[517] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 163.

[518] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 164.

[519] Id., _ibid._, p. 145.

[520] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 145.

[521] Id., _ibid._, p. 146.

MADEMOISELLE n'osa rien dire à MADAME. Mais elle suivit régulièrement la

reine aux Récollets, où il se faisait une neuvaine pour saint Pierre

d'Alcantara; et un jour que le saint sacrement était exposé, après avoir

prié Dieu avec ferveur de lui inspirer ce qu'elle avait à faire, «Dieu

lui fit la grâce, dit-elle, de la déterminer à ne pas travailler

davantage à chasser de son esprit ce qui s'y était établi si fortement,

et à épouser M. de Lauzun.»

Toutefois la grâce de Dieu n'était point pour elle tellement efficace

qu'elle n'eût encore des combats à livrer avec son orgueil avant

d'exécuter la résolution qu'elle avait prise. Elle, si fière, si

hautaine, se soumettre au joug de l'hymen, à son âge!... Que diront le

monde, la cour, le public, l'Europe? Le bruit de son héroïque vertu

n'était-il pas partout répandu?.... Se marier!.... et avec qui?.... avec

Lauzun, un simple gentilhomme, un cadet de famille!.... Puis elle

repassait dans son esprit toutes les mésalliances illustres que sa

mémoire lui fournissait; ensuite elle songeait à tous les partis qu'elle

avait refusés, aux princes et aux souverains qui pouvaient encore se

présenter pour obtenir sa main.... Mais serait-ce là le bonheur?.... Ah!

sans Lauzun pouvait-il en exister pour elle?--Alors, s'affermissant dans

une détermination qui lui semblait inspirée par Dieu même, elle

préparait dans son esprit les réponses à toutes les objections qu'on

pourrait faire contre son mariage. Elle se livra, avec une étonnante et

studieuse activité, à des recherches sur la généalogie des Lauzun, sur

les documents qui pouvaient la justifier. Son érudition devint si riche

et sa mémoire si fidèle sur tous ces points que par la suite, et lorsque

cela fut nécessaire, elle étonna Lauzun en lui apprenant l'histoire de

ses ancêtres, qu'il ignorait; et elle surprit le roi en l'instruisant

sur les faits relatifs aux monarques qui l'avaient précédé sur le trône

de France.

Quand sa résolution fut définitive et que rien relativement à elle ne

pouvait l'empêcher de l'exécuter, toutes ses inquiétudes se réveillaient

en pensant à Louis XIV. Elle revenait sans cesse et comme malgré elle

aux pensées que lui suggérait la difficulté d'obtenir son consentement

pour une telle mésalliance. Mais, disait-elle, pourquoi s'y

refuserait-il?.... Il aime Lauzun, il a de l'amitié pour moi; il ne

voudra pas s'opposer à mon bonheur ni à l'élévation de son

favori.--D'ailleurs, il ne le pourra pas.--N'a-t-il pas consenti au

mariage de la duchesse d'Alençon avec le jeune duc de Guise?--Peut-il me

dénier ce qu'il a concédé à ma sœur?--Oui; mais ma sœur de Guise est

le fruit de la mésalliance de mon père.--Elle n'est pas Anne de Bourbon,

la petite-fille d'Henri IV.--Elle est la fille d'une princesse de

Lorraine.--Dira-t-on que le duc de Guise est d'une maison plus ancienne

et plus puissante que celle de Lauzun?--Plus puissante, oui, parce que

cette maison de Lorraine s'est accrue démesurément dans ces derniers

temps par l'ambition de ses chefs et la faiblesse de nos rois; mais plus

ancienne, non. Les aïeux de M. de Guise ont desservi la France, ceux de

la maison de Caumont se sont souvent sacrifiés pour elle. Sous le règne

de Charles VI, en l'année 1422, Charles, duc de Lorraine, était encore à

la solde du roi de France moyennant trois cents livres tournois par

mois, tandis qu'en 1404 Jean de Nompar-Caumont, seigneur de Lauzun,

concluait un traité de souverain à souverain avec Jean de Bourbon,

commandant les armées du roi en Guyenne[522]; et les anciens titres de

cette illustre maison remontent à plus de sept siècles.--D'ailleurs, ne

sais-je pas combien notre histoire fournit de nombreux exemples de

femmes, de filles et de sœurs de rois qui ont épousé de simples

gentilshommes?... Adèle, l'aînée des filles de Dagobert, n'a-t-elle pas

épousé le comte Hermann, homme peu considérable? Rotilde, la seconde

fille du même roi, n'a-t-elle pas été mariée à Ledéric, premier

forestier de Flandre? Landrade, fille de Charles Martel, ne fut-elle pas

unie à Sidromme de Hasbannin? Berthe, la fille du puissant Charlemagne,

ne devint-elle pas la femme d'Angilbert, simple gouverneur d'Abbeville?

