parler des personnages dont les noms viennent d'être mentionnés. Ce
qu'il importe pour le présent, c'est de bien faire connaître l'aîné et
le chef de cette nombreuse famille des Grignan, puisqu'en l'adoptant
pour gendre madame de Sévigné croyait voir réaliser toutes les
espérances que sa tendresse lui avait suggérées pour le bonheur de celle
qui était l'objet de ses pensées les plus chères et de ses jouissances
les plus vives. Quoiqu'en épousant mademoiselle de Sévigné le comte de
Grignan fût à ses troisièmes noces, cependant il n'avait alors que
trente-sept ans[313]. Mademoiselle de Sévigné avait atteint vingt-trois
ans; or, une supériorité d'âge de la part de l'époux qui n'excède pas le
nombre de treize années a toujours paru propre à établir dans l'union
conjugale cette similitude de goûts et d'inclinations que la différence
des sexes tend à faire disparaître entre personnes de même âge, à mesure
qu'elles s'avancent vers les dernières périodes de la vie. Le comte de
Grignan était plutôt laid que beau de visage; mais il avait une
physionomie expressive, une belle taille, un air noble et gracieux. Il
possédait cette politesse exquise, ce suprême bon ton, cet art de
converser agréablement qui, même à la cour élégante et polie de Louis
XIV, faisaient distinguer avantageusement ceux qui, dans leur jeunesse,
avaient fréquenté l'hôtel de Rambouillet. Sans être un homme remarquable
par sa capacité et par son esprit, il s'était acquitté avec distinction
de tous les emplois dont il avait été chargé: grand, généreux, aimant
les arts, le luxe, il s'était fait de nombreux amis, et, bien vu du roi,
il pouvait aspirer aux plus hautes dignités, aux plus belles fonctions
de l'État[314]. Par ses deux premières femmes, qu'il avait rendues
heureuses, il donnait à celle qu'il allait épouser des garanties de la
douceur de son caractère dans les relations conjugales, garanties que
bien peu d'hommes de son âge pouvaient offrir. Sa noblesse était
non-seulement fort ancienne, mais illustre; il était Grignan par les
femmes, Castellane par les hommes. Sa famille, par ses alliances et ses
origines, se trouvait encore greffée à celles des Adhémar et des Ornano;
elle réunissait tous ces beaux noms, et écartelait en quatre quartiers,
sur son écusson, les insignes de ces quatre souches[315]. Encore
florissante et nombreuse, cette famille se maintenait dans un grand
éclat par les dignités ecclésiastiques et les grades militaires de
plusieurs de ses membres, tous oncles ou frères de M. de Grignan; et
lui, par ses prudents mariages, n'avait point terni la splendeur de sa
maison. La famille des d'Angennes de Rambouillet est suffisamment connue
par ce que nous avons déjà dit d'elle dans ces Mémoires. M. de Grignan
avait perdu sa première femme, Angélique-Clarice d'Angennes, en janvier
1665[316]. Elle lui avait laissé deux filles, dont mademoiselle de
Sévigné, en se mariant, allait devenir la belle-mère. La seconde femme
qu'il avait épousée était d'une noblesse encore plus ancienne, quoique
moins illustre que les d'Angennes: c'était Marie-Angélique du Puy du
Fou, fille de Gabriel, sire du Puy du Fou, marquis de Combronde,
seigneur de Champagne, et de Madeleine Peschseul de Bellièvre[317]. Elle
mourut au mois de juin de l'année 1667, en couche d'un fils qui ne vécut
pas. Ces deux alliances n'avaient pas été moins avantageuses sous le
rapport de la fortune que sous celui de la naissance, ce qui semblait
dispenser madame de Sévigné d'un rigoureux examen et lui permettre de
s'en tenir à cet égard aux apparences, que les belles possessions
territoriales du comte de Grignan présentaient sous un jour favorable.
Depuis son dernier veuvage, M. de Grignan paraissait décidé à vivre à la
cour. Sa charge de lieutenant général du roi en Languedoc y mettait peu
d'obstacle. A cette époque, le gouvernement militaire du Languedoc se
composait d'un gouverneur général, d'un commandant et de trois
lieutenants généraux. La présence de M. de Grignan, qui était un de ces
trois, n'était nécessaire que dans des cas extraordinaires[318]; et
madame de Sévigné était surtout charmée de l'espoir de conserver près
d'elle sa fille, de diriger ses premiers pas dans le monde, de partager
ses plaisirs et d'alléger ses peines. Ses lettres nous la montrent
enchantée de ce mariage, négocié par son ami le comte de Brancas[319].
