Lauzun, facilement réfuté sur ce point, ainsi qu'il s'y attendait, avec

une apparence de franchise, d'abandon et de désintéressement, eut l'air

de ne plus envisager cette affaire que sous le point de vue du bonheur

de la princesse; il passait en revue tous les inconvénients

qu'entraînait pour elle l'exécution d'un pareil projet, et il lui

conseillait d'y renoncer; il traça surtout de lui-même un portrait vrai

en partie, mais dans lequel, en exagérant quelques-uns de ses défauts,

il eut grand soin de les rattacher à des goûts opposés à ceux qu'il

avait, à une manière de vivre toute différente de celle qu'il avait

embrassée. «Tout ce que j'aurais de bon pour vous, lui disait-il, au cas

que vous fussiez d'humeur jalouse, serait le peu de raison que je vous

donnerais de vous chagriner, parce que je hais autant les femmes que je

les ai aimées autrefois. Cela est si vrai que je ne comprends pas

comment on est si fou que de s'y amuser[532].»

[532] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 223.

Lorsque, après ces longues explications, MADEMOISELLE croyait avoir tout

réfuté, lorsqu'elle croyait pouvoir enfin arriver à une conclusion,

Lauzun la désespérait encore de nouveau en ayant l'air de retomber dans

sa première incrédulité, et il lui disait: «Croyez-vous que je sois

assez fou pour considérer tout ceci autrement que comme une

fiction?»--Enfin, quand il la vit si bien possédée de son fol amour

qu'elle ne pouvait penser ni agir que par lui, il parut devant elle

persuadé que tout cela n'était pas une illusion, et il se livra à toute

l'ivresse d'une joie qui était en partie sincère. Cependant il refusa de

faire aucune démarche personnelle auprès du roi pour obtenir son

consentement. Ce fut MADEMOISELLE qui les fit toutes, mais toujours sous

sa direction et par ses conseils.

Elle commença par écrire à Louis XIV une lettre qu'elle lui fit remettre

par la voie secrète, c'est-à-dire par Bontems, son valet de

chambre[533]. Elle en reçut une réponse qui n'était ni un consentement

ni un refus. Le roi lui disait qu'il ne voulait la gêner en rien, mais

qu'elle devait mûrement réfléchir au parti qu'elle allait prendre. Il y

a tout lieu de croire que Lauzun avait déjà préparé Louis XIV à cette

affaire par le canal de madame de Montespan, qui était alors dans ses

intérêts; mais la princesse l'ignorait.

[533] Id., _ibid._, p. 230 et 231.

Durant cette négociation secrète, le comte de Saint-Paul, devenu prince

de Longueville, allait régulièrement au Luxembourg faire sa cour à

MADEMOISELLE. Guilloire s'aperçut de l'accord qui régnait entre elle et

Lauzun, et il en informa Louvois[534]. Lauzun, qui avait partout des

intelligences, le sut, et le dit à la princesse. Celle-ci, dans la

crainte que les ministres ne traversassent ses projets, résolut de voir

le roi le plus tôt qu'elle pourrait.

[534] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 235.

Elle l'attendit dans la ruelle de la reine. Nous avons déjà dit que

Louis XIV revenait toujours passer la nuit chez la reine, quelque tard

qu'il fût. Ce jour, son jeu se prolongea, contre la coutume, jusqu'à

deux heures du matin; et la reine, qui ne se doutait de rien, se coucha,

et dit à MADEMOISELLE «qu'il fallait qu'elle eût quelque chose de bien

pressé à dire au roi pour l'attendre si tard.»--Elle dit qu'en effet

elle voulait l'entretenir d'une affaire très-importante, dont on devait

parler le lendemain au conseil. Le roi fut fort étonné, en rentrant dans

sa chambre à coucher, de trouver MADEMOISELLE dans la ruelle de la

reine; et, quoiqu'il fût très-fatigué, il la conduisit entre deux

portes, pour écouter ce qu'elle avait à lui dire. MADEMOISELLE, dont le

cœur battait avec violence, ne put d'abord que répéter trois fois le

mot, Sire; mais enfin, après une pause d'un moment, de sa poitrine

profondément émue, ses paroles s'échappèrent avec feu, avec volubilité.

