459; t. V, p. 5; t. VII, p. 84, 291 et 423.
[355] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 60 à 65 (lettre en date du 1er
janvier 1669),--_Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le
comte_ DE BUSSY, t. I, p. 77-82.
Bussy faisait fréquemment des excursions qui mettaient de la variété
dans son existence et attiraient dans ses deux résidences une société
nombreuse et brillante. Il était l'homme le plus considérable et le plus
considéré dans sa province. Ceux qui auraient pu avoir des prétentions à
passer avant lui étaient auprès du roi, dans leurs gouvernements ou à
l'armée, et ne résidaient que passagèrement dans leurs terres. L'exil et
la disgrâce servaient encore à rehausser la considération qu'on avait
pour Bussy. Tous les gentilshommes qui n'avaient ni charges ni emplois,
qui vivaient de leurs revenus, entourés de leurs vassaux et de leur
dépendance, n'allaient point à la cour, et n'en attendaient aucun
bienfait. Ils étaient loin d'être bien disposés pour le gouvernement,
qui usurpait tous les jours sur leurs priviléges ou en prévenait les
abus. Ils se sentaient donc naturellement du penchant pour Bussy, qui
frondait le gouvernement et les ministres avec beaucoup d'esprit et une
connaissance de la cour et des affaires que personne n'était tenté de
lui contester. Cette prééminence de Bussy sur presque tous ceux qui
allaient le voir ou qu'il recevait chez lui augmentait encore son
orgueil naturel. Les fréquentes visites de ses parents, de ses amis, de
ses connaissances en faveur auprès du roi ou revêtus de hautes dignités
ajoutaient encore à son importance, et faisaient voir en lui un homme
puissant dans l'exil, auquel ses envieux et ses persécuteurs n'avaient
pu enlever toute son influence. A cette époque il n'en était pas comme à
la fin du règne de Louis XIV, lorsque le long et paisible exercice du
despotisme eut assoupli tous les caractères au même degré de servilité.
Dans ce temps si voisin de celui de la Fronde, on s'étudiait à
conserver les dehors d'indépendance et de fierté. Les plus obséquieux
des courtisans auraient été déshonorés s'ils avaient répudié leurs
anciens amis parce qu'ils étaient tombés en disgrâce. Aussi, bien loin
d'être privé de société, Bussy, au contraire, se plaignait que le
voisinage de son château près de Sainte-Reine lui amenait, dans la
saison des eaux minérales, un nombre trop considérable d'ennuyeux
visiteurs. Mais ce voisinage lui procurait aussi des hôtes agréables,
qui ne seraient pas venus le voir si le besoin de leur santé ne les
avait pas forcés de faire ce voyage tous les ans. A toutes les visites
il préférait celles des jolies femmes de la cour qui allaient prendre
les eaux de Sainte-Reine uniquement pour se rafraîchir; et il avait
coutume de dire qu'il ne les trouvait pas moins aimables pour avoir le
sang échauffé[356].
[356] BUSSY, _Lettres_ (7 septembre 1670), t. III, p. 240, édit.
de Paris des _Lettres de_ ROGER DE RABUTIN, 1737, in-12.
Cependant il savait s'occuper; et lui-même, dans une lettre à madame de
Scudéry, qui l'avait interrogé à ce sujet, donne les détails suivants
sur la manière dont il réglait son temps[357]; cette lettre est datée du
10 décembre 1670:
«Vous saurez, madame, que je me lève assez matin; que j'écris aussitôt
que je suis habillé, soit pour mes affaires domestiques, soit pour mes
affaires de la cour et de Paris, soit pour autre chose... Après cela je
me promène, je vais d'atelier en atelier, car j'ai des peintres et des
maçons, des menuisiers et des manœuvres; et puis je dîne à midi. Je
mange fort brusquement; votre amie madame de M*** [Monglat] vous pourra
dire qu'elle m'appelait quelquefois un brutal de table: je ne sais pas
si elle n'eût point souhaité que je l'eusse été encore davantage
ailleurs. Après dîner, je tiens cercle avec ma famille, avec qui je me
divertis mieux qu'en mille visites de Paris. Quelque temps après, je
retourne à mes ouvriers. La journée se passe ainsi à tracasser. Ensuite
je soupe comme j'ai dîné, je joue, et je me retire à dix heures. Voilà
ce que je fais quand je ne fais point de visite et que je n'en reçois
point. Ces visites sont mêlées, comme à Paris, de sottes gens, de gens
d'esprit, comme il faut que soit le monde. Enfin, madame, j'ai deux
aussi agréables maisons qui soient en France, lesquelles j'ajuste encore
tous les jours. Je tâche à raccommoder mes affaires domestiques, que le
service du roi avait mises en fort mauvais état. Je suis considéré dans
mon pays, où quelque mérite, joint à de grands malheurs, m'attire
l'attention de tout le monde.... Cela console un peu les misérables:
cependant je fais des pas pour mon retour, sans empressement, comme je
vous l'ai déjà mandé; s'ils réussissent, j'en serai bien aise; sinon, je
n'en serai pas fâché... Quand je retournerai, je n'aurai jamais tant de
repos que j'en goûte.»