Son ambition et sa tendresse maternelle y trouvaient un double sujet de
satisfaction. Elle s'impatientait des délais que la nécessité des formes
et les considérations de parenté forçaient d'y apporter. Le 4 décembre
1668, elle écrivait à Bussy, dont, en sa qualité de curateur,
l'approbation, au moins pour la forme, devait être demandée[320]:
«Il faut que je vous apprenne ce qui, sans doute, vous donnera de la
joie: c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse non le plus
joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume, que vous
connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont mortes pour faire
place à votre cousine, et même son père et son fils, par une bonté
extraordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et se
trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et
par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne le
marchandons point, comme on a accoutumé de faire; nous nous en fions
bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il paraît fort
content de notre alliance; et aussitôt que nous aurons reçu des
nouvelles de l'archevêque d'Arles, son oncle, son autre oncle l'évêque
d'Uzès étant ici, ce sera une affaire qui s'achèvera avant la fin de
l'année. Comme je suis une dame assez régulière, je n'ai pas voulu
manquer à vous demander votre avis et votre approbation. Le public
paraît content, c'est beaucoup; car on est si sot que c'est quasi sur
cela qu'on se règle.»
[313] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, ch. V, t.
XII, p. 59.
[314] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XII, p. 59.
[315] Conférez le chevalier PERRIN, _Préface des Lettres de
madame de Sévigné à madame de Grignan, sa fille_, p. xxviij,
édit. de 1754.--MORERI, _Dictionnaire_, t. V, p. 375.--D'EXPILLY,
_Dictionnaire géographique de France_, 1764, in-folio, t. II, p.
114.--_Lettre de_ M. DE GRIGNAN-GRIGNAN _à M. Grouvelle_,
_Gazette de France_ du mercredi 4 juin 1806.--AUBENAS, _Notice
historique sur la maison de Grignan_, dans l'_Histoire de madame
de Sévigné_, 1842, in-8º, p. 521 à 528.--VALLET DE VIRIVILLE,
_Catalogue des Archives de la maison de Grignan_, 1844, in-8º (no
1 est de l'an 1267).--Voyez, dans l'édition des _Lettres de
madame_ DE SÉVIGNÉ, 1820, in-8º, t. I, les armes des familles de
Sévigné, Bussy, Grignan et Simiane.
[316] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 106, édit. de Monmerqué, 1820,
in-8º; et t. I, p. 150, édit. de G. de S.-G. (janvier 1665).
[317] _Tableau généalogique de la maison du Puy du Fou_, 40 pages
in-folio, sans la table.
[318] D'EXPILLY, _Dictionnaire géographique et historique de la
France_, t. IV, p. 132.
[319] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 22 juin 1670, t. I, p. 190, édit. de
M.--_Ibid._, t. I, p. 253, édit. de G. de S.-G.--2 septembre
1676, t. IV, p. 451, édit. de M.; t. V, p. 106, édit. de G. de
S.-G.
[320] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 4 décembre 1668, t. I, p. 153 et 154,
édit. de M., ou t. I, p. 214, édit. de G. de S.-G.
Bussy, qui alors était avec sa cousine dans le fort de la discussion sur
les torts qu'ils avaient eus l'un envers l'autre et qui aimait peu le
comte de Grignan, répond, quatre jours après[321]:
«Vous avez raison de croire que la nouvelle du mariage de mademoiselle
de Sévigné me donnera de la joie: l'aimant et l'estimant comme je fais,
peu de choses m'en peuvent donner davantage; et d'autant plus que M. de
Grignan est un homme de qualité et de mérite, et qu'il a une charge
considérable. Il n'y a qu'une chose qui me fait peur pour la plus jolie
fille de France, c'est que Grignan, qui n'est pas encore vieux, est déjà
à sa troisième femme; il en use presque autant que d'habits ou du moins
que de carrosses: à cela près, je trouve ma cousine bien heureuse; mais,
pour lui, il ne manque rien à sa bonne fortune. Au reste, madame, je
vous suis trop obligé des égards que vous avez pour moi en cette
rencontre. Mademoiselle de Sévigné ne pouvait épouser personne à qui je
donnasse de meilleur cœur mon approbation.»