Des filles de Louis le Jeune, la première épousa le comte de Champagne,

et Alix, sa sœur, Thibaut, comte de Chartres et de Blois; Alix, fille

de Charles VII, fut mariée à Guillaume, comte de Ponthieu; Isabelle de

France, fille de Philippe le Long, à Gui, comte d'Albon; Catherine de

France, fille de Charles VI, lorsqu'elle fut devenue veuve, donna sa

main à Owin Tyder, qui n'était qu'un simple chevalier gallois, pauvre et

d'une très-médiocre naissance[523].

[522] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144.

[523] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 162.

Ainsi la malheureuse princesse allait fouillant péniblement jusque dans

les parties les plus obscures de nos annales, pour y trouver des faits

favorables à sa passion, ne s'apercevant pas que ces exemples, puisés

dans des siècles qui n'avaient rien de commun avec le temps où elle

vivait, ne pouvaient lui être applicables. Cependant ils lui

paraissaient décisifs; mais les noms qu'elle y trouvait lui semblaient

obscurs auprès de celui de Lauzun. L'antiquité de sa noblesse, ses

belles actions à la guerre, la réputation d'homme extraordinaire qu'il

s'était faite dans toute la France, la faveur royale dont il jouissait

lui persuadaient que son mérite[524] était encore au-dessus de tout ce

qu'elle voulait faire pour lui. Elle s'affermissait dans le projet

qu'elle avait de l'épouser; et, avec l'énergie et la ténacité de son

caractère, cette résolution une fois prise était invariable. Mais son

embarras était de savoir comment elle la mettrait à exécution.--Quand

elle se faisait cette question, son cœur palpitait, sa tête

s'embarrassait et son esprit flottait incertain. Lorsque l'âme est

vivement émue par un objet d'où dépend le sort de notre vie, plus on

désire atteindre le but, plus on hésite sur les moyens d'y parvenir.

[524] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144.

La première chose à faire, sans doute, était d'instruire Lauzun du

projet qu'elle avait formé sur lui. Mais c'était précisément là pour

elle le point difficile. Il fallait que Lauzun sût d'abord qu'elle

l'aimait; et quoiqu'elle eût tâché de le lui faire apercevoir par tous

les moyens qui ne répugnaient pas à sa pudeur, il ne paraissait pas le

moins du monde soupçonner la nature de ses sentiments pour lui. Elle

s'affligeait de ne pas reconnaître en lui les signes de l'amant, tels

que Corneille les donne dans la tirade dont nous avons cité les premiers

vers et dont voici les derniers, que MADEMOISELLE trouvait fort beaux,

parce qu'ils lui semblaient en parfait rapport avec sa situation:

La langue en peu de mots en explique beaucoup;

Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup;

Et, de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,

Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.

MADEMOISELLE chercha de nouveau, et plus fréquemment que par le passé, à

se trouver en tête-à-tête avec Lauzun. Mais lui abrégeait le plus qu'il

pouvait ces entretiens particuliers; il s'y prêtait avec un empressement

si froid, un air si respectueux que MADEMOISELLE, toute troublée devant

lui, ne pouvait se résoudre à rompre le silence; et ces entrevues si

vivement désirées, ménagées par elle avec tant de peine et de mystère,

étaient toujours sans résultat[525].

[525] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 148.

Cette situation était trop pénible pour que la princesse ne cherchât

point à la faire cesser. Elle ne voyait cependant d'autre moyen que de

faire à Lauzun une déclaration. Alors sa pudeur, sa fierté se

révoltaient à cette idée qui lui revenait sans cesse. Elle en était

obsédée; elle frissonnait, se désespérait, versait des larmes, et ne

pouvait rien déterminer.