[357] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 279.
Précédemment, il avait écrit à madame de Montmorency[358]: «Quelque
impatience que j'aie de vous voir, madame, je tâche de ne me point
ennuyer. Je m'amuse à bâtir; à faire des garçons, comme vous voyez; à
haïr mon infidèle; à vous aimer et à vous l'écrire; à me faire une santé
que je n'ai jamais eue dans le tumulte de la cour et de la guerre.
Enfin, j'ai mille petits plaisirs sans peine, et je n'ai eu là que de
grandes peines sans plaisirs; car l'ambition, et surtout l'ambition
malheureuse, ne laisse à l'âme aucun autre sentiment.»
[358] BUSSY, _Lettres_ (12 juin 1669), t. V, p. 80.
Qui ne croirait, d'après cette sage réflexion et les dispositions
manifestées dans ses lettres, que Bussy ne fût uniquement occupé à tirer
parti pour son bonheur de la position que le sort lui avait faite?
Cependant il n'en était rien. Ses lettres mêmes, et les plans de
campagne qu'il faisait parvenir au roi, et les instances à ses parents,
à ses amis, pour qu'ils sollicitassent son retour, tout nous démontre
que Bussy était sans cesse tourmenté du désir de rentrer dans cette
carrière tumultueuse où, pour récompense de ses labeurs, il n'avait
rencontré que la perte de son repos, de sa santé et d'une partie de sa
fortune. L'âge et l'absence ne l'avaient pas encore consolé d'avoir été
abandonné par une maîtresse chérie; de sorte que l'ambition et l'amour,
refoulés dans son âme sans pouvoir se produire au dehors, ne lui
inspiraient ni pensées élevées ni sentiments tendres, et ne le rendaient
accessible qu'à la haine et à l'envie, passions tristes et malheureuses,
qu'irritait encore son incorrigible orgueil.
Pour caresser celui-ci et se procurer quelque soulagement, il s'occupait
à écrire ses _Mémoires_. Mais, au lieu de porter dans ce travail cette
liberté d'esprit que produit le désabusement de toutes les choses de la
vie et du monde, qui donne à une telle œuvre l'intérêt et l'importance
d'une confession générale faite en vue et au profit de la postérité, il
voulait s'en servir comme d'un moyen propre à le faire rappeler de son
exil[359]. Il savait que son ami le duc de Saint-Aignan avait aussi
écrit des _Mémoires_ qu'il avait l'intention de montrer au roi. Bussy
espérait que Louis XIV aurait le désir de lire les siens, et qu'ainsi
il pourrait par là rentrer en grâce auprès de lui[360]. Les Mémoires du
duc de Saint-Aignan, de ce courtisan si dévoué et si bien initié aux
secrets les plus intimes de la vie intérieure de son maître, n'ont
jamais été imprimés. Ceux de Bussy l'ont été en partie après la mort de
l'auteur, par les soins de sa fille, la marquise de Coligny, et par ceux
du P. Bouhours. Ils sont bien tels qu'on devait s'y attendre d'après la
connaissance que l'on a des motifs qui les avaient fait entreprendre:
œuvre incohérente et incomplète, pleine d'indiscrétions et de
réticences, sans impartialité et sans abandon. La malignité de
l'écrivain envers les autres, sa complaisance pour lui-même déprécient,
sans qu'il s'en aperçoive, le mérite de ses actions et les bonnes
qualités de son esprit. Sa vanité le portait à croire que tout ce qui le
concernait pourrait intéresser les lecteurs; et il met autant
d'importance à faire connaître ses prouesses galantes qu'à retracer ses
plus beaux faits d'armes. C'est pourquoi l'occupation qu'il s'était
donnée d'écrire ses Mémoires le ramenait vers le souvenir de madame de
Monglat. Il en était sans cesse assiégé. Dans sa correspondance, le nom
de cette dame se retrouve continuellement sous sa plume avec les plus
amères expressions de haine et de mépris[361]. Pour mieux _infamer_
l'infidèle en vers et en prose, il souhaitait pouvoir apprendre
plusieurs langues, afin d'être compris par un plus grand nombre de
personnes[362]. Il ne pouvait supporter l'idée qu'elle eût, par sa
bonté, par son amabilité et une conduite plus régulière, conservé
l'amitié de toutes les femmes avec lesquelles elle s'était liée.