[321] SÉVIGNÉ (lettre de Bussy, en date du 8 décembre 1668), t.
I, p. 156, édit. de M.; t. I, p. 217, édit. de G. de S.-G.
Un mois après, le 7 janvier, madame de Sévigné écrit encore à Bussy: «Je
suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan. Il est
vrai que c'est un très-bon et très-honnête homme, qui a du bien, de la
qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le monde.
Que faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis
d'intrigues. Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration
que je vous envoie, mon cher cousin, et soyez persuadé que, par mon
goût, vous seriez tout le beau premier de la fête. Bon Dieu, que vous y
tiendriez bien votre place! Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je
ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement, et mille fois je me
dis en moi-même: Bon Dieu, quelle différence[322]!»
[322] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 janvier 1669), t. I, p. 224, édit. de
G. de S.-G.
Bussy, malgré cette pressante invitation et ces cajoleries de sa
cousine, ne signa point de procuration, mécontent du comte de Grignan,
qui ne lui avait point écrit et qui n'avait pas, selon lui, agi, comme
proche parent[323], avec assez de déférence. Bussy se contenta de
l'adhésion qu'il avait donnée au mariage, en termes froids, mais polis,
dans sa lettre à madame de Sévigné. Mais cette lettre ne pouvait suffire
pour insérer son nom dans le contrat, et il n'y parut pas.
[323] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (lettre de Bussy, en date du 16 mai
1669), t. I, p. 226, édit. de G. de S.-G.
Le cardinal de Retz n'avait cessé d'exhorter madame de Sévigné de
prendre, avant de conclure, des renseignements sur l'état de fortune du
comte de Grignan; mademoiselle de Sévigné, peu susceptible de se
passionner pour aucun homme, ne voyait qu'avec crainte s'approcher le
moment qui devait la livrer à celui qui, déjà deux fois marié, semblait,
comme disait Bussy, «avoir pris l'habitude de changer de femmes comme de
carrosses.»
Dans sa réponse au cardinal de Retz, madame de Sévigné lui faisait part
de l'hésitation de sa fille, et en même temps elle lui mandait qu'elle
n'avait pu obtenir des renseignements précis sur l'état de fortune du
comte de Grignan et qu'elle était à cet égard forcée de s'en rapporter à
la Providence.
Le cardinal de Retz lui répond[324]:
«Je ne suis point surpris des frayeurs de ma nièce; il y a longtemps que
je me suis aperçu qu'elle dégénère; mais, quelque grand que vous me
dépeigniez son transissement sur le jour de la conclusion, je doute
qu'il puisse être égal au mien sur les suites, depuis que j'ai vu,
par une de vos lettres, que vous n'avez ni n'espérez guère
d'éclaircissements et que vous vous abandonnez en quelque sorte au
destin, qui est souvent très-ingrat et reconnaît assez mal la confiance
que l'on a placée en lui. Je me trouve en vérité, sans comparaison, plus
sensible à ce qui vous regarde, vous et la petite, qu'à ce qui m'a
jamais touché moi-même sensiblement.»
[324] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 décembre 1668), t. I, p. 221, édit.
de G. de S.-G.
Malgré ces avertissements et le peu de désir que montrait sa
fille, madame de Sévigné n'en poursuivit pas moins avec ardeur
l'accomplissement du projet qui lui paraissait la réalisation de ses
plus flatteuses espérances. C'est elle-même qui, en datant trois ans
après, jour pour jour, une de ses lettres, nous apprend[325] que sa
fille fut fiancée au comte de Grignan le lendemain de la signature du
contrat, le 29 janvier 1669, jour de la fête de saint François de Sales.
Alors déjà cette tendre mère avait une occasion de se convaincre
combien elle s'était montrée imprévoyante en n'adhérant pas assez
strictement aux conseils qui lui étaient donnés par un homme aussi
expérimenté que le cardinal de Retz. Quoiqu'elle ne se fût pas trompée
sur le caractère et les excellentes qualités du comte de Grignan, déjà
elle avait éprouvé qu'une union sur laquelle elle avait fondé les plus
douces et les plus paisibles jouissances de son âge mûr et de sa
vieillesse ferait couler de ses yeux plus de larmes qu'elle n'en avait
jamais répandu dans sa vie!
