cesser la guerre que l'ambition de Louis XIV avait allumée; toutes
voulaient mettre un terme aux agrandissements de la France. Les
Espagnols espéraient obtenir des rigueurs de l'hiver une trêve que le
vainqueur voulait leur faire acheter à trop haut prix. En effet, toutes
les opérations militaires étaient suspendues; une partie des troupes qui
avaient servi à l'envahissement des Pays-Bas rentraient forcément dans
l'intérieur. En même temps, des régiments qui se trouvaient dans le Midi
marchaient vers le Nord; mais on savait que leur destination était pour
la Bourgogne, et que le prince de Condé, gouverneur de cette province, y
devait tenir les états[176]. De fréquents courriers étaient dépêchés par
ce prince à un grand nombre d'officiers généraux, avec injonction de se
rendre sans délai près de lui à Dijon. Les approvisionnements et les
apprêts de tout ce qui était nécessaire pour entrer en campagne étaient
hâtés par le roi, au milieu de l'hiver, avec une activité inaccoutumée.
On sut que, pour pouvoir suffire à tous les ordres qu'il donnait, il
interrompait ses heures de sommeil; et on vit bien qu'il n'était pas,
comme il voulait le faire croire, uniquement occupé des plaisirs de sa
cour, des embellissements du château de Saint-Germain et des grandes et
étonnantes constructions qui s'exécutaient à Versailles. L'imminence du
danger fit sortir de son assoupissement l'indolence espagnole, et
bientôt le secret que le roi de France avait dissimulé avec tant de soin
fut divulgué, mais trop tard. Par des marches habilement déguisées, une
armée, dont les divers corps étaient naguère disséminés dans toutes les
parties du royaume, se trouva tout à coup réunie et prête à marcher.
Condé, qui n'avait supporté qu'avec douleur le repos auquel il avait
été condamné, en prit le commandement. En deux jours, il s'empare de
Besançon[177]; Luxembourg, qui servait sous lui, prend en même temps
Salins[178]. Dôle veut résister: Louis XIV y vient en personne, et,
après quatre jours de siége, s'en rend maître[179]. Deux jours après,
Gray se donne à lui, et toute la Franche-Comté lui fait sa soumission.
La conquête de cette grande et belle province fut achevée durant le plus
grand froid de l'année, entre le 7 et le 22 février (1668), c'est-à-dire
en quinze jours[180].
[175] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 344.
[176] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 233; t. III, p. 89.
[177] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 149.
[178] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 49 (16 février 1668).
[179] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 349.--BUSSY, _Lettres_, t.
III, p. 82 (16 février 1668).
[180] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 120.--MONGLAT,
_Mémoires_, t. LI, p. 56.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 354.
(MONGLAT dit douze jours, LOUIS XIV quinze.)
Cependant, aussitôt que les alliés de Louis XIV avaient commencé à
pénétrer le secret de ses desseins, ils s'étaient tournés contre lui.
Dès le mois de janvier de cette année, l'Angleterre, la Suède et la
Hollande avaient projeté entre elles une triple alliance, qui fut
confirmée presque aussitôt après la conquête de la Franche-Comté. De
concert avec l'Espagne, ces puissances ouvrirent des négociations avec
l'ambitieux conquérant, pour le forcer à la paix[181].
[181] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 159-160.
Louis XIV ne manquait pas de bravoure; il était froid et calme au milieu
du danger; il savait s'y exposer, pour l'exemple. Il en donna des
preuves au siége de Lille, jusqu'à mécontenter sérieusement Turenne;
mais ce n'était pas par entraînement et par goût que Louis XIV aimait
les batailles, c'était pour l'agrandissement de la France, qui en devait
être le résultat. Quoique pendant son jeune âge il eût avec toute la
cour toujours suivi les armées, il s'était peu appliqué à la stratégie.
