la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 1re édition, 1820, in-8º,
la parodie de la fable intitulée _la Cigale et la Fourmi_.
[556] _Recueils de chansons et de vaudevilles, mss. de mon
cabinet_, p. 288, verso.
La comtesse de Marans, en accréditant par ses discours les bruits qui
couraient sur madame de Grignan et sur son beau-frère, s'attira
l'inimitié de madame de Sévigné ainsi que de rudes reproches de la part
du duc de la Rochefoucauld et des nombreux amis de notre aimable
veuve[557].
[557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 27 février 1671), t. I, p. 239 et
269, édit. de M.; ou t. I, p. 315, édit. de G. de S.-G. (6, 9 et
25 février, 18 mars, 22 avril 1671; 29 avril, 20 juin et 30
décembre 1672); t. I, p. 251, 254, 260, 263, 306, 307, 308, 313,
315, 324, 344, 384; t. II, p. 33 et 34; t. III, p. 73-137.--La
comtesse de Marans était la sœur de mademoiselle de Montalais,
dont nous avons parlé dans la première partie de ces _Mémoires_.
Il y a lieu de croire que les insinuations de madame de Marans
parvinrent aux oreilles de Bussy; et c'est à elles qu'il fait allusion
dans ses lettres du 25 juin et du 10 juillet 1670[558]; à moins qu'on ne
pense que le bruit qui courait de l'inclination du roi pour mademoiselle
de Sévigné ne se soit accrédité, et même n'ait pris plus de consistance
depuis qu'elle était mariée. Alors ce serait là l'objet véritable des
discours indiscrets et malveillants de madame de Marans et de quelques
personnages de la cour sur la mère et sur la fille. Ce qui est certain,
c'est que madame de Grignan craignit de fixer sur elle l'attention du
monarque. Lorsqu'elle parut à la cour avec son mari, dont la laideur
faisait un si grand contraste avec sa beauté, non-seulement elle
s'abstint de toute recherche de toilette, mais elle osa choquer la
despotique volonté de la mode en dérobant aux regards, par un vêtement
peu gracieux, de séducteurs attraits, que les jeunes femmes de son âge
étaient tenues de montrer. C'est à quoi madame de Sévigné fait allusion
dans une de ses lettres, où elle témoigne à sa fille la satisfaction
qu'elle éprouve des soins qu'elle se donne pour être plus élégamment
vêtue: «Vous souvient-il, lui dit-elle, combien nous avons été fatiguées
avec ce méchant manteau noir? Cette négligence était d'une honnête
femme, M. de Grignan vous en peut remercier; mais elle était bien
ennuyeuse pour les spectateurs[559].»
[558] Voyez ci-dessus, chap. XI, p. 189 à 192; et SÉVIGNÉ,
_Lettres_, t. I, p. 254, édit. de G. de S.-G. (lettre de Bussy à
madame de Sévigné, du 25 juin 1670).
[559] SÉVIGNÉ, _Lettre écrite à madame de Grignan_, le 21 janvier
1671, _rétablie pour la première fois d'après le manuscrit
autographe_ (par M. Monmerqué); Paris, Blaise, 1826, in-8º, p. 8
et 9.--_Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE
SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye,
1726, in-12, t. I, p. 119. Dans cette édition, le passage est
conforme à l'autographe publié par M. Monmerqué; mais le texte
des éditions du chevalier Perrin porte: «Cette négligence, que
nous vous avons tant reprochée.» Ces derniers mots ont été
ajoutés par l'éditeur, qui n'a pas été l'auteur des suppressions
faites à cette lettre, comme le croyait M. Monmerqué, puisque ces
suppressions se trouvent dans l'édition de Hollande, bien
antérieure à celle de Perrin.
Quoi qu'il en soit, les torts de madame de Marans ont dû être graves.
Madame de Sévigné ne la désigne le plus souvent que par le surnom de la
sorcière _Mellusine_; et elle manifeste à son égard un ressentiment et
une aigreur qui n'étaient pas dans son caractère, naturellement doux et
indulgent. Cette comtesse de Marans avait ses raisons pour discréditer
les femmes dont la conduite était régulière. Elle était fort galante et
publiquement connue pour être la maîtresse de monsieur le Duc, fils du
grand Condé; elle en eut une fille qui porta le nom de Guenani,
anagramme de celui d'Anguien. Cette fille fut légitimée, et épousa
depuis le marquis de Lassay, dont on a des Mémoires[560].
