Sévigné.--Pourquoi les lettres de madame de Sévigné ne pouvaient
avoir sur Bussy une influence morale aussi favorable au bonheur de
ce dernier que celles de Corbinelli et de madame de Scudéry.--Mort
du président de Frémyot.--Il donne tout son bien à madame de
Sévigné.--Bussy saisit cette occasion de lui écrire, et recommence
sa correspondance avec elle.--Madame de Sévigné lui répond, et lui
annonce la grossesse de madame de Grignan.--Madame de Sévigné,
mécontente de Bussy, lui écrit une lettre de reproche sur le
passé.--Réponse modérée de Bussy à cette injuste attaque.--Madame
de Sévigné lui demande excuse.--Elle est enchantée qu'il travaille
à la généalogie des Rabutin et flattée que Bussy lui ait dédié cet
ouvrage.--Cependant elle continue à lui rappeler sa conduite
antérieure à son égard.--Bussy perd patience.--Il lui demande de
cesser ce genre de guerre.--Madame de Sévigné y consent.--Madame
de Sévigné écrit à Bussy qu'elle a des ennemis, puis ensuite le
nie.--Bussy dit qu'il le sait.--Madame de Sévigné cherche à savoir
de qui Bussy a reçu ses informations et ce que son cousin sait des
propos qui ont été débités sur elle.--Bussy, dans sa réponse, se
tient sur la réserve.--Ses réticences nous réduisent à des
conjectures.--Motifs de croire que madame de Montmorency était
celle qui instruisit Bussy des bruits qui couraient sur sa
cousine.
La correspondance de Bussy avec sa cousine ne pouvait avoir sur lui une
influence aussi salutaire que celle qu'il entretenait avec madame de
Scudéry et avec Corbinelli. Madame de Sévigné n'avait ni la ferveur
religieuse de l'une ni le calme philosophique de l'autre. Plus que
jamais livrée au monde par goût comme par devoir, elle n'était pas
insensible aux succès qu'elle y obtenait. Elle se plaisait à la lecture
des traités moraux de Nicole, à écouter un beau sermon; elle remplissait
exactement ses devoirs de religion; mais l'amour de sa fille était
devenu chez elle une passion dominante et tenait dans son cœur plus de
place que l'amour de Dieu. C'est ce qu'elle déplore elle-même amèrement
et avec cette naturelle éloquence qui ne la quittait jamais. Le désir de
contribuer à l'élévation de ses enfants la rendait attentive à toutes
les intrigues de cour. Ambitieuse non pour elle, mais pour sa famille et
ses amis, elle irritait dans Bussy les blessures faites à son
amour-propre et à son ambition trompée. Sans cesse elle se lamentait sur
l'oisiveté inglorieuse à laquelle il était condamné; elle louait avec
effusion son esprit, ses talents militaires, dont elle entretenait
peut-être une trop haute idée; et ainsi elle augmentait encore l'orgueil
qui le dominait. Autant que lui, elle avait cette vanité nobiliaire qui
aime à se prévaloir de l'antiquité et de l'illustration de sa race. Elle
lui savait un gré infini de ses laborieuses recherches sur la généalogie
et l'histoire des Rabutin, et elle lui transmettait pour ce travail tous
ses titres et papiers de famille. Elle se faisait aider par son tuteur,
l'abbé de Coulanges, et par le savant Bouchet. Elle témoigne, avec une
grande naïveté, le plaisir qu'elle ressent lorsque son cousin lui
annonce qu'il est parvenu à faire remonter à des temps plus reculés la
longue suite de leurs communs aïeux. Elle se montre très-flattée qu'il
ait eu la pensée de lui dédier ce grand et important ouvrage: la
_Généalogie des Rabutin_[388]! Vivant dans un temps et au milieu d'une
cour où les affaires de galanterie étaient aussi des affaires d'État,
madame de Sévigné les racontait à son cousin avec cette vivacité
d'imagination et cette liberté d'expression trop bien assorties au goût
et aux inclinations de son correspondant, et par là elle nuisait aux
pensées sérieuses et aux sages résolutions qui auraient dû l'occuper
uniquement dans sa solitude. Il existait sans doute entre madame de
Sévigné et Bussy de grandes différences sous le rapport de la vertu et
des qualités de l'âme et du cœur; mais la tournure de leur esprit et
les faiblesses qui leur étaient communes établissaient entre l'une et
l'autre beaucoup de ressemblance. Aussi tous deux regrettaient que
l'incident relatif au mariage de mademoiselle de Sévigné eût suspendu
leur correspondance, Bussy beaucoup plus encore que madame de Sévigné;
malgré l'humeur que lui donnaient les Grignan, il résolut de saisir le
premier prétexte pour renouer son commerce avec elle.
