cessait d'avoir pour elle des égards et de la déférence, MADEMOISELLE
parut tout à coup renoncer aux résolutions qui jusque-là avaient présidé
à toute sa conduite et l'avaient dirigée dans ses projets. Née le 29 mai
1627, elle avait alors quarante-trois ans. Toutes les chances de mariage
qu'elle avait considérées comme sortables pour elle avaient été sans
résultat. Comme on la croyait inaccessible aux faiblesses d'une
inclination douce et tendre, on avait pensé qu'elle s'était enfin
résolue à rester maîtresse d'elle-même, à vivre dans le célibat, sans
quitter la cour, où son rang lui assignait la seconde place après la
reine. Sa grande fortune lui permettait de satisfaire son goût pour le
monde, d'avoir elle-même une petite cour et de donner des fêtes avec une
généreuse magnificence. D'après cette croyance, qui était générale,
chacune des branches de la famille royale, en faveur de laquelle seule
il lui convenait de tester, espérait un jour avoir une portion de ses
riches domaines[495]. Le roi d'abord en convoitait une grande part pour
le Dauphin, MONSIEUR pour ses filles[496] et le prince de Condé pour ses
fils. Cette position et les discours auxquels elle donnait lieu furent
pour elle une cause de chagrin et de tristesse, dont elle résolut de se
délivrer. On la vit donc tout à coup manifester hautement la ferme
volonté de se choisir un mari qui pût la rendre heureuse et lui donner
des héritiers directs. Aussitôt les ambitions et la cupidité
s'éveillèrent, et agirent avec d'autant plus de promptitude que l'âge de
la princesse la forçait elle-même à se hâter. Le comte de
Saint-Paul[497], le plus élevé par le rang de tous les jeunes seigneurs
de la cour, appartenait par son père aux Longueville, par sa mère aux
Condé: ces deux puissantes maisons se liguèrent pour le faire agréer
pour époux à MADEMOISELLE. La grande différence d'âge leur paraissait
plutôt un moyen de succès qu'un motif d'objection[498].
[495] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 144.
[496] Marie-Louise d'Orléans, née le 27 mai 1662, nommée
MADEMOISELLE comme mademoiselle de Montpensier, et mademoiselle
de Valois, née le 27 août 1669, toutes deux filles d'Henriette
d'Angleterre.
[497] Ci-dessus, chapitre VII, p. 116, et chapitre XIII, p. 226.
[498] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 184 et 185.
Il y avait alors à la cour une femme qui, dans sa jeunesse un peu
galante, y avait joué un assez grand rôle et qui, dans un âge
très-avancé, y conservait beaucoup d'influence: c'était Charlotte
d'Étampes de Valencey, marquise de Puisieux. Presque septuagénaire, elle
avait une inconcevable activité, jointe au besoin et à l'habitude de
l'intrigue. Comme elle était riche, d'un esprit très-original,
très-aimable malgré ses goûts bizarres, on la recherchait beaucoup. Son
âge, ses succès, son expérience, l'utilité et l'agrément de son commerce
lui avaient acquis un ascendant qui la rendait difficile et exigeante;
mais par cette raison elle avait, en quelque sorte, fait reconnaître le
droit qu'elle s'arrogeait de se mêler de toutes les affaires qu'elle
prenait en gré, et d'en parler librement, avec assurance, avec autorité,
fût-ce même aux princesses[499]. Cette espèce de privilége qu'elle avait
usurpé et qui lui était acquis contribuait au succès de tout ce qu'elle
entreprenait. Ce fut elle que les maisons de Condé et de Longueville
choisirent pour circonvenir MADEMOISELLE et la déterminer à épouser le
comte de Saint-Paul. Quand on parla de ce projet à MADEMOISELLE, elle ne
le repoussa pas, et l'on se crut certain du succès[500]. MADEMOISELLE
avait raconté un jour à M. de Coulanges qu'ayant songé que madame de
Sévigné était malade elle s'était réveillée en pleurant, et avait chargé
madame de Coulanges de le lui dire; et madame de Sévigné, pour laquelle
MADEMOISELLE avait tant d'amitié, favorisait le comte de
Saint-Paul[501]. Madame de Puisieux, madame de la Fayette, madame de
Thianges, madame d'Épernon, madame de Rambures[502] et quelques autres
personnes, toutes liées avec madame de Sévigné, toutes également admises
dans la société intime de la princesse, concouraient au même but et
secondaient les instances de l'héritier des Longueville; enfin,
Guilloire, qui avait le titre de gentilhomme ordinaire de MADEMOISELLE,
et qui était à la fois son médecin, son secrétaire ou son intendant, se
montrait aussi favorable à cette alliance[503].