[560] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril et 6 mai 1696), t. I, p. 317,
édit. de Monmerqué. Cette fille de M. le Duc, après avoir été
légitimée, porta le nom de Julie de Bourbon, demoiselle de
Châteaubriand; son mari se nommait Armand de Pardaillan, marquis
de Lassay.
Pendant le séjour que madame de Sévigné fit à Livry durant cet automne,
elle revit Saint-Pavin. Il était affaissé par l'âge et les souffrances
de la goutte[561], et cependant il faisait encore des vers tendres et
galants. Le retour de madame de Sévigné à Paris, à la fin de la saison,
lui épargna la douleur de voir mourir ce bon et aimable épicurien, dont
la société avait égayé sa jeunesse[562] et dont les poésies avaient
contribué à lui donner le goût du style naturel et gracieux[563].
Saint-Pavin eut une attaque d'apoplexie le 1er mars de l'année
1670[564]; il mourut le 8 avril suivant. Sa destinée fut singulière.
Boileau, qui fit un poëme contre les gens d'Église, le taxa
d'incrédulité, et dirigea contre lui ses traits satiriques.
Fieubet[565], si connu par sa pieuse austérité, fit pour lui cette
épitaphe:
Sous ce tombeau gît Saint-Pavin:
Donne des larmes à sa fin.
Tu fus de ses amis peut-être?
Pleure ton sort avec le sien.
Tu n'en fus pas? pleure le tien,
_Passant_, d'avoir manqué d'en être.
[561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1685), t. VII, p. 319, édit.
de Monmerqué; t. VIII, p. 104, édit. de G. de S.-G.
[562] Conférez la première partie de ces _Mémoires_, chap. VI, p.
76-78.
[563] _Poésies de_ SAINT-PAVIN _et de_ CHARLEVAL, 1769, in-12,
édit. de Saint-Marc, p. 68 à 72.--_Recueil des plus belles
pièces des poëtes français_; chez Claude Barbin, 1669, in-18,
p. 325.--Toutes les poésies de Saint-Pavin ne sont pas
publiées.--Conférez MONMERQUÉ, _Lettres de Sévigné_, t. IX, p.
243.
[564] BUSSY, _Nouvelles lettres_, t. V, p. 136, ou Lettres de
mesdemoiselles de Montpensier, de Montmorency, du Pré, etc.,
édit. de Léopold Collin; Paris, in-12, p. 163.
[565] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1675, 5 juillet 1685, 26 octobre
1689, 3 octobre 1694, 15 octobre 1695), t. III, p. 279; t. VII,
p. 292; t. IX, p. 185; t. X, p. 16 et 143, édit. de Monmerqué.
A peine madame de Sévigné eut-elle quitté le séjour de Livry qu'elle
apprit qu'un grand et douloureux changement se préparait dans son
existence. Le comte de Grignan, son gendre, fut nommé, par lettres
patentes du 29 novembre 1669, lieutenant général en Provence[566].
Louis-Joseph, duc de Vendôme et de Penthièvre, qui avait été adjoint à
son père le 24 avril 1658 et lui avait succédé comme gouverneur de la
province, n'y résidait jamais[567]. M. de Grignan y était donc envoyé
pour y commander en chef. Cette haute faveur aurait dû être pour madame
de Sévigné un sujet de satisfaction, puisqu'elle assurait à sa fille un
rang et une position dignes d'être enviés; mais elle lui imposait un
sacrifice trop grand et trop pénible pour n'être pas plus affligée que
réjouie de cette nomination. Sa fille, qui ne l'avait jamais quittée,
devait bientôt se séparer d'elle et s'éloigner pour aller résider à
l'extrémité de la France. Elle ne pouvait prévoir la durée de cette
absence, et il lui était même interdit de souhaiter de la voir cesser,
puisque cela ne pouvait avoir lieu que par la disgrâce de M. de Grignan
et la privation de sa charge. Mais il semble que la Providence voulait
ménager la sensibilité de cette tendre mère et l'accoutumer par degrés
au coup qu'elle lui portait. Sa fille se trouvait enceinte, et il ne
parut pas prudent à son mari de lui faire entreprendre dans cet état un
long voyage, à la suite de la fausse couche qu'elle avait faite. Il la
confia donc aux soins de sa mère, et il partit seul pour la Provence
vers la fin d'avril 1670[568].
