Continuation de la correspondance de madame de Sévigné avec le

comte de Grignan.--Quand elle lui parle d'affaires sérieuses, elle

les traite à fond et lui donne d'excellents conseils.--Digression

sur les affaires de Provence lorsque M. de Grignan fut nommé

lieutenant général.--Droits des états remplacés par une commission

du parlement.--Le roi enlève au parlement le droit de gouverner

en l'absence du gouverneur et de son lieutenant.--Le baron

d'Oppède, président du parlement, est nommé d'office pour

remplir les fonctions de gouverneur.--Influence de l'évêque de

Marseille.--Position difficile où se trouve placé le comte de

Grignan.--Conseils qui lui sont donnés par madame de Sévigné.--M.

de Grignan demande à l'assemblée des communautés de Provence des

fonds pour payer ses gardes.--Cette demande est rejetée.--Par le

moyen de madame de Sévigné, qui agit auprès du baron d'Oppède et

de l'archevêque d'Aix, M. de Grignan obtient de l'assemblée une

gratification annuelle.--Madame de Grignan accouche d'une

fille.--Détails sur la destinée de cet enfant.--Madame de Sévigné

s'efforce de retarder le départ de madame de Grignan pour la

Provence.--Elle cite à M. de Grignan madame de Rochefort, qui ne

peut venir à Paris à cause du mauvais temps.--Détails sur madame

de Rochefort.--Mariage de mademoiselle d'Heudicourt, cousine des

Grignan.--Le coadjuteur de l'archevêque d'Arles devait assister à

ses noces; il y renonce, et madame de Grignan part avec lui pour

la Provence.--Date de ce départ.

Dans ses lettres à M. de Grignan et dans tout le cours de sa

correspondance madame de Sévigné ne passe pas toujours, ainsi que nous

venons de le voir, d'un sujet à un autre légèrement et rapidement. Quand

il est question d'affaires sérieuses, et surtout d'affaires qui

intéressent l'honneur, la gloire ou la fortune de son gendre et de sa

fille, elle s'y arrête, et les envisage sous toutes les faces. Ce n'est

plus alors la femme aimable, instruite, spirituelle et sensée, qui cause

sur les événements du jour, sur la religion, la littérature, les

spectacles, les modes; qui moralise sur les joies et les tristesses du

monde. C'est l'homme des grandes choses, qui voit tout, qui apprécie

tout à sa juste valeur, les obstacles et les moyens, les intérêts et les

intrigues, les passions et les caractères.

A l'époque dont nous traitons, la position de M. le comte de Grignan

inquiétait madame de Sévigné; et, pour bien comprendre ce que cette

position avait de difficile, il est nécessaire de faire connaître ce

qu'était alors le gouvernement de la Provence.

Cette province était ce que l'on appelait un pays d'états, réuni et

soumis à la couronne, mais sous certaines conditions, ayant ses

représentants, son parlement et ses franchises. Comme dans les autres

pays de même origine, ces garanties de la liberté, par l'effet des

empiétements du pouvoir royal, se réduisaient à de pures formes.

Cependant il restait encore à la Provence un privilége reconnu et

respecté par le pouvoir: c'est que, quand le gouverneur et le lieutenant

général étaient tous les deux absents, le parlement prenait de droit le

gouvernement de la province; et, pour l'exercice de ce droit, il nommait

dans son sein une commission à laquelle ses pouvoirs étaient délégués.