[499] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 159.--SAINT-SIMON, _Mémoires
authentiques_, t. II, p. 114. Voy. ci-dessus, chap. VIII, p. 130.
[500] TALLEMANT, _Historiettes_, t. I, p. 293, 294, 296, édit.
in-8º.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 159, 171, 205, 206,
209.--LORET, _Muse historique_, liv. IX, p. 10, 23.--_Ibid._,
liv. VIII, p. 139.--CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p.
64.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 201, édit. de M.--_Ibid._, t.
I, p. 171, édit. de G. de S.-G. (19 novembre 1671); t. I, p. 286,
édit. de M.; t. I, p. 376, édit. de G. de S.-G. (13 mars
1671).--_Ibid._, t. III, p. 422, édit. de M.; t. IV, p. 48, édit.
de G. de S.-G. (23 août 1675).--_Ibid._, t. III, p. 448, édit. de
M.; t. IV, p. 76 (4 septembre 1675).--_Ibid._, t. IV, p. 146,
édit. de M.; t. IV, p. 273, édit. de G. de S.-G. (25 décembre
1675).--_Ibid._, t. V, p. 255, édit. de M.; t. V, p. 427, édit.
de G. de S.-G. (15 septembre 1677).--_Ibid._, t. IV, p. 152,
édit. de M.; t. IV, p. 278, édit. de G. de S.-G. (C'est là qu'il
est dit que madame de Puisieux avait quatre-vingts ans, 29
décembre 1675.)--_Ibid._, t. V, p. 259, édit. de M.; t. V, p.
430, édit. de G. de S.-G. (13 octobre 1677).--_Ibid._, t. V, p.
263, édit. de M.; t. VI, p. 434, édit. de G. de S.-G. (16 octobre
1677).
[501] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 73, édit.
de M.; t. III, p. 145, édit. de G. de S.-G.
[502] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 159, 183.
[503] SÉVIGNÉ, t. I, p. 300, édit. de M.; t. I, p. 389, édit. de
G. de S.-G. (20 mars 1671).--SEGRAIS, _Mémoires_, t. II des
_OEuvres_, pag. 92 et 93.
Deux circonstances parurent devoir y faire renoncer entièrement. Dès
qu'on sut que MADEMOISELLE voulait se marier, la politique chercha
aussitôt à mettre à profit cette volonté. Les ministres de Louis XIV,
voyant que le roi d'Angleterre ne pouvait avoir de postérité de la reine
sa femme, songèrent à le faire divorcer, à lui faire embrasser la
religion catholique, vers laquelle il inclinait, et à lui donner en
mariage _Mademoiselle_, dont les grands biens pourraient le soustraire,
pour ses dépenses personnelles, à la dépendance de son parlement. Ce
dessein, dont on parla pendant une semaine, n'eut pas de suite. Mais
lorsque, par la mort de l'infortunée Henriette, MONSIEUR devint veuf,
tout le monde pensa qu'il était le seul parti qui convînt à
MADEMOISELLE. L'idée de ce mariage s'accrédita à la cour et dans le
public, et fut enfin regardée comme certaine. Louis XIV le désirait peu,
mais il comprit qu'il ne pouvait s'y opposer. Il ne voyait pas avec
plaisir son frère devenir assez riche pour pouvoir se passer de ses
bienfaits. Lorsqu'il parla de cette affaire à sa cousine, il lui dit
qu'il croyait devoir lui déclarer que son intention était de ne jamais
donner à MONSIEUR aucun gouvernement, lors même qu'il deviendrait son
mari. Louis XIV fut fort surpris et en même temps très-satisfait
d'entendre MADEMOISELLE lui répondre qu'elle se soumettrait en tout à
ses ordres; qu'elle épouserait MONSIEUR, s'il le voulait; mais que tel
n'était pas son désir. MONSIEUR, de son côté, avait témoigné si peu
d'empressement pour obtenir la main de MADEMOISELLE, et dit si
clairement qu'il ne se marierait avec elle que pour ses grands biens,
que Louis XIV ne put être offensé que sa cousine refusât l'honneur de
cette alliance, puisque c'était lui-même qui lui avait rapporté le
propos, peu flatteur pour elle, que MONSIEUR lui avait tenu[504]. Dès
qu'on sut que MADEMOISELLE avait refusé d'épouser MONSIEUR, on ne douta
point qu'elle ne fût enfin décidée à prendre pour mari le beau comte de
Saint-Paul. Madame de Sévigné, madame de Puisieux et toutes les
personnes qui voyaient familièrement cette princesse regardèrent ce
mariage comme devant se faire très-prochainement. Les familles de
Longueville et de Condé se mirent en mesure de solliciter le
consentement du roi.
