L'abbé de Villars, le spirituel auteur des _Lettres du comte de Gabalis

sur les sylphes, les gnomes et les salamandres_, fit des deux tragédies

une critique sévère, mais presque toujours juste. Madame de Sévigné eut

raison de la trouver plaisante [c'est-à-dire agréable] et ingénieuse.

C'est à tort qu'on a taxé d'esprit de parti madame de Sévigné pour avoir

jugé favorablement un petit écrit qu'elle-même traite de bagatelle et

dans lequel elle blâme cinq ou six mauvaises plaisanteries, qui sont,

dit-elle, «d'un homme qui ne sait pas le monde[434].» Racine, qui plus

tard fut désolé d'une arlequinade dont sa pièce fut l'objet, qui

s'affligea d'un bon mot de Chapelle, fut singulièrement irrité de

l'approbation donnée par beaucoup d'hommes de goût à la critique de

Villars. Il en parle dans la préface de sa tragédie avec une colère mal

déguisée; il la réfute faiblement, et il a l'air de la mépriser. Cette

critique fit alors grand bruit, et divisa la cour et la ville, les gens

de lettres et les gens du monde sur le jugement qu'on devait porter de

la _Bérénice_ de Racine. On était pour l'avis du critique après l'avoir

lu, et pour la pièce après avoir entendu la Champmeslé[435]. Il en est

encore ainsi aujourd'hui: les vers de Racine produisent toujours leur

effet accoutumé, et désarment ceux qui voudraient signaler les défauts

de ses compositions. Il importe peu à la gracieuse Vénus de Médicis de

n'avoir ni le port ni la dignité d'une déesse; l'admirable pureté de ses

formes séduit aussitôt les regards; et plus ils s'attachent sur l'œuvre

de l'artiste, plus ils confirment le jugement que l'on a porté de son

sublime talent. Cependant la rareté des représentations de _Bérénice_ a

depuis longtemps prouvé que l'abbé Villars avait raison de ne pas

trouver dans cette pièce les véritables caractères d'une tragédie.

Henriette, en donnant, à leur insu, ce sujet à traiter aux deux poëtes,

avait une intention que Voltaire a très-bien fait ressortir: elle

s'attendait à ce que tous les deux chercheraient à créer des allusions à

Louis XIV dans le rôle de Titus. Ils n'y manquèrent pas; mais chacun

d'eux les puisa dans la nature de son génie, Racine dans les sentiments

d'un amour tendre et passionné, Corneille dans l'élévation de l'âme et

l'énergie du caractère; et certes on peut dire que, quoique la pièce de

Corneille fût bien inférieure à celle de son jeune rival, elle était

plus conforme aux désirs de la princesse.

[434] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 septembre 1671), t. II, p. 192,

édit. de M.--_Ibid._, t. II, p. 230.--Conférez encore, sur

Racine, SÉVIGNÉ, t. II, p. 426; t. V, p. 554-558; t. IX, p. 126,

et t. X, p. 182, édit. de G. de S.-G.--GEOFFROY, _Jugement sur

Bérénice_, dans son édit. des _OEuvres de_ RACINE; 1808, in-8º,

t. III, p. 156.--LOUIS RACINE, _Mém. sur la vie de Jean Racine_;

1747, in-12, p. 88; et dans les _OEuvres de_ RACINE, t. I, p. LI

de l'édit. d'Aimé-Martin.--SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. III, p.

317 et 318.--CAYLUS, _Mém._, p. 452.

[435] LOUIS RACINE, _Mém. sur la vie de Jean Racine_, 1747, t. I,

p. 90 et 91.--_OEuvres de_ RACINE, édit. d'Aimé-Martin, 1820,

in-8º, t. II, p. 304.--Les frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre

françois_, t. XI, p. 104.

