Avec la fermeté de caractère de Louis XIV, avec cette auréole de

grandeur dont il savait s'entourer, cette élévation dans les idées, ces

généreuses inclinations qui le portaient à récompenser par des honneurs,

des dignités, des richesses les talents, les vertus, les services rendus

à l'État, le besoin de maîtresses et de favoris, que l'exercice de la

puissance suprême lui avait fait contracter, n'aurait eu que peu

d'inconvénients. Mais il aurait fallu réserver pour soi seul le

privilége de telles faiblesses; surtout les écarter de sa famille, et

les faire considérer comme une sorte de dédommagement aux soucis de la

royauté. Malheureusement ces faiblesses mirent le roi dans l'impuissance

de réprimer, ainsi qu'il l'aurait voulu, les honteux désordres de son

frère et de ceux qui entouraient ce prince. Ce fut là la grande

souillure de ce siècle glorieux; ce fut là que se forma cette gangrène

qui, dans ce règne et dans les deux règnes suivants, infiltra ses

poisons dans toutes les veines du corps social, et porta au plus haut

degré, dans toutes les classes, la corruption des mœurs. A la cour du

duc d'Orléans, ce n'était plus, comme à celle du roi, la volupté se

produisant au grand jour décente et gracieuse, tenue en respect par la

vertu, la religion et la gloire; c'était la débauche sans frein,

accompagnée de l'ivresse et de l'impiété, s'abandonnant sans scrupule à

des plaisirs réprouvés[451]. Pour faire cesser de tels déréglements, le

roi ne pouvait user de toute son autorité, puisque pour lui-même il

faisait taire les lois protectrices de l'autorité conjugale. Il fut donc

réduit à des admonitions, qui eurent peu d'effet. Cependant la duchesse

d'Orléans, qui voyait dans le chevalier de Lorraine l'obstacle qui

l'empêchait de reconquérir la tendresse de son mari, demanda qu'il fût

écarté. Louis XIV, auquel sa belle-sœur était utile pour ses

négociations avec Charles II, ne pouvait lui rien refuser: il exila

l'indigne favori. Celui-ci vit que la mort de celle qui avait causé son

exil pouvait seule le faire cesser; il ne recula pas devant l'idée d'en

rapprocher le terme par un forfait. Comme ceux qui étaient restés près

du prince étaient tous ses affidés, ses complices et qu'ils ne pouvaient

qu'avec lui ressaisir l'ascendant qu'ils avaient obtenu sur leur maître,

il fut facile au chevalier de Lorraine d'exécuter de loin le crime

qu'il avait conçu. De Rome, où il résidait, il envoya le poison au comte

de Beuvron et au marquis d'Effiat[452], ses complices; et cette belle et

jeune Henriette, récemment revenue d'Angleterre, joyeuse et triomphante

du succès de l'importante négociation dont Louis XIV l'avait chargée,

expira à Saint-Cloud le 29 juin 1670, après neuf heures d'horribles

tortures, entre les bras de madame de la Fayette et de Bossuet, en

présence de l'ambassadeur anglais et de toute la cour, qui la virent

presser sur ses lèvres le même crucifix dont Anne d'Autriche s'était

servie dans le moment suprême.

[451] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 20.--CHOISY,

_Mémoires_, t. LXIII de la collection de Petitot et Monmerqué, p.

386-391-392, 463.--Madame de LA FAYETTE, _Hist. de_ MADAME

HENRIETTE D'ANGLETERRE, t. LXIV, p. 392 et 396-397.--LOMÉNIE DE

BRIENNE, _Mémoires_, 1828, in-8º, p. 298.

[452] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. 1829, in-8º, t.

III, p. 177-181, chap. XIII; _ibid._, t. XII, p. 141, chap.

XII.--SAINT-SIMON, _OEuvres complètes_, 1790, in-8º, t. III, p.

36-43; _ibid._, p. 223 à 226.--(Lettre de MONSIEUR, frère de

Louis XIV, à Colbert.)