[566] PAPON, _Histoire de Provence_, t. IV, p. 819.
[567] Idem, _ibid._, t. IV, p. 816.
[568] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 178, édit. de M.; t. I, p.
142, édit. de G. de S.-G. (16 avril 1670).
Alors s'engagea entre madame de Sévigné et le comte de Grignan une
correspondance dont il ne nous reste qu'une portion; mais, dans les
fragments interrompus de ce commerce épistolaire, que d'esprit, que de
raison, que de prévoyance et de tendresse maternelles! Comme madame de
Sévigné s'insinue avec adresse dans la confiance de son gendre! Sa plus
grande crainte est de paraître conserver un reste d'autorité et
d'influence sur cette fille chérie, et qu'on puisse croire que ce n'est
pas entièrement qu'elle l'a concédée à M. de Grignan. Aussi voyez comme
elle doute naturellement de ce qu'elle sait le mieux[569]! comme elle
s'efface et disparaît derrière sa fille! comme elle revient toujours et
comme sans dessein aux éloges que l'on en fait! avec quelle apparence de
vérité elle se dépite de ce que madame de Grignan néglige les devoirs du
monde pour écrire à son mari; de ce qu'elle ne pense qu'à lui et se
montre jalouse des lettres que sa mère en reçoit! «Mais elle a beau
faire, dit madame de Sévigné, je la défie d'empêcher notre amitié[570].»
Que de variété, de gaieté dans cet entretien épistolaire!
[569] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juin 1670), t. I, p. 256, édit. de G.
de S.-G.
[570] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre 1670), t. I, p. 269.
Remarquons que madame de Sévigné a bien soin de faire écrire dans ses
lettres son cousin de Coulanges, moins suspect qu'elle de partialité,
afin qu'il fasse l'éloge de madame de Grignan. Elle ne manque pas non
plus d'informer le comte de Grignan de tout ce qui pouvait l'intéresser;
et comme elle connaît sa paresse pour écrire, elle ne cesse de lui
répéter qu'elle ne veut pas de réponse de lui. «Je vous défends de
m'écrire, dit-elle; mais je vous conjure de m'aimer[571].» Tout ce qui
reste de loisirs à M. de Grignan, après la grande affaire dont il est
chargé, il faut qu'il l'emploie à répondre à sa femme. Dans les affaires
sérieuses, que de sagesse, que de prudence! Ces lettres nous dévoilent
quel admirable plan de conduite madame de Sévigné trace à son gendre.
Comme elle a soin de lui rappeler les devoirs dont il doit s'acquitter
envers les personnes qu'il a laissées à Paris, que ses nouvelles
dignités et ses nouvelles fonctions pourraient lui faire oublier!
Combien elle craint qu'il ne se fasse des ennemis, et comme elle cherche
toutes les occasions de lui procurer de nouveaux protecteurs et de
nouveaux amis!
[571] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre 1670), t. I, p. 270, édit
G. de S.-G.
Mais, toutefois, ce surcroît d'occupations ne lui fait pas oublier ses
anciens amis à elle. Pour servir ceux que les rigueurs du roi avaient
atteints, elle ne néglige pas de se servir du crédit de son gendre.
Fouquet était, par les ordres de Louvois, détenu à Pignerol dans la plus
dure captivité. Personne ne pouvait communiquer avec lui; on lui avait
interdit tous les moyens de donner de ses nouvelles: il fut réduit, pour
écrire, à se servir, au lieu de plume, d'os de chapon; au lieu d'encre,
de suie mêlée avec du vin; et cette ressource lui fut encore enlevée.
