Les pièces les plus mordantes et les plus spirituelles étaient

attribuées à Bussy ou à Saint-Évremond, parce que l'un et l'autre

s'étaient acquis la réputation de beaux esprits malins et caustiques.

Cependant ni l'un ni l'autre ne songeaient alors à composer des écrits

satiriques contre Louis XIV. Tous deux, au contraire, sollicitaient en

même temps d'être rappelés de leur exil, et désiraient de rentrer en

grâce auprès du monarque. Mais, lors même qu'ils n'eussent point été en

butte aux préventions dont il leur était impossible de se garantir, ils

n'auraient pu, par les moyens qu'ils faisaient valoir à l'appui de leurs

demandes, réussir à obtenir leur rappel. Tous deux se trompaient, et de

la même manière; tous deux avaient mal saisi le caractère du roi, mal

interprété ses secrets sentiments; et par la maladresse de leurs

flatteries, au lieu de capter sa bienveillance et de se faire pardonner

le passé, ils aggravaient, sans le savoir, les torts qui leur étaient

imputés. L'esprit de discernement manque bien souvent aux gens d'esprit.

Bussy et Saint-Évremond pensaient que, comme leur opposition à la

politique et aux intrigues de Mazarin durant la régence avait été la

cause première et principale de leur disgrâce, c'était se montrer habile

que d'exalter le roi, la grandeur de ses vues, la sagesse de ses

conseils, et de mettre en parallèle les glorieux commencements de son

règne avec les calamités de la Fronde. Mais plus ils développaient bien

ce thème (et Saint-Évremond le fit avec un remarquable talent dans sa

longue lettre à de Lionne[334]), plus ils rappelaient à Louis XIV les

éminents services de son ancien ministre et les utiles leçons qu'il en

avait reçues, plus ils lui ôtaient l'envie de faire cesser l'exil des

ennemis de sa mémoire et d'accepter leurs offres de service. Le roi,

armé du sceptre et portant la couronne, n'était pas astreint à la même

dissimulation et aux mêmes ruses que le cardinal, enveloppé de sa robe

de pourpre et n'exerçant qu'un pouvoir délégué. Sans doute Louis XIV

avait des formes plus nobles et en apparence plus franches que celles

de Mazarin; mais Louis XIV, tant que l'âge lui conserva ses facultés, se

conforma avec autant de finesse que de succès à la pratique de cette

politique souple et déliée que lui avait inculquée son ministre. Ainsi

il employait Condé et le comblait de joie en lui donnant le commandement

en chef de l'armée qui devait conquérir la Franche-Comté et en se

confiant à lui pour la conduite des intrigues corruptrices et des

négociations secrètes qui devaient faciliter cette conquête[335]; mais

lorsque Casimir, roi de Pologne, se démit de la couronne, et que des

chances se présentèrent pour faire passer cette couronne sur la tête de

Condé, Louis XIV travailla par ses négociations à les faire

avorter[336]. Il jugeait, avec raison, qu'il était important pour la

France et pour lui qu'un aussi grand capitaine fût toujours son sujet,

et jamais son égal. De même il autorisait Louvois à employer Gourville

dans des intrigues diplomatiques auprès de l'évêque d'Osnabruck et

autres, pour obtenir des troupes et une alliance avantageuse; et il

laissait Colbert poursuivre dans Gourville le complice des dilapidations

de Fouquet, et empêcher sa rentrée en France jusqu'à ce qu'il eût payé à

l'épargne la somme énorme dont le jugement d'une commission le rendait

redevable[337]. Quand Louis XIV éprouvait des difficultés dans ses

relations avec le pape, les jansénistes, que Rome avait en horreur,

étaient favorisés en France; quand il était satisfait du pape, aussitôt

des scrupules de conscience forçaient le roi à comprimer cette secte

orgueilleuse, et portait l'alarme à l'hôtel de Longueville. Pour la

guerre, sa confiance en Turenne était entière, et il avait avec lui de

fréquents entretiens; mais, pour qu'aucune capacité, quelque grande

qu'elle fût, ne pût se croire indispensable, il affectait de consulter

aussi Condé, et il tenait en respect ces deux grands guerriers, tous

deux ambitieux, tous deux devenus jaloux de se concilier sa faveur. Il

entretenait avec soin la division et la rivalité entre ses ministres,