La voix éloquente qui avait récemment retenti sur le cercueil de la

reine d'Angleterre se fit encore entendre sur celui de sa fille. Bossuet

n'était arrivé près de la princesse que dans ses derniers instants, mais

assez à temps encore pour dissiper, par des paroles de foi, d'amour et

de confiance en Dieu, les agitations et les terreurs qu'avaient jetées

dans l'âme de cette infortunée, en proie à de si horribles souffrances,

les longues et sévères exhortations d'un austère confesseur[453]. Plus

calme après avoir entendu Bossuet, elle ordonna à voix basse, en

anglais, à une de ses femmes placée près de son lit, que lorsqu'elle ne

serait plus, on détachât de son doigt l'émeraude qui s'y trouvait et

qu'on la remît à l'apôtre consolateur, comme une bague qu'elle avait

fait faire pour lui. Ce souvenir, cette dernière pensée du départ et

plus encore le spectacle des souffrances et de la mort cruelle de cette

jeune princesse donnèrent à l'éloquence de Bossuet une suavité, une

grâce touchante et mélancolique qu'on ne retrouve dans aucun de ses

autres discours. Dans ces tristes et solennelles circonstances, chacune

des explosions de ce génie sublime était presque toujours suivie de la

conversion de quelques-unes des personnes qui en avaient été témoins. Ce

fut après que Bossuet eut prononcé, dans la majestueuse basilique de

Saint-Denis, le 21 août 1670, l'oraison funèbre d'Henriette

d'Angleterre, que le marquis de Tréville, toujours cité comme un des

hommes les plus instruits et les plus spirituels de son temps, prit la

subite résolution de se retirer du monde et de la cour, pour se livrer

tout entier à ses religieuses pensées et aux nouveaux devoirs qu'elles

lui imposaient.

[453] Nicolas Feuillet. Conférez sa relation, et BOILEAU, _Satire

IX_, vers 249, t. I, p. 157, et la note dans l'édition de

Saint-Marc, 1747, in-8º; et t. I, p. 210, édit. de M. Berriat

Saint-Prix, 1830, in-8º.--Sur les remords qui pouvaient

tourmenter cette princesse, voyez GUY-PATIN, _Lettres_ (novembre

1654), t. I, p. 217, éd. 1846.

La perte d'Henriette d'Angleterre fut ressentie d'autant plus vivement

par Louis XIV qu'il se trouvait blessé dans ses plus chères affections

et contrarié dans les combinaisons de sa politique. Dès sa jeunesse il

s'était senti de l'inclination pour sa belle-sœur; elle était un des

ornements de sa cour, le gage de l'alliance entre la France et la

Grande-Bretagne; et lorsqu'elle lui fut ravie elle venait de resserrer

l'union qui existait entre lui et Charles II, entre les souverains de

deux grands royaumes, contristés par sa mort. Louis XIV ne se méprit pas

sur la cause de cet événement, et reconnut de quel côté partait le coup.

Mais l'intérêt de l'État le força de dissimuler et de paraître persuadé

que cette mort avait été naturelle. Elle avait produit une telle

sensation en Angleterre qu'on parlait de se saisir de tous les Français

qui y résidaient; et Charles II, qui ne pouvait se consoler de la perte

de sa sœur, paraissait disposé à seconder l'animosité publique contre

les sujets du roi de France. Pour cette seule cause, une guerre pouvait

s'ensuivre entre les deux pays, qui étaient loin d'être aussi bien

disposés l'un pour l'autre que les rois qui les gouvernaient. Pour

calmer cette irritation, Louis XIV déguisa sa pensée, fit taire ses

ressentiments. Par des procès-verbaux de ses médecins et de ses

chirurgiens, qui firent l'autopsie de la princesse, il fit constater que

le poison n'avait pas eu de part à sa fin cruelle. La nécessité de

dérouter tous les soupçons, surtout d'écarter ceux qui pesaient sur son

frère, et l'impossibilité de convaincre par des preuves les plus

coupables le forcèrent de rappeler de son exil le chevalier de Lorraine

et d'agir avec la même dissimulation envers ses complices. Par ces actes

le roi parvint bien à jeter de l'obscurité sur la véritable cause de cet

événement; mais lui n'eut aucun doute. Il avait saisi, par l'aveu d'un

des criminels, tous les fils de cette horrible trame; et ce fut pour lui

un grand soulagement d'acquérir la certitude que son frère n'y avait

aucune part, et qu'elle avait été ourdie et exécutée à son insu[454].