Mazarin, qui avait voulu prendre un grand ascendant sur son esprit,
avait plutôt cherché à le rendre attentif aux choses où lui-même
excellait qu'à celles qu'il ignorait. Il l'avait rendu plus habile à
conduire les affaires d'un royaume qu'à commander les armées. Cependant
le bon sens du jeune monarque et son instinct de gloire lui avaient
révélé que l'art du commandement et les talents guerriers étaient les
qualités les plus essentielles à un roi de France, sans cesse obligé de
comprimer l'envie ou l'ambition des grandes puissances qui
l'environnent. Depuis qu'il gouvernait par lui-même, Louis XIV s'était
appliqué à acquérir tout ce qui lui manquait à cet égard; et, dans la
campagne de Lille, il avait noblement et hautement déclaré qu'il se
mettait sous la direction de M. de Turenne, pour prendre de lui des
leçons sur le grand art de la guerre[182]. En étudiant soigneusement la
correspondance particulière de Louis XIV avec ses généraux et ses
ministres, on voit qu'il était doué d'une bonne mémoire, qu'il avait un
grand esprit de détail et beaucoup de persévérance dans tout ce qu'il
entreprenait. Il était parfaitement instruit de ce qui concerne
l'administration et le matériel d'une armée; il était même devenu savant
dans les campements, les évolutions des troupes et dans la conduite des
siéges. Mais cette perspicacité qui révèle les moyens de tirer tout le
parti possible des hommes que l'on commande et du terrain sur lequel on
doit les faire mouvoir; qui, par des plans savamment combinés, sait
préparer les succès d'une campagne, prévoit tous les obstacles, et
devine toutes les chances de succès ou de revers; cette vivacité de
conception qui permet de changer et de modifier sans cesse les projets
conçus, selon les entreprises habiles ou inhabiles de l'ennemi; enfin,
ce coup d'œil qui sur un champ de bataille, d'après l'aspect du terrain
et des forces qui s'y trouvent réunies, aperçoit aussitôt et comme par
inspiration toutes les dispositions qu'il faut prendre, tous les ordres
qui sont à donner pour disputer ou s'assurer la victoire; ce calme et
cette présence d'esprit qui, au milieu de la destruction et du désordre
des combats, suit avec méthode ses combinaisons, en reforme de nouvelles
selon les alternatives de la fortune, et, toujours à propos, fait la
part de l'audace et celle de la prudence, tout cela manquait à Louis
XIV[183]. Tout cela constitue le génie guerrier, et le génie ne
s'apprend pas; il résulte d'une organisation et d'un ensemble de
facultés que les circonstances exaltent, que l'étude et l'application
perfectionnent, mais qu'elles ne peuvent donner. La nature, qui fait le
poëte sublime et l'orateur puissant, fait aussi le grand capitaine.
Condé et Turenne s'étaient, dès leur plus jeune âge, montrés dans les
batailles supérieurs à tous ceux de leur temps; il en fut ainsi
d'Alexandre et de César dans l'antiquité, et, dans nos temps modernes,
de Frédéric et de Napoléon. Louis XIV, s'il n'était pas né roi, aurait
pu être un Colbert ou un Louvois; mais il n'eût jamais pu être un
Turenne ni un Condé. Ses ministres ne l'ignoraient pas; et, intéressés à
seconder ses penchants et à le flatter par des choses dans lesquelles il
excellait, ils désiraient la paix, qui devait augmenter leur influence
et annuler celle des généraux et des guerriers, dont la cour était
presque entièrement composée. Turenne surtout portait ombrage aux
ministres: non-seulement le roi avait en lui une entière confiance pour
tout ce qui concernait la guerre, mais il le consultait et l'employait
secrètement pour les affaires politiques. Familier et affectueux avec
les simples officiers, ayant pour les soldats des soins paternels,
Turenne était adoré des uns et des autres; mais l'ambition qu'il
montrait pour l'élévation de sa maison, sa hauteur et sa dureté envers
les autres généraux lui faisaient de nombreux ennemis, et les ministres
trouvaient en eux un appui pour combattre l'ascendant qu'il prenait
chaque jour sur l'esprit du roi[184]. Ils engagèrent donc celui-ci à
écouter les propositions de paix qui lui étaient faites. Il ne devait
pas, suivant eux, effrayer plus longtemps l'Europe en montrant une trop
grande avidité pour les conquêtes. Il était urgent de diviser et de
rompre la triple alliance avant qu'elle se fût transformée en une
coalition nombreuse et formidable. La paix pouvait assurer pour toujours
à l'État une partie des conquêtes du roi, et il dépendait du roi de la
conclure. Plus tard, s'il éprouvait des revers ou même une plus grande
résistance, la lutte pouvait se prolonger de manière à épuiser les
ressources du royaume. Condé et Turenne ouvraient un avis contraire.