afin que rien ne lui fût caché. Son conseil entier était tenu sur ses

gardes, et on savait que les fils les plus déliés de sa vaste

administration étaient surveillés par des correspondances secrètes et

des agents inconnus, qui bien souvent étaient les seuls vrais

interprètes et les seuls exécuteurs de ses pensées intimes. Pour mieux

voiler ses desseins, il en dérobait la connaissance à ses représentants

officiels[338]. Nul espoir ne restait de pouvoir tromper ou d'abuser

celui qui avait su se réserver la faculté de tromper tout le monde et de

dérouter toutes les intrigues. On peut juger, d'après cet exposé,

combien était grande l'erreur de Bussy et de Saint-Évremond, qui

croyaient faire leur cour en critiquant la politique de Mazarin. Bussy

et Saint-Évremond subissaient le sort de ceux qui, après s'être

longtemps agités dans le tourbillon du monde, s'en trouvent séparés

pendant quelque temps, et croient facile de se prévaloir de l'expérience

du passé pour mettre le présent au service de l'avenir. Mais le monde se

modifie rapidement; ceux qui le quittent ne le retrouvent plus le

lendemain tel qu'ils l'avaient laissé la veille; il change à tout

instant de forme et d'aspect, comme un ciel orageux, où roulent sans

cesse des nuages poussés par des vents violents et variables. Bussy et

Saint-Évremond, en louant Louis XIV, en cherchant à justifier leur

conduite passée, se souvenaient trop de l'époque où, ami de ses

plaisirs, accessible aux flatteurs, le roi adolescent se montrait

contrarié d'être forcé de quitter la répétition d'un ballet pour

assister au conseil tenu par le cardinal.

[334] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, édit. 1753, in-12, t. I, p.

88-93 (Vie de l'auteur, par DES MAIZEAUX); t. III, p. 189, 190,

197.

[335] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 77-82.

[336] TURPIN, _Vie de Condé_, t. II, p. 151.--_Mémoires de M._

DE***, _pour servir à l'histoire du dix-huitième siècle_, dans la

collection de Petitot, t. LVIII, p. 484.--_Histoire de la vie et

des ouvrages de la Fontaine_, 3e édit., p. 162-165.

[337] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 397-399.

[338] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 399 et 405; Lettres au comte

d'Estrades, en date du 24 décembre 1666 et du 18 avril 1667.

Le refus qu'avait éprouvé Bussy ne lui faisait pas prendre en gré M. de

Grignan, dont les services étaient loin d'égaler les siens et qui

cependant jouissait de la faveur du monarque. Bussy avait donné par sa

lettre son consentement au mariage, parce que, sans offenser sa cousine,

il lui était impossible de faire autrement; mais il avait, ainsi que je

l'ai dit, fait en sorte que son nom ne parût point au contrat. De son

côté, le comte de Grignan avait ses raisons pour ne pas aimer Bussy et

ne pas se lier avec lui; peut-être parce que Bussy n'était pas bien en

cour; peut-être parce qu'il s'était fait des ennemis de Condé et de

Turenne et de plusieurs autres personnages amis de Grignan ou dont

Grignan avait besoin. Quoi qu'il en soit, il est certain que Grignan

s'abstint d'écrire à Bussy, comme la simple politesse l'obligeait à le

faire, en épousant la fille de Marie de Rabutin-Chantal. Il importait à

madame de Sévigné que son gendre fût en bons termes avec son cousin, et

que tous deux pussent se voir et se parler affectueusement, s'ils se

rencontraient chez elle ou dans le monde. Pour opérer ce rapprochement,

il fallait nécessairement que M. de Grignan écrivît une lettre

convenable à Bussy. Madame de Sévigné pensa qu'elle contraindrait son

gendre à faire cette démarche, si elle pouvait persuader à Bussy

d'écrire le premier à Grignan une de ces lettres aimables et

spirituelles pour lesquelles il excellait. La hautaine susceptibilité

de Bussy, son mécontentement et ses mauvaises dispositions envers

Grignan semblaient rendre la chose presque impossible. Cependant madame

de Sévigné l'entreprit; et elle fondait l'espoir du succès sur la nature

des sentiments qu'elle avait inspirés à son cousin et dont la femme la

moins coquette trouve du plaisir à essayer le pouvoir.

