Ainsi, dans une lettre en date du 10 décembre 1670, écrite au comte de

Grignan par madame de Sévigné, on lit: «Le maréchal de la Ferté dit ici

des choses non pareilles; il a présenté à sa femme le comte de

Saint-Paul et le _Petit Bon_, en qualité de jeunes gens qu'il faut

présenter aux dames. Il fit des reproches au comte de Saint-Paul d'avoir

été si longtemps sans l'être venu voir. Le comte a répondu qu'il était

venu plusieurs fois chez lui; qu'il fallait donc qu'on ne le lui eût pas

dit[466].»

[466] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 211, édit.

de M.; t. I, p. 282, édit. de G. de S.-G.

Pour bien saisir toute la spirituelle malice de ce passage, en apparence

si simple et si innocent, il faut se rappeler que le comte de

Saint-Paul, dont nous avons déjà parlé dans ces Mémoires[467] pour avoir

entraîné le jeune Sévigné à la guerre de Candie, était âgé de vingt ans

et un des plus beaux hommes de la cour lorsque madame de Sévigné

écrivait cette lettre à sa fille; de plus, neveu du grand Condé, le

comte de Saint-Paul était l'unique héritier de la riche maison de

Longueville, parce que son frère aîné, réduit à l'état d'imbécillité,

devait se faire religieux et renoncer à tous ses droits en faveur de son

cadet[468]. Le comte de Saint-Paul était donc un des plus brillants

partis de France et en même temps un des cavaliers les plus polis et les

plus braves. A tous ces titres il était vivement recherché par les

femmes ambitieuses et coquettes. Parmi ces dernières, la maréchale de la

Ferté[469], quoique âgée de près de quarante ans, mais encore belle et

fraîche, entreprit de lui plaire. Elle employa pour l'attirer chez elle

le comte de Fiesque[470], amant de madame de Lionne[471], dont la

mère[472], prodigue et légère, avait été dame d'honneur de MADEMOISELLE

et dont le père, mort en 1660, s'était ruiné au service du prince de

Condé[473]. Le comte de Fiesque, sans héritage, homme d'esprit, peu

guerrier, aimable avec les femmes[474], et cherchant à réparer les

torts de la fortune aux dépens de celles dont il avait gagné les bonnes

grâces, était envers toutes si plein de complaisance qu'elles l'avaient

surnommé le _Petit Bon_[475]. C'est lui que madame de Sévigné désigne

par ce surnom dans sa lettre; et l'on comprend ce qu'il y avait de

piquant, pour tous ceux qui n'ignoraient pas les intrigues galantes de

la maréchale de la Ferté, d'apprendre que le comte de Saint-Paul et le

comte de Fiesque lui avaient été présentés par son mari, les reproches

que celui-ci leur adressait et la réponse du comte de Saint-Paul, qui

pour s'excuser affirme qu'il est venu fréquemment chez le maréchal, mais

qu'on ne lui en a rien dit.

[467] Voyez ci-dessus, chapitre XI, p. 193 de ce volume.

[468] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 157 (lettre du comte de Choiseul

à Bussy, en date du 3 mai 1671). Ce frère du comte de Saint-Paul

prit par la suite le nom d'abbé d'Orléans.

[469] _Histoire de la maréchale de la Ferté_, dans la _France

galante_, 1695, p. 191 à 263.--_Histoire amoureuse des Gaules_,

1754, t. III, p. 1 à 102.

[470] Jean-Louis-Marie, comte de Fiesque.

[471] Conférez les _Vieilles amoureuses_, dans la _France

galante_, 1695, p. 191 à 263.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril et 17

juillet 1676), t. IV, p. 262 et 380, édit. de M.; t. V, p. 19,

édit. de G. de S.-G.

[472] Madeleine d'Angennes de la Loupe, femme du maréchal de la

Ferté-Senectaire (Sennetaire).

[473] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 456.--LORET, liv. III,

p. 142; liv. IV, p. 85, 97, 123.

[474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre du 24 juillet 1675), t. III, p.

335, édit. de M.--_Ibid._, t. III, p. 461, édit. de G. de S.-G.

«Pour ce dernier (le comte de Fiesque), on est tenté de dire: Di

cortesia più che guerra amico.»

[475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 211, édit.

de M., et t. I, p. 282.--(17 juillet 1676), t. IV, p. 380. édit.

de M.; t. V, p. 29, édit. de G. de S.-G.--_France galante ou

Histoire amoureuse de la cour_, 1695, in-12, p. 1 à 102, et p.