[454] SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, t. III, p. 177, 181, ch.

XIII; _ibid._, t. XII, p. 141, ch. XII.--SAINT-SIMON, _OEuvres

complètes_, t. III, p. 36-43; _ibid._, p. 223 à 226 (Lettre de

MONSIEUR à Colbert).--MIGNET, _Documents sur l'histoire de

France, négociations relatives à la succession d'Espagne sous

Louis XIV_, 1842, in-4º, t. III, p. 184, 186; _ibid._, p. 208

(Lettre de Colbert à M. de Lionne, du 3 juillet 1670).--SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (12 février 1672, du 26 juin 1676), t. II, p. 385,

édit. de G. de S.-G.; _ibid._., t. II, p. 326, édit. de

M.--PONCET DE LA GRAVE, _Mémoires intéressants pour servir à

l'histoire de France_, t. III, p. 406 (_Mort chrétienne de_

MADAME, _duchesse d'Orléans, femme de_ MONSIEUR, _par_ FEUILLET).

Il y a un extrait très-incomplet de cette curieuse relation dans

BUSSY, _Supplément aux lettres et mémoires_, t. I, p.

82-89.--Conférez encore, dans PONCET DE LA GRAVE, _Mémoires_,

etc., t. II, p. 128, 392 et 406, et 411-419.--LA FAYETTE,

_Mémoires_, t. LXIV, p. 446-471. Bossuet a donné une autre

relation de la mort de MADAME; voyez BOSSUET, _Oraison funèbre

d'Henriette d'Angleterre_, édit. de 1686.--DE BAUSSET, _Vie de

Bossuet_, t. I, p. 244 à 283.--CHOISY, _Mém._, t. LXIII, p. 417 à

463.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 191, 196.--LA FARE,

_Mém._, t. LXV, p. 181.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 193, édit.

de M.; _ibid._, t. I, p. 261, édit. de G. de S.-Germ. (lettre en

date du 6 juillet 1670).--LOUIS XIV. _OEuvres_, t. V, p.

469.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 219.--MONMERQUÉ, _Biographie

universelle_, t. XX, p. 198-199 (art. HENRIETTE).--_Mémoires,

fragments historiques et correspondances de_ MADAME, _duchesse

d'Orléans_, 1833, in-8º, p. 209, 210, 211 et 398.--Sir WILLIAM

TEMPLE, _Lettres_, t. II, p. 132.--_Le Sentiment de Vallot_

(médecin du roi) _sur les causes de la mort de madame la duchesse

d'Orléans_ (mémoire autographe à la bibliothèque de

L'Arsenal).--_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. de G. de

S.-G., 1823, in-8º; et t. V, p. 4; et t. II, p. 261.--_Histoire

secrète de la France_; Londres, 1713, t. I, p. 130; t. III, p.

4.--Le savant M. Floquet a publié, dans la _Bibliothèque de

l'École des chartes_ (2e série, 1845, t. I, p. 174), une _Lettre

inédite de_ BOSSUET _sur la mort d'Henriette-Anne d'Angleterre,

duchesse d'Orléans_. Cette lettre n'a point été imprimée d'après

l'autographe. Elle est rapportée dans les _Mémoires de_ PHILIBERT

DE LA MARE, conseiller au parlement de Dijon, mort le 16 mai

1687, dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque royale. C'est

de ce manuscrit que M. Floquet a tiré cette lettre. L'auteur des

_Mémoires_ n'a pu même dire à qui elle est adressée; il est

facile de voir qu'elle est supposée et qu'elle ne peut avoir été

écrite par Bossuet: fût-elle vraie et authentique, elle ne ferait

que confirmer l'exactitude du récit de madame de la Fayette, la

relation de Feuillet, les révélations de Saint-Simon, et ajouter

aux preuves nombreuses de l'empoisonnement.