Elle tint au roi un assez long discours, et n'omit rien de ce qui

pouvait l'engager à lui accorder le consentement qu'elle demandait. Le

roi lui répondit qu'il portait intérêt à Lauzun, et ne voulait pas lui

nuire en s'opposant à sa fortune; mais qu'il ne voudrait pas lui être

utile aux dépens du bonheur de sa cousine; qu'en conséquence il ne lui

défendait pas ce mariage, mais qu'il ne le lui conseillait pas; et il la

pria instamment d'y songer mûrement avant de rien conclure. «J'ai

encore, ajouta-t-il, un autre avis à vous donner. Vous devez tenir votre

dessein secret jusqu'à ce que vous soyez déterminée. Bien des gens s'en

doutent, et les ministres m'en ont parlé. Prenez là-dessus vos

mesures[535].»

[535] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 239.

Ces paroles, qui furent redites à Lauzun, lui prouvèrent qu'il était

temps de hâter la conclusion de cette affaire; et aussitôt ses amis de

Guitry, les ducs de Créqui, de Montausier, d'Albret, d'après la prière

de la princesse, allèrent ensemble vers le roi pour le supplier de

permettre à sa cousine d'épouser M. de Lauzun; ils adressèrent en même

temps au roi des actions de grâces pour l'honneur qui rejaillirait par

ce mariage sur toute la noblesse de France. Cette demande, qu'appuyaient

encore le prince de Marsillac, le duc de Richelieu, le comte de

Rochefort et d'autres amis de Lauzun[536], fut faite en plein conseil.

Louis XIV répondit qu'il ne pouvait s'opposer à ce que MADEMOISELLE

épousât M. de Lauzun, puisqu'il avait permis à sa sœur de se marier à

M. de Guise. MONSIEUR, qui avait été appelé à ce conseil par ordre

exprès du roi, se récria sur une telle mésalliance; mais Louis XIV

persista, et déclara qu'il accordait son consentement[537].

[536] Id., _ibid._, p. 265.

[537] Id., _ibid._, p. 242 à 250.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV,

p. 181, 182.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 521.

Montausier alla aussitôt en instruire MADEMOISELLE, et lui dit: «Voilà

une affaire faite. Je ne vous conseille pas de la laisser traîner en

longueur; et, si vous m'en croyez, vous vous marierez cette nuit.» Ces

paroles s'accordaient trop bien avec l'impatience de MADEMOISELLE pour

n'être pas approuvées par elle: aussi pria-t-elle M. de Montausier de

persuader à Lauzun de suivre ce conseil. Lauzun, enivré de son succès,

aspirait à le rendre complet. Certain que la volonté de la princesse ne

pouvait changer, assuré du consentement du roi, Lauzun répugnait à tout

ce qui pouvait ressembler à un mariage clandestin[538]. Il voulait au

contraire ne rien négliger de ce qui tendait à augmenter l'éclat de la

célébration du sien. Il exigea donc que MADEMOISELLE fît part de ses

intentions à la reine. MADEMOISELLE obéit avec docilité à Lauzun, et

toute la cour en fut instruite.--On en était là, et l'on disait que ce

mariage devait se célébrer au Louvre le dimanche suivant, lorsque madame

de Sévigné écrivit à son cousin de Coulanges cette nouvelle

abasourdissante, et lui dit: «Je m'en vais vous annoncer la chose la

plus surprenante, la plus étonnante, etc., etc.... une chose qui se fera

dimanche, et qui ne sera pas faite lundi.»

[538] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 411.

Sa prédiction fut vraie; et elle nous prouve combien elle était

parfaitement bien informée de toutes les clameurs qu'occasionnait ce

mariage, de toutes les intrigues auxquelles il donnait lieu. Les

familles de Condé et de Longueville, étonnées de se voir déçues dans

leurs espérances, indignées d'avoir été jouées par Lauzun, soulevèrent

toutes les résistances. Le grand Condé sortit de sa réserve ordinaire,

et proféra des menaces contre le favori s'il osait épouser MADEMOISELLE;

la reine, pour manifester ses sentiments en cette occasion, se dépouilla

de sa timidité et de sa douceur naturelles. MONSIEUR lui-même, loin de

céder à son indolence, s'agita avec fureur. Le roi résistait, et

pendant ce temps MADEMOISELLE, ignorant la tempête qui grondait autour

d'elle, était dans le ravissement et la sécurité la plus profonde. Elle

s'occupait uniquement de Lauzun, des préparatifs de l'auguste et sainte

cérémonie qui allait avoir lieu. La lenteur de M. de Boucherat et des

gens d'affaires lui causait de l'impatience. Comment pouvaient-ils

trouver tant de difficultés à dresser son contrat de mariage,

puisqu'elle voulait tout donner à M. de Lauzun? Elle grondait Lauzun

lui-même de vouloir mettre des bornes à sa générosité envers lui; et,

dans sa folle confiance, elle recevait avec délices les compliments des

dames de la cour dont Lauzun passait pour avoir eu les bonnes grâces. Il

semblait qu'avoir été aimées de Lauzun comme elle croyait l'être

elle-même était pour elle un motif de les préférer à d'autres[539], et

qu'en leur témoignant son affection elle donnait ainsi la mesure de sa

confiance en lui.

