Dans l'année qui précéda ce prompt départ de Retz pour Rome, madame de

Sévigné lui avait écrit pour lui recommander Corbinelli, qui, alors

exilé avec Vardes dans le midi de la France, écrivait fréquemment à

Bussy de longues lettres, entremêlées de nombreuses citations d'Horace

et d'autres auteurs anciens[235]. Madame de Sévigné, qui savait que

Retz jouissait de nouveau d'un assez grand crédit, l'avait aussi prié de

ne point prendre parti contre le maréchal d'Albret dans un procès que

celui-ci avait avec la trop fameuse duchesse de Châtillon, qui s'était

remariée, en 1664, à Christian-Louis, duc de Mecklembourg. Il était

naturel que madame de Sévigné prît plus d'intérêt au maréchal d'Albret

qu'à la duchesse de Mecklembourg, à cause de l'amitié qu'elle avait pour

lui et aussi parce qu'il avait épousé une sœur de M. de Guénégaud[236].

Retz répondit à madame de Sévigné qu'il avait été trompé par un

faussaire dans l'affaire de Corbinelli, et que c'était ce faussaire qui

avait profité de la recommandation faite pour le protégé de madame de

Sévigné. Retz, qui a montré tant de capacité et de finesse dans les

négociations comme chef de parti ou dans les commissions qui lui furent

données par le roi, a cependant prouvé que, dans les grandes comme dans

les petites affaires, il était facile à tromper: il fut presque toujours

dupe des femmes qu'il croyait séduire, et la victime des trames qu'il

avait ourdies au profit de son ambition personnelle. Comme il était ami

chaud et sincère, il se montra désolé de ce qui lui était arrivé dans

cette circonstance. «Vous ne pouvez vous imaginer, écrit-il à madame de

Sévigné, le chagrin que cela m'a donné. J'y remédierai par le premier

ordinaire avec toute la force qui me sera possible.» Sa lettre

commençait ainsi: «Si les intérêts de madame de Mecklembourg et de M. le

maréchal d'Albret vous sont indifférents, madame, je solliciterai pour

le cavalier, parce que je l'aime quatre fois plus que la dame; si vous

voulez que je sollicite pour la dame, je le ferai de très-bon cœur,

parce que je vous aime quatre millions de fois plus que le cavalier; si

vous m'ordonnez la neutralité, je la garderai; enfin parlez, et vous

serez ponctuellement obéie[237].»

[235] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 19, 155, 207, 296, 384, 386,

408; t. V, p. 75, 97-170 (toutes les lettres avec l'initiale C.

sont de CORBINELLI).--Idem, t. V, p. 126, Lettre de madame DU

BOUCHET, en date du 18 décembre 1667.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t.

V, p. 424.

[236] SAINT-SIMON, _OEuvres_, t. II, p. 21.--MORERI, t. V, p.

426.

[237] SÉVIGNÉ, t. I, p. 159, édit. de M., ou t. II, p. 220 de

l'édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p.

126.--SAINT-SIMON, _Mém. authentiques_, t. XI, p. 131.

Le cardinal de Retz avait vendu, en 1665, sa seigneurie de Commercy à la

princesse de Lislebonne cinq cents cinquante mille livres, mais en s'en

réservant l'usufruit. La duchesse de Lorraine avait ajouté à cette

réserve l'usufruit de la souveraineté du Château-Bas, ce qui rendait le

cardinal maître de tout le Commercy quant aux droits honorifiques[238].