CHAPITRE XIII.

1670-1671.

Madame de Sévigné s'exprime brièvement en annonçant la mort de

MADAME.--Elle ne s'étend que sur les faits peu connus.--Aventure

de la princesse de Condé.--Duval, son valet de pied, et Louis de

Rabutin, son page, tirent l'épée l'un contre l'autre en sa

présence, et lui font une blessure au sein.--Duval est condamné

aux galères.--Madame de Sévigné le voit à la chaîne, et cause avec

lui.--Louis de Rabutin s'enfuit en Allemagne.--Il épouse la

duchesse de Holstein.--Par ce mariage les Rabutin sont alliés à la

maison royale de Danemark.--Louis de Rabutin parvient au grade de

feld-maréchal de l'empereur.--Éloge que madame de Sévigné et Bussy

font de Louis de Rabutin, leur cousin.--Madame de Sévigné regrette

que Bussy-Rabutin n'ait pas été aussi heureux.--Sa réflexion sur

la Providence.--Spirituelle réponse de Bussy au P. la Chaise sur

ce sujet.--Madame de Sévigné, bien instruite des intrigues

galantes du grande monde et de la cour, y fait souvent

allusion.--Ces allusions sont obscures pour les lecteurs

modernes.--Passage d'une de ses lettres sur le maréchal de la

Ferté, le comte de Saint-Paul et le comte de Fiesque.--Détails sur

ces personnages.--Mariage de mademoiselle de Thianges et du duc de

Nevers.--Détails sur le duc de Nevers.--Pouvoir de

Montespan.--Détails sur la Vallière.--Bal donné par le roi aux

Tuileries.--Madame de Sévigné y assiste.--Elle remarque que ce bal

était triste.--Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y

avaient point paru.--Cette dernière s'était retirée aux sœurs

Sainte-Marie de Chaillot.--Le roi repart pour Versailles.--Il

écrit à la Vallière, et lui envoie successivement le maréchal de

Bellefonds et Lauzun, pour l'engager à revenir à Versailles: elle

s'y refuse.--Il envoie, avec des ordres impératifs, Colbert, qui

la ramène.--Causes de la tendresse du roi pour la Vallière.--Cette

tendresse fait le malheur de celle-ci.

Dans le petit nombre de lettres de madame de Sévigné qui nous ont été

conservées pour la période de temps qu'embrasse le chapitre précédent,

il est parlé des faits et des événements dont nous venons de faire

mention; mais c'est toujours en peu de mots quand il s'agit de ceux dont

les détails étaient publics: ainsi, en annonçant à Bussy que Corbinelli

allait le rejoindre, elle se contente de dire au sujet de la mort

d'Henriette, dont toute la France s'entretenait depuis sept jours: «Il

vous dira la mort de Madame, l'étonnement où l'on a été en apprenant

qu'elle a été malade et morte en huit heures, et qu'on perdait avec elle

toute la joie, tout l'agrément et tous les plaisirs de la cour[455].»

[455] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 193, édit. de M.--_Ibid._, t.

I, p. 261, édit. de G. de S.-G. (6 juillet 1670).

Elle écrit plus longuement lorsqu'elle parle de faits moins connus,

d'anecdotes secrètes dont s'emparait la malignité publique, mais que,

par la crainte de se compromettre, on ne racontait qu'en tête à tête ou

à voix basse. De cette espèce était l'aventure arrivée à la princesse de

Condé, qui fit assez de bruit pour qu'on crût nécessaire d'en parler

dans la gazette de manière à sauver l'honneur de cette princesse[456].