[388] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 septembre 1670), t. I, p. 216, édit.
de M.--_Ib._, t. I, p. 288, édit. de G. de S.-G. (23 janvier
1771); t. I, p. 227, édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 301, édit. de
G. de S.-G. (16 février 1671); t. I, p. 249, édit. de
M.--_Ibid._, t. I, p. 326, édit. de G. de S.-G.
Une occasion toute naturelle se présenta. Claude Frémyot, neveu de
Bénigne Frémyot, dont nous avons parlé dans le premier chapitre de cet
ouvrage, mourut sans enfant le 20 avril 1670[389]. Il ne laissa à sa
femme que l'usufruit de ses biens; il en donna la plus grande partie à
madame de Sévigné, sa cousine du côté maternel[390], et il l'institua
son légataire universel. Madame de Sévigné ne s'attendait nullement à ce
don d'un parent pour lequel elle avait une véritable affection et
qu'elle regretta vivement. Elle en écrivit à madame de Toulongeon, qui
se trouvait au nombre des donataires du défunt. Bussy le sut, et
s'empara de ce motif pour adresser à sa cousine quelques mots de
félicitation sur l'héritage qu'elle venait de recevoir, qui se montait à
plus de cent mille livres, monnaie de cette époque (deux cent mille
francs de notre monnaie actuelle[391]).
[389] Ire partie, p. 2.
[390] XAVIER GIRAULT, _Notice hist. sur madame de Sévigné_, dans
les _Lettres inédites de_ SÉVIGNÉ, p. XXV.--_Ibid._, t. I, p.
LXXX de l'édit. des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, par G. de S.-G.; _id._,
t. V, p. 428 et 432; t. V, p. 255, 256, 261, 337, 380 de l'édit.
de M. (lettres des 15 septembre et 13 octobre 1677, des 13 juin
et 12 août 1678); t. VI, p. 4 et 19, édit. de G. de S.-G.; _id._,
t. XI, p. 26 (avril 1694).
[391] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 242, édit. de G. de
S.-G.--_Id._, t. I, p. 177, édit. de M. (3 et 16 avril
1670).--ROGER DE RABUTIN, _Lettres_, t. V, p. 248 et 249.
Madame de Sévigné fit à Bussy la réponse la plus aimable; mais comme il
ne lui avait point parlé de M. ni de madame de Grignan, madame de
Sévigné, sans avoir l'air de s'apercevoir des mauvaises dispositions de
son cousin envers eux, lui annonça que sa fille était enceinte, et que
M. de Grignan se disposait à partir pour la Provence. Elle remercie
ensuite Bussy d'avoir rouvert la porte à leur commerce, qui était,
dit-elle, tout démanché; puis elle ajoute: «Il nous arrive toujours des
incidents, mais le fond est bon; nous en rirons peut-être quelque jour.»
Bussy lui répond «que, quoique M. de Frémyot ne lui ait rien laissé, il
lui a aussi des obligations, puisqu'il lui a fourni l'occasion de
renouer leur correspondance.» Vient ensuite une page employée à
discourir sur lui-même, sur son exil, ses ennemis, ses malheurs et sa
patience à les supporter; puis il termine encore de manière à montrer
toute la rancune qu'il conserve contre M. de Grignan: «Vous avez deviné
que je ne voulais pas vous parler de madame de Grignan, parce que je
n'étais point content d'elle; et ma raison est que je n'ai jamais aimé
les femmes qui aimaient si fort leurs maris; encore me mandez-vous une
chose qui ne me raccommodera point avec elle, c'est sa grossesse. Il
faut que ces choses-là me choquent étrangement pour altérer
l'inclination naturelle que j'ai toujours eue pour mademoiselle de
Sévigné[392].»
[392] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 245, édit. de G. de
S.-G.--_Ibid._, t. I, p. 180, édit. de M. (21 avril 1670).--Cf.
2e partie, ch. XI, p. 137.