265 à 405 (_France italienne_).--MONMERQUÉ, dans les _Lettres de

Sévigné_, t. VI, p. 138, note _a_.

Ce qui attirait particulièrement l'attention de madame de Sévigné et lui

fournissait des sujets favoris de correspondance, c'est surtout ce qui a

rapport au roi, directement ou indirectement. Aussitôt que le mariage du

duc de Nevers eut été décidé, madame de Sévigné n'oublia pas de l'écrire

à son gendre. Ce mariage était un événement, et acquérait de

l'importance parce qu'il prouvait le crédit de la nouvelle maîtresse:

«Ma fille me prie de vous mander le mariage de M. de Nevers... Il

épouse, devinez qui? Ce n'est pas mademoiselle d'Houdancourt, ni

mademoiselle de Grancé: c'est mademoiselle de Thianges, jeune, jolie,

modeste, élevée à l'Abbaye-aux-Bois. Madame de Montespan en fait les

noces dimanche; elle en fait comme la mère et en reçoit tous les

honneurs. Le roi rend à M. de Nevers toutes ses charges; de sorte que

cette belle, qui n'a pas un sou, lui vaut mieux que la plus riche

héritière de France. Madame de Montespan fait des merveilles

partout[476].»

[476] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 décembre 1670), t. I, p. 210, édit.

de Monmerqué; t. I, p. 2?1, édit. de G. de S.-G.--MONTPENSIER,

_Mémoires_, t. XLII, p. 50, 77, 87, 95, 108, 113.--LA FAYETTE, t.

LXIV, p. 378.--BUSSY, t. V, p. 83.

Ce fut Lauzun qui négocia le mariage de cette belle nièce de madame de

Montespan; il eut à vaincre les irrésolutions de cet étrange duc de

Nevers, qui, dit MADEMOISELLE, «va et vient de Rome par fantaisie deux

ou trois fois l'année, comme les autres qui vont se promener au Cours,

et qui se trouva marié lorsqu'il ne croyait pas l'être[477].»

[477] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 247 et 248 (année

1670).--CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 403 et 404.

Mademoiselle de Thianges était adorée de sa mère, qui la préférait de

beaucoup à sa sœur cadette, la duchesse de Sforce[478], et à son fils,

homme médiocre, comme avait été son père. La duchesse de Nevers

justifiait par son esprit et sa beauté la prédilection maternelle; mais

cette modestie de l'Abbaye-aux-Bois, que vante en elle madame de

Sévigné, disparut bientôt à la cour; et par là peut-être, comme par son

humeur caustique et joviale, la duchesse de Nevers ressemblait à sa

mère, qui, selon la remarque de mademoiselle de Montpensier, «aimait à

rire et n'était pas plus charitable pour les autres qu'on ne l'était

pour elle.[479]»

[478] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 402 et 403.

[479] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 95, 96 (année 1656).

Rien n'intéresse plus, dans la vie privée de Louis XIV, que tout ce qui

concerne la Vallière, cet objet de ses premières affections, cette

touchante victime de son inconstance. Le rang, les honneurs, les

richesses n'avaient pu vaincre sa modestie, ni les puissantes séductions

de la volupté lui ravir sa pudeur. Elle n'avait ressenti de l'amour que

les purs et délicieux sentiments qu'il inspire. Ses religieuses

douleurs[480] et les remords qui l'agitaient la montraient encore plus

digne du grand monarque qui avait triomphé de sa vertu et de son Dieu.

Louis XIV tenait à la Vallière par le cœur, par le souvenir des jours

de bonheur dont il lui était redevable, par la persuasion de son entier

dévouement pour lui, surtout par l'estime profonde qu'il ne pouvait

refuser à la sincérité de l'unique passion qui ait pu altérer la pureté

de cette âme pieuse et virginale. Mais les sens, mais le besoin de

distractions l'entraînaient vers une autre maîtresse plus belle, plus

spirituelle, dont l'humeur fière, la gaieté caustique et l'agaçante

coquetterie formaient un contraste avec l'humble et scrupuleuse

tendresse de la Vallière. Les humiliations que celle-ci éprouva de la

part de son orgueilleuse rivale la poussèrent à une résolution

désespérée.