Il ne faut pas croire qu'en s'éloignant du monde et de la cour pour

payer ses dettes il s'imposât à Commercy de grandes privations; il y

vivait, au contraire, en prince de l'Église, et aimait à y exercer le

pouvoir de petit souverain. En sa qualité de damoiseau de Commercy, il

publiait des décrets, ordonnait des prières publiques, fondait des

corporations pieuses et charitables, leur donnait des constitutions et

des règlements. Il avait sa justice, son président des grands jours, son

lieutenant de cavalerie, ses deux gentilshommes, ses comédiens, sa

musique, un chanteur et une chanteuse pour sa chapelle, un brillant

équipage. Enfin, le personnel de sa maison, ou, comme on disait, le

nombre de ses domestiques, se montait à soixante et deux individus, en y

comprenant son intendant, messire Hippolyte Rousseau, seigneur de

Chevincourt, conseiller du roi et correcteur de la chambre des

comptes[239]. Retz occupait aussi ses loisirs à l'étude et à des

discussions de métaphysique et de philosophie cartésienne avec dom

Robert des Gabets, bénédictin et prieur de l'abbaye de Breuil[240], à

Commercy. Retz écrivit aussi vers ce temps (en 1670) ses Mémoires, à la

prière de madame de Caumartin, dont le mari était son parent[241]; mais

il mourut avant de les avoir terminés. Il les composa en partie au

château de la Ville-Issey, et les continua dans cette ville et à

l'abbaye de Saint-Mihiel, où l'abbé dom Hennezon, qui avait toute sa

confiance[242], et plusieurs de ses religieux en écrivirent une portion

sous sa dictée. Il est faux qu'il ait, comme on l'a dit, employé des

religieuses pour lui rendre ce service. Il aimait à se promener dans la

forêt voisine, et plusieurs des animaux sauvages qu'elle nourrissait

furent enfermés par lui dans une ménagerie qu'il avait fait construire à

grands frais à la Ville-Issey. Si alors il eût voulu revenir à la cour,

il y eût été très-bien accueilli. Le duc d'Enghien vint lui rendre

visite à Commercy en 1670, et le duc d'Orléans deux ans après. Lorsqu'il

venait à Paris pour ses affaires, il logeait chez sa nièce, madame de

Lesdiguières, ou dans son abbaye de Saint-Denis: alors il y célébrait

l'office divin dans les jours de grandes solennités. Il donna, en 1675,

sa démission du cardinalat; mais le pape ne voulut pas l'accepter, ce

qui le força, quoique souffrant de la goutte, à faire encore le voyage

de Rome (en 1676) pour l'élection d'un nouveau pape. Ses meilleurs amis

et même ses plus anciennes amies ne se doutaient point qu'il eût écrit

ses Mémoires, car ils étaient presque terminés lorsqu'ils le pressaient

de les commencer. Il savait que madame de Sévigné aurait fortement

désapprouvé ce qu'il y disait de lui-même et des autres. Elle l'aimait

avec tendresse[243] et sans aucune vue d'intérêt[244], quoi qu'en ait

dit un illustre écrivain[245]. Elle n'ignorait pas que tout ce qu'il

possédait était engagé pour le payement de ses dettes et qu'il ne

faisait pas d'économie sur ses riches revenus. C'est une erreur

d'avancer que l'admiration de madame de Sévigné pour le cardinal

diminuât à mesure qu'il approchait de sa fin; c'est le contraire de

cette assertion qui est la vérité. Les plus grands éloges qu'elle lui

ait donnés datent de l'année qui a précédé sa mort[246], qui fut

d'ailleurs subite et imprévue. Les lettres de madame de Sévigné au comte

de Guitaud et à Bussy témoignent de la profonde douleur qu'elle

ressentit par la perte de celui «dont elle était l'amie depuis trente

ans et dont l'amitié lui était également honorable et délicieuse[247]»

N'anticipons pas sur les années. Je n'ose entrer en discussion avec

l'auteur du _Génie du Christianisme_, qui prononce que madame de Sévigné

était «légère d'esprit;» mais je doute que beaucoup de mes lecteurs (si

j'ai des lecteurs) veuillent souscrire à ce jugement; et quant au

reproche jeté à cette mère de famille, d'être «positive dans sa conduite

et calculée dans ses affaires,» je conviens que sa vie entière le

justifie. Mais je le demande à toutes celles auxquelles leur tendresse

maternelle a imposé pour toujours, dans l'âge des grands périls, les

rigueurs du veuvage, si ces torts, qu'on attribue à madame de Sévigné,

ne sont pas de ceux dont elles se féliciteraient d'être accusées.