D'abord elle échoua; et il faut croire pourtant que sa lettre était bien

séduisante, puisque Bussy lui répond qu'ayant passé une partie de sa vie

à l'offenser, il ne doutait pas qu'il n'en consacrât le reste à l'aimer

_éperdument_. Puis, après avoir avoué qu'il a eu tort de n'avoir point

écrit à madame de Sévigné sur le mariage de sa fille, il ajoute[339]:

«Madame de Grignan a raison aussi de se plaindre de moi; c'est à elle à

qui je devais de nécessité écrire après son mariage, et je lui en vais

crier merci; j'avoue franchement ma dette. Il faut aussi que vous soyez

sincère sur le sujet de M. de Grignan: de quelque côté qu'on nous

regarde tous deux, et particulièrement quand il épouse la fille de ma

cousine germaine, il me doit écrire le premier; car je n'imagine pas que

d'être persécuté ce me doive être une exclusion à cette grâce; il y a

mille gens qui m'en écriraient plus volontiers, et cela n'est pas de la

politesse de Rambouillet. Je sais bien que les amitiés sont libres; mais

je ne pensais pas que les choses qui regardent la bienséance le fussent

aussi. Voilà ce que c'est que d'être longtemps hors de la cour, on

s'enrouille dans la province.»

[339] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mai 1669), t. I, p. 166, édit. de

M.; t. I, p. 228, édit. de G. de S.-G.

Il semble qu'il n'y avait rien à répondre à une objection aussi

légitime, et qu'une ironie aussi bien méritée ne laissait plus à madame

de Sévigné aucune espérance de réussite. Mais elle connaissait Bussy, et

les expressions de son refus lui prouvaient le vif désir qu'il avait de

lui faire oublier, par les preuves efficaces de son affection, les torts

graves qu'il avait à se reprocher. Cependant la chaleur même de ces

expressions a renouvelé les défiances de madame de Sévigné; elle craint

d'avoir été trop loin dans les témoignages de son attachement, et que

son cousin n'ait, avec sa présomption ordinaire, prêté à certaines

phrases de sa première lettre un sens qu'elles n'avaient pas. Dans sa

seconde lettre, tout en poursuivant son dessein, elle éprouve la

nécessité de se mettre en défense, et elle commence par plaisanter Bussy

sur ce mot _éperdument_[340].

[340] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 juin 1669), t. I, p. 167, édit. de

M.--_Ibid._, t. I, p. 229, édit. de G. de S.-G.

«Pour vous dire le vrai, je ne me plaignais point de vous, car nous nous

étions rendu tous les devoirs de proximité dans le mariage de ma fille;

mais je vous faisais une espèce de querelle d'Allemand pour avoir de vos

lettres, qui ont toujours le bonheur de me plaire. N'allez pas pour cela

vous mettre à m'aimer _éperdument_, comme vous m'en menacez: que

voudriez-vous que je fisse de votre _éperdument_ sur le point d'être

grand'mère? Je pense qu'en cet état je m'accommoderais mieux de votre

haine que de votre extrême tendresse. Vous êtes un homme bien excessif!

N'est-ce pas une chose étrange que vous ne puissiez trouver de milieu

entre m'offenser outrageusement ou m'aimer plus que votre vie? Des

mouvements si impétueux sentent le fagot, je vous le dis franchement.

Vous trouver à mille lieues de l'indifférence est un état qui ne vous

devrait pas brouiller avec moi, si j'étais une femme comme une autre;

mais je suis si unie, si tranquille et si reposée que vos

bouillonnements ne vous profitent pas comme ils feraient ailleurs.

Madame de Grignan vous écrit pour monsieur son époux; il jure qu'il ne

vous écrira pas sottement, comme tous les maris ont accoutumé de faire à

tous les parents de leur épousée; il veut que ce soit vous qui lui

fassiez un compliment sur l'inconcevable bonheur qu'il a eu de posséder

mademoiselle de Sévigné; il prétend que pour un tel sujet il n'y a pas

de règle générale. Comme il dit tout cela fort plaisamment et d'un bon

ton, et qu'il vous aime et vous estime avant ce jour, je vous prie,

comte, de lui écrire une lettre badine, comme vous savez si bien faire;

vous me ferez plaisir, à moi que vous aimez, et à lui qui, entre nous,

est le plus souhaitable mari et le plus divin pour la société qui soit

au monde. Je ne sais pas ce que j'aurais fait d'un _jobelin_ qui eût

sorti de l'Académie, qui ne saurait ni la langue ni le pays, qu'il

faudrait produire et expliquer partout, et qui ne ferait pas une sottise

qui ne nous fît rougir.»