Lorsqu'on lui écrivit que madame de Sévigné avait été avec madame de
Monglat à une représentation d'_Andromaque_, il répondit: qu'il fallait
que la réputation de vertu de sa cousine fût bien établie pour oser se
montrer dans des lieux publics en telle compagnie[363]. Plus on
exhortait Bussy à s'exprimer avec égards et douceur sur une femme
partout accueillie avec empressement[364], plus il mettait de virulence
dans ses injures, plus il multipliait, sous toutes les formes, les
satires, les épigrammes et les sarcasmes. Il trouvait, dans sa
correspondance avec les femmes qui étaient liées avec madame de Monglat,
des occasions de satisfaire sa vengeance en cherchant à diminuer
l'estime et l'amitié qu'on avait pour elle. Mais il n'y a pas de plus
mauvais conseils que ceux qu'inspire la haine. En cherchant à nuire à
madame de Monglat il se faisait à lui-même un tort irrémédiable. On
plaignait celle qui avait eu le malheur d'aimer un homme de ce
caractère, et on ne la blâmait pas de s'être guérie d'un tel amour.
D'ailleurs, on s'apercevait bien que le dépit de n'être plus aimé était
la seule cause de la colère de Bussy et de son indifférence affectée. Si
d'une part il manifestait le désir qu'il avait de la voir abandonnée par
tout le monde, de l'autre, il était bien aise qu'on lui en parlât et
qu'on l'instruisît de tout ce qui la concernait. Il ne voulait point se
rendre aux exhortations qu'on lui faisait de l'oublier. Il reprochait à
celles qui la fréquentaient de garder à son égard un silence
affecté[365]. Pour faire cesser ce silence, il donnait lui-même, à ce
sujet, matière à de nouvelles réprimandes, et même il consentait à ce
qu'on dît du bien d'elle plutôt que de ne pas en parler du tout[366].
Madame de Scudéry particulièrement le suppliait de ne plus l'entretenir
de madame de Monglat, puisqu'il ne pouvait le faire sans la blesser
elle-même: non qu'elle se méprît sur la nature des sentiments de Bussy
et qu'elle prît au sérieux toutes ses injures; mais par toutes sortes de
motifs elles lui déplaisaient, et elle voulait les faire cesser. «J'ai
bien ouï dire, lui écrivait-elle, que vous autres messieurs habillez
quelquefois l'amitié avec tous les atours de la haine; mais, à vous
parler franchement, la mascarade est un peu fâcheuse[367].» Bussy aimait
mieux encore avouer que madame de Monglat ne lui était pas indifférente
que de s'abstenir de verser à son sujet le fiel de sa plume. «Vous
croyez, disait-il à madame de Scudéry, que j'aime fort la dame dont je
ne saurais me taire; j'y consens, pourvu que j'en parle: je ne me soucie
guère de ce qu'on en pensera, mais j'en parlerai et en prose et en
vers[368].»
[359] BUSSY, _Lettres_ (20 février 1671), t. III, p. 313, édit.
1737, in-12.
[360] BUSSY, _Lettres_ (26 septembre 1670), t. III, p. 247 (18
octobre 1670); t. III, p. 262-264 (23 et 31 octobre 1670); t.
III, p. 261, 262, 264 (8 septembre 1670); t. III, p. 267, 308 (20
février 1671); t. III, p. 313.
[361] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 33, 34, 125, 183, 178, 188,
197, 221, 223, 228, 241, 242, 246, 249, 250, 257, 265, 269, 270,
279, 288; t. V, p. 109, 134, 141, 154, 156, 159,
174.--_Supplément aux Mémoires et Lettres_, 1re partie, p. 93,
96, 177.