[238] DUMONT, _Histoire de la ville et des seigneurs de

Commercy_, t. II, p. 159.

[239] DUMONT, avocat à Saint-Mihiel, _Histoire de la ville et des

seigneurs de Commercy_; Bar-le-Duc, 1843, in-8º, t. II, p. 149 et

152.

[240] COUSIN, _Analyse des Mss. de Robert des Gabets, Journal des

Savants_, 1842, in-4º, p. 129 à 144; p. 193 à 210, et p. 288 à

305.

[241] Madame de Sévigné en fait l'éloge.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7

juin 1675), t. III, p. 288, édit. M.; t. III, p. 410, édit. de G.

de S.-G.

[242] MM. CHAMPOLLION, _Notice sur le cardinal de Retz_, dans la

_Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l'histoire de

France_, t. I, p. 9 et 12.--DUMONT, _Hist. de Commercy_.--Madame

CHARLOTTE-ÉLISABETH DE BAVIÈRE, _Fragments de lettres

originales_, t. I, p. 24.--Madame la duchesse D'ORLÉANS,

princesse palatine; 1832, in-8º, p. 361.

[243] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 5 et 24 juillet 1675, t. III, p. 321 et

336, édit. de M.; t. III, p. 445 et 462, édit. de G. de S.-G.

[244] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 19 juin 1675), t. III, p. 269 et

299, édit. de M., et t. III, p. 410 et 419, édit. de G. de S.-G.

[245] CHATEAUBRIAND, _Vie de Rancé_, 1844, in-8º, p. 125, 1re

édit.

[246] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1678), t. VI, p. 7 et 8, édit.

de G. de S.-G.; t. V, p. 340, édit. de M.

[247] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. VI, p. 109 et 110:

cette lettre n'est pas dans toutes les éditions; et p. 111

(lettre à Bussy), édit. de G. de S.-G.--_Ibid._, t. V, p. 421,

édit. de M.

CHAPITRE VII.

1668-1669.

Bonheur dont jouissait madame de Sévigné.--Réflexion sur la

brièveté des moments les plus heureux de la vie.--Ses deux enfants

devaient bientôt la quitter.--Son fils, le baron de Sévigné,

s'engage comme volontaire pour aller faire la guerre contre les

Turcs.--Politique de la France à l'égard de l'Allemagne et de

l'empire ottoman.--Guerre des Turcs et des Vénitiens.--Candie est

assiégée.--Louis XIV désirait secourir les Vénitiens, et ne le

pouvait à cause des traités.--Il accepte l'offre de la Feuillade

de conduire à ses frais cinq cents gentilshommes comme volontaires

au secours de Candie.--Avant de partir pour cette expédition, le

baron de Sévigné consulte Turenne, le cardinal de Retz et le duc

de la Rochefoucauld, qui tous l'engagent à exécuter son

projet.--Motifs particuliers que chacun d'eux avait pour lui

donner ce conseil.--Sévigné part dans l'escadron du comte de

Saint-Paul.--Cette expédition eut une fin malheureuse.--Les

Français se montrèrent aussi braves qu'indisciplinés.--La

Feuillade revient après avoir perdu la moitié des siens.--Le baron

de Sévigné revient avec lui, et rejoint sa mère.

L'ascendant que madame de Sévigné obtenait dans le monde par le pouvoir

de sa plume le cédait à celui qu'elle exerçait par sa présence. Ses

attraits, qui, même sur le retour de l'âge, ne l'avaient point

abandonnée, et les charmes de son commerce spirituel et enjoué lui

conciliaient les cœurs, lui soumettaient les volontés. Son fils venait

d'achever son éducation, et, par sa figure comme par ses qualités

acquises, il était compté parmi les jeunes gens de son âge au nombre des

plus agréables. Sa fille, renommée par sa beauté, brillait par

l'instruction, les talents, qui donnaient encore plus de prix à sa

beauté. Mère heureuse et femme charmante, madame de Sévigné jouissait de

son automne sans avoir à regretter ni son brillant printemps ni son

éclatant été, deux saisons de la vie qui, dans l'état de veuvage qu'elle

avait voulu garder, étaient, pour une femme aussi vertueuse,

accompagnées de trop d'orages et de douloureux combats, pour ne pas

éveiller en elle quelques pénibles souvenirs.

