«... Aussi bien me mandez-vous que vous m'en devez encore de reste.

Hâtez-vous donc de me payer, afin que nous soyons bientôt quittes. Je

meurs d'impatience d'être assuré que je n'essuierai jamais de mauvaise

humeur de vous. Je ne vous ai point menti quand je vous ai dit que vous

aviez des ennemis; premièrement, vous me l'avez écrit dans votre _Épître

chagrine_[410]; mais on me l'a mandé d'ailleurs. Quoique votre modestie

vous fasse dire que vous n'êtes ni jeune ni belle, et quoique vous ne

puissiez vous sauver par là si vous donniez lieu de parler, ce n'est pas

sur cela qu'on a parlé de vous. Mais que je suis ridicule de vouloir

vous apprendre ce qu'assurément vous savez avant moi! On ne manque pas

de gens, dans le pays où vous êtes, qui avertissent les amis des

calomnies aussi bien que des vérités qu'on dit d'eux. Je ne vous en

dirai donc pas davantage, sinon qu'à quelques petits reproches près dont

vous m'avez fatigué, je vous trouve une dame sans reproche, et que j'ai

la meilleure opinion du monde de vous.»

[410] Expression qui fait allusion à l'épître en vers de Scarron

intitulée _Épître chagrine_.--Conf. SCARRON, _OEuvres_, t. VIII,

p. 228, édit. 1737, in-18.

Bussy en avait dit assez pour être compris de madame de Sévigné; mais

ses réticences nous réduisent à ne pouvoir former que des conjectures

sur les médisances et les calomnies auxquelles il fait allusion. Nous

aurons par la suite occasion de faire connaître ce qui sur ce point nous

paraît être la supposition la plus probable. Nous nous contenterons de

dire ici que nous croyons que madame de Montmorency était celle qui

avait fait connaître à Bussy ce qu'on disait dans le monde sur sa

cousine. De toutes les personnes qui correspondaient alors avec Bussy,

madame de Montmorency est celle qui se montre la plus exacte et la plus

empressée à lui transmettre les nouvelles de ce genre.

CHAPITRE XII.

1670-1671.