L'armée, en quelque sorte, n'avait pas eu d'ennemis à combattre; elle
n'avait éprouvé aucune perte notable; c'était une des plus belles, une
des mieux pourvues d'artillerie et de toutes sortes de munitions qu'on
eût encore rassemblée. Pleine d'ardeur et sous la conduite de son roi,
ses succès seraient aussi certains que rapides: il fallait donc la faire
marcher sur les Pays-Bas et en achever la conquête. Elle serait
accomplie avant même que la triple alliance ait eu le temps de
rassembler ses troupes. Alors la paix offerte par le roi deviendrait
plus facile à conclure avantageusement. Si, à la première annonce d'une
coalition, on prenait le parti de la modération, on donnerait à la
triple alliance plus de confiance en ses forces. Le prompt résultat
qu'elle aurait dès à présent obtenu lui démontrerait la nécessité de
resserrer ses liens, afin de se prémunir contre les dangers à venir. Ce
n'était donc pas là le moment de poser les armes, mais bien de continuer
la guerre[185]. Ce conseil était sans nul doute le meilleur à suivre;
mais Louis XIV voulait terminer Versailles, et il était dans le premier
feu de son amour pour madame de Montespan[186]. L'opinion de
ses ministres fut préférée à celle de ses généraux: la paix
d'Aix-la-Chapelle fut conclue. La France rendit la Franche-Comté, et
garda les conquêtes qu'elle avait faites en Flandre[187].
[182] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_; Paris, 1773,
in-12, t. II, p. 144.
[183] Le général GRIMOARD, _Lettres aux éditeurs des OEuvres de
Louis XIV_, t. III, p. 7.
[184] RACINE, _Fragments historiques_, t. V, p. 303, édit. de
1820, in-8º, article TURENNE.--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. V, p.
59.--Id., _Supplément aux Mémoires_, t. I, p. 75.
[185] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. II, p. 363; t. III, p. 109.
[186] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 166.--ECKARD, _Dépenses
effectives de Louis XIV en bâtiments_, p. 23-39, 41-48.--Id.,
_États au vrai_, p. 23 à 29.
[187] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 161.--LA FARE, _Mémoires_,
t. LXV, p. 167.
