description de Versailles, dans le roman de _Psyché_, de la
Fontaine, contribue au succès de cet ouvrage.--Madame de Sévigné
lisait tous les écrits de cet auteur.--Elle aimait les
divertissements du théâtre.--Elle approuvait Louis XIV d'avoir
soutenu le _Tartuffe_.--Chefs-d'œuvre de Molière, de la Fontaine,
de Racine et de Boileau qui parurent à cette époque.--Ce grand
mouvement littéraire exerce de l'influence sur le talent de madame
de Sévigné.--L'amour maternel suppléait chez elle à l'amour de la
gloire.--Louis XIV fait cesser les persécutions contre les
jansénistes, et les rappelle de leur exil.--Madame de Sévigné les
revoit chez elle et chez la duchesse de Longueville.--Elle lit les
_Essais de morale_ de Nicole.--Succès du P. Desmares à
Saint-Roch.--Prédiction de madame de Sévigné sur le P. Bourdaloue.
Elle se rétracte.--De Bossuet.--Madame de la Fayette fait paraître
_Zayde_;--Huet, son _Traité sur l'origine des romans_.--Madame de
Sévigné ignorait qu'elle participerait à la gloire du grand
siècle.--Elle se mettait au-dessous de toutes les femmes auteurs
de son temps.--Les lettres qu'elle écrit à Bussy sont au nombre de
ses meilleures.--Bussy les recueille, et les insère dans ses
Mémoires.--Inscription qu'il met au bas du portrait de madame de
Sévigné.--Elle et Bussy se faisaient valoir mutuellement.--Mot de
madame de Sévigné à ce sujet.--Jugement que Bayle porte des
lettres de madame de Sévigné à Bussy.--Poëme d'Hervé de Montaigu
sur le style épistolaire.--Éloge qu'il fait de madame de
Sévigné.--Elle a entretenu une correspondance très-active avec le
cardinal de Retz.--Retz s'était volontairement retiré à
Commercy.--Il s'était réconcilié avec Louis XIV, auquel il rendit
d'importants services.--Il va deux fois à Rome, et contribue à la
nomination de deux papes.--Madame de Sévigné lui écrit pour lui
recommander Corbinelli et une affaire qui intéresse le maréchal
d'Albret.--Réponse qu'elle en reçoit.
L'éclat et la pompe de la grande fête qui eut lieu à Versailles, après
la paix d'Aix-la-Chapelle, avaient donné beaucoup de célébrité à cette
ville nouvelle, à ce château, à ces jardins, à ce parc, magnifiques
créations de Louis XIV, presque aussi rapides et aussi étonnantes que
ses conquêtes. La Fontaine fit alors paraître son charmant poëme
d'_Adonis_ et son gracieux roman de _Psyché_[207]. Les descriptions du
lieu où l'auteur a placé les interlocuteurs de ce roman nous paraissent
avec raison aujourd'hui un hors-d'œuvre; mais alors, au contraire, ces
descriptions, où la poésie venait au secours de la prose, contribuèrent
beaucoup au succès de l'ouvrage. Versailles était alors si peu connu, et
tant de personnes cependant avaient pu récemment admirer ce prodige,
tant d'autres n'en avaient rien appris que par des récits vulgaires, que
la Fontaine intéressait tous les lecteurs en s'adressant aux souvenirs
des uns et à l'imagination des autres. Le sujet de ce volume était
encore l'amour, non cet amour sensuel dont l'auteur s'était trop complu
à tracer la dangereuse peinture dans ses deux recueils de contes, mais
cet amour que l'âme partage et dont il dit que les peines sont plus
douces que les plaisirs[208]. Un an avant l'apparition de ce roman, la
Fontaine s'était acquis une gloire plus durable par la publication de
son premier recueil de _Fables_, dédié au jeune Dauphin. Le duc de
Montausier avait été nommé gouverneur de ce prince, Bossuet son
précepteur, et Huet son sous-précepteur[209]. La noble conduite de la
Fontaine lors de la disgrâce de Fouquet avait accru l'amitié de madame
de Sévigné pour ce poëte. Elle faisait ses délices de ses écrits, et
nous apprenons par ses lettres qu'elle lui pardonnait les licencieuses
productions de sa muse[210]. Madame de Sévigné ne partageait pas non
plus le rigorisme des jansénistes ses amis, qui voulaient proscrire
comme irréligieux les divertissements du théâtre. Elle les aimait: une
plaisanterie qui lui est échappée[211], sur l'abbé Roquette, démontre
qu'elle approuvait Louis XIV d'avoir résisté à ceux qui s'opposaient à
la représentation du _Tartuffe_. Elle trouvait bon qu'il eût employé
plus de temps pour élever sur la scène française ce chef-d'œuvre de
Molière et pour l'y maintenir que pour conquérir la Flandre et la
Franche-Comté[212].