[504] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLIII, p. 206 et
213.--SEGRAIS, _Mémoires_, dans ses _OEuvres_, 1755, t. II, p.
92.
On en était là, lorsque tout à coup on apprit que ce consentement du roi
était donné à MADEMOISELLE pour épouser, le dimanche suivant, qui?--Le
comte de Saint-Paul.--Non... MADEMOISELLE, petite-fille de Henri IV,
mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier,
MADEMOISELLE, cousine germaine du roi; MADEMOISELLE, destinée au trône;
MADEMOISELLE, le seul parti de France qui fût digne de MONSIEUR[505],
épousait Lauzun, ce petit marquis de Puyguilhem, ce cadet de Gascogne si
nouvellement introduit à la cour, si récemment comblé des faveurs de son
maître, qui, rapidement élevé de grade en grade et d'honneurs en
honneurs, était bien parvenu à faire naître la crainte et l'envie, mais
non à conquérir la considération et l'estime. Ce fut alors que madame de
Sévigné, dans le premier moment de l'émotion que lui causa une nouvelle
si étrange, si inattendue, prit la plume pour écrire à son cousin de
Coulanges, alors auprès de son beau-père Dugué-Bagnols, intendant à
Lyon, afin de l'instruire de l'événement qui allait avoir lieu et dont
toute la cour et tout le public étaient préoccupés[506].
[505] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670).
[506] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670), t. I, p. 212, édit.
de Monmerqué; t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; t. I, p. 15 de
l'édit. 1726.
Ce qui est plus étrange que la chose qui causa tant de surprise à madame
de Sévigné, c'est sa surprise elle-même, c'est l'ignorance où elle
était, où étaient toute la cour, toutes les personnes qui entouraient la
princesse de son inclination pour Lauzun. Cette inclination, cependant,
était déjà ancienne quand elle éclata par la déclaration de son mariage.
MADEMOISELLE s'est plu à tracer naïvement et longuement les progrès de
cette passion malheureuse. Les déplorables faiblesses dont elle fut la
cause ont terni un caractère qui, sans être exempt d'inconséquences et
de petitesses féminines, avait conservé jusque-là de la grandeur et de
la noblesse.
Les premiers commencements de cet amour datent de l'année 1666. Les
attentions de Lauzun pour le roi, son zèle pour son service, l'espèce de
familiarité qui régnait entre le monarque et lui l'avaient fait
distinguer par MADEMOISELLE entre tous les courtisans. Elle avait
remarqué la bonne tenue et le luxe des équipages du régiment de dragons
qu'il commandait. Dans les marches, c'était Lauzun qui montait le cheval
le plus beau et le plus vigoureux; il était toujours accompagné des plus
belles troupes; dans les campements, sa tente était la plus
magnifiquement meublée[507]. Il n'agissait, il ne parlait jamais qu'à
propos; il se communiquait à peu de gens, et paraissait extraordinaire
en tout, mais de telle sorte que tout en lui était naturel. Il déguisait
ce qui était à son avantage, et c'était par autrui que MADEMOISELLE
apprenait ses actes de bravoure ou ses actions généreuses. On le disait
aimé de beaucoup de femmes; et cependant MADEMOISELLE ne trouvait pas,
dans tous les seigneurs de la cour, un seul qui fût plus discret, qui
aimât moins à parler d'affaires de galanterie. Lauzun ne recherchait pas
MADEMOISELLE, jamais il ne l'abordait de lui-même; mais dans les
réceptions, chez la reine, chez le roi, dans les voyages, quelle que fût
la jeunesse ou la beauté de celles avec lesquelles il s'entretenait,
quelque forte que fût la chaleur de la conversation où il se trouvait
engagé, quelque élevé que fût le rang ou l'emploi de ceux qui lui
parlaient, un signe de tête de MADEMOISELLE, un mouvement de son doigt,
un regard dirigé sur lui l'amenait aussitôt près d'elle. Alors il
s'avançait avec une contenance si respectueuse et un air d'une si
parfaite soumission qu'elle pouvait réitérer ses appels en présence de
tous sans donner lieu à aucune interprétation maligne, sans suggérer
aucune autre pensée que, Lauzun ordonnant beaucoup de choses dans la
maison du roi et fort au courant de tout ce qui se passait à la cour et
dans le monde, il était naturel que MADEMOISELLE, pour satisfaire sa
curiosité, s'adressât à celui qui avait plus de moyens de la satisfaire.