Au milieu de ses incertitudes et de ses douleurs, MADEMOISELLE apprit

que l'on parlait de lui faire épouser le duc de Lorraine, afin

d'arranger le différend qui existait entre ce prince et le roi de

France. Cette circonstance lui parut favorable pour instruire Lauzun des

projets qu'elle avait sur lui. Elle le trouva chez la reine au moment où

le bruit de cette alliance se répandait, et lui dit, en se retirant dans

l'embrasure d'une croisée, qu'elle avait à lui parler. Il la suivit. «Il

avait, dit-elle dans ses Mémoires, une telle fierté que je le regardai

comme le maître du monde.»--Elle lui dit, non sans trembler un peu,

qu'elle avait une résolution à prendre, mais que, le considérant comme

son plus fidèle ami, elle ne voulait rien faire sans lui avoir demandé

avis.--Lauzun répondit à cette ouverture par d'humbles révérences et par

des témoignages de reconnaissance sur l'honneur que la princesse lui

faisait. Il lui protesta que, par sa sincérité, il répondrait à la bonne

opinion qu'elle avait de lui.--Alors elle lui parla des bruits qui

couraient sur son mariage avec M. de Lorraine et sur les intentions du

roi à cet égard. Lauzun feignit de tout ignorer, et dit simplement que

l'amitié et la déférence du roi pour MADEMOISELLE lui feraient vouloir

sur cela ce qu'elle désirait.--Mais elle s'empressa de déclarer à Lauzun

que, quelle que fût la volonté du roi, elle était bien décidée à ne pas

s'immoler à des considérations de grandeur et de gloire; qu'elle ne

voulait point se marier à un inconnu, fût-il un puissant souverain;

qu'elle voulait un honnête homme, qu'elle pût aimer[526]. Lauzun, sans

paraître deviner où tendait ce discours, dit à la princesse que ses

sentiments étaient pleins de raison; qu'il les approuvait, mais qu'il

s'étonnait qu'heureuse comme elle l'était elle songeât à se

marier.--Alors elle lui avoua qu'elle y était déterminée par la quantité

de personnes qui comptaient sur son bien et qui par conséquent

souhaitaient sa mort.--Lauzun avoua que cette considération était vraie

et sérieuse, mais que cette affaire était d'une telle importance qu'il

fallait qu'elle y réfléchît mûrement; que, de son côté, il y songerait

avec application, et qu'après il lui en dirait son avis.

[526] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, P. 215 à 229.

La reine sortit, et ce premier entretien se termina là.

Les entretiens qui suivirent (toujours chez la reine) furent plus

prolongés, et semblaient propres à amener une explication claire et

définitive. La princesse fut charmée du vif intérêt que Lauzun

paraissait prendre à sa situation, aux peines, aux ennuis qui en

étaient la conséquence. Elle lui demanda de vouloir bien la

conseiller, et promit de ne se gouverner que par ses avis. Déposant

alors cet air froid et compassé qu'il avait toujours en sa

présence, il lui dit, avec un sourire qui l'enchanta: «Je dois donc

être bien glorieux d'être le chef de votre conseil, et vous allez

me donner bonne opinion de moi.»--Avec chaleur elle répliqua que

l'opinion qu'elle avait de lui ne pouvait être meilleure, et elle

se disposait à continuer de manière à ne plus lui laisser aucun

doute sur la nature de ses sentiments lorsque Lauzun, lui faisant

une profonde révérence et reprenant son grand air de respect,

arrêta l'impulsion de son cœur, et la contraignit à se contenter

de l'invitation qu'elle lui fit de s'expliquer sur le conseil qu'il

avait à lui donner.

Lauzun approuva entièrement les motifs qui faisaient désirer

à la princesse de se marier; mais la chose lui paraissait

impossible, puisqu'il n'y avait personne sur qui elle pût jeter les

yeux.--«Cependant je ne puis disconvenir que vous n'ayez raison, dit-il,

de sortir de l'état pénible où vous vous trouvez, en pensant qu'on vous

souhaite la mort: sans cela, qu'auriez-vous à désirer? Les grandeurs,

les biens vous manquent-ils? Vous êtes estimée, honorée par votre vertu,

votre mérite et votre qualité; c'est, à mon sens, un état bien agréable,

de vous devoir à vous-même la considération que l'on a pour vous. Le roi

vous traite bien, il vous aime; je vois qu'il se plaît avec vous:

qu'avez-vous à souhaiter? Si vous aviez été reine ou impératrice dans un

pays étranger, vous vous seriez ennuyée à la mort. Ces conditions ont

peu d'élévation au-dessus de la vôtre. Il y a beaucoup de peine à

étudier l'humeur de l'homme et du reste des gens avec qui l'on doit

vivre, et je ne conçois pas de plaisir qui puisse l'adoucir[527].»