Dans _Tite et Bérénice_, l'intention de Corneille fut si bien saisie que

Santeul traduisit en latin les vers suivants, pour les présenter à Louis

XIV lorsqu'il partit pour faire la conquête de la Hollande:

Mon nom, par la victoire est si bien affermi

Qu'on me croit, dans la paix, un lion endormi;

Mon réveil incertain du monde fait l'étude;

Mon repos en tout lieu jette l'inquiétude;

Et, tandis qu'à ma cour les aimables loisirs

Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs,

Pour envoyer l'effroi de l'un à l'autre pôle

Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole[436].

[436] CORNEILLE, _Tite et Bérénice_, comédie héroïque, acte II,

scène I, t. V, p. 262 et 263, édit. 1692, chez P. Trabouillet,

revue et corrigée par l'auteur, t. IX, p. 16 de l'édit. 1824,

in-8º, de Lefèvre.--FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU, _Esprit du grand

Corneille_, p. 366.

A cette époque Louis XIV était redouté et admiré de toute l'Europe. On

cherchait avec anxiété à pénétrer ses desseins, à deviner ses

résolutions. Nul souverain, par ses brillantes qualités comme par ses

défauts, n'exerça une plus grande et plus longue influence au dedans

comme au dehors de ses États. Tout homme qui, devenu tout-puissant, a le

noble désir d'exercer son pouvoir dans l'intérêt des peuples et de sa

gloire se trouve exposé au plus grand de tous les dangers. Tous ceux,

qui l'entourent, loin de combattre ses mauvais penchants, cherchent à

les exploiter pour élever leur fortune; et s'il ne sait pas puiser en

lui-même la force nécessaire pour résister à la séduction et dissiper

les nuages sans cesse amassés pour offusquer sa raison, il marche de

faute en faute et d'erreur en erreur. Tous les grands personnages dont

l'histoire contient l'éloge ont déployé dans l'adversité une énergie

digne d'être admirée; peu ont su résister à la prospérité. Louis XIV

n'était pas du nombre de ces derniers; et dès lors, et même avant qu'il

eût atteint le faîte de sa grandeur, se manifestèrent les faiblesses qui

devaient enfanter vers la fin de son règne les malheurs publics et ses

chagrins domestiques. Enivré par ses succès, il se regardait, par son

génie, par les droits divins de sa couronne, comme un être à part, dont

la volonté faisait loi. Mettre obstacle à cette volonté était à ses yeux

non-seulement rébellion, mais sacrilége; et, soit qu'il fût question de

s'opposer à ses passions ou aux mesures de son gouvernement, l'effet

était le même et le crime était pareil.

La liaison de Louis XIV avec madame de Montespan devait entraîner des

conséquences plus graves que celles qu'avait produites son amour pour la

Vallière. Celle-ci, en disposant d'elle-même selon son cœur, ne violait

pas les saintes lois du mariage; mais Montespan avait un mari dont elle

était aimée. Pour l'arracher à cet homme d'honneur, qui la rendait

heureuse, Louis XIV se vit forcé de méconnaître les droits les plus

sacrés de la justice. Le marquis de Montespan fut relégué à l'extrémité

du royaume, et un tribunal complaisant prononça un jugement de

séparation entre lui et sa femme. Elle fut attachée à la cour, et eut la

charge de surintendante de la maison de la reine; de la reine! pour

laquelle ainsi, à double titre, son nom devenait un outrage. On ne

parvint pas de prime abord à ce degré d'impudeur; il fallut s'y

accoutumer et y accoutumer le peuple. On s'entoura de quelque mystère.

L'ancienne maîtresse dut servir de voile pour couvrir le secret de la

nouvelle. L'infortunée la Vallière eut à supporter les inexprimables

angoisses d'une amante abandonnée, qui, le cœur brûlant d'amour, se

trouve forcée d'être continuellement spectatrice du bonheur de sa rivale

et d'habiter avec elle. Lorsqu'on songe que le roi s'était par principe

imposé l'obligation de revenir chaque nuit dans la couche nuptiale, on

est surpris qu'il ne fût pas choqué lui-même d'une si étrange polygamie.

