sévigné_, par M.

Aubenas, p. 180 et 588.

[656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mars 1671), t. I, p. 398, édit. de

G. de S.-G.; t. I, p. 309, édit. de M.

[657] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de la Haye, 18 mars 1671, t. I,

p. 639.

[658] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,

_à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye, 1726,

in-12, t. I, p. 38.

Le premier Provençal qui vint donner à madame de Sévigné des nouvelles

de sa fille fut le beau-frère de M. de Grignan, le marquis de

Saint-Andiol[659], qui, en se rendant à Paris, avait rencontré madame de

Grignan. «Saint-Andiol m'est venu voir... il m'a dit qu'il vous avait

vue en chemin; il m'a fait transir en me parlant des chemins que vous

aviez à passer.»

[659] Conférez ci-dessus, chapitre VIII, p. 137, et _Lettres de

madame_ RABUTIN-CHANTAL, etc.; la Haye, 1726, in-12, t. I, p. 39.

(Ce passage ne se trouve que dans cette première édition.)

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 23 / 35 段