[527] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 152.

MADEMOISELLE convint de la justesse de ces réflexions; mais si elle

choisissait pour époux un parfait honnête homme, si elle suivait la

pente de son cœur, qui la portait à ne jamais se séparer du roi, le roi

ne serait-il pas satisfait qu'elle fût la cause de l'élévation d'un de

ses sujets? n'approuverait-il pas qu'elle lui donnât du bien pour

l'employer à son service?--«Oui, dit Lauzun; outre le plaisir d'avoir

élevé un homme à un degré au-dessus de tout ce qu'il y a de souverains

en Europe, vous auriez celui de la certitude qu'il vous en saurait gré

et qu'il vous aimerait plus que sa vie; et par-dessus le tout vous ne

quitteriez pas le roi. Mais ce sont là des châteaux en Espagne. La

difficulté est de trouver cet homme, dont la naissance, les

inclinations, le mérite et la vertu soient assez grands pour répondre à

tout ce que vous auriez fait pour lui; et vous avez dû vous convaincre,

par tout ce que je vous ai dit, que c'était la chose impossible.»--«Cela

est très-possible, dit la princesse en souriant et en le regardant d'un

air passionné, puisque vos objections ne sont pas contre le projet, mais

regardent l'individu; je verrais à en trouver un qui eût toutes les

qualités que vous voulez qu'il ait.»--La reine sortit en cet instant de

son oratoire; l'entretien avait duré deux heures, et il se serait encore

prolongé sans la circonstance qui y mit fin.

MADEMOISELLE était satisfaite d'avoir cette fois réussi à expliquer ses

intentions à Lauzun de manière à ce qu'il ne pût s'y méprendre; du moins

elle le croyait. Pourtant lorsqu'elle s'aperçut que Lauzun, qu'elle

voyait alors tous les jours, ne venait pas de lui-même la trouver, mais

qu'elle était obligée d'aller vers lui pour lui parler, elle pensa

qu'elle s'était trompée, qu'elle n'avait pas été assez explicite; et

toutes ses anxiétés recommencèrent.--Elle rechercha un nouvel entretien,

et éprouva une vive peine d'entendre dire à Lauzun qu'il lui conseillait

de ne plus penser au mariage; que pour elle ce parti entraînait trop de

dégoûts, de difficultés; qu'il se regarderait comme indigne de l'honneur

qu'elle lui avait fait de se confier en lui s'il ne lui disait pas que

ce qui était le mieux pour elle serait de rester dans l'état où elle

était.

Longtemps Lauzun désola la princesse par cette artificieuse conduite: il

lui démontrait la nécessité de prendre un parti, et la difficulté d'en

prendre un; l'impossibilité, pour son bonheur, de rester dans la

situation où elle était, et les graves inconvénients d'un

mariage.--«Lors même, lui disait-il, qu'elle aurait trouvé quelqu'un qui

réunît toutes les qualités propres à lui plaire, qui pourrait lui

répondre qu'il n'aurait pas des défauts qu'elle n'aurait pas connus et

qui feraient son malheur[528]?» Ces réflexions si sages ne faisaient

qu'accroître l'estime de la princesse pour Lauzun et la confiance

qu'elle avait en lui; et, au lieu d'ébranler la résolution qu'elle avait

prise, elles la rendaient plus impatiente de la mettre à exécution. Ces

longs entretiens, pour elle si délicieux, attisaient le feu de sa

passion, et rendaient de jour en jour plus violents et plus pénibles les

combats intérieurs qu'elle était obligée de se livrer à elle-même.

[528] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 189.