Quelques lettres d'un style badin, mais amical, furent ensuite échangées
entre le cousin et la cousine, et elles semblaient promettre pour leur
liaison une atmosphère longtemps sereine; mais bientôt l'horizon
s'obscurcit, et ce fut du côté de madame de Sévigné que souffla le vent
qui ramena les brouillards. L'arrivée de Corbinelli à Paris avait donné
occasion à madame de Sévigné de raconter à cet ami de Bussy, qui était
aussi le sien, sa grande querelle avec ce dernier, la rupture qui en
avait été la suite, leur raccommodement et la discussion épistolaire qui
avait eu lieu entre eux pendant que Corbinelli était absent et voyageait
dans le Midi. En cherchant à donner des preuves de tout ce qu'elle
disait à Corbinelli, elle retrouva dans ses papiers des lettres de Bussy
qui lui témoignaient sa reconnaissance du consentement qu'elle avait
donné à ce qu'il fût avancé à son cousin l'argent qu'il avait demandé à
l'époque de son départ pour l'armée en 1657[393]. Ces lettres, dont elle
ne s'était pas ressouvenue lors de leur altercation, détruisaient le
reproche qu'il lui avait fait de n'en avoir pas agi avec lui en bonne
parente. Elle était alors peu satisfaite des lettres d'insouciant
badinage qu'elle recevait de Bussy et de ce qu'il n'écrivait point à sa
fille; mais elle n'osait pas l'attaquer sur ce sujet, parce qu'elle
savait bien que tout le tort était du côté de M. de Grignan, et que
Bussy avait dans cette occasion donné des preuves, qui lui avaient mal
réussi, d'une grande déférence pour elle. Tourmentée cependant du besoin
d'exhaler l'humeur qu'elle avait contre lui, elle profita de la
découverte qu'elle venait de faire, et, sans provocation, sans motif
apparent, elle lui écrivit une lettre où elle lui reprochait encore, sur
un ton goguenard et le plus propre à le blesser, cette malheureuse
satire de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ qui depuis longtemps avait
été de sa part l'objet d'un pardon entier et sans réserve[394].
Corbinelli, qui se trouvait présent lorsque madame de Sévigné écrivit
cette lettre, voulut s'opposer à ce qu'elle fût envoyée; mais ce fut en
vain. Prévoyant l'effet qu'elle ferait sur Bussy, Corbinelli y ajouta un
_post-scriptum_, dans lequel il faisait entrevoir la pensée qu'il les
désapprouvait tous deux. «Vous êtes deux vrais Rabutin, dit-il, nés l'un
pour l'autre: Dieu vous maintienne en parfaite intelligence!» Aussitôt
que la lettre fut partie, madame de Sévigné se repentit de l'avoir
écrite, et elle lui fit dire de ne point s'en fâcher[395]. La réponse de
Bussy est parfaite, et prouve combien était puissant l'attachement qu'il
avait pour sa cousine, puisqu'il fait taire, en sa faveur, cet esprit
hautain et rancuneux qui formait le fond de son caractère. Il explique
avec beaucoup de sagacité ce qui se passait dans l'âme de madame de
Sévigné quand elle se résolut à lui écrire ainsi; il en appelle à sa
conscience, il excuse son tort, il refuse de profiter des avantages que
lui donne sur elle l'humeur dont elle le rend victime; mais il la prie
de lui dire combien ces _recommencements_ doivent durer, afin qu'il s'y
prépare; enfin, il proteste que, malgré le grief de sa cousine envers
lui, il ne garde rien contre elle sur le cœur et qu'il ne l'aime pas
moins qu'il ne faisait avant[396]. Pour lui prouver encore plus le désir
qu'il avait de lui complaire, il lui fait des compliments sur sa fille;
mais il profite de la réponse qu'il avait à faire à Corbinelli pour
mettre dans le _post-scriptum_ une partie du venin qu'il n'avait pas osé
insérer dans le corps de la lettre; et il engage son ami à ne pas trop
compter sur les bienveillants sentiments que madame de Sévigné lui
témoigne. «Quoique vous n'ayez pas comme moi, dit-il, le péché originel
à son égard, défiez-vous de l'avenir: _Toute femme varie_, comme disait
François Ier.» Encore un sarcasme contre le sexe: quand on est mécontent
d'une femme, on dit volontiers du mal de toutes.
[393] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mai 1670), t. I, p. 247, édit. de G.
de S.-G.; t. I, p. 181, édit. de M.
[394] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juin 1670), t. I, p. 250, édit. de
G. de S.-G.; t. I, p. 183, édit. de M.--_Ibid._ (6 juillet 1671),
t. I, p. 191, édit. de M.; t. I, p. 259, édit. de G. de S.-G.