L'orgueil de madame de Montespan souffrit de se trouver dans le même

gynécée que celle qu'elle avait trompée et trahie; elle en fit des

reproches à son amant. Louis s'excusa en disant que cela s'était établi

insensiblement. «Insensiblement pour vous, lui répliqua vivement la

fière beauté, mais très-sensiblement pour moi.» Des humiliations,

d'insupportables affronts étaient pour la Vallière le résultat

inévitable de sa position. L'infortunée, pour la seconde fois, fit sa

retraite au couvent des Filles Sainte-Marie de Chaillot[437], où était

toujours mademoiselle de la Mothe d'Argencourt, son ancienne amie[438].

Louis XIV, qui s'était habitué à compter sur l'affection et l'entier

dévouement de la Vallière, versa des larmes quand il se vit menacé de la

perdre pour toujours; il envoya Colbert pour la prier de revenir, et il

força sa nouvelle maîtresse de joindre ses instances aux siennes. Elle

revint. Madame de Sévigné a raconté cet événement[439], qui fit douter

pendant quelque temps à la cour si les tendresses cordiales d'un ancien

attachement ne l'emporteraient pas sur l'entraînement d'une nouvelle

passion.

[437] Ce fut le mercredi des Cendres. Sur la Vallière, voyez

SÉVIGNÉ (lettres en date des 12 et 13 janvier 1671), t. I, p. 245

et 247, édit. de M.; et t. I, p. 322 et 324, édit. de G. de

S.-G.; (13 décembre 1673), t. III, p. 263, édit. de G.--_Id._, t.

III, p. 172 et 173 (16 octobre 1676); _ib._, t. V, p. 170, édit.

de G.--_Ib._, t. V, p. 3, édit. M. (29 décembre 1679).--_Ib._, t.

VI, p. 276, édit. de G.--_Ib._, t. VI, p. 83, édit. de M. (5

janvier 1680).--_Ib._, t. VI, p. 285, édit. de G.--_Ib._, t. VI,

p. 92, édit. de M. (1er septembre 1680).--_Ib._, t. VII, p. 190,

édit. de G. de S.-G.--_Ib._, t. VI, p. 443, édit. M.--BUSSY,

_Lettres_ (1er juin et 6 juillet 1669), t. V, p. 79, 82.--CAYLUS,

_Mém._, t. LXVI, p. 379 et 380.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t.

XLIII, p. 196 et 634.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, t. LII, p.

94 et 123.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 395, 410, 414,

456.--RETZ, t. XLVI, p. 54.--BENSERADE, _OEuvres_, t. I, p. 313,

370. Conférez _Mémoires de Maucroix_, suite et fin, p. 33, ch.

XX, et ci-dessus, 2e partie, p. 300, ch. XX.

[438] Voyez ch. IX, 2e partie de cet ouvrage, p. 114.

[439] SÉVIGNÉ, _loc. cit._ (lettres des 12 et 13 février).

Mais l'on sut bientôt, que la Vallière, victime d'un amour qui ne se

nourrissait plus que de larmes et de regrets, avait le projet de se

retirer au couvent. Louis XIV crut pouvoir la retenir en prodiguant pour

elle, pour sa famille et pour les enfants qu'il avait eus d'elle les

richesses et les dignités. Vain espoir! Rien que le cœur d'un amant

adoré ne pouvait consoler celle que poursuivait le remords de lui avoir

sacrifié l'honneur. Ses longs entretiens avec mademoiselle de la Mothe

d'Argencourt et ses fréquentes visites au monastère de Chaillot firent

ombrage à Louis XIV. Il fit arrêter et conduire en prison, à Pignerol,

un gentilhomme nommé Mathonnet[440], uniquement parce qu'il s'employait

comme intermédiaire entre madame de la Vallière et les sœurs de

Sainte-Marie; et il ne lui accorda sa liberté que lorsqu'il n'osa plus

contraindre celle qui avait pris la ferme résolution de se consacrer

tout entière à Dieu seul. De moins scrupuleuses et de plus dangereuses

rivales tâchèrent de supplanter Montespan auprès de son royal amant; si

elles ne réussirent pas, elles parvinrent néanmoins à mettre à profit

l'inconstance de ses goûts pour satisfaire leur cupidité ou leur

ambition. Parmi elles on distingua la princesse de Soubise, comme la

plus habile à s'envelopper des ombres du mystère et à dérouter, par

l'art de ses intrigues, l'active surveillance de la maîtresse en titre.