Cependant Lauzun, dans ces entretiens, quand la princesse lui parlait de

celui qu'elle avait choisi pour époux et lui en faisait l'éloge,

paraissait ne pas se douter qu'il pût être question de lui; et ses

observations faisaient toujours allusion, sans le nommer, à celui auquel

le bruit public donnait la main de MADEMOISELLE. Tantôt c'était le comte

de Saint-Paul, ou MONSIEUR, ou le duc de Lorraine, ou quelque souverain.

MADEMOISELLE, convaincue que la modestie de Lauzun ne lui permettait pas

de croire que c'était bien lui qu'elle aimait, que c'était bien lui

qu'elle voulait épouser, résolut de le lui déclarer, puisque ni ses

discours ni ses regards n'avaient pu le lui faire deviner.--Elle lui dit

donc un jour: «Je veux absolument vous nommer celui que j'ai choisi pour

époux[529].»--«Vous me faites trembler, répondit-il. Si par caprice je

n'approuvais pas votre goût, vous ne voudrez plus me voir; je suis trop

intéressé à conserver l'honneur de vos bonnes grâces pour écouter une

confidence qui me mettrait au hasard de les perdre. Je n'en ferai rien;

je vous supplie de tout mon cœur de ne plus m'entretenir de cette

affaire.»--Et Lauzun évita de se trouver seul avec la princesse, et

affecta de ne lui point parler. Mais plus il semblait se refuser à

apprendre d'elle son secret, plus elle brûlait de le lui révéler.

Cependant le courage lui manquait; et ces deux simples monosyllabes,

«C'est vous,» ne pouvaient sortir de sa bouche. Dans les moments où elle

voulait les prononcer, toujours son trouble et son extrême agitation lui

coupaient la parole et la respiration. Enfin, un certain jeudi soir,

chez la reine, ayant rencontré Lauzun, elle lui dit qu'elle voulait

absolument, malgré sa défense, lui nommer l'homme en question. «Je ne

puis plus, d'après cela, répondit Lauzun, me défendre de vous écouter;

mais vous me feriez plaisir d'attendre à demain.»--«Non, sur-le-champ,

répondit la princesse; demain est vendredi, c'est un jour

malheureux.»--Lauzun, avec un air inquiet et soumis, garda le silence,

et semblait la regarder avec attendrissement. Elle leva sur lui ses

yeux, brillant de la flamme qui la consumait; son sein palpita avec

violence...; elle se sentit défaillir, et, craignant de s'évanouir si

elle augmentait son émotion, elle déclara à Lauzun, en baissant ses

paupières, que ce nom, ce nom si cher, elle n'avait pas la force de le

lui dire.--«J'ai envie, dit-elle, d'épaissir la glace avec mon souffle,

et de vous tracer ce nom dessus[530].»--L'entretien se prolongea ensuite

sur un ton badin, mais qui devint de plus en plus tendre; de telle sorte

que tout était clairement exprimé de la part de la princesse sans que

cependant elle eût prononcé le nom de Lauzun. Mais lui, qui feignait de

ne rien comprendre, la pressa de lui révéler le nom de celui qu'elle

avait choisi.--Tous deux gardèrent alors un instant le silence, comme

pour se recueillir dans ce moment solennel; puis elle ouvrit la bouche

pour faire cet aveu tant désiré, et prononça le mot, C'est...; puis

s'arrêta subitement, effrayée par le timbre sonore d'une pendule qui

venait de se faire entendre...; elle écoute, compte douze coups

consécutifs. «Il est minuit, dit-elle... c'est vendredi... je ne vous

dirai plus rien.»--Le lendemain, ou plutôt après la nuit passée,

MADEMOISELLE, toujours de plus en plus agitée, écrivit ces mots sur un

papier à billet: «_C'est vous_;» elle cacheta ce papier, et le mit dans

sa poche.--Dans la journée, elle alla chez la reine; et, comme elle s'y

était attendue, elle y vit Lauzun, et lui dit: «J'ai écrit le nom sur

un papier.»--Lauzun la pressa vivement de lui remettre ce papier,

promettant de le placer sous son oreiller et de ne le regarder que

lorsque minuit serait sonné.--Elle s'y refusa par la crainte qu'il ne se

trompât d'heure.

[529] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 215.

[530] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 217.