[207] Les _Amours de Psiché_ (sic) _et de Cupidon_, _par_ M. DE
LA FONTAINE; Paris, chez Claude Barbin, 1669, in-8º.--A la page
441 commence le poëme d'_Adonis_; le privilége est du 2 mai
1668.--Conférez l'_Histoire de la vie et des ouvrages de la
Fontaine_, 3e édition, p. 172 à 190.
[208] «Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.»
_Psyché_, p. 56, édit. 1669.
[209] _Vie de monsieur le duc de Montausier_, t. II, p. 8, 18 et
20.
[210] _Hist. de la vie et des ouvr. de la Fontaine_, 3e édit., p.
210.
[211] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 216, édit. de M.--_Ibid._, t.
V, p. 378, édit. de G. de S.-G.
[212] ÉTIENNE, _Notice sur le Tartuffe_ (dans la 1re livraison du
_Théâtre français_ de Panckouke; il n'a paru que cette
livraison).--AUGER, _OEuvres de Molière_, t. VI, p.
192-199.--TASCHEREAU, _Vie de Molière_, 2e édit., 1818, in-8º, p.
189 à 213.--_Ibid._, 3e édit., in-12, p. 115-126.
Malgré l'admiration un peu trop exclusive de madame de Sévigné pour
Corneille et l'approbation qu'elle avait donnée, dans sa jeunesse, aux
poëtes médiocres qui s'étaient acquis de la réputation, les
chefs-d'œuvre dont le théâtre et la presse enrichissaient la
littérature durent, à cette époque, être pour elle la source de vives
jouissances. C'est pendant les deux années qui précédèrent celles où
madame de Sévigné commença à laisser courir journellement sa plume pour
correspondre avec sa fille que l'on vit éclore les productions
littéraires les plus propres à développer le goût du beau et du naturel.
Ce fut dans cet espace de temps qu'on joua pour la première fois _les
Plaideurs_ de Racine et sa tragédie de _Britannicus_[213]; que Molière
fit représenter et imprimer le _Tartuffe_[214], _le Misanthrope_,
_l'Amphitryon_, _l'Avare_; que la Fontaine publia ses _Fables
choisies_[215], Boileau ses deux premières _Épîtres_ et cette neuvième
_Satire_[216] qui fit dire à Bussy que le poëte s'y était surpassé
lui-même[217].
[213] _Britannicus_; Paris, Claude Barbin, 1670, in-12 (80 pages
sans l'épître et la préface).--RACINE, _OEuvres_; Paris, 1687,
in-12, p. 225 à 229.
[214] _Le Tartuffe_ ou _l'Imposteur_, comédie de J.-B. P. DE
MOLIÈRE, imprimée aux dépens de l'auteur. Chez Ribou, 1669, petit
in-12.
[215] _Fables choisies, mises en vers par_ M. DE LA FONTAINE,
1668, in-4º.--_Ibid._, in-12, 1668 et 1669.
[216] _Satires du sieur D***_; Paris, Louis Billaine, 1668,
in-12.--Quoique ce mot _satires_ soit au pluriel sur le titre, il
n'y a que la satire IX précédée du discours (16 pages).--_Satires
du sieur D***_; Paris, Louis Billaine, 1669, in-12, 76 pages et
le discours; cette édition contient les neuf premières satires.
[217] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 108 et 109 (lettre en date du
16 septembre 1668). Cette lettre apprend que la neuvième satire
de Boileau avait été envoyée à Bussy le mois précédent.
Nul doute que le grand mouvement littéraire de cette époque n'ait
beaucoup contribué à développer le talent naturel de madame de Sévigné
comme écrivain. Sa sensibilité et sa vive imagination lui donnaient les
moyens d'employer toutes les ressources de son esprit pour distraire sa
fille et pour se distraire elle-même de la peine d'être séparée d'elle.