Madame de Sévigné parle, dans ses lettres, des événements qui se

sont passés durant sa nouvelle contestation avec Rabutin.--Louis

XIV envoie de nouveaux secours à Candie.--Le duc de Beaufort y

périt.--Navailles est disgracié, puis rappelé.--Louis XIV

travaille avec succès à la prospérité et à la grandeur de la

France.--Il conclut un traité secret avec Charles II--Réside à

Saint-Germain en Laye ou à Chambord.--Créqui, par ses ordres,

s'empare de la Lorraine.--Pirates d'Alger soumis.--Dunkerque

acheté.--Ambassadeurs d'Ardrah, de la côte de Guinée.--Louis XIV

fait la visite de places fortes.--Bon état des finances.--Il n'y

eut point de fêtes données par Louis XIV à Versailles ni dans la

capitale.--Les plaisirs ne sont pas négligés.--Molière compose les

_Amants magnifiques_--Molière est inférieur à Benserade dans les

vers qu'il compose pour ce ballet.--Ce fut le dernier où le roi

figura.--Vers de Racine auxquels on attribue ce changement.--Il

eut d'autres causes plus probables.--La comédie du _Bourgeois

gentilhomme_ eut peu de succès à la cour.--Par quelle

raison.--Tragédies de _Bérénice_, composées par Corneille et par

Racine, à l'instigation d'Henriette d'Angleterre.--Ce fut un duel

littéraire.--Critique des deux pièces par l'abbé Villars,

approuvée par madame de Sévigné.--Racine répond avec humeur à

cette critique.--Sa pièce de _Bérénice_ est représentée aux noces

du duc de Nevers et de mademoiselle de Thianges.--Allusions à

Louis XIV, auxquelles la nature du sujet invitait les deux

poëtes.--Beaux vers qui s'appliquaient à ce monarque dans la

_Bérénice_ de Corneille.--Louis XIV alors admiré et redouté dans

toute l'Europe.--Les malheurs de la fin de son règne sont préparés

dans les temps de prospérité.--Violence faite à la morale publique

par sa liaison avec Montespan.--Le marquis de Montespan est

exilé.--La séparation d'avec sa femme est prononcée en

justice.--Les deux maîtresses du roi cohabitent ensemble.--Peines

qu'en éprouve la Vallière.--Elle se retire aux Filles de

Sainte-Marie de Chaillot.--Mathonnet emprisonné à Pignerol à cause

des services rendus à la Vallière.--Montespan déguise ses

grossesses et cache ses accouchements.--Ses enfants sont confiés à

madame Scarron.--Conduite admirable que tient cette

dernière.--Introduite à la cour, elle est peu goûtée du roi.--Le

règne des femmes assure celui des favoris.--Louis XIV, pour les

affaires d'État, ne se laissait gouverner ni par les uns ni par

les autres.--Détails sur les favoris de Louis

XIV,--Saint-Aignan,--Dangeau,--d'Armagnac,--Marsillac,--la

Feuillade,--Lauzun.--L'exemple que donne Louis XIV l'empêche de

réprimer les désordres de son frère et des favoris qui entourent

ce dernier.--Madame (Henriette d'Angleterre) demande que le

chevalier de Lorraine soit exilé.--Il est éloigné, et, de concert

avec d'Effiat et Beuvron, il donne par le poison la mort à

Henriette.--Fin cruelle de cette princesse.--Bague d'émeraude

qu'en mourant elle donne à Bossuet.--Oraison funèbre qu'il

prononce sur la mort de cette princesse.--Louis XIV découvre le

complot.--Il acquiert la certitude que son frère l'a

ignoré.--Irritation produite en Angleterre par la mort

d'Henriette.--Louis XIV est forcé, par sa politique, à la

dissimulation.--Il rappelle le chevalier de Lorraine de son exil

et épargne ses complices.

Tandis que madame de Sévigné mariait sa fille, qu'elle s'occupait de

réconcilier Bussy avec son gendre, la France prospérait; des événements

importants avaient lieu sur la grande scène politique. Par patriotisme,

par amour pour ses enfants, par ambition pour sa famille, madame de

Sévigné y prenait intérêt; mais ce qui se passait autour d'elle à la

cour et dans la haute société, dans cette société si avide de gloire, de

dignités, de plaisirs, la touchait encore plus vivement. Elle en parle

souvent dans ses lettres, ou y fait fréquemment allusion. Pour faire

sortir de ses écrits la peinture fidèle du monde au milieu duquel elle a

vécu, il est donc nécessaire de faire de l'histoire de ces temps l'objet

d'une étude approfondie. Quoique ce sujet ait déjà été traité par nombre

d'écrivains, il ne l'a jamais été sous ce point de vue. La vie privée

du jeune monarque, des princes de son sang, de ses courtisans, de ses

ministres et l'influence exercée par eux sur les mœurs, la religion, la

littérature doivent surtout appeler notre attention, non-seulement parce

que toutes ces choses sont par elles-mêmes les plus importantes à

connaître par leur résultat sur les destinées du pays, mais aussi parce

que ce sont celles sur lesquelles madame de Sévigné nous fournit le plus

de lumière et qui peuvent le mieux nous faire pénétrer dans le secret de

ses pensées, et nous dévoiler les causes les plus cachées des

résolutions et des opinions qui lui sont propres ou qui appartiennent

aux hommes d'État et aux personnages du grand monde, dont les noms se

rencontrent souvent, ou occasionnellement, sous sa plume. Enfin, madame

de Sévigné parle souvent des écrivains illustres dont elle était

contemporaine et dont la lecture lui était familière; les investigations

auxquelles ces lettres et celles qui lui furent adressées donnent lieu

nous procurent une intelligence plus complète des chefs-d'œuvre de

notre littérature; elles nous instruisent des circonstances et des idées

régnantes sous l'empire desquelles les auteurs se sont trouvés placés et

des motifs qui les ont dirigés dans leurs compositions.

La troupe de la Feuillade, dans laquelle le jeune de Sévigné avait fait

ses premières armes, ne fut pas la seule qui partit du port de Toulon

pour aller au secours de Candie. Cédant aux conseils de Turenne, qui

secondait les instances de la cour de Rome, à laquelle ce grand

capitaine devait la promotion de son neveu au cardinalat, Louis XIV

envoya l'année suivante six mille hommes au secoure de Candie; il les

plaça sous les ordres du duc de Navailles, et donna le commandement de

la flotte au duc de Beaufort[411]. La plupart des braves qui

composaient cette petite armée furent massacrés dans une sortie. Le duc

de Beaufort, ce héros de la Fronde, périt dans cette action meurtrière;