[539] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 266, 270, 271.

Il est probable que, quoique assiégé pendant trois jours consécutifs par

les remontrances de la reine, de son frère, de tous les princes de son

sang et de quelques ambassadeurs de l'étranger, Louis XIV n'eût jamais

rétracté le consentement qu'il avait donné, si l'on n'était parvenu à

détacher du parti de Lauzun son plus ferme appui, madame de Montespan. A

celle-ci on fit entendre qu'en contribuant à porter à une si grande

élévation un favori tellement goûté du roi qu'il balançait le crédit des

ministres et de tous les princes du sang elle travaillait contre

elle-même. La hauteur et la fierté de Lauzun révoltaient déjà tout le

monde: que serait-ce lorsque, devenu par alliance le cousin germain de

son maître et possesseur d'une immense fortune, il n'aurait plus besoin

de la protection de la maîtresse en titre ni de celle de personne? Si ce

mariage s'accomplissait, toute la famille royale lui en voudrait

mortellement, comme étant celle qui avait porté le roi à y consentir; et

le roi lui-même le lui reprocherait un jour. La princesse de Carignan et

madame Scarron, dans les conseils de laquelle madame de Montespan avait

une grande confiance, furent chargées de lui développer ces motifs: ils

produisirent leur effet, et la firent résoudre à se déclarer contre

Lauzun[540]. Louis XIV, déjà ébranlé par les assauts nombreux qu'on lui

avait livrés sur cette affaire, ne put résister aux séductions de sa

maîtresse, et promit enfin d'empêcher ce mariage.

[540] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 182.--CHOISY, _Mémoires_,

t. LXIII, p. 522.

Il lui en coûtait beaucoup de se dédire; mais sa résolution était

devenue invariable. Il voulut au moins adoucir, autant qu'il était en

lui, ce qu'avait de pénible et de rigoureux cet acte de sa despotique

volonté, et la déclarer lui-même à MADEMOISELLE. Il la fit donc prier de

venir le trouver. Aux premiers mots que lui dit le roi, elle devina le

reste. Comment peindre l'excès du désespoir de cette malheureuse

princesse, ses touchantes prières, ses pleurs amers, ses cris

douloureux, lorsque, se roulant aux pieds du monarque, elle le supplia

de révoquer l'arrêt qu'il venait de prononcer, ou de lui donner la mort,

mille fois préférable pour elle à sa séparation d'avec Lauzun? Louis

XIV, dans l'émotion que lui causa l'abaissement d'une princesse

autrefois si puissante et si fière, que la politique de son ministre

avait pensé un instant à lui donner pour femme et pour soutien de son

trône chancelant, se mit à genoux pour la relever[541]: dans cette

posture, il la pressa contre sa poitrine, et mêla ses larmes aux

siennes. Le chagrin qu'il éprouvait de se refuser à ses instances fut si

grand qu'il s'abandonna jusqu'à lui reprocher de ne s'être pas hâtée, et

de lui avoir laissé le temps de la réflexion. Hélas! ce reproche, si peu

fondé, ne pouvait qu'augmenter les regrets douloureux de la princesse.

Elle n'y répondit que par de nouvelles supplications. Mais Louis XIV lui

déclara qu'il ne pouvait plus changer, et la laissa désespérée de

n'avoir pu le fléchir.

[541] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 378.

Lauzun se montra d'abord digne de l'honneur qui lui était refusé: froid,

calme et en apparence insensible à ce revers de fortune[542], il

continua comme à l'ordinaire son service auprès du roi. Pour le

dédommager, Louis XIV lui offrit le titre de duc et le bâton de

maréchal. Il refusa ces grâces, et dit au roi qu'avant de lui faire

accepter une aussi honorable dignité que celle de maréchal de France il

le priait de vouloir bien attendre qu'il l'eût méritée par ses

services[543]. Lauzun ne se soutint pas à cette hauteur: c'est que ses

refus étaient ceux d'un favori qui veut bouder son maître et le punir

d'avoir manqué à sa parole, et non ceux d'un légitime orgueil et d'une

noble fierté. Mais il poussa si loin l'audace que, dans sa colère contre

madame de Montespan, dont il avait surpris les secrets, il voulut la

compromettre avec le roi[544], et s'attira ainsi une disgrâce éclatante.