A la suite de ces glorieuses et profitables expéditions, les promotions
de maréchaux et d'autres grâces conférées par le monarque répandirent
la joie à la cour: une diminution dans les impôts, des encouragements
donnés aux arts et à l'industrie par des dons gratuits, une nombreuse
quantité d'ouvriers et d'artistes employés aux constructions ou
embellissements de Versailles, du Louvre, des Tuileries, de
Fontainebleau, de Chambord firent circuler l'argent dans toutes les
classes[188]. C'est dans ces circonstances et au milieu du bonheur
général que Louis XIV donna une de ces fêtes qui, par l'éclat et la
magnificence qu'il savait y mettre, devenaient l'objet de l'attention et
de l'admiration de l'Europe. Cette fête commença le 18 juillet (1668) le
matin, et se termina le lendemain à l'aurore. Elle eut lieu dans le
château et les jardins de Versailles, qui, quoique non encore achevés,
surpassaient déjà en magnificence toutes les demeures royales qu'on
avait construites auparavant, comme elle surpasse encore toutes celles
qu'on a élevées depuis[189]. Cette fête n'avait rien de la pompe
chevaleresque et guerrière du fameux carrousel de 1662; mais le grand
nombre de belles femmes qui s'y trouvaient réunies et qui y figuraient;
la magnificence de ces grandes galeries, ornées de dorure et des
chefs-d'œuvre des grands peintres; les cascades des jardins, les jets
d'eau, les statues de marbre et de bronze; la lumière d'un beau soleil,
les frais ombrages, les fleurs; les emblèmes ingénieux, les décorations,
les costumes, les chants, les danses, les festins; la comédie joyeuse
de Molière et la musique de Lulli; les explosions bruyantes et
volcaniques des feux d'artifice, les lustres, les illuminations, les
globes de feu et toutes les pompes de la nuit; enfin, cette multiplicité
de divertissements, de plaisirs et de surprises, qui variaient à toutes
les heures et auxquelles les heures ne pouvaient suffire, tout contribua
à donner à cette fête un caractère de féerie, qui laissa des souvenirs
enchanteurs, ineffaçables à toutes les personnes qui y avaient assisté.
[188] ECKARD, _États au vrai de toutes les sommes employées par
Louis XIV_, etc., p. 25, 39, 55, 57 et 59.--LÉPICIÉ, _Vie des
premiers peintres du roi_, t. I, p. 46; Paris, 1752,
in-12.--GUÉRIN, _Description de l'Académie royale de peinture et
de sculpture_.
[189] LA FONTAINE, _Psyché_, et les notes insérées t. V, p. 30 à
36, de l'édition in-8º de 1826.--FÉLIBIEN, _Description sommaire
du château de Versailles_, 1674, in-12.
Madame de Sévigné et sa fille étaient de ce nombre: nous l'apprenons par
une lettre du petit abbé de Montigny[190]. Cette lettre est une relation
de la fête, écrite le lendemain par ordre de la reine, pour être envoyée
au marquis de Fuentès[191], précédemment ambassadeur d'Espagne en France
et alors en résidence à Madrid[192]. Cette relation est bien supérieure
par le style et par les curieux détails qu'elle renferme à celle qui a
été donnée par Félibien et dont on encombre les éditions de
Molière[193], par la seule raison que notre grand comique composa, pour
les intermèdes et les ballets de cette fête, des vers aussi doucereux
que ceux de Benserade, et y fit jouer la comédie de _George Dandin_ ou
_le Mari confondu_.
[190] Sur l'abbé de Montigny, qui devint évêque de Léon, voyez
SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 237 et 245, édit. de G. de S.-G.
(en date des 23 et 30 sept. 1671).
[191] _Relation de la fête de Versailles donnée le 18 juillet
1668 à M. le marquis de Fuentès, par l'abbé_ DE MONTIGNY
(_Manuscrits de_ CORRART, t. IX, p. 1109, bibliothèque de
l'Arsenal).
[192] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 410.
[193] MOLIÈRE, _OEuvres_, édition d'Auger, t. VII, p. 287 à 331;
édition d'Aimé-Martin, t. VI, p. 267-318.--FÉLIBIEN, _Relation de
la fête de Versailles du 18 juillet 1668_; Paris, in-folio, 1679,
avec cinq planches.--Idem, _Descript. de divers ouvrages de
peinture faits pour le roi_; 1671, in-12, p. 229 à 315.