comme on ne put retrouver son corps après le combat, sa mort donna lieu

à des fables, qu'on cherchait à rendre probables par le souvenir du rôle

qu'il avait autrefois joué. Navailles, pour sauver la flotte et ce qui

lui restait de troupes, revint en France; et Candie se rendit peu après

son départ. On s'en prit à Navailles du mauvais succès de l'expédition;

il fut exilé et forcé à se retirer dans sa terre. Mais il prouva au roi

que, dans toute sa conduite, il avait su concilier l'honneur et les

intérêts du royaume, et que, bien loin d'avoir mérité d'être blâmé, il

aurait dû être récompensé. Louis fut convaincu, et Navailles rentra en

grâce[412]: belle preuve d'équité. L'homme tout-puissant qui sait

réparer une injustice dont il est l'auteur est encore plus rare que

celui qui n'en commet aucune. Quel dommage que Louis XIV n'ait pas été

assez maître de ses passions pour être juste envers la femme de

Navailles, comme il l'avait été envers lui[413]!

[411] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 89; t. II, p. 53 (1er mai

1671).

[412] Duc DE NAVAILLES ET DE LA VALETTE, _Mémoires_, 1701, in-12,

p. 225-278, liv. IV.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 451, 454,

456.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 83.--DARU, _Hist. de Venise_,

1819, in-8º, t. IV, p. 616-621; t. VII, p. 246 et 247.--SÉVIGNÉ,

_Lettres_, t. III, p. 477 (31 juillet 1675); _Plans et cartes de

Candie_, Biblioth. royale, vol. XXX de l'_Histoire de France par

estampes_.

[413] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 410,

411.--Voyez ci-dessus, 2e partie, p. 301, chap. XX.

A l'époque où nous sommes arrivés, cette entreprise de Candie fut la

seule où Louis XIV échoua. Jamais il ne travailla plus efficacement

qu'alors à la prospérité du royaume, à sa grandeur et à sa puissance.

Les secours qu'il avait envoyés à Candie ne nuisirent point à ses

négociations avec la Porte Ottomane. Son ambassadeur fut reçu à

Constantinople avec des honneurs inouïs jusqu'alors; une alliance fut

faite avec le sultan. Les pirates d'Alger se virent contraints par la

force de respecter le pavillon français; et le commerce de France, en

Orient, étendit ses ramifications dans toutes les vastes et riches

contrées soumises au croissant; en Occident, dans les deux Amériques; au

Midi, jusqu'au fond du golfe de Guinée, d'où l'on vit venir des

ambassadeurs d'Ardrah, présenter aux Tuileries le curieux spectacle

d'une magnificence sauvage, et s'incliner devant le trône du grand

roi[414]. Dunkerque fut acheté à l'Angleterre, et devint un port

français[415]. Un traité secret fut conclu avec Charles II, qui mettait,

en cas de guerre, toutes les forces britanniques à la disposition du roi

de France[416]. Le duc de Lorraine n'exécutait pas ses traités avec la

France, et négociait contre elle. Louis XIV envoya aussitôt une armée

commandée par le maréchal de Créqui, qui s'empara de Pont-à-Mousson,

d'Épinal, de Longwy; et le duc de Lorraine, voyant ses États séquestrés,

fut obligé de se retirer à Cologne, et ensuite à Francfort[417]. Des

traités avantageux lièrent à la France l'empereur, l'électeur de

Cologne, l'évêque de Munster et la Suède[418]. Casimir, roi de Pologne,

se démit de sa couronne, vint à Paris, où il fut reçu avec tous les

honneurs dus à son rang, et accepta de Louis XIV la dignité

ecclésiastique d'abbé de Saint-Germain des Prés.

[414] Le portrait de l'ambassadeur d'Ardrah, D. Matheo Lopez, fut

gravé par Larmessin.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 185 (lettre du 9

décembre 1670).

[415] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 186.

[416] LINGARD'S _History of England_.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t.

V, p. 466, 467, 469.

[417] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, édit. in-12, t.

II, p. 165 et 166.

[418] _Préliminaires des traités entre les rois de France et tous

les princes de l'Europe_; Paris, Frédéric Léonard, 1692, in-12,

p. 287 à 300.