Madame de Sévigné la raconte à Bussy dans une lettre du 23 janvier 1671.

[456] Recueil de gazettes nouvelles, in-4º (17 janvier 1671);

GUY-PATIN, _Lettres choisies_, 1685, in-18, p. 480 (lettre du 14

janvier 1671; le fait eut lieu le 13; la date de la lettre est

exacte).

«On me vient de conter une aventure extraordinaire qui s'est passée à

l'hôtel de Condé et qui mériterait de vous être mandée, quand vous

n'auriez pas l'intérêt que nous y avons. La voici[457]. Madame la

princesse (Claire-Clémence de Maillé-Brézé, princesse de Condé) ayant

pris depuis quelque temps de l'affection pour un de ses valets de pied

nommé Duval, celui-ci fut assez fou pour souffrir impatiemment la bonne

volonté qu'elle témoignait aussi pour le jeune Rabutin, qui avait été

son page. Un jour qu'ils se trouvaient tous deux dans sa chambre, Duval

ayant dit quelque chose qui manquait de respect à la princesse, Rabutin

mit l'épée à la main pour l'en châtier; Duval tira aussi la sienne; et

la princesse, se mettant entre deux, fut blessée légèrement à la gorge.

On a arrêté Duval, et Rabutin est en fuite: cela fait grand bruit en ce

pays-ci. Quoique le sujet de la noise soit honorable, je n'aime pas

qu'on nomme un valet de pied avec Rabutin.»

[457] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 227, édit. de

Monmerqué.--_Ibid._, t. I, p. 302, édit. de G. de S.-G. (23

janvier 1671).--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 276 et

277.

Madame de Montmorency manda aussi cette nouvelle à Bussy avec des

circonstances peu différentes[458]; mais elle ajoute que monsieur le Duc

(le duc d'Enghien, fils du prince de Condé) serait parvenu à apaiser la

colère de son père; que MADEMOISELLE, qui en voulait à Condé, (nous

dirons bientôt par quel motif), fit de cette aventure l'objet de ses

railleries à la cour. Condé, irrité et excité encore par la princesse

Palatine, exila sa femme à Châteauroux. «Il n'y (a) pas de désespoir

pareil au sien, dit madame de Montmorency; personne que ses trois

proches ne l'a vue en partant.» Si de tels écarts pouvaient être

excusés, ils le seraient dans cette infortunée princesse. Depuis la mort

du cardinal de Richelieu, son oncle, elle était traitée par son mari

avec peu d'égards: «Les mauvais traitements, dit MADEMOISELLE,

redoublèrent après le mariage de monsieur le Duc; elle était réduite à

ne voir personne.» A Châteauroux elle fut tenue en captivité; il se

passa un temps assez long avant qu'on lui donnât la liberté de se

promener dans la cour du château, et ce fut seulement en présence des

gens que le prince avait chargés de la garder.

[458] BUSSY, _Supplément aux lettres et mémoires_, t. I, p. 89

(lettre de madame de Montmorency, à Paris, ce 25 février 1671;

peut-être faut-il corriger 25 janvier).

Cependant il ne faut pas oublier de dire que la querelle de Louis de

Rabutin et de Duval n'était pas la première que la princesse de Condé

eût occasionnée par ses coupables imprudences. Au temps de la Fronde,

elle fut la cause de la mort du jeune marquis de Cessac, qui, à l'âge de

vingt-deux ans, fut tué en duel par Coligny, son ami, qu'il crut être

son rival. Coligny, au contraire, s'était attaché à une des filles

d'honneur de la princesse, nommée Gerbier, celle-là même qui, par son

esprit et son habileté, avait le plus contribué à soustraire à la

vigilance de Mazarin toute la famille du prince de Condé, retirée à

Chantilly[459].

[459] Voyez ci-dessus, 2e partie, p. 34, chapitre

III.--COLIGNY-SALIGNY, _Mémoires_, 1841 et 1843, in-8º, p.