Ce cas se présenta lorsque le duc de Vendôme, gouverneur de Provence,

fut nommé cardinal en 1667. Le gouverneur et son lieutenant se

trouvèrent tous les deux absents. Louis XIV se ressouvenait de la

Fronde, et refusait au parlement de Paris toute action sur la police du

royaume; il était peu disposé à permettre que cette action fût exercée

par un parlement de province dans l'étendue de son ressort. Cependant,

pour ne pas attenter trop ouvertement à des droits consacrés par le

temps et par un long usage, il nomma, pour commander en l'absence du duc

de Vendôme, gouverneur, et de Mérinville, lieutenant général, le premier

président du parlement, Henri Forbin de Meynier, baron d'Oppède. On

n'osa point faire de réclamation; mais cette mesure indisposa le

parlement et ceux de la noblesse et du clergé qui avaient droit de

siéger dans l'assemblée des états et qui étaient regardés comme les

gardiens naturels des libertés de la province[596]. Comme on soupçonnait

le baron d'Oppède d'avoir sollicité son brevet de gouverneur par

_intérim_, qu'on l'accusait de partialité dans son administration et de

profiter de son autorité pour son intérêt particulier, il éprouva de

fortes oppositions. Les ministres de Louis XIV comprirent qu'il était

nécessaire de faire surveiller les mécontents par quelqu'un qui eût plus

d'influence que le baron d'Oppède. L'évêque de Marseille, Forbin-Janson,

s'offrit à eux, et il leur fournit ainsi l'occasion de connaître sa

capacité[597]. Ils s'habituèrent peu à peu à traiter avec lui toutes les

affaires de la Provence qui avaient quelque importance. Forbin, son

parent, ami de Bontems, les servait à la cour auprès du roi, et ajoutait

à son crédit tout le poids d'une si haute volonté.

[596] PAPON, _Hist. de Provence_, t. IV, p. 691, 816 et 819.

[597] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. X, p. 484.

C'est dans ces circonstances que le comte de Grignan fut nommé

lieutenant général, pour remplir la place du gouverneur absent. Sa

présence dans la province et son investiture dans la charge dont il

était revêtu faisaient cesser de droit l'autorité que le baron d'Oppède

avait exercée à un titre assez peu légal, et tendait à anéantir

l'influence que l'évêque de Marseille, sans aucun titre, avait usurpée

dans les affaires. Ces deux hommes, puissants par l'indépendance de

leurs fonctions et par les dignités dont ils étaient revêtus, par les

créatures et les partisans qu'ils s'étaient faits dans le pays,

formaient obstacle à l'autorité pleine et entière du lieutenant général

gouverneur. L'intervention de l'évêque pour les affaires qui n'étaient

pas du ressort ecclésiastique était surtout humiliante pour le comte de

Grignan, puisque, par les pouvoirs dont le lieutenant général était

revêtu, elle devait être inutile. Mais son inexpérience la rendait

nécessaire, et, malgré tous ses efforts pour la faire cesser, elle

continuait toujours. C'est ce qui produisit l'aversion que le comte de

Grignan avait pour le prélat. Le caractère aigre et altier de

celui-ci[598] n'était pas propre à la diminuer. Entre ces deux hommes

les luttes devinrent plus fréquentes et l'inimitié s'accrut de jour en

jour.

[598] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1673), t. III, p. 225,

édit. de G. L'évêque de Marseille est nommé _la Grêle_.--(24

novembre 1675), t. IV, p. 219.--(18 août 1680), t. VII, p.

165.--(28 février 1690), t. X, p 273.

Madame de Sévigné, mieux instruite que le comte de Grignan des intrigues

qui lui étaient contraires, jugea, avec son ordinaire sagacité, ce que

la position de son gendre exigeait de prudence et de ménagement. Elle

voulait qu'il dissimulât et qu'il n'en vînt pas à une rupture déclarée

avec l'évêque et avec le baron d'Oppède. Tous deux étaient alors absents

de leur province; présents et assidus à la cour, madame de Sévigné les

voyait, et elle agissait auprès d'eux d'une manière conforme aux

intérêts du lieutenant général gouverneur. Les conseils qu'elle donnait

à M. de Grignan étaient accompagnés de réflexions qui font autant

d'honneur à la noblesse de son âme, à la droiture de son cœur qu'à la

sagesse et à la solidité de son esprit.

«Je veux vous parler, dit-elle, de M. de Marseille, et vous conjurer,

par toute la confiance que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes

conseils sur votre conduite avec lui. Je connais les manières des

provinces, et je sais le plaisir qu'on y prend à nourrir les divisions;

en sorte qu'à moins que d'être en garde contre les discours de ces

messieurs on prend insensiblement leurs sentiments, et très-souvent

c'est une injustice. Je vous assure que le temps et d'autres raisons ont

changé l'esprit de M. de Marseille: depuis quelques jours il est fort

adouci, et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter en ennemi, vous

trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles jusqu'à ce

qu'il ait fait quelque chose de contraire. Rien n'est plus capable

d'ôter tous les bons sentiments que de marquer de la défiance; il suffit

souvent d'être soupçonné comme ennemi pour le devenir: la dépense en est

toute faite, on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance

engage à bien faire; on est touché de la bonne opinion des autres, et on

ne se résout pas facilement à la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre

cœur, et vous serez peut-être surpris par un procédé que vous

n'attendez pas. Je ne puis croire qu'il y ait du venin caché dans son

cœur, avec toutes les démonstrations qu'il nous fait et dont il serait

honnête d'être la dupe plutôt que d'être capable de le soupçonner

injustement.