[480] Conférez SÉVIGNÉ, t. I, p. 322, 323, 334; t. III, p. 263,

304, 305; t. V, p. 170; t. VI, p. 177; t. VII, p. 190.--BUSSY,

_Lettres_, t. V, p. 79-82.--BENSERADE, _OEuvres_, t. I, p.

170.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 21, 196.--LA FAYETTE,

_Mémoires_, t. LXIV, p. 395, 410, 414, 456.--CAYLUS, _Mémoires_,

t. LXVI, p. 379 et 380.

Le dernier jour de carnaval de cette année 1671, Louis XIV donna un bal

aux Tuileries; contre l'ordinaire ce bal fut triste[481]. Madame de

Sévigné, qui y fut invitée et y assista, en fait la remarque; elle en

écrit ainsi à sa fille: «Le bal du mardi gras pensa être renvoyé; jamais

il ne fut une telle tristesse: je crois que c'était votre absence qui en

était la cause. Bon Dieu! que de compliments j'ai à vous faire! que

d'amitiés! que de soins de savoir de vos nouvelles! que de louanges

qu'on vous donne!»

[481] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 299 (1671).--SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (13 février 1671), t. I, p. 247, édit. de Monmerqué; t.

I, p. 324, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 306

(7 janvier 1671).

Comme elle aimait à flatter sa fille, cette faible mère! Certainement

elle n'ignorait pas que toutes les personnes qui se trouvaient à ce bal

étaient préoccupées de tout autre chose que de l'absence de madame de

Grignan. On avait remarqué que madame de Montespan et madame de la

Vallière, qu'on voyait dans toutes les fêtes, ne se trouvaient point à

celle-ci; et la tristesse dont le visage du roi était empreint s'était

répandue dans toute l'assemblée. Les soupçons que l'on avait sur les

causes de cette tristesse furent confirmés. On sut que la Vallière

s'était retirée de la cour et réfugiée au couvent des sœurs

Sainte-Marie de Chaillot. Le lendemain le roi repartit pour Versailles.

MADEMOISELLE, qui se trouvait présente et dans le même carrosse que lui

et madame de Montespan, nous apprend que, durant le trajet, tous deux ne

cessèrent point de pleurer[482]. La même cause produisait leur chagrin,

mais les motifs en étaient différents. Avant d'employer l'autorité pour

arracher madame de la Vallière de l'asile où elle s'était réfugiée,

Louis XIV essaya les moyens de persuasion; il lui écrivit, et il lui

envoya sa lettre par le maréchal de Bellefonds: celui-ci devait inspirer

à la belle repentante une grande confiance, puisque lui-même se trouvait

alors sous l'influence de la ferveur religieuse qui le porta, peu de

temps après, à faire une retraite au couvent de la Trappe durant la

semaine sainte[483]. Le maréchal de Bellefonds ne put obtenir de la

Vallière qu'une lettre qu'elle écrivit à Louis XIV pour le prier

instamment de lui permettre de consacrer à Dieu le reste de ses jours.

Lauzun fut ensuite envoyé, et ne put parvenir même à la voir; enfin,

Colbert se rendit à Chaillot avec des ordres impératifs du roi; elle s'y

soumit. Madame de Sévigné eut connaissance des premières démarches de

Louis XIV pour obtenir que la fugitive revînt d'elle-même à Versailles;

madame de Sévigné en avait parlé dans une lettre que nous n'avons plus;

car, dans celle du 12 février 1671[484], voici comme elle raconte à sa

fille le retour de la Vallière:

«La duchesse de la Vallière manda au roi, outre cette lettre que l'on

n'a point vue, «qu'elle aurait plus tôt quitté la cour, après avoir

perdu l'honneur de ses bonnes grâces, si elle avait pu obtenir d'elle de

ne le plus voir; que cette faiblesse avait été si forte en elle qu'à

peine était-elle capable présentement d'en faire un sacrifice à Dieu;

qu'elle voulait pourtant que le reste de la passion qu'elle a eue pour

lui servît à sa pénitence, et qu'après lui avoir donné toute sa jeunesse

ce n'était pas trop encore du reste de sa vie pour le soin de son

salut.» Le roi pleura fort, et envoya Colbert à Chaillot, la prier

instamment de venir à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M.

Colbert l'y a conduite; le roi a causé une heure avec elle, et a fort

pleuré. Madame de Montespan fut au-devant d'elle les bras ouverts et les

larmes aux yeux. Tout cela ne se comprend point: les uns disent qu'elle

demeurera à Versailles et à la cour; les autres, qu'elle reviendra à

Chaillot. Nous verrons.»