Quand on la voyait honorer de sa bienveillance le plus intime des
favoris, celui que l'on considérait comme pouvant mieux l'informer de ce
qui concernait le roi, on la croyait uniquement occupée de plaire au
roi, et on lui savait gré de ces dispositions[508]. Son âge, l'orgueil
de sa naissance, sa vertu, la hauteur de ses résolutions éloignaient
jusqu'à l'ombre d'un soupçon. C'est ainsi que MADEMOISELLE, ne se voyant
gênée par aucune considération d'étiquette ou de bienséance, se fit une
douce habitude d'interroger sans cesse Lauzun, de le consulter sur
toutes choses. Elle lui trouvait des sentiments si honnêtes et si
délicats, un sens si droit et si juste que sa confiance en lui devint
entière, et que l'estime la plus profonde achevait encore de lui faire
goûter, dans les longs entretiens qu'elle avait avec lui, un plaisir pur
et toujours nouveau[509].
[507] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 103, 160 (année
1666).--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 520.
[508] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. I, p. 285.
[509] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 174.
Cependant, à mesure que Lauzun s'aperçut des progrès qu'il faisait dans
le cœur de MADEMOISELLE, il évita de plus en plus de se trouver près
d'elle. Il faisait en sorte que les ordres du roi, les exigences de son
service ou quelques autres causes importantes le forçassent de s'écarter
des lieux où elle était; mais si sa personne était absente, des mesures
étaient prises pour que son souvenir fût toujours présent. La comtesse
de Nogent quittait peu MADEMOISELLE; sœur de Lauzun, elle l'entretenait
sans cesse de lui[510]. D'accord avec lui, ses amis les comtes de
Rochefort et de Guitry ne tarissaient pas sur ses louanges. Ils se
chargeaient surtout de réfuter tous les bruits désavantageux sur Lauzun,
qui parvenaient aux oreilles de la princesse. Pour motiver la rareté de
ses apparitions, il paraissait toujours accablé d'affaires. Cependant
MADEMOISELLE apprit que Lauzun n'était pas aussi occupé qu'il le disait,
et qu'il allait souvent en ville chez une dame de la Sablière. C'était
la femme de Rambouillet de la Sablière, déjà célèbre par les charmes de
sa figure, son savoir, son esprit et qui réunissait chez elle la société
la plus brillante de Paris, de savants, d'hommes de lettres et de gens
du monde[511]. Lauzun en était alors fort amoureux, et s'efforçait
d'obtenir la préférence sur un grand nombre de rivaux[512]. Telle était
l'ignorance de MADEMOISELLE sur ce qui se passait hors de la cour, et
l'audace de Lauzun et de ses amis, qu'un de ces derniers, interrogé par
la princesse pour lui dire ce qu'il fallait penser de madame de la
Sablière, osa répondre que c'était une petite bourgeoise de la ville,
vieille et laide; mais qu'il fallait bien qu'elle fût utile à Lauzun
pour quelque intrigue, puisque lui, qui vivait très-retiré des femmes et
ne songeait plus qu'à faire sa cour au roi, voyait assez souvent cette
madame de la Sablière, et que même il avait donné une place de
secrétaire des dragons à son frère Hesselin[513].
[510] Id., _Mémoires_, t. XLIII, p. 183.
[511] Conférez notre _Hist. de la vie et des ouvrages de la
Fontaine_, 3e édition, et la notice sur Rambouillet de la
Sablière, dans notre édition des madrigaux de ce dernier, et
l'article que nous lui avons consacré dans la _Biographie
universelle_.
[512] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 184. Quoique madame de la
Sablière ne soit pas nommée, c'est d'elle qu'il est question dans
cet endroit des Mémoires de la Fare. Conférez avec ce passage
celui des _Mémoires de_ MONTPENSIER, t. XLIII, p. 171.
[513] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 171.
L'habitude que MADEMOISELLE avait contractée de s'entretenir avec Lauzun
devint bientôt pour elle un impérieux besoin. L'ennui, ce triste
compagnon de la grandeur, l'accablait partout où Lauzun n'était pas.