Sans un motif puissant, il n'y a pas de puissants efforts, il n'y a pas
de grands résultats. L'amour maternel suppléa, dans madame de Sévigné, à
l'amour de la gloire; et les jouissances du cœur tinrent lieu de celles
de l'orgueil et de la vanité.
D'autres causes encore, qu'il ne faut pas omettre, contribuèrent à
former le talent de madame de Sévigné à l'époque où elle fut appelée à
le mettre en pratique pour sa seule satisfaction, pour celle de sa fille
et celle de ses amis.
Elle alliait le goût de la société et du monde avec celui de la
retraite, la plus franche gaieté avec des pensées sérieuses, un grand
penchant aux plaisirs et un sincère attachement aux sévères pratiques de
la religion. Tous les sentiments, joyeux ou mélancoliques, tendres ou
sublimes, énergiques ou délicats, trouvaient en elle des sympathies. Son
esprit était nourri de ce qu'il y avait de plus élevé dans la
littérature sacrée et de plus ingénieux et de plus parfait dans la
littérature profane: Louis XIV faisait alors représenter le _Tartuffe_,
il ordonnait de cesser toute persécution contre les jansénistes; de Sacy
était sorti de la Bastille; Arnauld, le grand Arnauld, était rentré dans
Paris; tous les solitaires de Port-Royal avaient repris leur poste dans
la Vallée; madame de Sévigné profitait, chez elle et chez la duchesse de
Longueville (dont l'hôtel était devenu comme le chef-lieu du
parti[218]), de la conversation de ces hommes de savoir et de génie; et
elle goûtait encore plus leurs préceptes de morale que leurs subtilités
religieuses. Les _Essais de Nicole_ étaient au nombre de ses lectures
favorites[219]. A cette époque aussi le fameux prédicateur janséniste,
le P. Desmares, interdit depuis plusieurs années, remonta en chaire, et
attira la foule à l'église Saint-Roch[220]. Il était sans rival lorsque
Bossuet, évêque de Condom, eut cessé de prêcher à Paris. Alors aussi le
jeune Bourdaloue débuta dans la prédication au collége des jésuites.
Madame de Sévigné, accompagnée de sa fille, alla l'écouter: prévenue,
par ses amis les jansénistes, contre l'ordre des jésuites, auquel
appartenait le P. Bourdaloue, elle attribuait la supériorité de talent
qu'elle reconnut dans le nouveau prédicateur à la petitesse de l'église
où il prêchait: «Il ne jouera bien, dit-elle, que dans son tripot[221].»
A quoi l'esprit de parti ne se prend-il pas? Heureusement pour madame de
Sévigné que son bon goût était plus fort que ses préventions. Elle ne
tarda pas à rétracter son indiscrète prédiction sur Bourdaloue, et elle
devint une des plus vives admiratrices de son éloquence. Quant à
Bossuet, il s'éleva, dès son début dans l'oraison funèbre, à une telle
hauteur que, pour la puissance des mots, la profondeur des pensées, la
grandeur des images, la majesté du discours, il ne fut plus possible de
lui comparer personne chez les anciens ni chez les modernes. C'était un
genre d'éloquence que la sublimité de la religion et le génie de Bossuet
pouvaient seuls créer[222].
[218] FR. BOURGOIN DE VILLEFORT, _la Véritable vie
d'Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville_; Amsterdam,
chez Jean-Fr. Joly, 1739, in-12, t. II, p. 105-118, 119-124, liv.
VI.--(L'édition de Paris de ce même ouvrage, qui porte pour titre
_Vie de madame la duchesse de Longueville_, t. V, 1738, est
très-incomplète; les retranchements ont surtout porté sur ce
livre VI.)
[219] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 246 et 252; t. IV, p. 260; t.
V, p. 249; t. VII, p. 6, 215; t. X, p. 237; t. XI, p. 239, édit.
de G. de S.-G.
[220] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, collection des Mémoires,
t. XXXIII, p. 199. Le souvenir du P. Desmares se conserva
longtemps; car, plus de vingt ans après, Boileau disait:
Desmares dans Saint-Roch n'aurait pas mieux prêché. (_Sat. X._)
[221] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 208-284.--Idem, p. 286-288,
édit. de M.
[222] L.-F. DE BAUSSET, _Hist. de J.-B. Bossuet_, 1814, in-8º,
liv. III, t I, p. 231 à 234.