On aperçoit, non sans en être attendri, les traces de ces sentiments

dans un court billet qu'elle écrivit à Ménage, qui lui avait envoyé la

cinquième édition de ses poésies. Cette édition avait cela de

particulier que la première idylle, intitulée _le Pêcheur_ ou _Alexis_,

dédiée à la marquise de Sévigné[248], commençait par les deux vers

suivants, qui ne se trouvent pas dans les quatre éditions précédentes:

Digne objet de mes vœux, à qui tous les mortels

Partout, à mon exemple, élèvent des autels[249].

[248] Conférez première part., chap. XXII, p. 451.

[249] ÆGIDII MENAGII _Poemata, octava editio, prioribus longe

auctior et emendatior, et quam solam Menagius agnoscit_;

Amstelodami, Henr. Westenium, 1668, in-12, p. 202.--_Quinta

editio_, 1668, p. 146.--_Septima editio, prioribus longe

emendatior_; Parisiis, Petrum le Petit, 1680, in-12, p. 170. (Je

crois que cette édition est la dernière revue par Ménage, et que

celle de Hollande, 1688, n'en est qu'une réimpression.) Dans la

4e édition, 1663, in-18 (_in officina Elzeviriana_), les deux

premiers vers sont ainsi:

Des ouvrages du ciel le plus parfait ouvrage,

Miracle de ces lieux, merveille de notre âge.

Sans doute que le signet de l'exemplaire que Ménage envoya à madame de

Sévigné se trouvait à cet endroit du livre, car elle lui répondit:

«Votre souvenir m'a donné une joie sensible, et m'a réveillé tout

l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir de ma

jeunesse; et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir d'un bien

aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du plaisir que

j'ai senti, il me semble qu'on devrait pleurer; mais, sans examiner ce

sentiment, je veux m'attacher à celui que me donne la reconnaissance de

votre présent. Vous ne pouvez douter qu'il ne me soit agréable, puisque

mon amour-propre y trouve si bien son compte et que j'y suis célébrée

par le plus bel esprit de mon temps. Il faudrait, pour l'honneur de vos

vers, que j'eusse mieux mérité tout celui que vous me faites. Telle que

j'ai été et telle que je suis, je n'oublierai jamais votre véritable et

solide amitié, et je serai toute ma vie la plus reconnaissante, comme la

plus ancienne de vos très-humbles servantes[250].»

[250] SÉVIGNÉ, t. I, p. 125, édit. de M.; _ibid._, t. I, p. 179,

édit. de G. de S.-G. (lettre du 23 juin 1688).