«Suivez mes avis; ils ne sont pas de moi seule: plusieurs bonnes têtes

vous demandent cette conduite, et vous assurent que vous n'y serez pas

trompé. Votre famille en est persuadée; nous voyons les choses de plus

près que vous; tant de personnes qui vous aiment et qui ont un peu de

bon sens ne peuvent guère s'y méprendre.

«Je vous mandai l'autre jour que M. le premier président de Provence [de

Forbin, baron d'Oppède] était venu de Saint-Germain exprès, aussitôt que

ma fille fut accouchée, pour lui faire son compliment; on ne peut

témoigner plus d'honnêteté ni prendre plus d'intérêt à ce qui vous

touche. Nous l'avons revu aujourd'hui; il nous a parlé le plus

franchement et le mieux du monde sur l'affaire que vous ferez proposer à

l'assemblée des communautés de Provence. Il nous a dit qu'on avait

envoyé des ordres pour la convoquer, et qu'il vous écrivait pour vous

faire part de ses conseils, que nous avons trouvés très-bons. Comme on

ne connaît d'abord les hommes que par les paroles, il faut les croire

jusqu'à ce que les actions les détruisent; on trouve quelquefois que les

gens qu'on croit ennemis ne le sont point; on est alors fort honteux de

s'être trompé; il suffit que l'on soit toujours reçu à se haïr quand on

y est autorisé[599].»

[599] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670), t. I, p. 205 à 207,

édit. de M.; t. I, p. 275 à 277, édit. de G. de S.-G.

Pour l'intelligence de ce dernier paragraphe, il est nécessaire

d'expliquer quelle était l'affaire dont parle ici madame de Sévigné et

que M. de Grignan devait proposer aux états. Cette explication achèvera

de mettre en évidence les inconvénients et les difficultés de la charge,

plus brillante que profitable, dont le comte de Grignan avait été

pourvu.

Le comte de Grignan avait dans ses manières et sa façon de vivre tout le

désintéressement, toute la libéralité d'un grand seigneur. Dans sa

nouvelle position il se trouvait obligé à donner fréquemment des repas

et des fêtes, et un plus grand train de maison lui était nécessaire.

Astreint à des dépenses auxquelles sa fortune, quoique considérable, ne

pouvait suffire, il aurait dû trouver dans les appointements de sa

charge une compensation au moins suffisante. Ces appointements, ainsi

que ceux du gouverneur, n'étaient pas payés par l'épargne ou le trésor

public, mais par la province; et le montant en était réglé par des

ordonnances royales. Ils étaient fixés par ces ordonnances à la somme de

18,000 livres, équivalant à 36,000 livres de notre monnaie actuelle.

Cette somme eût été plus que suffisante si le gouverneur eût résidé dans

la province, et eût rendu inutile l'intervention du lieutenant général;

mais lorsque celui-ci se trouvait seul chargé du gouvernement et de tous

les frais de représentation, elle ne pouvait lui suffire. Ce n'est pas

tout: les ordonnances avaient fixé une certaine somme pour le payement

et l'entretien des gardes du gouverneur; mais elles n'avaient pas prévu

le cas où le lieutenant général serait tenu de faire les fonctions de

gouverneur et obligé, par conséquent, d'avoir des gardes. Pour suppléer

à cette omission, le comte de Grignan crut devoir profiter de l'occasion

d'une assemblée de toutes les communautés de la province, dont les

représentants avaient été réunis à l'effet d'accorder un don de 600,000

francs demandés par le gouvernement du roi et quelques autres sommes

moins considérables, exigées par la nécessité de pourvoir à certaines

dépenses locales. A toutes ces demandes, justifiées dans le discours que

M. le comte de Grignan prononça lors de l'ouverture de cette assemblée,

il joignit la proposition d'allouer ce dont il avait besoin pour suffire

à la subsistance de ses gardes. Cette proposition était fondée

non-seulement sur ce que, le lieutenant général remplissant les

fonctions de gouverneur, on devait lui donner les moyens de soutenir la

dignité de son rang, mais encore parce que ses gardes lui étaient d'une

utilité indispensable pour le maintien de la police militaire. Appuyée

sur d'aussi excellentes considérations, cette proposition aurait dû être

adoptée sans difficulté; mais comme le baron d'Oppède s'était fait

nommer commissaire du roi pour la tenue de cette assemblée, il s'y

opposa, et la fit rejeter. On appuya ce refus sur l'arrêt du conseil du

26 août 1639, qui fixait à 18,000 francs les appointements du lieutenant

général, et lui défendait de rien exiger au delà, pour quelque cause que

ce fût.