Louis XIV visita toutes les places de Flandre qu'il avait conquises; et

ce voyage, qu'il fit avec une grande pompe et accompagné de beaucoup de

troupes, jeta l'inquiétude et la crainte dans toute l'Europe[419]. Il

avait, au milieu de la paix, mis ses armées, ses arsenaux sur le pied de

guerre, créé une marine formidable, établi un ordre inconnu avant lui

dans l'administration de ces deux parties essentielles à la défense de

l'État et au soutien de sa puissance. L'administration intérieure

n'était pas moins admirable; et celle des finances fut portée à ce degré

de perfection que les impôts furent diminués et les recettes

augmentées[420]: résultat qui paraît contradictoire et que cependant

peut toujours obtenir en temps de paix, dans un grand État, un

gouvernement énergique, probe et éclairé.

[419] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 404, 415.--BUSSY,

_Lettres_, t. V, p. 177 et 184 (2 novembre et 9 décembre 1670).

[420] FORBONNAIS, _Recherches et considérations sur les finances

de France_, édit. in-12, t. III, p. 43, 47, 51, 54, 57.

Occupé de ses vastes projets politiques et guerriers, Louis XIV, cette

année, quand il n'était pas aux frontières, résida le plus

habituellement à Saint-Germain en Laye et à Chambord. Il n'y eut point

de fêtes royales données dans la capitale et à Versailles. De grands

travaux furent exécutés dans ce dernier lieu, et de plus fortes sommes

que dans aucune des années précédentes furent consacrées à cette

prodigieuse création[421]. Mais pour achever le château et le parc il

fallait encore vingt ans, et douze ans s'écoulèrent avant que les

travaux fussent assez avancés pour que Louis XIV pût s'y établir à

demeure[422]. Les plaisirs ne pouvaient se trouver longtemps absents

partout où ce jeune monarque était présent. Durant l'hiver de 1670,

lorsqu'il était avec toute sa cour à Saint-Germain en Laye, il donna à

Molière le sujet d'une pièce fort bien choisi pour amener des ballets et

des divertissements nombreux et brillants. Ce but fut atteint par la

composition des _Amants magnifiques_, production que Molière avait jugée

ne devoir pas survivre à la circonstance qui y avait donné lieu; il ne

la fit point représenter à Paris, et elle ne fut publiée qu'après sa

mort[423]. Nous devons remarquer que cette fois les vers des ballets et

des intermèdes ne furent pas composés par Benserade, mais par Molière,

qui chercha à imiter Benserade dans l'art de tourner avec élégance et

facilité des riens spirituels et des à-propos flatteurs, mais qui se

montra dans cette lutte inférieur à ce poëte médiocre. Bussy, avec ce

tact fin qui caractérise son goût en littérature, en fait la remarque au

sujet du ballet de _Psyché_, qui fut donné l'année suivante[424].

[421] ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par

Louis XIV aux créations de Versailles, Marly et dépendances_;

1836, in-8º, p. 23, 39, 42, 45, 47, 48, 53, 57.

[422] FÉLIBIEN, _Description sommaire du chasteau de Versailles_;

1674, in-12.--COMBE, _Explication historique de ce qu'il y a de

plus remarquable dans la maison royale de Versailles et dans

celle de_ MONSIEUR _à Saint-Cloud_; 1681, in-12.--FÉLIBIEN,

_Explicat. des tableaux de la galerie de Versailles et de ses

deux salons_; 1687, in-12.--Id., _Recueil et description de

peintures et autres ouvrages faits pour le roi_; 1689,

in-12.--Id., _Description sommaire de Versailles ancienne et

nouvelle_; 1703.--ECKARD, _Recherches sur Versailles_; 1836,

in-8º, p. 41 et 49.

[423] _Les OEuvres posthumes de monsieur_ DE MOLIÈRE, t. VIII,

imprimées pour la première fois; Paris, Denys Thierry, etc.,

1682, in-12.--_Les Amants magnifiques_, p. 5-84.--_OEuvres de_

MOLIÈRE, t. VII, p. 477-481, édition d'Auger.--TASCHEREAU, _Hist.

de la vie et des ouvrages de Molière_; 2e édition, p. 250 et 432;

3e édit., p. 153 et 296.

[424] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 306 (lettre à la comtesse du

Bouchet, du 7 février 1671). Le livre du ballet mentionné est

_Psyché_; 1671, in-12.--Frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre

françois_, t. XI, p. 121 à 132.