Qu'ils sont rares et courts les moments de la vie où se trouvent réunies

les circonstances qui concourent à nous faire jouir de tout le bonheur

auquel l'avare destinée nous permet d'atteindre! Certes, il est peu de

femmes qui aient été aussi bien partagées par la nature et la fortune

que madame de Sévigné; et on doit penser qu'elle eût été bien ingrate de

se plaindre de l'une et de l'autre. Cependant elle l'avait acquise,

cette félicité, par des privations continuelles imposées à ses plus

belles années, par l'abnégation des plaisirs les plus entraînants, par

la violence faite aux sentiments les plus puissants. A peine était-elle

parvenue à savourer, sans mélange d'aucune amertume, les fruits de ses

sacrifices et de sa vertu qu'elle se trouva isolée, sans consolation,

privée de son bien le plus précieux, séparée de ce qui faisait son

orgueil et ses délices. Ses deux enfants quittèrent presque en même

temps la maison maternelle. Son fils, que son jeune âge et la paix qui

venait de se conclure semblaient devoir fixer près d'elle pendant

quelques années, fut le premier qui l'abandonna. Il s'éloigna pour

aller, au delà des mers, affronter des périls qui étaient pour elle la

cause des plus mortelles inquiétudes. Les meilleurs amis de madame de

Sévigné, Retz, la Rochefoucauld, Turenne, furent ceux qui, par leur

approbation, contribuèrent le plus à l'exécution du projet que ce jeune

homme, avide de gloire militaire, comme toute la noblesse française de

cette époque, avait formé à l'insu de sa tendre mère, qui versa,

lorsqu'elle l'apprit, d'abondantes larmes[251].

[251] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 205, édit. de G. de S.-G., ou

t. I, p. 147, édit. de M. (lettre en date du 8 août 1668).

Depuis François Ier, la France, par la nécessité où elle était

d'abaisser l'Autriche, sa rivale, se trouvait engagée dans une politique

contraire à ses sentiments religieux, contraire à ses habitudes de

déférence envers le chef de l'Église catholique. Dans aucun pays on

n'avait montré plus de zèle pour la propagation de la foi, dans aucun

pays la soumission au pape n'avait été plus absolue qu'en France, et

nulle part les persécutions contre les protestants n'avaient été plus

cruelles et plus acharnées: cependant, sous Henri IV comme sous François

Ier, sous Louis XIV comme sous Louis XII, le gouvernement avait toujours

soutenu, tantôt secrètement, tantôt ouvertement, le Grand Turc et les

protestants d'Allemagne contre l'Autriche. Les gouvernements qui se

succédaient en France, cédant à l'opinion générale de l'Europe, aux

intérêts de l'Église et de la religion en France et à leurs propres

inclinations, agissaient souvent d'une manière contraire à leur

politique et aux traités qu'ils avaient conclus. Au dedans, ils

mécontentaient les protestants d'Allemagne par la violation des

engagements contractés avec eux, en se montrant intolérants envers les

protestants français; au dehors, ils fournissaient contre les Turcs,

alliés de la France, des hommes et des chevaux et secouraient leurs

ennemis.

Depuis vingt-quatre ans, la riche, mais petite république de Venise

soutenait contre les Ottomans une lutte inégale. Candie était assiégée

depuis huit ans. L'attaque comme la défense avait présenté des prodiges

de valeur, qui avaient fait dire que c'était une guerre de géants.

Venise sollicitait des secours de toute la chrétienté, et elle

s'adressait surtout à son plus puissant monarque, à Louis XIV, vainqueur

de l'Espagne; mais les traités qui liaient la France à la Turquie ne

permettaient pas au roi de céder aux instances de l'ambassadeur de la

république. Le pape, cependant, pressait vivement le monarque de prêter

secours aux Vénitiens contre les infidèles. Dans ces circonstances

embarrassantes, Louis XIV accepta la proposition qui lui fut faite par

un de ses jeunes courtisans, qui, plein d'un enthousiasme chevaleresque,

lui offrit de conduire à ses frais, au secours de Candie, un corps de

cinq cents gentilshommes français, comme volontaires du saint-siége.

L'auteur de cette proposition était d'Aubusson de la Feuillade, alors

nommé duc de Roannès, parce qu'il venait d'épouser la sœur de

l'héritier de ce nom, qui se démit de tous ses droits en faveur de son

beau-frère, créé duc et pair à cette occasion[252]. Tout ce qu'il y

avait dans la noblesse française de jeunes gens impatients à se signaler

dans les combats s'enrôla sous les drapeaux de la Feuillade. Parmi ceux

qui étaient sous ses ordres on comptait des d'Aubusson, des Beauvau, des

Langeron, des Créquy, des Fénelon, des Chamilly, des Saint-Marcel, des

Villemorts, des Oxienstern, des la Rochejacquelein, des Xaintrailles,

des du Chastelet, des Chavigny. Il avait pour lieutenants le duc de

Caderousse, le duc de Château-Thierry et le comte de Saint-Paul[253].