[482] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 299 (1671).--BUSSY,

_Lettres_, t. III, p. 306 (7 février 1671).--SÉVIGNÉ, _Lettres_

(13 février 1671), t. I, p. 247, édit. de M.; t. I, p. 324, édit.

de G. de S.-G.

[483] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1672), t. II, p. 453, édit. de

G. de S.-G.; t. I, p. 383, édit. de M.

[484] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1671), t. I, p. 322, édit.

de G. de S.-G.; t. I, p. 245, édit. de M.

Six jours après cette lettre, madame de Sévigné, écrivant encore à sa

fille, dit[485]: «Madame de la Vallière est toute rétablie à la cour. Le

roi la reçut avec des larmes de joie, et madame de Montespan avec des

larmes..... devinez de quoi? Elle a eu plusieurs conversations tendres;

tout cela est difficile à comprendre: il faut se taire[486].»

[485] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 334, édit.

de G. de S.-G.; t. I, p. 255, édit. de M.

[486] SÉVIGNÉ, _Lettres de Marie Rabutin-Chantal à madame la

comtesse de Grignan, sa fille_, 1726, in-12, t. I, p. 32 (lettre

du 18 février 1671).

On avait approuvé le départ de madame de la Vallière, on désapprouva son

retour; mais le public n'était rien pour elle, Louis XIV était tout, et

quand Dieu cessait de la soutenir elle n'avait pas la force de résister

à son amant. Le feu autrefois allumé par elle dans le cœur de Louis

XIV, quoiqu'il ne fît plus briller de flamme, y laissait encore assez de

chaleur pour que le monarque ne pût supporter l'idée de se séparer

d'elle. La Vallière se trouva donc condamnée à garder encore longtemps

cette pénible chaîne qu'elle arrosait de ses larmes[487].

[487] Sur la Vallière, conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 janvier

1672), t. II, p. 342, édit. de G. de S.-G.--(13 décembre 1675),

t. III, p. 263, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. III, p. 172,

édit. de M.--(12 janvier 1674), t. III, p. 304, édit. de G. de

S.-G.--_Ibid._ t. III, p. 206 et 207, édit. de M. (la Rosée).--(5

juin 1675, écrite le lendemain de la profession de madame de la

Vallière), t. III, p. 403 et 404, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._,

t. III, p. 283.--(29 avril 1676), t. IV, p. 412, édit. de G. de

S.-G.--_Ibid._, t. IV, p. 272, édit. de M.--(16 octobre 1676), t.

V, p. 170, édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. V, p. 30, édit. de

M. (29 décembre 1679); t. VI, p. 276, édit. de G. de

S.-G.--_Ibid._, t. VI, p. 83.--(5 janvier 1680), t. VI, p. 286,

édit. de G. de S.-G.; t. VI, p. 92, édit. de M.--(1er septembre

1680, lettre de Corbinelli à Bussy), t. VII, p. 190, édit. de G.

de S.-G.--_Ibid._, t. VI, p. 443, édit. de M., et la note _a_,

qui contient le songe de la marquise de la Beaume.--BUSSY,

_Lettres_, t. V, p. 83.

CHAPITRE XIV.

1671.