Dès qu'elle entrait chez la reine ou chez le roi à Saint-Germain, aux
Tuileries, à Versailles, elle le cherchait des yeux. Quelque nombreuse
que fût la cour, quel que fût l'éclat des fêtes et des plaisirs qu'on y
goûtait, elle lui paraissait triste et déserte quand Lauzun en était
absent. Lorsqu'elle ne pouvait dans toute la journée échanger avec lui
une parole, un regard, c'était pour elle une jouissance de le voir
passer de loin à cheval. Pour se procurer cet allégement à sa peine,
elle se mettait souvent aux fenêtres ou dans les endroits les plus
propices. Le jour, la nuit, dans le monde, dans la solitude, en ville,
en repos ou sur les routes, elle ne pensait qu'à Lauzun. A cette
continuelle préoccupation, elle commença à croire qu'elle pouvait être
accessible à l'amour, mais elle ne s'en effraya pas. Les _précieuses_ de
l'hôtel de Rambouillet, dont les principes et les idées lui avaient été
inculqués dès sa jeunesse, avaient fait de cette passion la vertu des
belles âmes attirées par une commune sympathie à s'unir entre elles et
dégagées de tout appétit grossier et de l'avilissante influence des
sens. Quoique Lauzun n'eût jamais donné lieu à MADEMOISELLE de penser
qu'il partageât la passion qu'il lui avait inspirée, elle le croyait. Le
maintien froid et réservé de Lauzun lorsqu'il était près d'elle, même en
tête-à-tête, eût dû lui persuader le contraire; mais elle pensait que le
respect et la déférence qu'il lui devait le retenaient, et elle lui
savait gré de cette retenue, comme d'un sacrifice qu'il s'imposait. Il
lui paraissait impossible que cette âme si noble, si honnête, si pure
n'eût pas été créée pour elle. Un jour, à Saint-Germain, chez la reine,
en songeant à la mystérieuse union des cœurs, elle se rappela
confusément des vers de Corneille qu'elle avait entendus au théâtre.
Aussitôt elle fit chercher dans tout le château les œuvres de
Corneille; elles ne s'y trouvèrent point. Elle dépêcha un courrier à
Paris pour se les procurer; dès qu'elle les eut, elle feuilleta tous les
volumes, trouva enfin les vers qu'elle cherchait, et en fut si enchantée
qu'elle les apprit par cœur[514].
[514] MONTPENSIER, Mémoires, t. XLIII, p. 144.
Voici quel était le commencement de cette tirade:
Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
Lise, c'est un accord bientôt fait que le nôtre;
Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,
Sème l'intelligence avant que de se voir.
Il prépare si bien l'amant et la maîtresse
Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse.
On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment.
Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément,
Et, sans s'inquiéter de mille peurs frivoles,
La foi semble courir au-devant des paroles[515].
[515] CORNEILLE, _Suite du Menteur_, acte IV, scène 2.
«Il me semble, dit-elle dans ses Mémoires[516], que rien ne convenait
mieux à mon état que ces vers, qui ont un sens moral lorsqu'on les
regarde du côté de Dieu, et qui en ont un galant pour les cœurs qui
sont capables de s'en occuper.»
[516] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 145.
Ce qui entretenait l'illusion de la malheureuse princesse, c'était
Lauzun qui se montrait de plus en plus attentif à prévenir ses désirs,
de plus en plus ingénieux à les satisfaire.
Ainsi, lorsque le roi avec la reine et toute sa cour se rendirent en
Flandre, le commandement de l'escorte fut donné à Lauzun. Il fut aussi
chargé d'ordonner tout ce qui était nécessaire pendant le voyage. Il fit
voir tant d'activité, de prévoyance et de présence d'esprit dans les
fonctions embarrassantes dont il était chargé qu'il s'attira les éloges
de toutes les personnes que le roi avait désignées pour l'accompagner.