Bussy prit au sérieux le badinage de madame de Sévigné, et son

mécontentement s'accrut probablement par la lecture de la lettre froide

et compassée de madame de Grignan. Il ne put supporter sans impatience

les éloges de Grignan contenus dans la lettre de madame de Sévigné et la

prétention de la mère et de la fille à vouloir soutenir que la femme

pouvait payer pour le mari; que, madame de Grignan lui ayant écrit la

première sur le fait du mariage, c'était à lui, Bussy, à écrire le

premier à M. de Grignan. Il imagine que sa cousine a montré sa lettre à

M. et à madame de Grignan, et que la réponse qu'elle lui avait faite

avait été concertée entre eux. Bouleversé par cette idée, il lui écrit

une lettre pleine de colère et de fiel; il se croit insulté par elle, et

il le lui dit. Il termine enfin par une sanglante ironie sur Grignan,

auquel, dit-il, sa bonne fortune a fait tourner la tête[341].

[341] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juin. 1669), t. I, p. 108 à

170.--_Ibid._, t. I, p. 231 à 236.

Madame de Sévigné fut frappée d'étonnement en lisant cette lettre de son

cousin, et dans sa réponse elle lui témoigne son chagrin «de ce que la

plus sotte lettre du monde puisse être prise de cette manière par un

homme qui entend si bien raillerie.» Elle s'exprime avec tant de

vivacité, d'énergie, de bonté et de grâce; elle donne des explications

si naturelles des expressions qui avaient pu blesser Bussy; elle montre

une douleur si sincère d'avoir été ainsi jugée[342], que Bussy se

repentit de s'être donné un nouveau tort envers une femme si aimable et

si aimée de lui. On s'en aperçoit au calme de sa réponse et au soin

qu'il prend, comme il le dit lui-même, «avec tout le respect et toute la

douceur imaginable, à justifier son procédé[343].» Pour le fond de la

contestation, sa justification n'était pas difficile; et, à juste titre,

il rappelle à sa cousine la demande qu'elle lui avait faite d'écrire le

premier à M. de Grignan; qu'elle l'avait prié «de le faire pour l'amour

d'elle, qu'il aimait;» qu'un tel langage ne pouvait assurément se

prendre pour une plaisanterie. Il termine par une déclaration faite sur

un ton sérieux des sentiments d'affection qu'elle lui inspire. «Je n'ai

jamais, dit-il, eu tant de disposition à vous aimer que j'en ai, je

n'oserais plus dire ce terrible mot _éperdument_, mais à vous bien

aimer. Au nom de Dieu, ma chère cousine, ne me donnez pas sujet de la

vouloir changer.»

[342] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juin 1669), t. I, p. 170, édit. de

M.--_Ibid._, t. I, p. 234, édit. de G. de S.-G.

[343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1669), t. I, p. 173, édit. de

M.--_Ibid._, t. I, p. 237, édit. de G. de S.-G.

Madame de Sévigné comprit tout l'avantage que lui donnait sur Bussy le

repentir qu'il avait de lui avoir causé de la peine, et dans sa courte

réponse elle n'argumente plus; il lui suffit d'insister sur ce qu'elle

désire. Après avoir reporté la pensée de son cousin sur l'époque assez

rapprochée où ils s'étaient vus, sans qu'il lui fût possible de réparer

les graves torts qu'il avait eus envers elle; sur l'époque, plus

prochaine encore, où ils se verront sans qu'il ait fait ce qu'elle lui

demande, et lorsqu'il ne sera plus temps, elle termine en lui insinuant

avec adresse que, si elle n'a pas toujours eu pour lui toute l'affection

à laquelle elle était portée de cœur, c'est lui seul qui en est cause;

mais que, dans aucun temps, elle n'a eu pour lui de l'indifférence.

«Si je suis jamais assez heureuse pour vous voir, et que vous soyez

d'assez bonne humeur pour vous laisser battre, je vous ferai rendre

votre épée aussi franchement que vous l'avez fait rendre autrefois à

d'autres... Je finis cette guerre jusqu'à ce que nous soyons en

présence; cependant souvenez-vous que je vous ai toujours aimé

naturellement, et que je ne vous ai jamais haï que par accident[344].»

[344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 août 1669), t. I, p. 174 et 175,

édit. de M.--_Ibid._, t. I, p. 237 et 238, édit. de G. de S.-G.