[362] BUSSY, _Lettres_ (23 octobre 1670), t. III, p. 261.
[363] BUSSY, t. III, p. 242 (15 septembre 1670). La lettre est,
je crois, adressée à mademoiselle Dupré.
[364] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 255, 441, 445.
[365] BUSSY, _Lettres_ (1er octobre 1670), t. III, p. 249.
[366] BUSSY, _Lettres_ (6 mai 1670), t. III, p.
197.--_Supplément_, t. I, p. 96.
[367] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 (Lettre de madame de
Scudéry, en date du 31 juillet 1670).
[368] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 261 (23 octobre 1670).
Cependant les personnes avec lesquelles Bussy correspondait alors le
plus habituellement cherchaient à le purger de ses mauvaises passions.
Le bon Corbinelli lui prêtait les secours d'une philosophie aimable,
peu austère et parfaitement appropriée à sa situation. Il résumait tous
les conseils qu'il lui donnait en vers admirables ou en prose éloquente,
dont, à la vérité, il n'était pas redevable à son génie, mais à sa
mémoire[369]. Jamais il n'y en eut de plus richement meublée, de plus
prompte et de plus complaisante. Tous les auteurs qu'il avait lus,
anciens et modernes, sérieux ou frivoles, semblaient n'avoir pensé et
écrit que pour donner plus de force et d'autorité à ce qu'il pensait et
écrivait lui-même, que pour mieux faire ressortir les sages maximes et
les règles de conduite qu'il cherchait à inculquer et dont, par la
pratique, il avait reconnu l'excellence[370]. Ami sûr, d'un dévouement
sans bornes, d'une obligeance infatigable, il inspirait à tous autant
d'affection que d'estime; sa conversation, toujours variée, instructive
et amusante, plaisait aux hommes comme aux femmes, aux vieillards comme
aux jeunes gens, aux personnes sérieuses ou mélancoliques comme à celles
qui étaient vives et enjouées. A l'époque dont nous traitons, son exil
avait cessé. Après un long voyage fait dans le midi de la France, il
était revenu à Paris; et presque tous les jours il allait chez madame de
Sévigné, la plus intime et la plus chérie de toutes ses amies[371]. Il
se disposait alors à partir pour la Bourgogne, pour voir une de ses
sœurs, religieuse à Châtillon.
[369] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 136, 155, 270, 300 (Lettres de
Corbinelli, datées de Montpellier, le 16 juin 1669; de Toulouse,
le 15 septembre 1669; de Paris, le 17 mai 1670; d'Aiguemortes, le
15 février 1671); t. III, p. 522.
[370] CORBINELLI, _Recueil de tous les beaux endroits des
ouvrages des plus célèbres auteurs de ce temps_, 1696, 5 vol.
in-18.--_Les Anciens historiens réduits en maximes_, 1694,
in-12.--_Sentiments d'amour tirés des meilleurs poëtes modernes_;
Paris, 1665, in-12.
[371] Corbinelli mourut en 1716, âgé de plus de cent ans; donc il
était né en 1615: ainsi il avait cinquante-cinq ans en 1670.
Si la sagesse mondaine avait auprès de Bussy un excellent avocat dans
Corbinelli, la religion avait aussi dans le P. Cosme, général des
feuillants[372], un interprète zélé que Bussy paraissait écouter avec
déférence; mais la correspondance qu'il entretenait avec ce religieux se
ralentit beaucoup lorsque ce dernier eut cessé d'être le confesseur de
madame de Monglat[373].
[372] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 2, 65, 69, 180, 184, 286, 288
(29 octobre 1666, 25 décembre 1667, 2 janvier 1668, 19 et 27
janvier 1670).
[373] BUSSY, t. III, p. 183 (27 janvier 1670). Le P. Cosme fut
depuis évêque de Lombez. Il avait exigé de madame de Monglat
qu'elle n'allât plus au spectacle; elle refusa, et il ne voulut
plus la diriger.
Madame de Scudéry, que nous avons déjà fait connaître à nos
lecteurs[374], était pour Bussy un prédicateur plus persuasif; elle
aimait son esprit, sa brusque franchise, sa constance et sa loyauté en
amitié; elle n'était point rebutée par les défauts de son caractère,
qu'elle savait lui faire apercevoir et qu'elle aurait voulu réformer.