Celle-ci, obligée à des ménagements envers la reine, la cour et le

public, ne put entièrement déguiser, par la mode des amples vêtements

qu'elle introduisit, les apparences de ses fréquentes grossesses; mais

ses enfants furent mis au monde dans le plus profond secret. Il fallait

les confier à des mains prudentes et dignes d'un si précieux dépôt.

Madame de Montespan jeta les yeux sur la veuve de Scarron, dont elle

avait été la bienfaitrice et dont la société était devenue pour elle un

besoin, au milieu des grandeurs et des ennuis de la cour. Madame Scarron

refusa de s'en charger, à moins que le roi ne lui en donnât l'ordre. Cet

ordre lui fut donné: elle a elle-même fait connaître les embarras de sa

position[441] et la conduite qu'elle tint dans ces circonstances

difficiles, qui lui donnèrent les moyens de montrer sa discrétion, son

activité, son courage, son dévouement. Elle nous apprend qu'elle prit

avec elle la jeune fille de madame d'Heudicourt, et qu'elle parvint si

bien à donner le change à ses amies et protectrices de l'hôtel d'Albret

et de l'hôtel de Richelieu que personne ne soupçonna la véritable cause

de sa nouvelle et mystérieuse existence. Elle aima mieux soulever des

doutes sur sa vertu et supporter la calomnie que de laisser deviner que

dans sa modeste condition elle était dépositaire d'importants

secrets[442]. Elle a décrit ses soins assidus, ses inquiétudes

incessantes pour ces enfants, qui lui avaient inspiré une tendresse de

mère[443]. Les fonctions qu'elle remplissait avec tant de zèle la

rapprochèrent nécessairement du roi, auquel elle rendait compte du dépôt

qui lui était confié. C'est ainsi qu'elle fut introduite à la cour et

dans les appartements privés du monarque, à la suite de madame de

Montespan, comme le repentir, encore ignoré, compagnon du plaisir

coupable. Cette jeune et belle veuve déplut d'abord à Louis XIV par son

maintien froid et réservé, par la réputation qu'on lui avait faite

d'être un bel esprit et une dévote rigide; et même les longs entretiens

qu'elle avait avec madame de Montespan lui donnaient du dépit et

excitaient sa jalousie.

[440] Lettre de Louvois à Saint-Mars, écrite de Saint-Germain en

Laye, datée du 14 octobre 1672, dans J. DELORT, _Histoire de la

détention des philosophes et des gens de lettres détenus à la

Bastille, à Vincennes_, etc.; 1829, in-8º, t. I, p. 193 à 194.

[441] _Entretiens de madame de Maintenon_, t. VI, p. 240 de ses

_Lettres_ de l'édition de Sautereau de Marsy, publiées par

Léopold Collin, 1806, in-12; ou t. VI, p. 28 du _Recueil de

lettres de madame_ DE MAINTENON, 1756, in-12, publié par la

Beaumelle.

[442] LA BEAUMELLE, _Mémoires_, t. II, p. 1-12, chap.

I.--MAINTENON, _Lettres_ (24 mars 1669, à madame d'Heudicourt),

t. I, p. 48 de l'édit. de la Beaumelle; 1756, in-12; t. I, p. 56

de l'édit. de Sautereau de Marsy; Paris, Léopold Collin, 1806,

in-12.

[443] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame

de Maintenon, entretien XI de madame de Maintenon_, t. VI, p. 20

à 218.--Et dans les _Lettres de madame_ DE MAINTENON, t. VI, p.