Ce n'est pas sans de justes motifs que nous passons ici en revue tous
les grands écrivains contemporains de madame de Sévigné. Sans doute les
génies qui ont brillé dans la littérature et dans les arts sont mieux
appréciés à mesure qu'une longue suite d'années a permis de les comparer
avec un plus grand nombre de ceux qui ont cherché à les imiter ou ont
aspiré à les surpasser; mais de leur vivant ces hommes supérieurs
exercent par eux-mêmes et par leurs ouvrages une plus forte influence,
parce que l'admiration qu'ils excitent est mêlée de surprise et a toute
la puissance magique de la nouveauté; leurs succès forcent à réfléchir
et font naître des résolutions courageuses; on veut profiter des
richesses nouvelles avant qu'elles soient flétries par un usage banal ou
une inhabile médiocrité. La parole d'ailleurs et le geste ont bien un
autre effet que celui d'une froide lecture. La controverse animée et les
éclairs qui jaillissent inattendus de la conversation des grands esprits
exercent sur les âmes et les intelligences un empire auquel le livre le
mieux fait ne saurait prétendre.
Nous ignorons si madame de Sévigné fut dans le secret de son amie madame
de la Fayette, qui alors publia sous le nom de Segrais le roman de
_Zayde_, dont elle était l'auteur[223]. Madame la comtesse du Bouchet
envoya ce roman à Bussy aussitôt qu'il parut, en lui écrivant que
c'était le plus joli qu'on pût lire[224]. Huet, qui ainsi que Segrais
avait assisté madame de la Fayette dans la composition de cet ouvrage,
écrivit, pour lui donner plus de valeur, son savant _Traité sur
l'origine des Romans_, sous la forme d'une lettre adressée à Segrais,
qui fut imprimée en tête de _Zayde_. A ce sujet, madame de la Fayette
disait à Huet: «Nous avons marié nos enfants ensemble[225].» Ce traité
de Huet[226] dut plaire autant que le roman même à madame de Sévigné,
car c'était une sorte d'apologie, faite par un homme sérieux et savant,
d'un genre de lecture qu'elle aima à toutes les époques de sa vie. Dans
sa jeunesse, l'_Astrée_ de d'Urfé et la _Clélie_ de mademoiselle de
Scudéry avaient amusé ses loisirs; et dans son âge mûr elle admirait
encore dans _Cléopâtre_ l'idéal des belles âmes et les grands coups
d'épée retracés par la Calprenède.
[223] _Zayde, histoire espagnole_, _par_ M. SEGRAIS, avec un
_Traité sur l'origine des romans_, _par_ M. HUET; Paris, Claude
Barbin, 1670, in-8º (le privilége est du 8 octobre 1669).
[224] BUSSY, _Nouvelles lettres_, 2 vol., t. V, p. 126 (lettre en
date du 18 décembre 1669). C'était bien une nouveauté, car à la
fin du privilége de _Zayde_ il est dit: «Achevé d'imprimer pour
la première fois le 20 novembre 1669.»
[225] HUETII _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, 1718,
in-12, p. 20.--Les _Origines de la ville de Caen_, 2e édit.,
in-8º, 1706, p. 409. Id.
[226] Il s'en fit un grand nombre d'éditions séparées.--_Traité
sur l'origine des romans_, _de_ M. HUET; 1685, in-12, 6e édit.
Un auteur bien plus caché que madame de la Fayette, et du même sexe,
c'était madame de Sévigné elle-même. Par les lettres qui s'échappaient
rapidement de sa plume, elle était loin de se douter qu'elle aussi
travaillait à la gloire du grand siècle. Elle ignora toujours que,
devenue un modèle inimitable dans le genre épistolaire, elle mériterait
d'être placée au nombre des grands écrivains. Il est certain, au
contraire, que, malgré la bonne opinion qu'elle avait de son esprit,
elle se mettait, sous le rapport du style, bien au-dessous de
mademoiselle de Scudéry, de madame de la Fayette, de madame Deshoulières
et des autres femmes de cette époque qui cultivaient les lettres et qui
avaient osé affronter la publicité.