Bussy ne put résister à des allusions si flatteuses pour sa vanité, à

la douce expression d'un sentiment si tendre et si constant; il céda, et

répondit[345]:

«Il n'est pas nécessaire que nous soyons en présence, ma chère cousine,

pour que je vous rende les armes; je vous enverrai de cinquante lieues

mon épée, et l'amitié me fera faire ce que la crainte fait faire aux

autres; mais vous étendez un peu vos priviléges, et vous avez raison, à

mon avis, de la même chose où tout le monde aurait tort. Comptez-moi

cela, il en vaut bien la peine; et vous pouvez juger par vous-même si

c'est un petit sacrifice que celui de son opinion. Nous en dirons sur

cela quelque jour davantage; cependant croyez bien que je vous aime et

que je vous estime plus que tout ce que je connais de femmes au monde.»

[345] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Bussy, 12 août 1669), t. I, p. 175 et

176.--_Ibid._, t. I, p. 239 et 240.

Ainsi le fier Bussy écrivit le premier au comte de Grignan pour le

complimenter sur son mariage, de manière à satisfaire celle qui exigeait

de lui cette démarche, et par la seule espérance «qu'elle lui tiendrait

compte de cela.» Avec le caractère de Bussy, c'était là une victoire que

madame de Sévigné seule pouvait remporter.

CHAPITRE X.

1669-1671.

Bussy, mécontent de M. de Grignan, suspend son commerce de lettres

avec madame de Sévigné.--Il embellit ses deux châteaux.--Augmente

sa collection de portraits.--Sa famille et ses amis auraient pu

faire son bonheur.--Détails sur sa femme, ses deux fils et ses

trois filles.--De la correspondance de Bussy avec la comtesse de

la Roche-Milet.--Bussy est considéré dans sa province.--Société

qui fréquentait son château pendant la saison des eaux de

Sainte-Reine.--Détails sur la manière dont Bussy réglait sa

journée.--Il ne peut se consoler de son exil, ni oublier madame de

Monglat.--Il écrit ses _Mémoires_.--Le duc de Saint-Aignan avait

aussi composé des Mémoires, qui sont perdus.--Ceux de Bussy ont

été imprimés en partie.--Défauts de cet ouvrage.--Bussy les avait

composés pour les montrer au roi.--On essaye en vain d'apaiser

l'animosité de Bussy envers madame de Monglat.--Cette dame avait

conservé tous ses amis.--Madame de Sévigné se trouve avec elle à

une représentation de la pièce d'_Andromaque_ de Racine.--Ce que

Bussy dit, à ce sujet, de sa cousine.--Madame de Scudéry exhorte

Bussy à se réfugier dans le sein de la religion.--Elle forme le

projet de quitter le monde.--Ce qu'elle dit de

l'amitié.--Abjurations de Turenne et Pellisson.--Conversion du

marquis de Tréville.--Bussy indévot, mais non incrédule.--Ce que

lui écrivent, au sujet de la religion, madame Corbinelli,

religieuse à Châtillon, et mademoiselle Dupré.--Réponses que leur

fait Bussy.--Belle lettre de Pellisson.--Bussy rapporte sur

Pellisson un bon mot de madame de Sévigné.

Bussy ne reçut aucune réponse de M. de Grignan, ou celle qu'il reçut ne

le satisfit point: mécontent et blessé d'avoir été entraîné par sa

cousine dans une démarche qui avait tant coûté à son orgueil, il

suspendit sa correspondance avec elle. Bussy avait plus d'un moyen de

combler le vide que l'interruption de cette correspondance faisait dans

son existence. S'il avait su régler son esprit et son cœur, aucun

élément de bonheur ne lui aurait manqué. Il avait deux châteaux dans une

des plus belles et des plus riantes provinces de France. Il les occupait

alternativement, se plaisait à les embellir et surtout à accroître sa

collection de portraits. Il nous apprend dans une de ses lettres que le

nombre de ces portraits, en l'année 1670, se montait à trois cents[346].

Les plus grandes notabilités de cette époque, surtout les femmes,

étaient flattées d'avoir une place dans cette galerie des personnages

célèbres de l'_Histoire de France_. Le 2 novembre 1670, il écrivait à

une de ses correspondantes à Paris: «Je ne demandai pas deux fois leurs

portraits à MADAME (Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans) et à

MADEMOISELLE. Elles me firent bien de l'honneur en me les accordant,

mais elles témoignèrent que je leur faisais plaisir de les leur

demander.» Bussy aurait pu trouver dans sa famille une source de

consolations et de jouissances. Sa femme[347], bonne, douce, vertueuse,

allait souvent à Paris, de son consentement, soit pour y faire ses

couches, soit par la nécessité de leurs communs intérêts; elle y

résidait le moins qu'elle pouvait, et retournait avec empressement

auprès de lui toutes les fois qu'il la rappelait. Elle déférait à toutes

ses volontés et ne le gênait en rien dans ses habitudes de

galanteries[348], et elle lui était fort utile par sa capacité pour les

affaires. De ses deux fils, l'aîné fut élevé sous ses yeux en Bourgogne,

et mis ensuite dans un collége, où madame de Sévigné l'allait voir[349].