233-246.

L'empire des femmes sur ceux qui gouvernent ne peut avoir qu'une

influence fâcheuse sur les affaires d'État. Le mal produit par cette

cause n'est jamais seul: le règne des maîtresses rend nécessaire celui

des favoris. Quand on veut conduire des intrigues obscures et honteuses,

il faut des confidents propres à de tels emplois; il les faut souples,

adroits, assidus, actifs, prudents, dévoués, incapables de scrupules.

Lorsqu'on en a trouvé de tels et qu'ils plaisent, on cherche à les

conserver; on les comble d'honneurs et de richesses dont la moindre

partie eût suffi pour récompenser les plus éminents services rendus au

pays. Unis d'intérêts avec les maîtresses, ils forment des brigues, des

cabales qui pénètrent dans les conseils du gouvernement, se partagent

ses agents, entravent sa marche, et le portent à sacrifier sans cesse

l'intérêt général à des intérêts particuliers et à précipiter l'État

vers sa décadence ou dans le gouffre des révolutions. La gloire de Louis

XIV est d'avoir échappé à ces influences, de n'avoir jamais livré le

secret des affaires, de n'avoir jamais laissé entraver l'autorité de ses

ministres, d'avoir gouverné par la seule force de son caractère et le

seul empire de sa volonté; et cependant Louis XIV eut des maîtresses, et

par conséquent il eut aussi des favoris. Nous avons souvent parlé des

unes, disons un mot des autres.

Dans ce nombre nous ne compterons pas le duc de Saint-Aignan et le

marquis de Dangeau: quoiqu'ils fussent toujours des courtisans

très-favorisés, ils n'étaient pas proprement des favoris. Essentiels

pour l'arrangement des parties de jeux, des loteries, des fêtes, des

cérémonies, des ballets, pour les petits vers, la prose galante, les

nouvelles du jour, les riens agréables, leur complaisance pour des

services moins publics, pour des affaires plus compromettantes était

tout naturellement acquise. On y comptait, et on en usait selon

l'occasion; mais ils n'étaient point initiés aux intrigues les plus

secrètes de ce genre ni admis dans les réunions les plus intimes. Leur

âge, différent de celui du roi, n'admettait pas entre eux et lui cette

affection, cette familiarité expansive, cet abandon qui font disparaître

le roi pour ne plus laisser voir que l'homme, que l'ami, et qui sont les

indices caractéristiques du favoritisme complet. Les seuls courtisans de

Louis XIV qu'on peut placer dans cette catégorie et que ménageaient les

ministres à l'égal des maîtresses furent d'Armagnac, Marsillac, la

Feuillade et Lauzun.

Quant au premier (Louis de Lorraine, comte d'Armagnac), qui fut nommé

grand écuyer et conserva constamment cette belle charge, Saint-Simon

nous apprend que nul n'a joui auprès de Louis XIV d'une si constante et

si parfaite faveur, jointe à la considération la plus haute, la plus

marquée, la plus invariable. Sa belle figure, le jargon de la

galanterie, l'habitude de la flatterie; une assiduité infatigable; une

grande habileté à la danse, à l'équitation, à tous les exercices du

corps; des richesses, du goût, de l'élégance, une curieuse recherche

dans ses habillements; une magnificence de grand seigneur et un air de

noblesse et de grandeur qui lui était naturel, qu'il ne déposait jamais

avec personne, le roi seul excepté, telles furent les causes de ses

succès[444].

[444] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XV, p.

473.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 275, édit.

de G. de S.-G.; ou t. I, p. 206, édit. de M.--_Ib._ (13 janvier

1672), t. II, p. 346, édit. de G. de S.-G.--_Ib._, t. II, p. 293,

édit. de M.--_Ib._ (26 juillet 1675), t. III, p. 470, édit. de

G.--_Ib._ (21 janvier 1695), t. XI, p. 124, édit. de

G.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 60.