Nous ne pouvons douter qu'au temps dont nous traitons madame de Sévigné,
fort répandue dans le monde, n'ait eu une correspondance très-active
avec diverses personnes; mais il ne nous reste d'elle, pendant ces deux
années, que les lettres qu'elle écrivit à Bussy. Il est vrai qu'elles
sont au nombre des mieux écrites et des plus spirituelles de celles
qu'on a recueillies. On peut en dire autant des lettres de Bussy à sa
cousine. En lisant leur correspondance, on reconnaît que, suivant la
juste observation de Bussy, ils se faisaient valoir mutuellement[227].
Madame de Sévigné trouvait qu'elle écrivait avec plus de vivacité et de
feu quand il lui fallait répondre à son cousin. C'est ce qu'elle exprime
avec une familière originalité quand elle lui dit: «Vous êtes le fagot
de mon esprit.»
[227] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 152, édit. de M.--Idem, t. I,
p. 211, édit. de G. de S.-G. (7 septembre 1668).
Bussy, dont en littérature le jugement était droit et le tact fin, ne
tarit pas sur les éloges qu'il donne aux lettres de sa cousine. Il
conservait avec soin toutes celles qu'elle lui écrivait; et lorsque, par
la suite, il se mit à écrire ses _Mémoires_, il y inséra les lettres
qu'il avait reçues d'elle, parce qu'il les considérait avec juste
raison comme un des principaux ornements et une des portions les plus
agréables à lire de son ouvrage[228].
[228] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, 1694, 2 vol, in-4º.--_Lettres du
comte_ DE BUSSY, 1697, in-12.--_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ _au
comte de Bussy-Rabutin_, tirées du _Recueil de lettres_ de ce
dernier; Amsterdam et Paris, Delalain, 1775, in-12.
Parmi les épigraphes, le plus souvent satiriques, dont Bussy affublait
les portraits des femmes qu'il s'occupait alors à placer dans la galerie
de son château, il en avait composé une d'un tout autre style pour le
portrait de sa cousine, au bas duquel on lisait ce qui suit:
«MARIE DE RABUTIN, FILLE DU BARON DE CHANTAL, MARQUISE DE SÉVIGNÉ, FEMME
D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE ET D'UNE VERTU COMPATIBLE AVEC LA JOIE ET LES
AGRÉMENTS[229].»
[229] BUSSY-RABUTIN, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 157, édit.
de M., et t. I, p. 217, édit. de G. de S.-G.--MILLIN, _Voyage
dans les départements du midi de la France_, t. I, p.
213.--CONRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs d'une visite au château de
Bussy-Rabutin_, 1833, p. 27.
Lorsque parut cette correspondance de Bussy, Bayle, qui alors
travaillait à son Dictionnaire, fut tellement frappé par la lecture des
lettres de madame de Sévigné qui s'y trouvaient mêlées qu'il demanda à
un de ses amis de Paris des renseignements sur celle qui les avait
écrites, disant: «Je ne vois personne qui doute que les lettres de
madame de Sévigné ne soient meilleures que celles de Rabutin. Cette dame
avait bien du sens et de l'esprit... Elle mérite une place parmi les
femmes illustres de notre siècle.... M. Perrault ne fera-t-il pas un
livre pour elles aussi bien que pour les hommes?... Je voudrais bien
savoir quelque chose de l'histoire de celle-là. Je la mettrais
volontiers dans mon Dictionnaire[230].»
[230] BAYLE, _Lettres choisies_; Rotterdam, 1714, t. II, p. 652.
(Des Maiseaux a redonné une meilleure édition de ces _Lettres_ en
1729.)--BAYLE, _OEuvres_, in-folio, t. IV, p. 986. (_Lettres_ en
date du 18 décembre 1698. L'édition des _Lettres_ de Rotterdam
dit le 4 décembre.)
Bayle écrivait ces lignes deux ans après la mort de madame de Sévigné;
et Hervey de Montaigu, lorsqu'il fit paraître son élégant poëme latin
_sur le style épistolaire_, n'hésite pas d'avouer que les femmes ont sur
les hommes la supériorité dans ce genre d'écrits. Pour le prouver, il
cite en exemple madame de Sévigné, et par conséquent les lettres qu'elle
avait écrites à Bussy, les seules qui eussent été publiées, les seules
que Hervé de Montaigu aussi bien que Bayle ont pu connaître. Voici
comment s'exprime le moderne poëte latin:
«Les femmes se jouent avec plus de facilité que les hommes du style
épistolaire; elles ont moins d'art, mais plus de naturel. Les mêmes
doigts qui savent ourdir avec dextérité un fil délicat manient aussi la
plume avec une égale habileté. Je t'en prends à témoin, aimable Sévigné;
et je chanterais tes louanges si je pouvais t'emprunter ton style
enchanteur, dont l'éclat est si pur, la grâce si parfaite, qui recèle
tant d'esprit et de finesse sous une apparente simplicité. Tes lettres
coulent sous ta plume avec tant de rapidité que tu sembles plutôt les
transcrire que les composer[231].»