Cette pièce des _Amants magnifiques_ forme époque dans la vie de Louis

XIV, parce que ce fut la dernière où il figura en personne dans les

ballets et les divertissements que l'on jouait à la cour: il fit le rôle

de _Neptune_ et celui du _Soleil_[425]. D'Armagnac le grand écuyer, le

marquis de Villeroi et le marquis de Rassent représentèrent tous trois

des dieux marins. Ce changement dans les habitudes du jeune monarque a

été généralement attribué à de beaux vers de Racine qui ont été souvent

cités à ce sujet. Il semble qu'on ne peut guère douter du fait,

puisqu'il est attesté, du vivant de Louis XIV, dans une lettre écrite

par Boileau en défense de l'opinion soutenue par lui contre Massillon en

faveur de l'utilité de la comédie et du théâtre[426]. Cependant il doit

être permis de faire observer que, si tel a été l'effet des vers de

Racine, cet effet n'a pas été instantané, puisque la tragédie de

_Britannicus_, où se trouvent ces vers, fut jouée et même imprimée avant

la représentation des _Amants magnifiques_[427]. Ce que nous pouvons

affirmer, d'après la connaissance intime de l'histoire littéraire de

cette époque et de l'esprit d'adulation qui dominait alors la plume de

tous les auteurs à l'égard de Louis XIV, c'est que Racine n'eût jamais

écrit des vers qui pussent donner lieu au roi de se faire l'application

d'un reproche adressé à Néron, ou que, s'il les eût écrits, il les eût

effacés. Si donc les vers de Racine ont empêché Louis XIV, après qu'il

les eut entendus, «de danser à aucun ballet, même au temps du carnaval,»

comme le prétend Boileau, ce fut contre l'intention de Racine, qui était

trop bon courtisan pour avoir la prétention de réformer le roi, surtout

en lui faisant l'application de vers tels que ceux-ci[428]:

Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire?

Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire;

Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour toute ambition, pour vertu singulière,

Il excelle à conduire un char dans la carrière,

A disputer des prix indignes de ses mains,

A se donner lui-même en spectacle aux Romains,

A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,

A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre.

[425] MOLIÈRE, _OEuvres posthumes_, 1682, t. VIII, p. 10 et 83.

[426] LOUIS RACINE, _Mémoires sur la vie de Jean Racine_;

Lausanne, 1747, in-12, t. I, p. 80.--_Lettre de_ BOILEAU _à

Monchesnay_, t. II, p. 260.--Dans les _OEuvres de_ BOILEAU, édit.

de Berriat Saint-Prix, t. IV, p. 128 et 130, la lettre est datée

du 7 septembre 1707.--AIMÉ-MARTIN, _OEuvres de Racine_, 1826,

in-8º, t. I, p. XLIV.

[427] _Britannicus_; Paris, Claude Barbin, 1670, in-12 (80 pages;

le privilége est du 7 janvier 1670).--Frères PARFAICT, _Histoire

du Théâtre françois_, t. X, p. 426 à 446 (13 décembre

1669).--_Ibid._, t. XI, p. 42-96 (février 1670).

[428] _Britannicus_, acte IV, scène 4.

Si on fait attention que la lettre de Boileau, quoique écrite du vivant

de Louis XIV, l'a été trente-sept ans après la première représentation

de _Britannicus_ et celle des _Amants magnifiques_; que c'est une lettre

particulière publiée plusieurs années après la mort du monarque et de

Boileau lui-même; que cette lettre, adressée à Monchesnay dans le but de

faire l'apologie de la comédie, fortement attaquée alors par Bossuet,

Massillon, et par tous les grands talents que possédait le clergé de

France; que cette lettre, dis-je, n'a peut-être reproduit, en cette

circonstance, qu'un bruit vulgaire, dont Boileau, sans en avoir une

connaissance particulière et sans chercher à l'approfondir, était bien

aise de s'emparer, on sera induit à chercher une autre cause à la

résolution de Louis XIV; et il sera facile de trouver un motif plus

naturel dans l'âge du monarque, qui modifiait sous ce rapport ses goûts

et ses habitudes. L'étiquette pompeuse dont il crut devoir s'entourer à

mesure que s'exaltait en lui le sentiment de la dignité royale formait

aussi obstacle à ce qu'il s'adonnât à ce genre de divertissements, qui

avait eu tant d'attraits pour lui dans son adolescence. D'ailleurs, avec

les occupations dont il était surchargé, avait-il le temps d'étudier les

rôles d'un ballet et de retenir les vers que Benserade composait?