Affliction de MADEMOISELLE.--Sa cause.--Surprise de madame de

Sévigné à la nouvelle du mariage projeté de MADEMOISELLE avec

Lauzun.--Tous les chefs de la Fronde sont soumis au roi.--Condé

leur donne l'exemple.--MADEMOISELLE conserve son

indépendance.--Énumération des nombreux partis qu'elle avait

refusés.--Elle manifeste le désir de se marier.--On veut lui faire

épouser le comte de Saint-Paul.--Madame de Puisieux négocie cette

affaire.--Détails sur madame de Puisieux.--MADEMOISELLE refuse

MONSIEUR.--On croit qu'elle épousera le comte de Saint-Paul, et

l'on apprend qu'elle se marie à Lauzun, avec le consentement du

roi.--Surprise générale.--Son amour pour Lauzun avait commencé en

1667.--Progrès de cet amour.--Conduite adroite de Lauzun.--Il

feint de ne pas comprendre MADEMOISELLE.--Embarras qu'elle éprouve

pour faire connaître son amour à Lauzun.--Ses scrupules.--Ses

combats intérieurs.--Elle fait à Lauzun une déclaration par

écrit.--Lauzun la révoque en doute.--Elle est forcée de déclarer à

Lauzun son amour de vive voix.--Elle voit le roi, qui promet de ne

pas s'opposer à ses désirs.--Une députation de nobles fait la

demande officielle de la main de MADEMOISELLE pour Lauzun.--Cette

affaire est discutée dans le conseil du roi, et le roi, malgré

l'opposition de MONSIEUR et des princes du sang, donne son

consentement.--Fureur de Condé.--Démarche de la reine, des princes

du sang, de MONSIEUR pour empêcher ce mariage.--Lauzun veut

différer, pour les préparatifs, la cérémonie.--On persuade à

madame de Montespan de se mettre contre Lauzun.--Le roi rétracte

son consentement.--Désespoir de MADEMOISELLE; elle voit le roi,

lui fait verser des larmes, et n'en peut rien obtenir.--Lauzun

supporte ses revers avec calme et dignité.--Cette bonne conduite

ne se soutient pas.--Il veut commettre madame de Montespan avec le

roi; il est disgracié et enfermé.--MADEMOISELLE refuse encore

d'épouser le comte de Saint-Paul, et parvient à faire mettre

Lauzun en liberté.--Elle contracte avec lui un mariage

secret.--L'ingratitude de Lauzun force MADEMOISELLE de s'en

séparer.--Détails subséquents sur MADEMOISELLE.--Madame de Sévigné

a été témoin des joies et des douleurs de MADEMOISELLE.--L'affaire

de son mariage avec Lauzun est une tragédie dans toutes les

règles.

Dans ce carrosse qui, le lendemain d'un bal, transportait à Versailles

Louis XIV et Montespan versant des larmes, MADEMOISELLE pleurait aussi.

Ce n'est pas qu'elle fût émue par la sensibilité du roi ou le dépit de

sa maîtresse; mais elle pleurait de ses propres douleurs, de son mariage

avec Lauzun différé ou rompu pour toujours.

Il n'est pas un lecteur qui, à cette mention de mariage de Lauzun, ne se

rappelle aussitôt la lettre si souvent citée que madame de Sévigné

écrivit pour exprimer l'étonnement où la jeta l'annonce de ce

mariage[488]. Cette multitude de souvenirs qui se pressaient alors sous

sa plume et se disputaient la préférence; cette agitation qu'elle

éprouvait à la révélation d'un événement dont elle ne pouvait douter et

qui cependant était pour elle, comme pour tout le monde,

invraisemblable, monstrueux, incroyable; tout cela ne se peut bien

comprendre qu'autant que l'on sait apprécier ce que madame de Sévigné

connaissait si bien: le caractère de MADEMOISELLE, la constance de ses

sentiments, la ténacité de ses opinions, le rang élevé et la position

tout exceptionnelle qu'elle tenait à la cour.

[488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1670), t. I, p. 212, édit.

de Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 283, édit. de G. de S.-G.; t. I.

p. 15 de l'édit. 1726 (sans nom de lieu). Cette lettre commence

cette édition, qui est la première imprimée en France.

La jeunesse de MADEMOISELLE, comme celle de madame de Sévigné, s'était

écoulée durant les troubles de la régence et de la Fronde, temps de

désordre et d'agitation, mais aussi temps de plaisirs et d'espérance. La

bourgeoisie, la roture avaient cru alors s'affranchir des servitudes qui

pesaient sur elles; la noblesse, reconquérir l'indépendance dont elle

jouissait avant Richelieu. L'autorité royale, en faisant cesser les

résistances, n'avait pu anéantir les convictions. Lorsqu'on a longtemps

combattu pour une cause que l'on croit juste, on peut bien renoncer à

l'espoir, mais non pas au désir de la voir triomphante. C'est la

conscience que l'on avait de la légitimité d'un tel sentiment qui

faisait des chefs les plus hardis de la Fronde et de la guerre civile

les plus humbles et les plus obséquieux courtisans. Plus ils pouvaient

être soupçonnés d'intentions hostiles envers l'autorité royale, plus,

pour s'y rattacher et en obtenir des faveurs, ils se montraient prompts

à se soumettre à ses ordres et à se faire les apologistes et les

soutiens de ses actes les plus despotiques. Le plus illustre, le plus

redoutable d'entre eux, Condé, leur chef, leur donnait l'exemple; il

avait déposé son orgueil aux pieds du jeune monarque, et toutes ses

démarches et tous ses discours ne tendaient qu'à rentrer en grâce auprès

de lui, afin d'obtenir de hauts emplois et le commandement d'une armée.