Voilà quelle était l'affaire dont madame de Sévigné parle dans sa

lettre. C'est ce premier échec de M. le comte de Grignan qu'il

s'agissait de réparer en faisant accorder par l'assemblée, sous un autre

motif que celui qu'on avait refusé d'admettre, une somme quelconque qui

pût suppléer à l'insuffisance des fonds qui lui étaient alloués. Madame

de Sévigné réussit, par ses démarches personnelles et celles de toute la

famille de Grignan, à se concilier l'appui du baron d'Oppède et de

l'évêque de Marseille, et parvint à persuader à son gendre qu'il ne

fallait pas qu'il témoignât aucun ressentiment à ces deux personnages,

dont le concours lui était nécessaire; et que même il aurait tort de ne

pas croire à leurs promesses et à leurs protestations et de les

considérer comme ennemis tant qu'ils ne feraient pas contre lui des

actes d'hostilité. Les conseils de madame de Sévigné furent suivis, et

ses démarches eurent un plein succès. L'assemblée, sans revenir sur sa

première décision, déclara qu'en considération des bons services que le

lieutenant général rendait continuellement au pays il lui serait accordé

une somme de 5,000 livres (10,000 livres de notre monnaie actuelle).

Cette somme fut continuée annuellement, et porta ainsi à 46,000 livres

(monnaie actuelle) les appointements du comte de Grignan comme

lieutenant général gouverneur[600].

[600] _Abrégé des délibérations faites en l'assemblée générale

des communautés du pays de Provence, tenue à Lambesc en décembre

1670, Janvier et mars 1671, par autorité de monseigneur comte_ DE

GRIGNAN, _lieutenant général pour le roi dudit pays, et par

mandement de MM. les procureurs généraux dudit pays_. A Aix, chez

Charles David, imprimeur du roi, du clergé et de la ville; 1671,

in-4º, p. 43.--CORIOLIS, _Traité sur l'administration du comté de

Provence_, 1786, in 4º, t. I, p. 11.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10

avril 1671, madame de Fiesque à madame de Grignan), t. II, p.

17.--_Ibid._, t. II, p. 13, édit. de M.

Plus d'un lecteur aura remarqué que la lettre de madame de Sévigné, qui

nous instruit des affaires de son gendre, nous apprend aussi que sa

fille était accouchée. On pense bien que cet accouchement n'avait pu

avoir lieu sans que madame de Sévigné en eût écrit tous les détails au

comte de Grignan, sans qu'antérieurement elle l'eût entretenu bien

souvent des circonstances de la grossesse, du désir et de l'espérance de

voir naître un fils destiné à continuer la noble postérité des Grignan;

et de fait madame de Sévigné avait d'avance préparé tout le trousseau du

futur enfant conformément à cette idée[601]. Mais, dès les premiers mots

de la lettre où elle annonce à M. de Grignan l'heureuse issue de

l'événement si attendu, on apprend ce qu'il accorde et ce qu'il refuse

pour le présent, et ce qu'il promet pour l'avenir[602]. «Madame de

Puisieux[603] dit que, si vous avez envie d'avoir un fils, vous preniez

la peine de le faire. Je trouve ce discours le plus juste et le meilleur

du monde.» En terminant le récit de la délivrance facile et même

précipitée de madame de Grignan, madame de Sévigné la compare

plaisamment à la jeune fille du conte de la Fontaine intitulé

_l'Ermite_, laquelle croyait accoucher d'un pape. «Quand nous songeons,

dit-elle, que nous avons fait des _béguins au saint-père_, et qu'après

de si belles espérances la _signora met au mondé une fille_, je vous

assure que cela rabaisse le caquet.»

[601] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin, 15 août, 12 septembre 1670),

t. I, p. 256, 268, 269, édit. de G. de S.-G.; ou t. I, p. 188,

199, 200, édit. de Monmerqué.

[602] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1670), t. I, p. 201, édit.

de M.; ou t. I, p. 271, édit. de G. de S.-G.

[603] Charlotte d'Étampes de Valencey, marquise de Puisieux.

Voyez ci-dessus, p. 247.