[252] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, édit.

1829, t. I, p. 439 (année 1696).--HÉNAULT, _Nouvel Abrégé

chronologique de l'histoire de France_, 1768, in-4º, t. II, p.

634 (année 1667); et t. III, p. 866 de l'édit. in-8º; 1821, p.

866.--Hénault écrit à tort _Rouannois_, et Saint-Simon assez bien

_Roannais_; le vrai nom est _Roannès_ ou _Roannez_.--Hénault et

d'Expilly (_Dict. des Gaules et de la France_, t. VI, p. 334)

ont, à ce sujet, d'autres inexactitudes.

[253] DARU, _Histoire de Venise_, 1819, in-8º, t. IV, p. 602,

608-610.--LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 423, 443, 444, 459

(lettres du 16 mars 1668, 20 septembre 1669).--BUSSY, _Lettres_,

t. III, p. 132-147-152, 164; et t. V, p. 89, 90.--_Journal

véritable de ce qui s'est passé à Candie sous M. le duc de la

Feuillade_, _par_ M. DESROCHES, aide-major; Paris, 1670, in-18,

chez Charles de Sercy, cité par AUBENAS, _Histoire de madame de

Sévigné_; Paris, 1842, in-8º, p. 148 à 152.--DU LONDEL, _Fastes

des rois de la maison d'Orléans et de celle de Bourbon_, 1697,

in-8º, p. 204. Du Londel place au 29 octobre 1668 l'arrivée du

duc de la Feuillade à Candie; Desroches, au 1er novembre.

Le baron de Sévigné (tel fut le titre que prit le fils de la marquise de

Sévigné en entrant dans le monde et qu'il conserva tant qu'elle vécut)