Le dimanche suivant, dans la matinée, la reine étant entrée dans son

oratoire, MADEMOISELLE se trouva seule dans le salon avec Lauzun; elle

lui montra le billet, qu'elle avait dans son manchon. Lauzun la supplia

de le lui remettre. «Le cœur lui battait, disait-il; c'était un

pressentiment que le choix qu'elle avait fait lui causerait une vive

peine.» N'importe, il désirait faire cesser son incertitude. Mais elle,

qui sentait combien, après un tel aveu, elle serait embarrassée de se

trouver seule avec Lauzun, prolongea la conversation afin que la reine

eût le temps de sortir de son oratoire. Comme ce court entretien fut

extrêmement tendre de la part de Lauzun et de la sienne, elle se

félicita du moyen qu'elle prenait pour l'instruire du choix qu'elle

avait fait de lui. Aussi quand la reine reparut, MADEMOISELLE remit le

papier à Lauzun, avec injonction de revenir le soir même lui remettre la

réponse au bas du billet. Elle partit soulagée, et suivit la reine aux

Récollets, où elle pria Dieu avec ferveur pour la réussite de ses

projets.

Lauzun était sans lettres, sans étude, peu remarquable par son esprit;

mais il connaissait le monde et surtout les femmes; et ses succès auprès

d'un grand nombre lui avaient donné une merveilleuse sagacité pour

discerner les progrès et les phases des passions qu'elles veulent

cacher. Il savait que, pour être certain de dominer entièrement celles

dont la raison et la conscience combattent les impétueux mouvements du

cœur, il faut les obliger à sacrifier à l'amour jusqu'aux derniers

scrupules de la pudeur, cette vigilante gardienne de la vertu. Pour

cette raison, cette déclaration de MADEMOISELLE, par billet, ne satisfit

pas Lauzun: il ne doutait pas qu'il ne fût aimé, aimé avec passion; mais

cette passion cependant n'était pas encore assez forte pour vaincre

entièrement l'orgueil de la princesse. Ce sentiment pouvait se réveiller

en elle, surtout lorsqu'il serait exalté par les instigations des

personnes intéressées. C'est ce qui devait arriver infailliblement quand

cette liaison, enveloppée jusqu'ici du plus profond mystère, serait

connue. On pouvait alors triompher en partie de cette malheureuse

passion, ou du moins en modérer les accès, et empêcher cette entière

abnégation de soi-même, cet abandon de toute volonté contraire à celle

de l'objet aimé: c'est ce que Lauzun voulait prévenir.

Au lieu de répondre au billet qu'il avait reçu, et de se répandre en

témoignages de reconnaissance auprès de la princesse, Lauzun continua

son rôle d'incrédule. Selon lui, la princesse le trompait, et refusait

de lui dire le nom de celui qu'elle avait choisi; il se montra jaloux,

triste, rêveur; et il la désola tellement par ses brusqueries et son

humeur que, pour lui rendre sa sérénité, elle se vit contrainte à

déposer toute dignité et à répéter plusieurs fois de vive voix ce

qu'elle avait à peine osé lui insinuer par écrit. Il fallut qu'elle lui

déclarât qu'elle l'aimait avec passion; que lui seul pouvait faire son

bonheur; qu'elle s'abandonnait à lui sans réserve, ne voulait vivre que

pour lui, et enfin qu'elle voulait l'épouser et lui donner tous ses

biens.

Lauzun ne répondit à une déclaration si tendre et si explicite que par

des objections; mais elles étaient de nature à affermir la princesse

dans ses résolutions. En supposant, disait-il, qu'il serait assez

extravagant pour croire cette affaire possible, il était obligé de

déclarer à MADEMOISELLE qu'il aimait trop le roi pour qu'aucune

considération humaine pût le déterminer à s'éloigner de lui; qu'il

garderait les charges qu'il avait près de lui; par conséquent il ne

pouvait pas penser qu'elle consentît jamais à épouser le _domestique_

(ce mot s'employait alors pour celui de serviteur) de son cousin

germain.--«Mais, répondit-elle, ce cousin germain est mon maître aussi

bien que le vôtre; et je ne trouve rien de plus honorable pour mon époux

que d'être son domestique. Si vous n'aviez pas de charge auprès du roi,

j'en achèterais une pour vous[531].»

[531] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 222 à 229.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 19 / 35 段