Cette fille, baptisée sous le nom de _Marie-Blanche_, fut tenue sur les

fonts de baptême par madame de Sévigné et par le frère de M. de Grignan,

au nom de son oncle l'archevêque d'Arles, dont il était le

coadjuteur[604].

[604] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1671), t. I, p. 278, édit.

de G. de S.-G.; t. I, p. 203, édit. de M.

Nourrie à Paris sous les yeux de son aïeule[605], celle-ci fut la

première, et longtemps la seule, à laquelle elle donna le nom de

mère[606]. Par les grâces et les gentillesses de son enfance, elle se

concilia son affection[607]. Quand Marie-Blanche eut été rendue à celle

qui lui avait donné le jour, de la province d'où elle ne sortit plus

elle écrivait à madame de Sévigné. Dans les lettres que celle-ci adresse

à madame de Grignan[608], elle montre souvent une tendre sollicitude

pour cette filleule chérie, qu'elle avait surnommée _ses petites

entrailles_. Marie-Blanche d'Adhémar, quoiqu'elle eût les traits de son

père[609], n'était pas dépourvue d'agréments. Elle avait une taille

svelte et bien prise, ses yeux étaient d'un bleu foncé et ses cheveux

d'un beau noir[610]. A l'âge de quinze ans et demi, elle fut mise par sa

mère dans le couvent des dames Sainte-Marie d'Aix[611]; elle s'y fit

religieuse, et y mourut à l'âge de soixante-cinq ans[612]. C'est au

sujet de son entrée dans cette maison que madame de Sévigné nous

apprend qu'elle aussi avait cru nécessaire autrefois de mettre pendant

quelque temps sa fille au couvent. En écrivant à madame de Grignan, elle

dit: «J'ai le cœur serré de ma petite-fille; elle sera au désespoir de

vous avoir quittée et d'être, comme vous dites, en prison. J'admire

comment j'eus le courage de vous y mettre; la pensée de vous voir

souvent et de vous en retirer me fit résoudre à cette barbarie, qui

était trouvée alors une bonne conduite et une chose nécessaire à votre

éducation. Enfin, il faut suivre les règles de la Providence, qui nous

destine comme il lui plaît.»

[605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1676), t. II, p. 196, édit. de

M.--_Ib._ (24 février 1673), madame de Coulanges à madame de

Sévigné, t. III, p. 144, édit. de G. de S.-G.; t. III, p. 73,

édition de Monmerqué.

[606] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 décembre 1671), t. II, p. 320 et

321, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 271, édit. de M.

[607] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 janvier 1672), t. II, p. 354, édit.

de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 299, édit. de M.--_Ibid._ (16

mai 1672, à madame de Grignan), t. III, p. 33, édit. de G. de

S.-G.; t. II, p. 440, édit. de M.--_Ibid._ (23 mai 1672), t. III,

p. 34, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 445, édit. de M.--_Ibid._

(3 juillet 1672), t. III, p. 92, édit. de G. de S.-G.; t. III, p.

26, édit. de M.--_Ibid._ (11 juillet 1672), t. III, p. 103, édit.

de G. de S.-G.; t. III, p. 36, édit. de M.--_Ibid._ (24 février

1673), t. III, p. 73, édit. de M.--_Ibid._ (19 août 1675), t.

III, p. 411, édit. de M.--_Ibid._ (29 mars 1680), t. VI, p. 419,

édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 212, édit de M.

[608] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 avril 1680), t. VI, p. 452, édit. de

G. de S.-G.; t. VI, p. 236, édit. de M.--_Ibid._ (15 juin 1680),

t. VII, p. 48, édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 323 (24 juillet

1680).

[609] XAVIER GIRAULT, Notice biographique, etc., dans Sévigné,

édit. de G. de S.-G., p. 114.

[610] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 289, édit.

de G. de S.-G.; t. II, p. 331, édit. de M.

[611] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 396

et 422, édit. de G. de S.-G.; t. IV, p. 281, édit. de M.

[612] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 mars 1676), t. IV, p. 229, édit. de

M.

La Providence, nous devons le croire, fut douce et bonne envers

Marie-Blanche d'Adhémar, puisqu'elle l'a soustraite aux peines et aux

agitations du monde pour la consacrer à Dieu. Cependant tout ce que nous

savons sur sa vie nous est donné par quelques lignes des lettres de

madame de Sévigné et surtout par celles qui furent écrites lorsque la

jeune vierge avait acquis l'âge de vingt ans, et probablement peu après

qu'elle eut prononcé ses vœux, hélas! perpétuels: «Je fais réponse à ma

chère petite Adhémar avec une vraie amitié. La pauvre enfant! qu'elle

est heureuse, si elle est contente! Cela est sans doute; mais vous

m'entendez bien[613].»