Bussy avait en elle la plus entière confiance. Par sa discrétion dans
les affaires les plus délicates, par son incomparable activité quand il
fallait rendre un service, par son bon sens, sa piété, son esprit, sa
modestie et son savoir, madame de Scudéry avait acquis une influence
au-dessus de sa position. C'était, à cette époque, une sorte de mode de
se faire admettre à ses cercles, peu nombreux, mais remarquables par le
choix des personnages[375]. Elle ne s'enorgueillissait pas de ses succès
en ce genre, elle en connaissait la cause, et elle se prêtait plutôt
qu'elle ne se livrait à la société qui l'entourait. Elle savait qu'elle
ne lui paraissait si aimable que parce qu'elle avait su s'y rendre
utile.
[374] Voyez ci-dessus, chap. III, p. 56-68.
[375] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 et 229 (31 juillet
1670).--Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p. 30.
«J'ai beaucoup d'apparence d'amis et d'amies, écrivait-elle à Bussy;
car, en vérité, monsieur, l'on n'en a guère. Mais n'importe, j'ai l'âme
douce; j'aime tout de l'amitié, jusqu'à l'apparence; et je dirais
volontiers, sur ce sujet, ce qui est dans _Astrée_ sur un autre:
Privé de mon vrai bien, ce faux bien me soulage.
Cependant je vous avoue que cela est incommode de faire toujours le
change des Indiens avec ses amis; de leur donner de bon or, et de ne
recevoir que du verre[376].»
[376] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 316-17 (6 mars
1671).--_Supplément_, t. I, p. 97.--Lettres de mesdames DE
SCUDÉRY, DE SALVAN-SALIÈRE et de mademoiselle DESCARTES,
collection de Collin; Paris, 1806, in-12, p. 46 et 47.
Fortement dominée alors par ses idées religieuses, elle avait le projet
de se retirer du monde, afin, disait-elle, de n'avoir plus autre chose à
penser qu'à bien mourir[377]. De tous les amis et de tous les parents
que Bussy avait à la cour, le duc de Saint-Aignan était celui qui
s'occupait le plus à le faire rentrer en grâce auprès du roi; mais le
duc de Saint-Aignan était trop occupé pour correspondre avec Bussy aussi
souvent que celui-ci l'eût désiré. Madame de Scudéry, amie de tous deux,
y suppléait. Le zèle qu'elle montrait en toute occasion pour les
intérêts de Bussy lui avait acquis une sorte d'empire sur son esprit.
Elle voulait en profiter pour le ramener par la religion à une conduite
plus régulière, à des sentiments plus purs. Les exhortations pieuses
qu'elle lui adressait partaient du cœur et étaient imprégnées de la
chaleur d'une profonde conviction[378]. L'abjuration récente de Turenne
et celle de Pellisson et surtout la conversion du marquis de
Tréville[379] étaient de nature à faire impression sur Bussy, et
ajoutaient aux paroles de madame de Scudéry l'autorité des grands
exemples. Mais lui, malgré ses cinquante-deux ans, ne se sentait
nullement disposé à réformer sa vie; pourtant il repousse avec force le
reproche qu'elle lui fait d'être plus philosophe que chrétien; et comme,
en même temps, elle lui avait proposé, pour l'éclairer, de lui envoyer
le livre des _Pensées_ de Pascal[380], que Port-Royal avait récemment
publié et qui faisait alors une grande sensation[381], il lui répond:
«Ne vous alarmez point de ma foi; elle est bonne, et je suis chrétien
encore plus que philosophe. Il est vrai que, sur certaines actions, je
ne suis pas aussi régulier qu'un missionnaire, au moins en apparence;
car pour le fond je crois l'avoir meilleur que ces gens-là... J'ai
Pascal céans, et je l'ai lu avec admiration; mais, comme vous savez, on
n'imite pas toujours tout ce qu'on admire[382].»
[377] BUSSY, _Lettres_ (31 juillet 1670), t. III, p. 229.
[378] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 et 229 (31 juillet
1670).--Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 28 et 30, édit. 1806 (du
recueil de Léopold Collin).
[379] Le vrai nom est Troisville; l'abréviation avait
prévalu.--Conférez LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 181.--SÉVIGNÉ,
t. II, p. 324; t. IV, p. 165; t. VIII, p. 440 et 447, t. XI, p.