Mais auparavant une lettre de lui, péniblement tracée par ce moyen,
avait été transmise à sa femme[572] par un gentilhomme nommé
Valcroissant, autrefois attaché au service du surintendant et qui avait
conservé pour lui un vif sentiment de reconnaissance. Pour ce seul fait,
Valcroissant fut condamné à cinq ans de galères. Ce jugement eût été
exécuté dans toute sa rigueur si madame de Sévigné n'avait pas écrit à
son gendre en faveur de ce gentilhomme, «un des plus honnêtes garçons
qu'on puisse voir, dit-elle, et propre aux galères comme de prendre la
lune avec les dents.» Madame de Scudéry avait aussi adressé une lettre
dans le même but à M. de Vivonne, général des galères[573]. Par
l'intervention et les démarches de ces deux généreuses femmes, l'arrêt
fut commué; et Valcroissant, trois mois après sa condamnation, put se
promener en liberté dans la ville de Marseille[574].
[572] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 189 et 190,
édit. M.--_Ibid._, t. I, p. 237, édit. G.--DELORT, _De la
détention des philosophes à la Bastille_, t. I, p. 32, 161, 162,
166, 169 et 170. Les éditeurs de Sévigné ont laissé le nom en
blanc, parce qu'ils ne l'ont pas connu.
[573] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 122.--_Lettre de
madame_ DE SCUDÉRY, du 23 août 1670, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t.
I, p. 190, édit. de M.
[574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 28 novembre 1670), t. I, p.
207, édit. de M.; t. I, p. 278, édit. de G. de S.-G. (pour ***,
il faut lire Valcroissant).
Pendant sa détention, son frère, sur la demande de madame de Sévigné,
avait obtenu un canonicat de M. de Grignan. Dix-huit ans après, ce même
Valcroissant, estimé de tous comme un des meilleurs officiers de
l'armée, remplissait les fonctions d'inspecteur dont Louvois l'avait
chargé; il eut alors occasion d'être utile au jeune marquis de Grignan,
petit-fils de madame de Sévigné. Dans son rapport, Valcroissant rendit
au ministre un compte favorable de la conduite et des heureuses
dispositions de ce jeune homme, et prépara ainsi son avancement. Ce fut
là un vrai bonheur pour Valcroissant; car si l'on est satisfait de
pouvoir conférer un bienfait, on éprouve des émotions plus douces encore
en acquittant ainsi la dette de la reconnaissance[575].
[575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1688), t. I, p. 175, édit.
de M.--_Ibid._, t. I, p. 456, édit. de G. de S.-G.
Pour ce qui concerne les commencements du séjour de M. de Grignan en
Provence, nous devons regretter de n'avoir pas la correspondance qui
alors s'engagea entre M. Dugué-Bagnols, intendant de Lyon, madame
Dugué-Bagnols, sa femme, madame de Coulanges, leur fille aînée, d'une
part; et madame de Sévigné et son cousin de Coulanges, de l'autre.
Coulanges, séparé de sa femme, se trouvait alors à Paris avec madame de
Sévigné. M. de Grignan se louait beaucoup de ses rapports avec
l'intendant de Lyon et des politesses de sa femme. Toute la famille
Dugué-Bagnols et surtout madame de Coulanges, si intimement liée avec
madame de Sévigné, s'empressaient d'écrire, soit à elle, soit à son
cousin, tous les détails qu'ils pouvaient recueillir sur le nouveau
lieutenant général de Provence et sur les actes de son administration;
et même mademoiselle Dugué-Bagnols[576] (trop éprise après son mariage
du jeune baron de Sévigné), en écrivant à son beau-frère de Coulanges,
s'entretenait aussi de ce qui concernait le comte de Grignan. De son
côté, madame de Sévigné écrit à M. de Grignan qu'elle ne lui donne
aucune nouvelle, parce que ce serait aller sur les droits de sa
fille[577]. Par là elle entend les nouvelles publiques; car il paraît
bien, d'après ses lettres, qu'elle se réservait toutes les nouvelles
particulières qui pouvaient intéresser son gendre. C'est elle qui lui
transmet les compliments de M. de la Rochefoucauld, du fils de celui-ci,
le prince de Marsillac, de madame de la Fayette, et ceux aussi du comte
de Brancas, qui est fort content de lui et qui espère qu'il saura mettre
à profit le service qu'il lui a rendu en lui donnant une si jolie femme.
Elle n'oublie ni la marquise de la Trousse, sa tante[578], ni le _bon
abbé_[579], qui aime madame de Grignan de tout cœur. «Et ce n'est pas
peu, ajoute madame de Sévigné; car si elle n'était pas bien raisonnable,
il la haïrait de tout son cœur.»