Abandonné par le roi à l'inimitié de Louvois, il finit par subir une

rigoureuse détention[545]. C'est alors que le jeune duc de Longueville

fut de nouveau offert pour époux à MADEMOISELLE; elle le refusa. Son

amour survécut à la disgrâce et à l'absence. Depuis que Lauzun était

malheureux, la princesse l'aimait encore avec plus de tendresse[546].

[542] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 décembre 1670), t. I, p. 264, édit.

de G. de S.-G.

[543] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 523.--SÉVIGNÉ (27 février

1671), t. I, p. 349, édit. de G. de S.-G.; (19 et 24 décembre

1670), t. I, p. 218 et 220, édit. de M.; t. I, p. 192 et 194,

édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 19 et 23 de l'édition de 1726,

dite de Rouen.

[544] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 123 et 135.--SEGRAIS,

_OEuvres_, 1799, in-12, t. II, p. 92.

[545] DELORT, _Détention des philosophes à la Bastille_, t. I, p.

41 à 45, 129.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 183.--PETITOT,

_Notice sur Montpensier_, t. XL du recueil des _Mémoires_, p.

355-356.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 et 23 décembre 1671, 6 janvier et

23 mars 1672), t. II, p. 300, 306, 308, 319, 338, 435, édit. de

G. de S.-G.

[546] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 411.--MONTPENSIER,

_Mémoires_, t. XLIII, p. 281 à 287.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p.

297 à 307.

Après plusieurs années de démarches sans nombre, de sollicitations

humiliantes et le sacrifice d'une partie de sa fortune, elle obtint

enfin du roi de faire cesser la captivité de Lauzun, et probablement

aussi la permission de contracter avec lui un mariage secret[547]. La

liberté qu'il lui devait, les dons qu'elle lui fit, les preuves

multipliées de son long et touchant attachement ne purent la garantir de

son ingratitude et de ses indignes procédés. Moins oppressée par sa

passion, elle retrouva encore assez d'énergie et de fierté natives pour

se séparer de lui et le bannir pour toujours de sa présence. Elle ne fit

pas la moindre mention de lui dans son testament. Lauzun vécut jusqu'à

l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, et vers la fin de sa carrière il

obtint par ses services de nouveaux grades et de nouveaux honneurs[548],

mais jamais il ne put reconquérir la faveur du roi. MADEMOISELLE, depuis

son fatal amour, n'eut plus à la cour cette haute influence qu'elle y

avait exercée si longtemps. Sa personne avait cessé d'inspirer cette

estime et ces éclatants respects qui l'avaient entourée jusque-là.

[547] PETITOT, _Notice sur Montpensier_, t. XL, p. 385.--SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (8 mars 1676), t. IV, p. 362; (27 février 1679), t. VI,

p. 66; (23 octobre 1680), t. VII, p. 261, édit. de G. de S.-G.

[548] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 148.--SÉVIGNÉ, _Lettres_

(24 décembre 1688), t. IX, p. 49; (28 mai 1695), t. XI, p. 175,

édit. de G. de S.-G.

Madame de Sévigné la vit avant et après la catastrophe de son mariage

projeté[549]. Elle s'entretint longtemps seule avec elle, et fut

alternativement le témoin de l'ivresse de sa joie et de l'excès de sa

douleur. Plusieurs fois le spectacle de ses tourments et des angoisses

de son cœur lui arracha des larmes. Elle décrit très-bien l'état de

l'âme de cette princesse dans ces deux instants si opposés[550]. «C'est,

dit-elle en écrivant à son cousin de Coulanges, le sujet d'une tragédie

dans toutes les règles; jamais il ne s'est vu de si grands changements

en si peu de temps; jamais vous n'avez vu une émotion aussi générale.»

[549] SÉVIGNÉ, _Lettres_, en date des 15, 19, 24 et 31 décembre

1670, t. I, p. 218, 219, 220, 221, édit. de M.; t. I, p. 283-286,

292-295, édit. de G.--MARIE RABUTIN-CHANTAL, marquise de SÉVIGNÉ,

_Lettres à madame de Grignan_, t. I, p. 18, édit. 1726.