MADEMOISELLE était de ce nombre, et suivait la reine. Elle eut alors peu
d'occasions de s'entretenir avec Lauzun; mais elle le voyait souvent,
car il semblait se multiplier et être à la fois présent partout,
saisissant avec une prestesse extraordinaire toutes les circonstances où
il pouvait lui être utile et paraissant n'être occupé qu'à les faire
naître. En se rendant de Saint-Quentin à Landrecies, toute la cour se
trouva arrêtée par les débordements d'une rivière et forcée de retourner
en arrière. Avant qu'on eût eu le temps de jeter un pont de bois, la
famille royale fut obligée de coucher pêle-mêle dans une grange. Dans la
confusion d'une marche si précipitée, les voitures ne purent se suivre
selon l'ordre qu'elles avaient gardé dans une marche régulière, et
princes et princesses se trouvèrent séparés de leurs gens de service. La
reine était désolée de n'avoir point ses femmes de chambre, et
MADEMOISELLE était d'autant plus inquiète des siennes qu'elle les avait
laissées, dans un des carrosses, nanties de ses pierreries. Tout à coup
elles arrivèrent, et MADEMOISELLE ne pouvait concevoir comment elles
avaient précédé les femmes de la reine[517] et dépassé tant d'équipages
qui marchaient avant elles. Mais le lendemain, à son réveil, elle eut
l'explication de ce fait par l'arrivée de ses deux dames d'honneur, qui,
fort courroucées contre Lauzun, vinrent se plaindre à elle de ce qu'il
avait fait arrêter leur carrosse pour faire passer celui des femmes de
chambre. Cette attention délicate de Lauzun fit un grand plaisir à
MADEMOISELLE; mais elle en éprouva un plus vif encore lorsqu'elle le
rencontra le soir même chez la reine, et qu'elle put, à voix basse, lui
en témoigner sa reconnaissance[518]. Les tendres sentiments qu'elle
entretenait pour Lauzun, sans aucune défiance d'elle-même, parce qu'elle
les croyait uniquement fondés sur l'estime, échauffèrent d'autant plus
son cœur qu'elle était forcée de les comprimer et de les déguiser sous
l'apparence de la tranquille affection d'une simple amitié; puis la
chaleur du cœur, par degrés, se communiquant aux sens, excita en elle
des troubles inconnus, qui semblèrent lui créer une nouvelle existence,
et la rendirent méconnaissable à elle-même. Qu'on juge ce que dut être
cette manifestation de la passion fougueuse de l'amour chez une
princesse qui était arrivée à l'âge de plus de quarante ans sans l'avoir
jamais ressentie, et qui, naturellement vive, avait été habituée, dès
son enfance, à se livrer à ses penchants! L'embrasement fut terrible, et
la surprise pareille à celle de l'éruption d'un volcan longtemps
silencieux. La princesse connut son état. Le péril était grand, mais la
religion était puissante, et elle avait pour auxiliaire un caractère
énergique et fier. La raison et la vertu eurent d'abord le dessus. Au
lieu de saisir les occasions de voir Lauzun, MADEMOISELLE les évita;
loin de rechercher avec lui les tête-à-tête, elle s'imposa la loi de ne
lui jamais parler qu'en présence d'un tiers[519]. Elle cessa de
s'entretenir avec lui de ce qui pouvait avoir quelque analogie avec les
souffrances de son cœur, et elle ne lui parla plus que de choses
indifférentes.--Vain espoir!--Tous les efforts qu'elle faisait pour
bannir Lauzun de sa pensée l'y regravaient en traits plus ineffaçables
et plus séducteurs. Les impressions que lui causait sa présence étaient
toujours de plus en plus vives. Elle se faisait une telle violence pour
se conformer à la résolution qu'elle avait prise de lui dissimuler ce
qu'elle ressentait pour lui qu'elle ne pouvait plus, lorsqu'elle lui
parlait, arranger trois mots qui eussent un sens[520]. Quand elle était
seule, elle formait cent projets qu'elle rejetait l'instant d'après pour
en concevoir cent autres, aussitôt repoussés comme impraticables. Plus
de repos pour elle, ni le jour ni la nuit. Son esprit incertain, sa
raison bouleversée flottaient sans cesse en tout sens, comme un vaisseau
sans voile et sans gouvernail, assiégé par la tempête. MADAME (Henriette
d'Angleterre), qui existait encore alors et avait, quoique plus jeune,
et malheureusement pour elle, plus que MADEMOISELLE l'expérience des
passions, lui parlait souvent du mérite de Lauzun. «MADAME avait de
l'amitié pour moi, dit MADEMOISELLE dans ses Mémoires; je fus tentée de
lui ouvrir mon cœur, afin qu'elle me dît bonnement ce que je devais
faire et de quelle manière elle me conseillait de me conduire. Je
n'étais pas en état de le pouvoir faire moi-même, puisque je faisais
toujours le contraire de ce que je voulais chercher à faire; ce que
j'avais projeté la nuit, je ne pouvais l'exécuter le jour[521].»