[231]
Aptius ipsa viris scribendo femina ludit;
Natura mulier, vir magis arte valet.
Quæque manus subtile trahit de stamine filum
Æquali calamum dexteritate movet.
Testis erat SEVINEA. Suas me scribere laudes
Si patitur, calamum commodet ipsa suum.
Tam purus nitor est, adeo sincera venustas,
Si salibus condit scripta, lepore sales.
Tam facilis procedit epistola, pene videtur
Composuisse minor quam perarasse labor.
_Ratio conscribendæ epistolæ_, _carmen auctore_ CLAUDIO
HERVÆO DE MONTAIGU, _e societate Jesu_; Parisiis, 1713,
in-12 (15 pages), p. 7.
On ne peut douter que madame de Sévigné ne trouvât dans cette facilité
même un attrait pour nouer des correspondances avec des personnes dont
l'esprit lui plaisait. Diverses lettres d'elle qu'on a retrouvées le
démontrent, entre autres les quatre lettres à son cousin de Coulanges,
écrites vers le temps dont nous nous sommes occupé et qui furent
publiées les premières après celles de Bussy[232].
[232] _Lettres de_ MARIE RABUTIN DE CHANTAL, _marquise_ DE
SÉVIGNÉ, à _madame la comtesse de Grignan, sa fille_; 1726,
in-12, p. 15-49. Ce sont quatre lettres à Coulanges qui ouvrent
ce recueil. La première (c'est la fameuse lettre sur le mariage
de Lauzun) est datée du 15 décembre 1670; la dernière, du 15 mars
1671.
Quoiqu'il ne nous reste aucune lettre de madame de Sévigné au cardinal
de Retz, nous apprenons, par plusieurs de celles qu'elle écrivit à sa
fille, que sa correspondance avec cet homme éminent était au moins aussi
fréquente que celle qu'elle entretenait avec Bussy; et cela est confirmé
par les lettres de Bussy à ce dernier. Si Retz se tenait dans sa
retraite de Commercy, c'est qu'il avait formé l'honorable résolution de
vivre économiquement, pour payer ses dettes; et s'il ne jugeait pas à
propos de paraître à la cour, ce n'est pas qu'il en fût exclu. Retz
avait plusieurs fois écrit au roi pour le féliciter sur le
rétablissement de sa santé et sur les victoires qu'il avait remportées;
et Retz avait reçu du roi des réponses aimables et gracieuses.
L'intérêt de l'État et le soleil de la gloire avaient dissipé tous les
nuages qu'auraient pu soulever de fâcheuses réminiscences sur cet ancien
chef de la Fronde. Les services qu'il avait rendus dans le conclave et
la part qu'il avait eue dans l'élection de Clément IX avaient achevé de
faire connaître tout ce qu'on pouvait espérer de son habileté, de son
zèle et de la confiance qu'on avait en lui[233]. Aussi, dès qu'on eut
reçu la nouvelle que Clément IX, après avoir occupé pendant dix-huit
mois seulement le trône de saint Pierre, avait terminé ses jours, Louis
XIV se hâta d'envoyer un courrier à Commercy pour réclamer le secours du
cardinal de Retz, qui partit de nouveau pour Rome et exerça pour
l'élection de Clément X la même influence que pour la nomination de
Clément IX[234].
[233] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 81, 144, 395, 397, 412, 424,
555 (lettres en date des 17 mars 1662, 18 juin 1663, 19 novembre
1666, 1er juillet 1667, 9 mars 1668, 13 août 1676).
[234] Ce pape fut nommé le 29 avril 1670.--Conférez _Mémoires du
cardinal_ DE RETZ, publiés d'après les manuscrits autographes,
collection MICHAUD, p. 609. (_Lettres de_ LOUIS XIV _au cardinal
de Retz_, 10 décembre 1669. Ibid., p. 610 à 611.--Lettres en date
des 10, 13 et 17 déc. 1669.)