[550] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 31 décembre 1670), t. I, p. 294,

296-298, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 297

(Lettre de madame de Scudéry à Bussy).--_Ibid._, p. 307.

Cette affaire fit tellement de bruit dans toute l'Europe que Louis XIV

crut devoir écrire aux ambassadeurs qu'il avait dans l'étranger une

circulaire dans laquelle il expliquait les raisons qu'il avait eues de

permettre et ensuite de défendre le mariage de MADEMOISELLE et de

Lauzun; il engagea ses agents diplomatiques à communiquer secrètement

cette dépêche aux différentes cours près desquelles ils se trouvaient

placés[551].

[551] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 183.

Nous avons suffisamment entretenu nos lecteurs des personnages que

voyait madame de Sévigné et dont elle nous parle dans les lettres

qu'elle a écrites, à dater de l'époque dont nous traitons. Il est temps

de revenir aux particularités qui, dans ces mêmes lettres, la concernent

personnellement.

CHAPITRE XV.

1669-1671.

Madame de Sévigné passe à Livry l'automne de l'année 1669 avec sa

fille, son gendre et sa famille.--Long souvenir qu'elle conserve

de cette heureuse époque de sa vie.--Son bonheur est troublé par

un événement.--Le chevalier de Grignan tombe de cheval.--Madame de

Grignan s'évanouit, et fait une fausse couche.--Propos malins de

la comtesse de Marans à ce sujet.--Bussy paraît en avoir eu

connaissance.--Ces propos peuvent être relatifs à l'inclination

présumée du roi pour madame de Grignan.--Saint-Pavin, goutteux,

fait encore des vers pour madame de Sévigné.--Il meurt.--Son

épitaphe est composée par Fieubet.--Le comte de Grignan est nommé

lieutenant général de Provence.--Il part.--Une correspondance

s'engage entre lui et madame de Sévigné, et entre elle et son

cousin de Coulanges, avec toute la famille de l'intendant de Lyon

et avec madame de Coulanges.--Madame de Sévigné, par ses lettres,

cherche à capter la confiance et l'amitié de son gendre.--Elle lui

recommande un gentilhomme condamné aux galères.--Détails sur ce

gentilhomme.--Nouvelles diverses données par madame de Sévigné au

comte de Grignan.--Mot de la duchesse de Saint-Simon.--Son

caractère.--Le duc de Noirmoutier devient aveugle.--Détails sur

lui et sur son père.--Hiver rigoureux.--Décès causés par la petite

vérole.--Mariage de mademoiselle de Thianges et du duc de

Nevers.--Guillaume VII, prince de Hesse, meurt sans avoir été

saigné.--Discussion des médecins sur l'efficacité de la

saignée.--Intrigue du comte de Saint-Paul et de la duchesse de la

Ferté.--Pari et course au bois de Boulogne du grand écuyer et du

maréchal de Bellefonds.--Le comte de Grignan musicien.--Madame de

Sévigné lui promet des motets.--Nicole publie un traité;--La

Fontaine, un recueil de ses Contes.--Bourdaloue prêche aux

Tuileries.--Madame de Sévigné fait l'éloge de tous ces talents.

La sensibilité, ce mobile de nos peines et de nos jouissances, grave

dans notre mémoire nos moments de joie et nos jours de tristesse. C'est

cette faculté de l'âme qui nous fait vivre dans le passé autant que dans

le présent; plus elle prédomine, plus elle nous retrace vivement ces

heures si promptement écoulées, où les objets de nos intimes affections

se trouvaient réunis autour de nous; où, au milieu d'une société d'amis,

nous étions avec eux en communauté de plaisirs, de sentiments et

d'idées. Il est dans notre nature, dans cet instinct de bonheur dont la

Providence nous a pourvus de chercher à nous rappeler de préférence les

époques de nos plus grandes félicités. C'est par cette raison que les

souvenirs de l'automne de l'année 1669 viennent si souvent se placer

sous la plume de madame de Sévigné. Bosquets de Livry, qui aviez été si

longtemps témoins des jeux enfantins, des ris folâtres et de la

pétulante gaieté de Marie de Rabutin, vous la vîtes alors, parée d'un

autre nom, belle de sa maternité, se promener avec plus de calme sous

vos ombrages; heureuse par les soins pieux qu'elle prodiguait à son

tuteur, par la tendresse d'un fils, par le bonheur d'une fille, objets

de ses prédilections; par les attentions d'un gendre qui satisfaisait

son orgueil et donnait plus de force à ses espérances! Ce gendre, le

chevalier de Grignan, son frère, madame de Charmes, femme d'un président

du parlement d'Aix, qui avait été ami intime de Fouquet[552], vinrent

alors passer quelque temps avec madame de Sévigné, et contribuèrent,

avec la société aimable et brillante qui lui venait de Paris et des

environs, à varier son existence et à faire de Livry un séjour de fêtes

et de jouissances continuelles.