[576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 septembre, 28 novembre et 10
décembre 1670), t. I, p. 200, 207-209, édit. de M.--_Ibid._, t.
I, p. 270, 278 et 280, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._ (17 février
1672), t. II, édit. M.--_Ibid._, t. II, p. 391, édit. G. (3, 7 et
19 juillet 1677), t. V, p. 113, 114, 118, 139, édit. M.--_Ibid._,
t. V, p. 269, 270, 294, édit. M.
[577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1670), t. I, p. 197, édit. de
M.--_Ibid._, t. I, p. 266, édit. de G. de S.-G.
[578] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse, sœur de
Marie de Coulanges, mère de madame de Sévigné.
[579] Christophe de Coulanges, abbé de Livry.
C'est madame de Sévigné qui donne au comte de Grignan tous les détails
sur la maladie qui conduisit au tombeau l'aimable duchesse de
Saint-Simon, leur amie commune. Elle fut atteinte de la petite vérole,
et succomba le 2 décembre 1670. C'était la première femme de Claude de
Saint-Simon, père de l'auteur des Mémoires, et la fille cadette de M. de
Portes, du nom de Budos. Son beau-fils, le duc de Saint-Simon, nous
apprend qu'elle était belle, d'une amabilité et d'une douceur qui la
faisaient aimer de tout le monde[580]. Dans sa jeunesse, elle était,
comme madame de Sévigné, une des célébrités de l'hôtel de Rambouillet;
et le grand _Dictionnaire des_ _Précieuses_ a tracé d'elle, sous le nom
de _Sinésis_, un portrait qui ressemble à celui qu'a donné
Saint-Simon[581]; seulement l'auteur du _Dictionnaire_ ajoute qu'elle
était plus sérieuse qu'enjouée. Enlevée à la fleur de l'âge, elle fut
vivement regrettée: madame de Sévigné, qui se montre très-affligée de sa
perte[582], recommande à ce sujet à son gendre d'écrire une lettre de
condoléance à la duchesse de Brissac, femme d'un caractère tout
différent de celui de sa mère et mieux connue par les Lettres de madame
de Sévigné que par les Mémoires de son frère[583].
[580] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 79 à 80.
[581] SOMAIZE, _le grand Dictionnaire des Précieuses_, t. II, p.
129.--Il dit que _Sinésis_ loge à la _petite Athènes_,
c'est-à-dire au faubourg Saint-Germain.
[582] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 209, édit.
de M.--_Ibid._, t. I, p. 280, édit. de G.
[583] Gabrielle-Louise de Saint-Simon, duchesse de Brissac, sœur
du duc de Saint-Simon, l'auteur des _Mémoires_.--Conférez
SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1671, 10 février 1672), t. II, p.
164 et 386, édit. de G. de S.-G. (26 mai 1673), t. III, p. 155,
édit. G. (5 janvier 1674), t. III, p. 293, édit. G. (19 mai
1676), t. IV, p. 449, édit. G.
L'hiver de cette année 1670 fut remarquable par la rigueur du froid[584]
et par la grande mortalité qu'éprouva la population. Ce même fléau de la
petite vérole, qui avait été funeste à la duchesse de Saint-Simon,
menaçait de cécité le jeune duc de Noirmoutier; et une imprudence le
rendit complétement aveugle[585]. Madame de Sévigné le nomme
familièrement le petit de Noirmoutier, parce qu'il n'avait pas encore
vingt ans[586]; c'était le fils de Louis de la Trémouille, duc de
Noirmoutier, si actif pendant la Fronde[587], si assidu auprès de madame
de Sévigné pendant sa belle jeunesse. Elle sut conserver comme ami celui
qui avait voulu être son amant. Elle l'avait perdu depuis quatre ans, et
son fils[588] avait succédé à l'affection qu'elle portait au père: voilà
pourquoi elle informe si exactement M. de Grignan des progrès du mal qui
affligeait ce jeune homme. Elle lui parle aussi de M. de Foix
(Charles-Henri de Foix, abbé de Saint-Rebais), que la petite vérole a de
même mis à l'extrémité, et d'un jeune fils du landgrave de Hesse
(Guillaume VII), qui mourut de la fièvre continue, parce que, suivant
madame de Sévigné, sa mère lui avait recommandé, en partant, de ne point
se faire saigner à Paris. «Il ne s'est point fait saigner, il est mort.»