[325] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1669), t. II, p. 309, édit.
de M.; t. II, p. 365, édit. de G. de S.-G.
CHAPITRE IX.
1669.
Réflexions sur les impressions produites par des événements
heureux selon la différence des caractères.--Du caractère de
madame de Sévigné.--Elle est encore une fois parfaitement
heureuse.--Une nouvelle altercation a lieu entre elle et
Bussy.--Tout contribuait à désespérer Bussy.--Il fait de nouvelles
offres de service lors de la guerre de la Franche-Comté.--Il est
refusé.--Son dépit.--Bussy et Saint-Évremond sollicitaient tous
deux leur rappel.--Des causes qui les empêchaient de
l'obtenir.--On leur attribuait des pièces satiriques contre Louis
XIV.--Ils n'en étaient point les auteurs.--Comment ils se
nuisaient à eux-mêmes en flattant le roi aux dépens de
Mazarin.--Politique de Louis XIV, la même que celle de
Mazarin.--Sa dissimulation envers ses ministres et sa conduite à
l'égard de Condé, de Turenne, de ses ambassadeurs et de ses
agents; envers Gourville, le pape et les jansénistes.--Bussy
n'aimait point Grignan, et n'en était point aimé.--Madame de
Sévigné entreprend de persuader à Bussy qu'il faut qu'il écrive le
premier à M. de Grignan.--Bussy refuse de le faire.--Nouvelle
lettre de madame de Sévigné à Bussy sur ce sujet.--Bussy s'en
offense.--Étonnement de madame de Sévigné.--Ses plaintes d'avoir
été mal jugée.--Bussy reconnaît qu'il a eu tort.--Madame de
Sévigné insiste pour que Bussy écrive à M. de Grignan.--Bussy
consent, à condition que madame de Sévigné lui saura gré de la
violence qu'il se fait.
Il est des personnes dont la pensée, toujours tendue sur l'instabilité
des choses humaines, n'accueille qu'avec crainte les sentiments de joie
qu'un événement heureux leur inspire et qui n'osent se fier aux gages de
bonheur que le sort favorable semble leur assurer. Madame de Sévigné
n'était pas de ce nombre. Sa sensibilité vive, prompte, entraînante
engendrait facilement dans son âme la mélancolie lorsqu'elle était
blessée ou simplement contrariée dans ses affections de cœur; mais, par
son caractère porté à la gaieté, elle se livrait volontiers aux
illusions de l'espérance, et elle ne troublait pas, par d'importunes
prévisions, les jouissances dont elle était en possession. Sa pieuse
confiance en la Providence affermissait encore ses penchants naturels.
«Pour ma Providence, dit-elle dans une de ses lettres[326], je ne
pourrais pas vivre en paix si je ne la regardais souvent; elle est la
consolation des tristes états de la vie, elle abrége toutes les
plaintes, elle calme toutes les douleurs, elle fixe toutes les pensées;
c'est-à-dire elle devrait faire tout cela; mais il s'en faut bien que
nous soyons assez sages pour nous servir si salutairement de cette vue;
nous ne sommes encore que trop agités et trop sensibles.»
[326] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1664), t. VI, p. 182, édit. de Leyde,
1736.
Jamais cette Providence que madame de Sévigné adorait ne réunit autour
d'elle autant d'éléments de bonheur que dans le cours de cette année
1669. Elle avait un gendre de son choix, depuis longtemps connu d'elle;
et par lui elle était alliée à une nombreuse et puissante famille, dont
sa fille, par sa jeunesse, son esprit et sa beauté, devenait l'ornement
et la gloire. Elle produisait celle-ci dans le monde et à la cour avec
tous ses avantages personnels et tous ceux que lui procuraient la
naissance et le rang de son époux. Madame de Sévigné se glorifiait
encore de son fils, récemment échappé aux dangers d'une campagne
meurtrière et recueillant la considération et l'estime que confèrent à
un jeune homme les inclinations guerrières et les premières preuves de
valeur et d'audace. Enfin elle s'était réconciliée avec son cousin, son
plus proche parent, l'ami de sa jeunesse, celui qui l'avait le plus
cruellement offensée, le plus constamment aimée, admirée et flattée.
Mais ce mariage, qui eut lieu à l'époque de cette réconciliation, fit
surgir entre elle et Bussy un nouveau sujet de débat, dont il est
nécessaire de développer les causes pour bien comprendre le caractère de
ce dernier et sa correspondance avec madame de Sévigné.