[395] Par un nommé Bréban, dont je ne trouve le nom nulle part
ailleurs.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 253, édit.
de G. de S.-G.--_Ibid._ t. I, p. 186, édit. de M.
[396] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1670), t. I, p. 185 à 188,
édit. de M.; t. I, p. 255, édit. de G. de S.-G.
Madame de Sévigné reconnut ses torts, et se hâta de répondre à son
cousin, près duquel Corbinelli se trouvait alors[397]. «Il est vrai,
dit-elle, que j'étais de méchante humeur d'avoir retrouvé dans mes
paperasses ces lettres que je vous dis. Je n'eus pas la docilité de
démonter mon esprit pour vous écrire; je trempai ma plume dans mon fiel,
et cela composa une sotte lettre amère, dont je vous fais mille excuses.
Adieu, comte; point de rancunes, ne nous tracassons plus... J'ai un peu
tort, mais qui n'en a point dans ce monde? Je suis bien aise que vous
reveniez pour ma fille. Demandez à M. de Corbinelli combien elle est
jolie. Montrez-lui ma lettre, afin qu'il voie que, si je fais les maux,
je fais les médecines.»
[397] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 259, 262,
édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 191-193, édit. de M.
Bussy se montre non-seulement satisfait, mais enchanté de cette nouvelle
lettre de madame de Sévigné[398], puisqu'il lui déclare qu'il lui permet
de l'offenser encore, pourvu qu'elle lui promette une pareille
satisfaction. Pourtant elle ne put s'empêcher de mêler aux paroles
douces qu'elle lui adressait alors une allusion au grand méfait qu'elle
avait à lui reprocher; et elle continua, dans presque toutes les lettres
qu'elle lui écrivait, à ramener toujours ainsi le souvenir fâcheux du
passé, même lorsqu'elle était le plus satisfaite du présent. Elle paraît
éprouver un malin plaisir à lui prouver que si, en raison de ses bons
procédés, de ses louanges et de sa tendresse, sa grâce est descendue sur
lui, elle n'est pas encore assez efficace pour le laver de ce qu'il
appelait lui-même le _péché originel_. Bussy envoya à sa cousine le
commencement de son travail sur la généalogie des Rabutin[399], avec
l'épître dédicatoire, à elle adressée, qui devait la précéder. Madame de
Sévigné, flattée des éloges qui lui sont donnés dans cette épître,
répond: «La lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire, pour me
dédier notre généalogie, est trop aimable et trop obligeante; il
faudrait être parfaite, c'est-à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour
n'être pas sensible à des louanges si bien assaisonnées; elles sont
même choisies et tournées d'une manière que, si l'on n'y prenait garde,
on se laisserait aller à la douceur de croire en mériter une partie,
quelque imagination qu'il y ait. Vous devriez, mon cher cousin, avoir
toujours été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours aimé et
que je n'ai jamais mérité votre haine... N'en parlons plus.»
[398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670, lettre de Bussy), t.
I, p. 262-264, édit. de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 194 à 196,
édit. de M.
[399] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 décembre 1670), t. I, p. 216, édit.
de M.; t. I, p. 288, édit. de G. de S.-G. (Cette généalogie des
Rabutins, dit l'éditeur de madame de Sévigné, ne fut terminée
qu'en 1685.)