Alors s'agitait avec chaleur, entre les médecins, la grande question,
qui dure encore, sur l'efficacité ou le danger de la saignée pour la
cure de certaines maladies[589].
[584] _Mémoire mss. sur la statistique de Paris au_ XVIIe
_siècle_.--Conférez les notes à la fin du volume.
[585] SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. II, p. 422.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 179, édit. G.
[586] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 304, édit.
de M.; t. I, p. 274, édit. G.--SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t.
II, p. 122.
[587] RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 290, 306, 307.--SAINT-AULAIRE,
_Histoire de la Fronde_, t. I, p. 298, 1re édition.
[588] Antoine-François de la Trémouille, duc de
Noirmoutier.--Conférez _Mémoires_ de Coulanges, p. 314 (Lettre de
madame de Sévigné à Ménage, 1658).--SAINT-SIMON, _Mémoires
authentiques_.
[589] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 209, édit.
M., et 282, édit. de G. de S.-G.--Guillaume mourut à Paris le 21
novembre 1670.
Madame de Sévigné se garde bien de s'appesantir sur ces tristes détails;
les mêmes lettres qui les contiennent renferment aussi les nouvelles qui
pouvaient distraire M. de Grignan de ce qu'ils avaient d'affligeant.
Tantôt c'est le mariage de M. de Nevers avec mademoiselle de Thianges;
puis l'intrigue du comte de Saint-Paul avec la maréchale de la
Ferté[590]; ensuite le pari de trois mille pistoles entre M. le Grand
(Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer) et le maréchal de
Bellefonds, pour une course qu'ils devaient faire au bois de Boulogne le
lundi suivant (1er décembre), sur des chevaux «vites comme des
éclairs[591].» Quelquefois elle l'entretient des _motets_ qu'elle avait
promis[592], ce qui nous fait supposer que le comte de Grignan était
musicien; supposition dont la vérité se trouve confirmée par la
recommandation qu'elle lui fait de ne pas négliger sa voix. Les lectures
enjouées, comme les lectures sérieuses, plaisaient au comte de Grignan;
et son goût en cela était conforme à celui de madame de Sévigné, qui,
dans la correspondance de cette année, fait plusieurs heureuses
allusions aux _Contes_ de la Fontaine, dont un nouveau recueil complet
venait de paraître avec privilége du roi[593]. En même temps elle
annonce à son gendre qu'elle lui enverra un traité de Nicole. «C'est
d'une extrême beauté, dit-elle; le livre est de l'ami intime de Pascal:
il ne vient rien de là que de très-parfait; lisez-le avec attention.
Voilà aussi de très-beaux airs, en attendant les motets[594].»--Et peu
après elle lui exprime le plaisir que lui ont fait les sermons du P.
Bourdaloue, prêchés devant la cour aux Tuileries; ils lui paraissent
infiniment au-dessus de tout ce qu'elle a entendu en ce genre[595].
Qu'on fût janséniste ou jésuite, dévot ou indévot, on était certain de
plaire à madame de Sévigné avec de l'esprit et du talent.
[590] Voyez ci-dessus, p. 233, et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre
1670), t. I, p. 211, édit. M.--_Ibid._, t. I, p. 280-282.
[591] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi, 26 novembre 1670), t. I,
p. 205, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 275.--Sur le comte
d'Armagnac, conférez MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 60 et
416.--LORET, liv. XI, p. 158, 181.--LA FAYETTE, _Mém._, LXIV, p.
381.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 131 et 138.--BUSSY, t. V, p.
46.
[592] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 188, édit. de
M.--_Ibid._, p. 256, édit. G. de S.-G.
[593] En 1669. Conférez l'_Hist. de la vie et des ouvrages de la
Fontaine_, 3e édition.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II,
p. 415.
[594] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 août 1670), t. I, p. 199, édit. de
M.; t. I, p. 268, édit. de G. de S.-G.
[595] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 décembre 1670), t. I, p. 208, édit.
de M.--_Ibid._, t. I, p. 279, édit. de G. de S.-G.
CHAPITRE XVI
1670-1671.