[552] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 165, édit. de M.; t. II, p.

198, édit. de G. (23 août 1671).--_Ibid._, t. VI, p. 12, M.; t.

VI, p. 192, G. (2 novembre 1679).

Il faut d'autant moins s'étonner que madame de Sévigné se rappelle,

après l'intervalle de plusieurs années, les jours passés à Livry au

milieu de toute sa famille qu'elle était alors dans la force de l'âge et

de la santé, dans la plus riante campagne, dans la plus agréable saison

de l'année, et que ce temps d'un bonheur si complet fut aussitôt suivi

de celui qui la sépara d'avec sa fille; séparation cruelle et cause

incessante des douleurs de toute sa vie!

Il était encore un autre motif qui ne permettait pas à madame de Sévigné

d'oublier cette époque de son séjour à Livry, qu'elle prolongea jusqu'à

la chute des feuilles, c'est qu'au souvenir des doux moments qu'elle y

avait passés se mêlait celui d'un événement triste en lui-même, et qui

la menaça du plus grand malheur qui pût lui arriver.

Le 4 novembre 1669[553], le chevalier de Grignan, montant un cheval

fougueux, fut violemment jeté à terre en présence de sa belle-sœur,

alors enceinte. Madame de Grignan s'évanouit, et fit une fausse couche.

Il est facile de comprendre quelles furent alors les inquiétudes de

madame de Sévigné. Elle en parle dans un grand nombre de lettres; mais

ses tourments, et les souffrances de madame de Grignan, et les regrets

de son gendre ne furent pas les seuls résultats fâcheux de cet accident;

il y en eut un plus durable dans ses effets, que ces mêmes lettres et

les lettres de Bussy nous font connaître[554].

[553] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p. 280, édit.

de G. de S.-G.--_Ibid._, t. II, p. 237, édit. de M. «Ah! ma

fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange

scène à Livry!» etc.

[554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars, 19 et 23 août, 6 et 13

septembre, 4 novembre 1671), t. I, p. 277, 187, édit. de

Monmerqué; t. I, p. 361, édit. de G. de S.-G.; t. II, p. 163,

165, 272 et 273, édit. de M.; t. II, p. 196, 198, 214, 280, 361,

édit. de G. de S.-G.

Le chevalier de Grignan avait une belle figure; il était plus jeune,

plus sémillant, plus aimable que le comte de Grignan, son frère, laid de

visage, ainsi que nous l'avons dit. La familiarité qui s'était établie

entre le beau-frère et la belle-sœur n'avait rien qui ne fut

irréprochable: toujours en présence d'une mère et d'un époux, ils

pouvaient tous deux se livrer aux accès de leur gaieté avec la liberté

que permet le séjour à la campagne et dont leur jeune âge leur faisait

un besoin. Mais la vive émotion qu'éprouva madame de Grignan lors de

l'accident arrivé au chevalier et surtout la fausse couche qui en fut la

suite donnèrent lieu à la malignité de s'exercer sur le compte de tous

deux. J'ai rapporté ailleurs la parodie de la fable de la Fontaine, que

l'on fit peu après sur ce sujet[555]. Les recueils de vers manuscrits de

ce temps renferment plusieurs autres pièces qui prouvent que madame de

Grignan fut en butte à ces satires grossières des chansonniers et des

vaudevillistes, auxquelles la célébrité, la puissance, les richesses et

la beauté ne pouvaient alors échapper. Leurs auteurs s'étaient accordés

à donner au comte de Grignan le surnom de _Matou_, à cause de sa mine

ébouriffée; et, aussitôt après son mariage avec mademoiselle de Sévigné,

on fit sur lui et sur sa femme le couplet suivant:

Belle Grignan, vous avez de l'esprit

D'avoir choisi votre beau-frère;

Il vous fera l'amour sans bruit,

Et saura cacher le mystère.

--Matou! n'en soyez pas jaloux;

Il est Grignan tout comme vous[556].

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 20 / 35 段