Le prince de Marsillac était le fils du duc de la Rochefoucauld, et

porta toujours sur sa figure les cicatrices des blessures qu'il avait

reçues pendant la Fronde en combattant avec son père contre le roi, qui

cependant eut toujours en lui la confiance la plus entière. Ce ne fut ni

par l'esprit ni par les agréments de sa personne que Louis XIV lui

demeura si fortement attaché; car Saint-Simon a dit de lui que «c'était

un homme entre deux tailles, maigre avec des gros os, un air niais

quoique rude, des manières embarrassées, une chevelure de filasse, et

rien qui sortît de là.» Mais nul ne mit plus de suite à étudier le goût

et les habitudes de son maître, plus d'empressement à s'y conformer,

plus d'assiduité à faire sa cour, plus de constance à se trouver

toujours près de lui et sous sa main; il fut le seul qui, comme le roi,

le manteau sur le nez, le suivait à distance lorsqu'il allait à ses

premiers rendez-vous. Il était le confident de toutes les maîtresses

tant que durait leur règne, le consolateur et l'ami de toutes celles

dont le règne avait cessé[445].

[445] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XI, p.

109,--_Ib._, t. VII, p. 174.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1671),

t. II, p. 201, édit. de G.; _ib._, t. II, p. 167, édit. de M.;

_ib._ (16 août 1675), t. IV, p. 20, édit. de G.; t. III, p. 397,

édit. de M.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 187; SÉVIGNÉ,

_Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 61, édit. de G.; _ib._, t.

VI, p. 335, édit. de M.--_Ib._ (19 novembre 1687), t. VII, p.

318, édit. de G.--_Ib._, t. VIII, p. 45, édit. de M. (Marsillac

est là mentionné comme duc de la Rochefoucauld, nom qu'il porta

après la mort de son père); _ib._ (22 et 30 novembre 1688), t.

VIII, p. 451 et 464, édit. de G.; _ib._, t. VIII, p. 169-181,

édit. de M.; _ib._, (13 décembre 1688), t. IX, p. 19; _ib._, t.

IX, p. 217 (le grand veneur).

C'est par des qualités plus éminentes et des services d'une plus noble

nature que la Feuillade, dont nous avons déjà parlé dans la première

partie de ces Mémoires[446], avait acquis la faveur de Louis XIV.

Officieux pour ses amis et ceux qu'il protégeait, la Feuillade était

haut et fier avec les indifférents; homme de parole et en qui on pouvait

se fier; bien fait de corps et laid de visage, ayant un teint bilieux et

bourgeonné, mais avec cela une physionomie et des traits agréables;

distingué dans ses manières; beau parleur quand il voulait donner une

idée de son mérite; charmant causeur quand il voulait plaire;

connaissant l'art d'enchanter les femmes; libéral, poli, courageux,

galant, gros et beau joueur; dominé par l'ambition et par l'amour du

plaisir; sans suite dans ses idées, sans profondeur dans ses vues;

recherchant avec emportement l'éclat et la célébrité; se lançant, pour y

parvenir, dans les entreprises les plus étranges; prenant les

résolutions les plus extravagantes: de là ses campagnes chevaleresques

en Candie et en Hongrie, ce voyage en Espagne pour aller se battre avec

Saint-Aunay, qui à Madrid, selon un bruit public, avait mal parlé du

roi, et, enfin, ce somptueux monument de la place des Victoires, où des

flambeaux toujours allumés brûlaient devant la statue de Louis XIV,

comme devant celle d'une divinité[447].

[446] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, p. 507, chap. XXXVII.

[447] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. III, p. 232 à

235.--_OEuvres complètes de_ LOUIS DE SAINT-SIMON, 1791, in-8º,

t. X, p. 34-38.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 novembre 1671), t. II, p.

261, édit. de G.; t. II, p. 239, édit. de M. (16 août 1675), t.

IV, p. 24; _ibid._, t. III, page 401 (20 juillet 1679); t. VI, p.