Condé, après avoir ruiné tous ses partisans, était rentré en France

criblé de dettes; et sans Gourville, qui sut négocier habilement avec

l'Espagne, intimider les créanciers de ce prince, établir l'ordre dans

la perception des revenus et l'économie dans les dépenses, Condé aurait

vu s'écrouler la fortune de sa maison[489]. L'entière prostration de

tous ceux qui pouvaient avoir quelque velléité d'opposition à l'égard du

roi et de son gouvernement, résultait nécessairement de la soumission

du prince de Condé, le premier d'entre eux par le rang et la naissance,

le plus illustre par ses talents et sa réputation d'homme de guerre.

Cependant il existait encore une personne qui, après avoir traversé les

temps orageux sans rien perdre des immenses richesses qu'elle tenait de

sa mère, conservait à la cour son indépendance.

[489] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LI, p. 410, 420, 428, 434,

435.--TURPIN, _Vie de Louis de Bourbon, prince de Condé_, t. XXV

des _Hommes illustres de la France_, ou t. II de l'_Histoire de

Condé_, p. 161 et 162.

MADEMOISELLE, princesse de Montpensier, avait été, durant les troubles,

recherchée par tous les partis, successivement l'idole de tous et

quelquefois leur arbitre. Fille d'un père timide et incertain, dès sa

première jeunesse elle avait donné des preuves de fermeté, de

résolution, de constance et de courage. Au milieu des plaisirs, des

séductions et de la licence générale, sa générosité, sa grandeur, sa

retenue, son imposante dignité semblaient réaliser l'idéal de ces

héroïnes de Corneille qui, exemptes de toutes les faiblesses du cœur,

ne connaissent d'autres sentiments que ceux qu'admettent l'ambition,

l'amour de la gloire, l'orgueil d'un rang élevé et d'un nom sans tache.

Aucune princesse ne fut sur le point de contracter d'aussi grandes

alliances et ne vit déconcerter par les événements un plus grand nombre

de projets de ce genre. Destinée par son père, dès son enfance, au comte

de Soissons, la mort de celui-ci la livra à l'espoir qu'elle nourrit si

longtemps d'épouser le roi[490]. Elle se crut un instant recherchée par

Charles, duc de Lorraine[491]. Anne d'Autriche la flatta ensuite de lui

procurer pour époux le cardinal infant, son frère; on la berça de

l'espérance de la marier à Philippe IV, roi d'Espagne, devenu veuf. Elle

repoussa les offres du prince de Galles, parce qu'alors elle croyait

qu'elle allait être mariée à l'empereur d'Autriche. Il y eut en effet

des négociations à ce sujet, qui ne réussirent pas plus que le projet de

la donner en mariage à l'archiduc Léopold, qu'on aurait fait souverain

des Pays-Bas. MADEMOISELLE avait eu encore le projet d'épouser le roi de

Hongrie, fils de l'empereur. La faiblesse de santé de madame la

princesse de Condé fit entrevoir à MADEMOISELLE la possibilité de s'unir

au prince de Condé, que l'esprit de parti lui avait fait autrefois

repousser, et qui, par la même cause, était depuis devenu son

héros[492]. On désira de nouveau la donner au duc de Lorraine, ce qui ne

réussit pas plus que le dessein qu'elle eut de renouer avec le prince de

Galles, devenu roi d'Angleterre. Elle refusa les offres du duc de

Savoie, et plus tard celles du duc de Neufbourg[493]. Enfin, Louis XIV

voulut lui imposer le roi de Portugal, Alphonse-Henri VI, parce que cela

importait à sa politique. Elle opposa un refus formel aux volontés du

roi, et fut, par cette unique raison, exilée à sa terre de

Saint-Fargeau. Le stupide Alphonse, forcé de céder à son frère sa femme

et son trône, justifia suffisamment le dédain que MADEMOISELLE avait

manifesté pour sa personne[494].

[490] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 102; t. XXXIX, p.

109.

[491] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 519.

[492] GUY-PATIN, _Lettres_ (10 mai 1653), t. I, p. 195, édit. de

1846, in-8º.

[493] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XL, p. 338.

[494] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVII, p. 350; t. XXXVIII, p.

102; t. XXXIX, p. 109.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p.

385.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 519, 520.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 17 / 35 段