[613] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er février 1690, lettre de madame de

Sévigné à madame de Grignan), t. X, p. 228, édit. de G. de S.-G.;

t. IX, p. 331, édit. de M.

Ces lignes mystérieuses et mélancoliques et quelques autres[614]

laissent subsister une douloureuse incertitude sur le sort de cette

aînée des enfants du comte de Grignan.

[614] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juillet 1680), t. VII, p. 129, édit.

de G. de S.-G.; t. VI, p. 190, édit. de M.

Dix jours après son accouchement, madame de Grignan se trouvait

parfaitement rétablie, et madame de Sévigné commençait ainsi la grande

lettre qu'elle écrivait au comte de Grignan sur ses affaires de

Provence: «Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de

toute raison; elle se porte très-bien, et je vous écris en mon propre et

privé nom[615].»

[615] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670), t. I, p. 275, édit.

de G. de S.-G; t. I, p. 205, édit. de M.

Il était bien naturel que madame de Sévigné retardât, autant qu'elle le

pouvait raisonnablement, le départ pour la Provence de _cette femme_,

bien véritablement aimée d'elle _au delà de toute raison_. Aussi la

voyons-nous redoubler de soins, de tendresses et de cajoleries pour le

comte de Grignan; parler sans cesse du désir qu'a sa fille d'aller le

rejoindre; exagérer les inconvénients, les dangers de ce voyage dans une

si rigoureuse saison. Il paraît que la nouvelle de la nomination de M.

de Grignan à la lieutenance générale de Provence, et l'idée de se voir

séparée de sa fille, avait causé une telle affliction à madame de

Sévigné que sa santé en avait été altérée; car, en parlant à M. de

Grignan du prochain départ de sa fille, elle lui dit douloureusement:

«Je serai bientôt dans l'état où vous me vîtes l'année passée[616].»

[616] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 280, édit.

de G. de S.-G.

Cependant le 16 janvier arrive; c'est-à-dire que deux mois se sont

écoulés depuis l'accouchement de madame de Grignan, et elle n'a point

encore quitté sa mère. «Hélas! dit celle-ci, je l'ai encore cette pauvre

enfant! et quoi qu'elle ait pu faire, il ne lui a pas été possible de

partir le 10 de ce mois[617].» Et voyez quel monde d'obstacles madame

de Sévigné accumule pour retarder ce départ! A l'entendre, elle le

souhaite, et c'est forcément qu'elle le diffère. «Les pluies ont été et

sont encore si excessives qu'il y aurait eu de la folie à se hasarder.

Toutes les rivières sont débordées, tous les grands chemins sont noyés,

toutes les ornières cachées; on peut fort bien verser dans tous les

gués. Enfin, la chose est au point que madame de Rochefort, qui est chez

elle à la campagne, qui brûle d'envie de revenir à Paris, où son mari la

souhaite et où sa mère l'attend avec une impatience incroyable, ne peut

pas se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est

vrai que cet hiver est épouvantable; il n'a pas gelé un moment, et il a

plu tous les jours comme des pluies d'orage; il ne passe plus aucun

bateau sous les ponts; les arches du Pont-Neuf sont quasi comblées:

enfin c'est une chose étrange.»

[617] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier 1671), t. I, p. 298, édit.

de G. de S.-G.

Madeleine de Laval-Bois-Dauphin, mariée depuis peu au marquis de

Rochefort, était liée avec madame de Grignan, et du même âge[618].

Nommée deux ans après dame du palais, son mari fut ensuite fait maréchal

de France[619] et mourut à l'âge de quarante ans; sa femme se montra

longtemps inconsolable de sa perte[620]. Jolie personne, elle inspira à

la Fare une passion à laquelle elle se montra insensible. Celle qu'eut

pour elle Louvois fut plus constante et plus sérieuse[621]; mais, à

l'époque où madame de Sévigné écrivait la lettre que nous venons de

citer, toutes les affections de madame de Rochefort étaient concentrées

sur son mari, et l'exemple était donc bien choisi[622]. Madame de

Sévigné ne veut pas que sa fille, pour aller joindre son mari, paraisse

arrêtée par la crainte du danger; aussi elle prend tout sur elle, et

dit:

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 22 / 35 段