99, édit. de G.; ou t. V, p. 415, édit. de M.; _ib._ (11 mars

1689), t. IX, p. 207-209, édit. de G.; _ib._, t. VIII, p. 379,

édit. de M.--(Lettre de madame de la Fayette, 19 septembre 1691),

t. X, p. 408, édit de G. de S.-G.; t. IX, p 472, édit. de M.

Un zèle si ardent, une admiration si soutenue pour la personne du roi

valut à la Feuillade cette faveur qu'il désirait tant et les grâces qui

en étaient la suite: il fut nommé maréchal, mais sa faveur ne se soutint

pas; il mourut à temps. Louis XIV était dégoûté «de ce courtisan,

passant tous les courtisans passés,» comme dit madame de Sévigné[448].

Il en fut de même de Lauzun, mais par un motif tout contraire. De tous

les favoris de Louis XIV, Lauzun fut le seul qui ait osé affronter sa

colère et qui l'ait fait impunément. Ce fut ce qui contribua le plus à

la perte de cet homme extraordinaire et bizarre. Cadet de Gascogne, de

la maison de Caumont, dénué de fortune, il fut recueilli par un cousin

germain de son père, le maréchal de Gramont[449], qui le produisit à la

cour. Il s'insinua en très-peu de temps dans les bonnes grâces du roi,

qui le fit capitaine de ses gardes, maréchal de camp, et créa pour lui

la charge de colonel général des dragons. C'était un petit homme blond,

musculeux, bien pris dans sa taille, laid, très-négligé dans sa mise,

d'une physionomie spirituelle; bon pour ses parents et ses amis, mais

pour tout autre méchant et caustique; habile à saisir les ridicules,

n'épargnant personne; d'un tempérament de fer; vif, actif, infatigable

dans le plaisir, dans la guerre, dans les agitations de l'intrigue;

magnifique dans sa dépense, grand et noble dans ses manières;

extrêmement brave et d'une dextérité dangereuse dans les combats

singuliers; tour à tour et au besoin audacieux et souple, caressant et

brutal, insolent et rampant; fertile en expédients, saisissant

rapidement tous les moyens d'arriver à son but, et ne laissant échapper

aucune occasion; pourtant plein de caprices, de fantaisies et de

jalousies. Nul ne réussit auprès d'un si grand nombre de femmes, et ne

fut aussi prompt à se concilier toutes les sympathies de Louis XIV, à

capter et ensuite à s'aliéner son affection[450].

[448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juillet 1679), t. V, p. 415, édit.

de M.; _ib._, t. VI, p. 99, édit. de G. de S.-G.--CHOISY,

_Mémoires_, t. LXIII, p. 304-305.--LA FARE, _Mémoires_, t. LXV,

p. 185-187.

[449] Son nom alors était Antoine de Nompar de Caumont, marquis

de Puyguilhem. Sur ce qui le concerne, voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_,

en date des 15 et 19 décembre 1670, 27 février 1671, 29 novembre

1671, décembre 1671, dans l'édit. de G. de S.-G., t. II, p. 305;

9 et 23 décembre 1671, 6 janvier 1677, 23 mars 1672, 8 mars 1676,

27 février 1679, 23 octobre 1680, 24 décembre 1688, 25 février

1689, 28 mai 1695.

[450] _Mémoires et fragments historiques de_ MADAME, _duchesse_

D'ORLÉANS; 1833, in-8º, p. 346.--CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p.

520.--SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. X, p. 120.--MONTPENSIER,

_Mémoires_, p. 515, et t. XLIII, p. 124 et 136.--LA FARE, t. LXV,

p. 181 et 182.--DELORT, _Histoire de la détention des philosophes

et des gens de lettres à la Bastille et à Vincennes_, précédée de

celle de Fouquet, de Pellisson et de Lauzun; 1829, in-8º, p. 41 à

45-176-180-186, 190.--LA BRUYÈRE, chapitre _De la Cour_, 394,

Straton.--CAYLUS, _Mémoires_, t. XLVI, p. 466.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 15 / 35 段