Tout semblait se réunir pour mettre obstacle aux désirs et aux projets
de Bussy. La haute opinion qu'il avait de lui-même et de l'antiquité de
sa race l'empêchait de mettre des bornes à son ambition et de dissimuler
son orgueil. Il ne voulait reconnaître presque aucune noblesse plus
ancienne que celle des Rabutin. Sa cousine, qui venait de produire les
titres de son mari aux états de Bretagne et qui avait, à cause du
mariage de sa fille, intérêt de ne pas laisser passer sans la combattre
cette prétention de Bussy, lui donne dans une de ses lettres ce détail
généalogique de la famille des Sévigné[327]: «Quatorze contrats de
mariage de père en fils; trois cent cinquante ans de chevalerie; les
pères quelquefois considérables dans les guerres de Bretagne et bien
marqués dans l'histoire; quelquefois retirés chez eux comme des Bretons;
quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres, mais toujours de
bonnes et de grandes alliances; celles de trois cent cinquante ans, au
bout desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec,
Montmorency, Baraton et Châteaugiron: ces noms sont grands; ces femmes
avaient pour maris des Rohan et des Clisson. Depuis ces quatre, ce sont
des Guesclin, des Coaquin, des Rosmadec, des Clindon, des Sévigné de
leur même maison, des du Bellay, des Rieux, des Bodegat, des
Plessis-Ireul et d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à
Vassé et jusqu'à Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en croire...»
[327] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1668), t. I, p. 155, édit.
de M.; t. I, p. 215, édit. de G. de S.-G.
La vanité de Bussy souffrit tellement en lisant cette énumération de sa
cousine qu'il en biffa les dernières lignes, et il nous en a ainsi
dérobé les conclusions. Pour lui, il n'en voulut pas démordre, et dans
sa réponse il dit: «Pour les maisons que vous me mandez, qui sont
meilleures que la nôtre, je n'en demeure pas d'accord. Je le cède aux
Montmorency pour les honneurs, et non pour l'ancienneté; mais pour les
autres, je ne les connais pas; je n'y entends non plus qu'au
bas-breton[328].»
[328] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1668), t. I, p. 257, édit.
de M.--_Ibid._, t. I, p. 218, édit. de G. de S.-G.
Madame de Sévigné répond avec raison que, s'il ne connaît pas ces
familles bretonnes qui lui paraissent barbares, elle en appelle de ce
qu'elle a dit et vu à Bouchet, le savant généalogiste. «Je ne vous dis
pas cela, ajoute-t-elle, pour dénigrer nos Rabutin: hélas! je ne les
aime que trop[329].»
[329] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 janvier 1669), t. I, p. 162, édit. de
M.; _ibid._, t. I, p. 223.
Lors de la guerre de Flandre, Bussy avait cru qu'il lui suffisait
d'offrir ses services au roi pour qu'ils fussent acceptés. Il pensait
qu'avec ses talents militaires il lui serait facile de se distinguer
dans cette campagne, et de regagner par ses exploits, par son esprit,
par sa connaissance de la cour, par sa souplesse de courtisan, la faveur
du jeune monarque; qu'ainsi, étant, par droit d'ancienneté et par ses
services, le premier dans la catégorie de ceux qui devaient être faits
maréchaux de France, cette haute dignité, objet de ses vœux les plus
ardents, ne pouvait lui échapper[330]. Cependant il eut la douleur de
voir ses offres refusées; et la promotion de maréchaux qui eut lieu peu
de temps après la campagne de Flandre excita en lui un dépit que, malgré
son esprit, il dissimulait mal sous une apparence de dédain et de
philosophique indifférence[331]. Pourtant il se consolait en pensant que
le plus illustre guerrier du siècle, le grand Condé lui-même, n'avait
point été compris au nombre des généraux employés dans cette guerre et
qu'il était, comme lui, resté oisif dans ses châteaux, à Chantilly et à
Saint-Maur.
[330] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 8, 9, 24, 27, 48, 54, 59, 81;
Paris, Delaulme, 1737, in-12. Les volumes V, VI et VII de mon
exemplaire portent le millésime 1727, avec le titre de _Nouvelles
lettres_; les premiers volumes ont donc été réimprimés, ou on a
changé les titres.