était alors âgé de vingt ans. Avant de prendre part à cette expédition,

il consulta d'abord Turenne, qui, avec toute la chaleur d'un nouveau

converti, l'exhorta à partir pour cette espèce de croisade. En effet,

tous les historiens nous montrent Turenne depuis la mort de sa femme,

qui était comme lui de la religion prétendue réformée, vacillant dans la

croyance de ses ancêtres par la lecture de quelques-uns des écrits

substantiels qu'avaient publiés les solitaires de Port-Royal sur les

vraies doctrines de la religion, et aussi par les entretiens de

plusieurs de ses doctes amis, Choiseul, évêque de Tournay, Vialart,

évêque de Châlons[254], et par les arguments de son jeune neveu le duc

d'Albret. Enfin, il fut tout à fait convaincu par l'excellent traité que

Bossuet composa exprès pour lui sur les points les plus controversés

entre les deux communions. Les protestants attribuèrent cette conversion

au désir qu'ils supposaient à Turenne de contrebalancer la confiance que

Louis XIV semblait vouloir accorder à Condé pour les choses de la

guerre. Ce qui pouvait donner lieu à cette croyance, c'est qu'on fit

valoir auprès du pape le crédit dont jouissait Turenne à la cour de

France et l'influence qu'il pouvait avoir sur les déterminations du roi

pour envoyer des troupes au secours des Vénitiens. Ce motif engagea le

souverain pontife à confirmer le choix que Louis XIV avait fait du duc

d'Albret, neveu de Turenne, pour être promu à la dignité de cardinal. Ce

jeune abbé n'avait encore reçu aucune dignité ecclésiastique; il sortait

à peine d'être reçu docteur[255]. Trop de causes engageaient donc

Turenne à déterminer ceux qui voulaient faire leur apprentissage de la

guerre à secourir Candie pour qu'il en détournât le jeune Sévigné,

malgré l'ancienne amitié qu'il avait pour sa mère. Le cardinal de Retz,

qui désirait que ce jeune homme, son parent, se distinguât dans la

carrière militaire, la seule qui convînt à son rang et à sa naissance,

approuva la courageuse résolution qu'il avait prise. Quant à la

Rochefoucauld, il lui suffisait que le comte de Saint-Paul se fût engagé

à partir pour souhaiter vivement qu'il eût un grand nombre de compagnons

d'armes. Aussi, bien loin de combattre les projets du baron de Sévigné,

il l'exhorta à les mettre à exécution. Si la Rochefoucauld avait

réfléchi à ce qui s'était passé à cette occasion entre Retz, Turenne et

le baron de Sévigné, il aurait peut-être à son recueil de Maximes

chagrines ajouté celle-ci: Dans les conseils que nous donnons à nos

amis, nous commençons par considérer l'avantage qui peut en résulter

pour nous-mêmes.--Le motif de la tendresse que le duc de la

Rochefoucauld avait pour l'unique héritier du nom de Longueville n'était

ignoré de personne. C'était cet enfant dont la duchesse de Longueville

avait accouché à l'hôtel de ville de Paris durant les troubles de la

Fronde et lors de son intime liaison avec le duc de la Rochefoucauld.

Celui-ci engagea le jeune baron de Sévigné à s'enrôler dans l'escadron,

composé d'environ cent cinquante gentilshommes, que devait commander le

comte de Saint-Paul.

[254] DE BAUSSET, t. I, p. 111 et 112, liv. I; et p. 442, no 2

des Pièces justificatives.--RAMSAY, _Vie de Turenne_, 1773,

in-12, t. II, p. 153, 154-160.--RAGUENET, _Histoire du vicomte de

Turenne_, t. II, p. 47.--CHOISY, _Mémoires_, t. III, p.

460.--BOSSUET, _Exposition de la doctrine de l'Église catholique,

augmentée d'une traduction latine par l'abbé de Fleury_, 1761,

in-12 (conférez surtout la Préface historique). Une addition

particulière à cet ouvrage de Bossuet fut faite pour M. de

Turenne, et n'a été imprimée qu'en 1671.

[255] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII de la collection de Petitot,

p. 156, 458-460-464-465-468.--LOUIS XIV, _OEuvres_, 1806, in-8º,

t. V, p. 442-444, 451 (lettre au pape, en date du 31 janvier

1669).--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 59; ibid., _Supplément aux

Mémoires_, t. I, p. 75,--_Histoire de la vie et des œuvres de la

Fontaine_, liv. II, p. 169-171 de la 3º édition, 1824, in-8º.

L'expédition, partie de Toulon le 25 septembre 1668, sur trois navires

fournis par le roi, arriva à Candie au commencement de novembre, et ne

fut pas heureuse. La troupe de la Feuillade, composée de jeunes gens

pleins d'ardeur, mais indisciplinés et sans aucune expérience du métier

de la guerre, fit des prodiges de valeur contre les Turcs; mais par ses

imprudences elle compromit la défense de la place plutôt qu'elle ne lui

fut utile. Mal secondée par la garnison vénitienne et en désaccord avec

ceux qui la commandaient, elle se rembarqua, et arriva à Toulon le 6

mars 1669, après six mois d'absence. Elle avait perdu plus de la moitié

de ceux qui la composaient. La peste, dont elle remporta le germe,

moissonna la plus grande partie de ceux qui restaient. La Feuillade

avait reçu trois blessures; l'escadron commandé par le comte de

Saint-Paul fut celui qui donna le plus de preuves de bravoure éclatante,

mais ce fut aussi celui qui se montra le plus indiscipliné et qui perdit

le plus de monde. Le jeune baron de Sévigné, qui en faisait partie, eut

le bonheur d'échapper à tous ces périls, et revint rejoindre sa

mère[256].

[256] DARU, _Histoire de Venise_, t. IV, p. 608-610.--SÉVIGNÉ, t.

I, p. 148, édit de M.; et t. I, p. 207, édit. de G. de

S.-G.--DESROCHES, _Journal véritable de ce qui s'est passé à

Candie sous M. le duc de la Feuillade_, cité par AUBENAS, _Vie de

madame de Sévigné_, p. 149, 152, 153.

CHAPITRE VIII.

1668-1669.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 8 / 35 段