Ajoutons que la complication de ses intrigues amoureuses et de celles de

toute sa cour, trop fidèle imitatrice des exemples qu'il lui donnait,

jointe aux ménagements que réclamaient la reine et la majesté du trône,

ne permettaient plus au poëte de hasarder ces plaisanteries ingénieuses,

ces allusions folâtres ou graveleuses dans lesquelles Benserade

excellait: elles eussent été des révélations indiscrètes et

extravagantes. Ainsi non-seulement on ne vit plus Louis XIV déployer ses

grâces, son agilité et son adresse dans les ballets et les carrousels,

mais les ballets et les carrousels même cessèrent pendant longtemps. Ils

ne recommencèrent que dix ans après la représentation des _Amants

magnifiques_, lorsque le Dauphin fut en âge d'y figurer, et que leur

ancienne célébrité fit naître le désir de procurer à l'héritier du

trône ces divertissements. Ce fut alors que l'on demanda de nouveau des

vers à Benserade pour le _Ballet royal du Triomphe de l'Amour_, qui fut

son dernier ouvrage en ce genre[429].

[429] BENSERADE, _OEuvres_; Paris, 1697, t. II, p. 404; _Ballet

royal du Triomphe de l'Amour_, dansé devant Sa Majesté, à

Saint-Germain en Laye, en 1681.--LAURENT, _la Galante et

magnifique joute des chevaliers maures, au grand carrousel

Dauphin, à Versailles, le 1er et 2 juin 1685_; Paris, in-12, chez

Antoine Raflé (40 pages).--DE SOURCHES, _Mémoires_; Paris, 1836,

in-8º, t. I, p. 129-176.

_Le Bourgeois gentilhomme_, composé aussi pour amener des ballets et des

danses et joué pour la première fois, à Chambord, le 14 octobre 1670, ne

fut pas si bien accueilli que _les Amants magnifiques_; et cependant

Molière, dans cette pièce, était rentré dans le domaine de son talent et

de la bonne et franche comédie. Des scènes d'un naturel exquis, d'un

comique délicieux, mais peu liées entre elles et terminées par une

parade grotesque et invraisemblable, ne plurent pas au goût dédaigneux

d'une cour que l'auteur du _Misanthrope_ et du _Tartufe_ avait rendue

difficile à satisfaire[430].

[430] Les frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. XI,

p. 56-66.--TASCHEREAU, _Vie de Molière_, 1844, in-12, p. 158-161.

Mais le principal événement théâtral de l'année fut la lutte

qu'Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, parvint à établir entre

Corneille et Racine[431]. Ces deux grands poëtes, par les instigations

de cette princesse, firent représenter chacun en même temps et sur deux

théâtres différents une tragédie sur le même sujet. Ce fut un duel, a

dit Fontenelle; mais dans ce duel les conditions n'étaient pas égales:

l'un des combattants acquérait sans cesse des forces, l'autre avait

perdu les siennes. Le Corneille de _Tite et Bérénice_ n'était plus celui

du _Cid_ et de _Polyeucte_; et quoique la troupe de Molière fit tous ses

efforts pour faire valoir la nouvelle pièce, elle ne réussit pas. La

_Bérénice_ de Racine eut au contraire un succès prodigieux, à la cour

comme à la ville. Une actrice admirable, dont on disait que l'auteur

était amoureux, fit mieux dans cette pièce que de s'attirer des

applaudissements, elle fit répandre d'abondantes larmes[432]. _Bérénice_

devint la pièce en vogue; ce fut elle qu'on joua aux brillantes noces

qui eurent lieu pour le mariage de mademoiselle de Thianges avec le duc

de Nevers[433], de ce duc de Nevers qui fut depuis le chef de la cabale

contre Racine, de ce duc de Nevers «si difficile à ferrer, dit madame de

Sévigné, si extraordinaire qu'il glisse des mains alors qu'on y pense le

moins.»

[431] Conférez FONTENELLE, _OEuvres_ (Vie de Pierre

Corneille).--LOUIS RACINE, _Mémoires sur la vie de Jean Racine_;

1747, in-12, p. 87.--GEOFFROY, _OEuvres de Racine_, t. III, p.

11.

[432] Les frères PARFAICT, _Hist. du Théâtre françois_, t. XI, p.

66-108-120.

[433] Diane-Gabrielle de Damas, fille de Claude-Léonor, marquis

de Thianges, et de Gabrielle Rochechouart de Mortemart, sœur de

madame de Montespan. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 210,

édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 280, édit. de G. de S.-G. (10

décembre 1670).--_Ibid._, t. VII, p. 38, édit. de G. de S.-G.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 14 / 35 段