24-31.--LENET, _Mémoires_, t. LIII, p. 139 à 143.--SÉVIGNÉ,

_Lettres_, 3 juillet 1655, t. I, p. 40, édit. de G. de S.-G.; t.

I, p. 32, édit. de M.

On fit le procès à Duval; il fut condamné aux galères. Madame de

Sévigné, en allant promener à Vincennes, le vit à la chaîne des

galériens qui partaient pour Marseille; elle s'entretint avec lui, et il

lui parut un homme de bonne conversation[460].

[460] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 10, édit. de M., ou t. II, p.

12, édit. de G. de S.-G. (lettre du 10 avril 1671).--GUY-PATIN

(lettre en date du 17 mars 1671).

Quant à Louis de Rabutin, cette aventure lui valut une fortune et un

degré d'élévation qu'il n'eût jamais osé espérer en France. Obligé de

s'expatrier pour fuir la vengeance du prince, il se vit, comme dit

très-bien madame de Sévigné, romanesquement transporté en

Allemagne[461]. Là, aimable auprès des femmes et brave sur les champs de

bataille, la guerre le porta successivement, dans les armées de

l'empereur, jusqu'au grade supérieur de feld-maréchal[462]; et le

mariage le plus brillant lui procura l'alliance, et par lui à tous les

Rabutin, de la famille royale de Danemark. Aussi madame de Sévigné se

montre-t-elle glorieuse de ce cousin germain d'Allemagne; et elle

s'empressa d'entrer en correspondance avec la femme qu'il avait épousée.

Cette cousine allemande, comme elle l'appelle, était la duchesse de

Holstein, Dorothée-Élisabeth, fille de Philippe-Louis, héritier de

Norwége, duc de Holstein-Wiesembourg, arrière-petit-fils de Christiern

III, élu roi de Danemark en 1525, dont la postérité, réélue à chaque

interrègne en la personne de l'aîné de la maison royale, est devenue

héréditaire en 1660, et règne encore aujourd'hui. Louis de Rabutin, mari

de Dorothée-Élisabeth, descendait de Christophe de Rabutin, seigneur de

Ballore, quatrième fils d'Amé de Rabutin; tandis que madame de Sévigné

et le comte de Bussy étaient descendus de Hugues de Rabutin, fils aîné

d'Amé de Rabutin[463]. Louis de Rabutin était donc leur cousin germain,

mais d'une branche cadette. Aussi plusieurs fois madame de Sévigné

regrette que Bussy n'ait pas eu une aussi brillante destinée que ce

cousin. «Il est vrai, dit-elle dans une lettre adressée à Bussy, que

j'aime la réputation de notre cousin d'Allemagne. Le marquis de Villars

nous en dit des merveilles à son retour de Vienne, et de sa valeur, et

de son mérite de tous les jours, et de sa femme, et du bon air de sa

maison. Je sentis la force du sang, et je la sens encore dans tout ce

que dit la gazette de sa blessure. Vous êtes cause, mon cher cousin, que

j'écris à cette duchesse-comtesse en lui envoyant votre paquet

[probablement la généalogie des Rabutin, dressée par Bussy]. J'admire

toujours les jeux et les arrangements de la Providence. Elle veut que ce

Rabutin d'Allemagne, notre cadet de toutes façons, par des chemins

bizarres et obliques s'élève et soit heureux; et qu'un comte de Bussy,

l'aîné de sa maison, avec beaucoup de valeur, d'esprit et de services,

même avec la plus brillante charge de la guerre, soit le plus malheureux

homme de la cour de France. Oh! bien, Providence, faites comme vous

l'entendrez: vous êtes la maîtresse; vous disposez de tout comme il vous

plaît; et vous êtes tellement au-dessus de nous qu'il faut encore vous

adorer, quoi que vous puissiez faire, et baiser la main qui nous frappe

et qui nous punit; car devant elle nous méritons toujours d'être

punis[464].»