[331] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 80 et 81 (12 et 6 juillet 1669).
Mais Bussy revint à la charge, et fit les plus grands efforts pour
rentrer au service lorsqu'il vit que des troupes venues de divers points
du royaume s'approchaient des lieux de son exil. Quand les officiers
généraux qui commandaient ces troupes acceptèrent l'hospitalité qui leur
était offerte par lui; quand il apprit (ce qui était resté secret pour
tout le monde) que le théâtre de la guerre allait être porté dans la
province la plus voisine de celle où il résidait, de celle dont il était
une des plus grandes notabilités militaires; quand il sut, enfin, que
Condé allait commander en chef l'expédition contre la Franche-Comté,
alors Bussy demanda, sollicita avec plus d'instance; mais le roi lui fit
dire de se tenir tranquille dans sa terre et d'attendre. Cette réponse,
quoique accompagnée de tous les adoucissements et les égards qu'on put y
mettre, l'atterra[332]: il désespéra de sa fortune; son humeur jalouse
s'aigrit. Il continuait toujours à tenir le même langage de soumission
et de dévouement à l'égard du monarque dans les placets qu'il ne cessait
de lui adresser[333] ou dans les lettres qu'il écrivait à ses amis et à
ses connaissances de cour; mais dans l'intimité ses sentiments se
trahissaient. On le savait, et l'on n'ignorait pas non plus qu'un grand
nombre de hauts personnages, sans être exilés comme Bussy, étaient aussi
dans la classe des mécontents: les uns parce qu'on ne les employait pas;
les autres parce que, peu satisfaits des grâces qu'ils avaient reçues,
ils étaient jaloux de ceux auxquels on en avait conféré de plus grandes.
Un nombre bien plus considérable d'hommes indépendants par leur
caractère, leur fortune ou les charges et emplois qu'on ne pouvait leur
ôter désapprouvaient le despotisme du roi, son ambition, ses guerres,
ses prodigalités. Ce parti, formé des débris de toutes les Frondes,
était nombreux dans le parlement et la noblesse. Les plus probes et les
plus sincères d'entre eux, croyant n'obéir qu'à des motifs généreux de
bien public, se déguisaient à eux-mêmes l'impulsion qui leur était
donnée par des intérêts particuliers. Les femmes des princes et des
grands les plus comblés de faveurs étaient révoltées et humiliées des
préférences et des préséances que le roi accordait à ses maîtresses.
Tous ceux qui étaient sincèrement attachés à la religion blâmaient la
dissolution des mœurs de la cour. A la vérité, elle n'était pas
nouvelle; mais on pensait que le roi, au lieu de chercher à y remédier,
l'accroissait encore par le scandale de ses amours. Les âmes
indépendantes et fières (le nombre en était beaucoup plus grand au
commencement de ce règne qu'à la fin) ne pouvaient pardonner à Louis XIV
cet orgueil révoltant qu'il manifestait en toute occasion. Il s'était
fait à lui-même une sorte d'apothéose, et semblait s'être isolé de tous
les mortels en prenant pour emblème le soleil; en se déclarant, par la
devise qu'il y ajoutait, lui seul supérieur à tous les autres monarques
de la terre réunis; en faisant reproduire par la poésie, la peinture, la
sculpture et la gravure les serviles flatteries dont il était l'objet,
et en encourageant en même temps les plus beaux génies du siècle à
ridiculiser sur la scène ou à bafouer dans des satires toutes les
classes, tous les rangs, toutes les professions.
[332] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 86 (lettre 57, 5 mars 1669;
cette lettre est à tort datée 1668).
[333] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 86 (lettre 63, 1er août 1669, à
madame de Montespan).
Louis XIV, par sa vigilance et sa fermeté, par l'action constante d'un
gouvernement bienfaiteur, pouvait empêcher les mécontents de dégénérer
en factieux, les forcer à la soumission et les rendre incapables
d'entraver la marche de son autorité; mais, avec les passions qui le
dominaient, il ne pouvait faire disparaître les causes de mécontentement
ni les empêcher de s'exhaler en secret par des sarcasmes virulents, par
des vaudevilles, des épigrammes, de scandaleux libelles dont on
multipliait les copies manuscrites ou qu'on imprimait en Hollande: ils
circulaient en grand nombre, sans qu'on pût parvenir à en connaître les
auteurs.