Il devint un brave militaire, qui n'eut pas les brillantes qualités de

son père, mais qui n'en eut pas les défauts et ne fit pas les mêmes

fautes. Le second, qui naquit à l'époque dont nous traitons, fut par la

suite évêque de Luçon, et s'attira, par les grâces de son esprit et les

agréments de son commerce, les éloges de Voltaire et de Gresset: comme

son père, il reçut aussi les honneurs du fauteuil académique[350]. Quant

à ses trois filles, l'une, Diane-Charlotte, se fit religieuse, et

demeura d'abord à Paris au couvent des Filles de Sainte-Marie et ensuite

à Saumur, où elle fut nommée supérieure. Madame de Sévigné nous la fait

connaître par ses lettres comme réunissant la politesse, l'élégance et

les agréments du monde aux principes du christianisme le plus

austère[351]. Les deux autres filles de Bussy ne quittèrent point leur

père, et faisaient, par leur esprit, leurs talents et leur enjouement,

le charme de la société qu'il réunissait dans ses châteaux. L'aînée des

deux, Louise-Françoise, s'est rendue célèbre, comme marquise de Coligny,

par ses amours et son scandaleux procès avec de la Rivière, son second

mari, dont elle ne porta jamais le nom[352]. La seconde, Marie-Thérèse,

épousa par la suite le marquis de Montataire, père du marquis de Lassay,

qui a laissé de si singuliers Mémoires. Marie-Thérèse était la filleule

de madame de Sévigné[353]; on la nommait, quoique demoiselle, madame de

Remiremont, parce qu'elle était chanoinesse du chapitre de ce nom[354].

Nous la voyons prendre cette qualification dans un madrigal de sa

composition, réuni à d'autres composés par son père au nom de son fils

encore enfant, de son autre fille, de la comtesse de Bussy, sa femme, et

du comte de Toulongeon, son beau-frère, et de la femme de celui-ci.

Toutes ces personnes se trouvaient réunies à Chazeu dans les premiers

jours de janvier 1669; elles écrivirent en commun à la comtesse de la

Roche-Milet, avec laquelle Bussy était lié. La lettre collective

transmettait en étrennes des madrigaux et un nombre de bourses égal à

celui des madrigaux; elle annonçait, en même temps, la résolution de

toutes les personnes qui l'avaient écrite d'aller à la Roche-Milet

célébrer chez la comtesse la fête des Rois, à moins qu'elle n'aimât

mieux se rendre ce jour-là à Chazeu[355].

[346] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 178 et 179 (2 novembre 1670).

Voyez ci-dessus, chap. I, p. 2; chap. III, p. 56-68; chap. VI, p.

107.

[347] Louise de Rouville, fille de Jacques de Rouville, chevalier

d'honneur de madame la duchesse de Montpensier, et d'Isabelle de

Longueval.--Conférez BUSSY, _Discours à ses enfants_, p.

240.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 27; t. VI, p. 355-475, 478,

édit. de M.

[348] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 192 (6 août 1670); p. 193 et

196 (19 août 1670).

[349] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 400; IV, 473; V, 288, 296;

VI, 470, 475; VII, 56, 60, 365-367; VIII, 134, 137; IX, 339.

[350] AUGER, _Biographie universelle_, t. V, p. 377.--SÉVIGNÉ,

_Lettres_, t. VIII, p. 137; IX, 339; X, 461, édit. de M.

[351] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 janvier 1672), t. II, p. 305, édit.

de M.--_Ibid._, t. II, p. 73, édit. de G. de S.-G.--Conférez

BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 163 et 166.

[352] _Lettres choisies de_ M. DE LA RIVIÈRE, t. I, p. 70, 79,

99, 101, 115, 145, 167, 185, 190, 206; t. II, p. 208 et

281.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 217 (1er juillet 1670), p. 299

(29 janvier 1671 ), p. 309 (Corbinelli au comte de Bussy, 15

janvier 1671).

[353] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1676, Lettre de Bussy), t.

IV, p. 476 de l'édit. de M.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 11 / 35 段