[461] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671), t. I, p. 230, édit.

de M.; t. I, p. 302, édit. de G. de S.-G.--(1er février 1671,

lettre de Bussy à madame de Sévigné), t. I, p. 231, édit. de

M.--_Ibid._, t. I, p. 305, édit. de G. de S.-G.

[462] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 septembre 1687, notre cousin

d'Allemagne), t. VII, p. 471, édit. de M.; t. VII, p. 268, édit.

de G. de S.-G.--(13 septembre 1687), t. VII, p. 474, édit. de M.;

t. VIII, p. 271, édit. de G. de S.-G--(13 août 1688, à notre

cousin d'Allemagne), t. VIII, p. 61, édit. de M.; t. VIII, p.

335, édit. de G. de S.-G.--(15 et 22 septembre 1688), t. VIII, p.

78 et 80, édit. de M.; t. VIII, p. 354 et 356, édit. de G. de

S.-G.--(23 mars 1689), t. VIII, p. 390, édit. de M.--(22

septembre 1688), t. VIII, p. 356, édit. de G. de S.-G.

[463] MONMERQUÉ, _Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. 1820,

in-8º, p. 106, note _a_, p. 80, note _a_, et t. V, p. 358.

[464] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 et 28 septembre 1688), t. VIII, p.

81 et 88, édit. de M.; t. VIII, p. 357 et 360, édit. de G. de

S.-G.

Bussy confirme cet éloge donné à son cousin d'Allemagne, et répond ainsi

à madame de Sévigné: «Tout ceux qui retournent de Vienne disent de notre

cousin les mêmes choses que vous a dites M. de Villars, madame; lui et

sa femme sont l'ornement de la cour de l'empereur. Ce que vous dites de

la Providence sur cela est fort bien dit; quelque fertile que je sois en

pensées et en expressions, je n'y saurais rien ajouter, sinon que je

reçois toutes les disgrâces de la main de Dieu, comme des marques

infaillibles de prédestination. La dernière fois que je vis le P. la

Chaise, il me dit, sur les plaintes que je lui faisais des duretés du

roi, que Dieu me témoignait par là son amour. Je lui répondis que je le

croyais; que je voyais bien qu'il me voulait avoir, et qu'il m'aurait;

mais que j'aurais bien voulu que c'eût été un autre que Sa Majesté qui

eût fait mon salut[465].»

[465] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 septembre 1688).--On fit une

nouvelle des aventures de ce Jean-Louis de Rabutin, sous le titre

de _l'Heureux page_, nouvelle galante, 1691 à 1694; Cologne, 1691

à 1697. Voy. BARBIER _Anonymes_, t. II, p. 52, qui n'indique pas

l'auteur. L'auteur fait mention de ce comte Jean-Louis de

Rabutin qui aurait parlé un peu librement de son cousin Rozier.

Les deux lettres que nous venons de citer, pour terminer ce que nous

avions à dire sur les suites singulières de l'aventure arrivée à la

princesse de Condé, sont bien postérieures au temps dont nous nous

occupons; mais elles montrent la continuité de la mauvaise fortune de

Bussy, et nous prouvent la constance des sentiments religieux de madame

de Sévigné, que nous retrouverons tenant toujours le même langage à

toutes les époques de sa vie. Cependant qu'on ne croie pas que c'est

uniquement parce qu'un Rabutin se trouve impliqué dans l'affaire de la

princesse de Condé que madame de Sévigné la raconte à Bussy: elle se

montre en général fort instruite des intrigues galantes de son temps; et

quand elle écrivait à sa fille ou à Bussy, ou au comte de Grignan,

qu'intéressaient beaucoup les anecdotes scandaleuses de la cour ou du

grand monde, elle y fait souvent allusion. Ces allusions, parfaitement

intelligibles pour ceux à qui elle écrivait, ne peuvent être comprises

par les lecteurs actuels, qui, pour la plupart, ignorent que l'histoire

d'une époque, pour être bien connue, a besoin qu'on se donne la peine de

scruter la vie privée des personnages qui ont eu quelque part aux

événements publics.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 16 / 35 段