159, 190, 191, édit. de G. de S.-G.--TALLEMANT DES RÉAUX,
_Historiettes_, t. I, p. 420, édit. in-8º.
[380] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 218 (4 juillet 1670). Cette
lettre de madame de Scudéry est omise, ainsi que beaucoup
d'autres, dans le recueil de Léopold Collin, qui a été fait avec
beaucoup de négligence.
[381] _Pensées de M. Pascal sur la religion_, 1670, in-12, chez
G. Desprez (les approbations des évêques, pour l'impression, sont
datées de septembre 1669).
[382] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 220 (7 juillet 1670).
Madame de Scudéry, peu satisfaite de cette réponse, revient encore sur
le même sujet dans la lettre que nous avons déjà citée[383].
[383] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 228 (31 juillet 1670).
«Quoique vous me vouliez rassurer sur votre foi, monsieur, je vous dirai
que vous n'y réussissez pas tout à fait. Cependant, si vous vouliez
devenir bon chrétien, ce serait une chose admirable. Après tout,
monsieur, l'éternité est longue et la vie est courte. Il y a si peu de
plaisirs véritables dans le monde que cela ne vaut pas la peine de se
damner. Mais Pascal dit tout cela bien mieux que moi; puis il faut que
Dieu vous le dise, car nos discours n'opèrent rien sans lui; et dans la
vérité je sais, par expérience, qu'il n'y a que les prières qui attirent
la miséricorde de Dieu. Je vous exhorte, comme mon bon ami, à qui je
souhaite toute sorte de bien, de le prier le plus que vous pourrez. On
ne devinerait jamais que vous eussiez un commerce de lettres avec une
amie qui vous écrivît ainsi. Pour moi, je hais le monde, et je veux m'en
retirer.»
Soit que les pieux conseils de madame de Scudéry eussent fait impression
sur Bussy, soit qu'elle l'eût mal jugé, il est certain que, dans sa
correspondance avec d'autres femmes, s'il paraît indévot, il ne se
montre point incrédule, et qu'il accueille avec l'apparence de la foi
toutes les ouvertures qui lui sont faites au sujet de la religion.
Corbinelli en voyage écrivit, à cette époque, à sa sœur, religieuse à
Châtillon, pour obtenir des nouvelles de la santé de Bussy, dont il
était inquiet; celle-ci charge un M. Rémond d'aller s'en informer, et,
pour qu'il puisse s'acquitter de sa commission, elle lui remet pour
Bussy une lettre d'introduction, qu'elle termine par ces mots[384]: «Si
l'assurance de mes prières était un régal pour vous, je vous dirais que
je ne passe pas un jour sans demander à Dieu qu'il vous fasse aussi
saint par sa grâce qu'il vous a fait honnête homme selon le monde.»
[384] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 182 (5 décembre 1670, Lettre de
madame de Corbinelli, religieuse à Châtillon, au comte de Bussy).
A ceci Bussy répond[385]:
«Je ne sais quelle idée vous vous êtes faite de moi, mais je vous assure
que vos prières pour mon salut me sont très-agréables; et je les crois
très-utiles, car je suis persuadé que vous êtes aussi aimable devant
Dieu que devant les hommes.»
[385] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 183 (8 décembre 1670).
La réponse qu'il fit à mademoiselle Dupré, qui lui envoyait copie de la
lettre que Pellisson écrivit au roi lors de son abjuration[386], est
encore plus significative. Bussy rapporte un bon mot de sa cousine, dont
il avait gardé la mémoire depuis bien des années[387]:
«La lettre de Pellisson est belle; rien ne m'affermit davantage dans ma
religion que de voir un bon esprit comme le sien l'étudier longtemps, et
l'embrasser à la fin. Madame de Sévigné disait de lui, à quelqu'un qui
exagérait ses bonnes qualités, sa droiture, sa grandeur d'âme, sa
politesse: «Eh bien! dit-elle, pour moi, je ne connais que sa laideur;
qu'on me le dédouble donc.» Il serait encore meilleur à dédoubler
aujourd'hui, que la foi a éclairé son âme des lumières de la vérité.»
[386] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 179 et 180 (2 novembre 1670).
[387] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 181 (21 novembre 1670).--DELORT,
_Hist. de la détention des philosophes et des gens de lettres à
la Bastille et à Vincennes_.
CHAPITRE XI
1670-1671.