Malgré cette promesse tant de fois renouvelée de garder à l'avenir le
silence sur le fatal libelle, elle recommença de nouveau à en parler, et
toujours au sujet de cette généalogie des Rabutin. «Voilà, dit-elle, mon
cousin, tout ce que l'abbé de Coulanges sait de notre maison, dont vous
avez dessein de faire une petite histoire... Je voudrais que vous
n'eussiez jamais fait que celle-là[400]...» Et, plus loin encore, elle
lui reproche de «n'avoir pas fait de son nom (de Rabutin) tout ce qui
était en son pouvoir...» Cette fois Bussy perdit patience; déjà, dans la
réponse à la première lettre qui lui avait causé une si vive
satisfaction, il avait mis en garde sa cousine contre le mauvais effet
que produisaient sur lui les malignes insinuations qu'elle s'était
permises, même dans cette lettre; et il terminait ainsi sa réponse[401]:
«Adieu, ma belle cousine; ne nous tracassons plus. Quoique vous
m'assuriez que nos liens s'allongent de notre race, et qu'ils ne se
rompent point, ne vous y fiez pas trop: il arrive en une heure ce qui
n'arrive pas en cent. Pour moi, j'aime la douceur; je suis, comme le
frère d'Arnolphe, _tout sucre et tout miel_[402].» Aussi madame de
Sévigné, craignant l'effet des provocations qu'elle s'était permises
dans cette dernière lettre, a-t-elle grand soin de dire à Bussy en
finissant: «Je vous souhaite la continuation de votre philosophie, et à
moi celle de votre amitié; elle ne saurait périr, quoique nous puissions
faire; elle est d'une bonne trempe, et le fond en tient à nos os.» Mais
Bussy répondit sur le ton le plus sévère et de manière à convaincre sa
cousine combien ces attaques répétées pouvaient nuire à cette amitié
dont elle lui donnait l'assurance et dont pourtant elle méconnaissait
les droits. Après lui avoir prouvé que sa dernière réflexion, lors même
qu'elle serait juste, est peu généreuse quand elle s'applique à un homme
que l'adversité poursuit, il ajoute: «Je remarque que vous avez, à point
nommé, quand vous m'écrivez, des occasions de picoteries, dont je me
passerais fort bien. Regardez s'il vous serait agréable que je vous
redisse souvent que, si vous aviez voulu, on n'aurait pas dit de vous et
du surintendant les sottises qui s'en dirent après qu'il fut arrêté. Je
ne les ai jamais crues; mais aussi je ne vous ai pas donné le chagrin de
les entendre. Je vous prie donc, ma cousine, d'avoir les mêmes égards
pour moi que j'ai pour vous; car, quoique je ne puisse jamais m'empêcher
de vous aimer, je n'aimerais pas que toute notre vie se passât en
reproches et en éclaircissements: c'est tout ce que nous pourrions faire
s'il y avait de l'amour sur jeu.»
[400] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 janvier 1671), t. I, p. 227, édit.
de M.; t. I, p. 301, édit. de G. de S.-G.
[401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670), t. I, p. 264, édit.
de G. de S.-G.; t. I, p. 195, édit. de M.
[402] Bussy aurait dû dire: Comme le frère de Sganarelle. Voyez
_l'École des Maris_, acte I, scène 2.--Conférez _OEuvres de
monsieur_ DE MOLIÈRE, t. II, p. 80, 1676, in 12; chez Claude
Barbin.
Madame de Sévigné comprit toute la portée de ce langage. Souvent Bussy
s'était prévalu de la vive expression de son amitié pour lui, et il
l'avait interprétée (non peut-être sans quelque raison) comme un indice
d'un sentiment plus tendre. Elle avait toujours cherché à lui ôter cette
croyance, et désormais elle était intéressée à ne plus s'attirer de
nouveaux reproches de Bussy, en se donnant le tort de ranimer toujours
leurs anciennes querelles, puisque, selon lui, c'était donner à penser
qu'il y avait de sa part «de l'amour sur jeu.» Elle s'abstint donc de
toute récrimination. Mais elle-même témoigne que c'était avec peine
qu'elle renonçait à la satisfaction qu'elle éprouvait de lui infliger de
temps en temps quelques petites corrections, pour punition de ses fautes
passées. Elle trouvait que cela rendait leur correspondance plus
piquante et plus animée. «Mon Dieu, dit-elle[403], mon cousin, que votre
lettre est raisonnable, et que je suis impertinente de vous attaquer
toujours! Vous me faites voir si clairement que j'ai tort que je n'ai
pas le mot à dire; mais je suis tellement résolue de m'en corriger que,
quand nos lettres devraient être aussi froides qu'elles sont vives, il
est certain que je ne vous donnerai jamais sujet de m'écrire sur ce
ton-là. Au milieu de mon repentir, à l'heure que je vous parle, il vient
encore des aigreurs au bout de ma plume; ce sont des tentations du
diable, que je renvoie d'où elles viennent.» Et en effet, dans cette
lettre même où elle demande excuse pour être revenue sur le passé, elle
en parle de nouveau, et fait ressouvenir Bussy que, si elle a eu tort
envers lui, les torts qu'il a eus à son égard sont bien plus grands.
«Nous voilà donc raccommodés. Vous seriez bien heureux si nous étions
quittes; mais, bon Dieu! que je vous en dois encore de reste que je ne
vous payerai jamais[404]!» Puis elle demande, en finissant, la
permission de faire à son cousin quelques petites querelles d'Allemand,
mais sur d'autres sujets. «Ce qui me plaît dans tout ceci,
ajoute-t-elle, c'est que nous éprouvons la bonté de nos cœurs, qui est
inépuisable.»
[403] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1671), t. I, p. 268, 269, ou
t. I, p. 325, édit. de G. de S.-G.
[404] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 260, édit. de
G. de S.-G.; t. I, p. 192, édit. M.
Dans les lettres auxquelles cette discussion a donné lieu, nous devons
remarquer certains passages qui font allusion à des propos qu'on aurait
tenus sur madame de Sévigné et dont il sera important, pour
l'intelligence de sa correspondance, de deviner la nature et les motifs.
Madame de Sévigné tâche, dans la première, de réparer un peu la dureté
de ses reproches en terminant par une phrase plus amicale[405], et elle
dit: «Adieu, comte; écrivons-nous, et prenons courage contre nos
ennemis. Pensez-vous que je n'en aie pas, moi qui vous parle?»--A ceci
Bussy répond[406]: «Je ne doute pas que vous n'ayez des ennemis; je le
sais par d'autres que par vous; mais, quoi qu'on m'ait mandé, je ne
crois pas votre conduite si dégingandée qu'on dit, et je ne condamne pas
les gens sans les entendre.»
[405] BUSSY, _Lettres_ (17 juin 1670), t. I, p. 184, édit. de
M.--_Ibid._, t. I, p. 251, édit. de G. de S.-G.
[406] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 254, édit. de G. de
S.-G.--_Id._, t. I, p. 187, édit. de M. (lettre de Bussy, du 25
juin 1670).
Ce passage de la lettre de Bussy intrigua beaucoup madame de Sévigné; il
lui prouvait que ce qu'elle croyait être ignoré de son cousin lui était
connu et que, par les altercations qui avaient eu lieu entre elle et lui
et par son alliance et son intimité avec M. de Grignan, elle avait perdu
une partie de la confiance que Bussy avait en elle et l'ascendant dû au
tendre et fort attachement qu'elle lui avait inspiré. Au lieu de mettre
le même empressement à l'instruire de tout ce qui la concernait, Bussy
lui taisait donc ce que ses correspondances lui apprenaient de
désavantageux sur son compte. Soit qu'elle ait oublié ce qu'elle avait
écrit à Bussy, soit qu'elle ait voulu plaider le faux pour savoir le
vrai, elle feignit d'ignorer ce qu'il voulait dire, et nia qu'elle pût
avoir des ennemis ou avoir été l'objet d'aucun mauvais propos; puis, par
le souvenir, agréable pour elle et pour son cousin, des temps de leur
jeunesse, elle tâcha de ranimer la chaleur de ses anciens sentiments,
dans l'espoir de lui arracher son secret[407].
[407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1670), t. I, p. 260, édit. de
G. de S.-G.; t. I, p. 192, édit. de M.
«Vous me donnez un trait en me disant que j'ai des ennemis et qu'on vous
a mandé que ma conduite était dégingandée. Vous feignez qu'on vous l'a
écrit; je parie que cela n'est pas vrai. Hélas! mon cousin, je n'ai
point d'ennemis; ma vie est tout unie, ma conduite n'est pas dégingandée
(puisque _dégingandée_ il y a). Il n'est point question de moi: j'ai une
bonne réputation; mes amis m'aiment, les autres ne songent pas que je
suis au monde; je ne suis ni jeune ni jolie; on ne m'envie point. Je
suis quasi grand'mère, c'est un état où l'on n'est guère l'objet de la
médisance; quand on a été jusque-là sans se décrier, on se peut vanter
d'avoir achevé sa carrière.--M. de Corbinelli vous dira comme je suis,
et, malgré mes cheveux blancs[408], il vous redonnera peut-être du goût
pour moi. Il m'aime de tout son cœur; et je vous jure aussi que je
n'aime personne plus que lui. Son esprit, son cœur, ses sentiments me
plaisent au dernier point. C'est un bien que je vous dois; sans vous je
ne l'aurais jamais vu.»
[408] Cette lettre étant datée du 6 juillet 1670, madame de
Sévigné avait, quand elle l'écrivit, quarante-quatre ans et cinq
mois.
Bussy était trop rusé pour se laisser prendre au piége, quoique l'amorce
eût été habilement préparée. Il répondit de manière à prouver à sa
cousine qu'il était parfaitement bien informé, et se garda de faire
connaître de quelle part venaient ses informations[409].
[409] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1670), t. I, p. 262, édit.
de G. de S.-G.--_Id._, t. I, p. 194, édit. de M.