Nous savons, par la lettre de Montigny, que les dames invitées étaient
au nombre de trois cents. Toutes se rendirent dès le matin, parées pour
la journée, au château de Versailles. On avait orné et parfumé les
appartements pour les recevoir. Afin qu'elles ne fussent pas gênées par
les lois de l'étiquette, et qu'elles pussent parcourir à leur gré les
appartements de ce somptueux séjour et se rendre plus librement aux
offres qui leur étaient faites par les officiers du roi, chargés de se
conformer à leurs désirs, Louis XIV s'était retiré, avec toute la
famille royale, dans un pavillon voisin du château. Après avoir fait
leur premier repas, elles descendirent toutes dans le jardin, montèrent
dans des calèches qu'on leur avait préparées, et accompagnèrent la reine
dans une promenade autour du parc. Quand cette promenade fut terminée,
on vit commencer les enchantements de cette fête ravissante. Après
chaque divertissement, les calèches se trouvaient prêtes pour
transporter les dames aux lieux où les attendaient des jouissances
nouvelles et inattendues. Tous les ambassadeurs assistaient à cette
fête, et on y remarquait beaucoup d'étrangers, surtout beaucoup
d'Anglais, venus à la suite du beau duc de Montmouth, dont les
attentions pour Henriette d'Angleterre excitaient la jalousie du duc
d'Orléans et affermissaient dans son esprit le crédit du chevalier de
Lorraine, ennemi de cette princesse[194].
[194] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 397.--MONTPENSIER,
_Mémoires_, t. XLIII, p. 121.
Vers la fin de la journée et lors du souper et du feu d'artifice, les
jardins furent ouverts au public; des rafraîchissements furent
distribués à tous ceux qui en voulurent; et le peuple put participer à
ce que cette fête offrait pour lui de plus surprenant et déplus
éclatant.
L'abbé de Montigny avait joint à sa lettre des listes de toutes les
dames invitées, indiquant de quelle manière elles se trouvaient placées
au souper, qui fut le repas principal de la journée. Ces détails ne sont
pas sans intérêt, parce qu'ils jettent du jour sur la position des
personnages de la haute société de cette époque et sur les intrigues de
cour, que la jeunesse du roi et ses galantes inclinations rendaient
très-actives.
Madame de Sévigné et sa fille étaient placées à la table du roi, et sont
inscrites sur la liste après madame de la Fayette et avant madame de
Thianges. Cette circonstance dut singulièrement accréditer les bruits
qu'on avait répandus de l'inclination du roi pour mademoiselle de
Sévigné. Madame de Montmorency, faisant part à Bussy de ce qui se disait
à la cour, lui écrit, le 15 juillet 1668 (trois jours avant la fête):
«Pour des nouvelles, vous saurez que M. de Rohan parle avec mépris de
madame de Mazarin. Il dit qu'on veut avoir ses bonnes grâces, mais sans
en faire cas quand on les a. On croit qu'il retourne à madame de
Soubise, que MADAME fait valoir tant qu'elle peut auprès du roi, et
souhaite fort cette galanterie. D'un autre côté, la Feuillade fiait ce
qu'il peut pour mademoiselle de Sévigné; mais cela est encore bien
faible.» Bussy, cet homme si fier et si hautain, loin de voir un
déshonneur pour sa famille dans la supposition que le roi pourrait jeter
les yeux sur mademoiselle de Sévigné, répond à madame de Montmorency, le
17 juillet (c'est-à-dire la veille de la fête): «Je serais fort aise que
le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle est fort
de mes amies, et il ne pourrait être mieux en maîtresse[195].» Le même
jour, Bussy écrit à sa cousine pour lui recommander une affaire, et, en
terminant sa lettre, il ne manque pas de lui parler de sa fille: «Je
suis bien à vous, ma chère cousine, et à la plus jolie fille de France;
je n'ai que faire, après cela, de faire mon compliment à mademoiselle de
Sévigné[196].» Cette préoccupation de Bussy pour mademoiselle de Sévigné
fait présumer qu'il savait gré à la Feuillade de ses projets; parce
qu'il voyait dans leur réussite une chance favorable à son ambition.
[195] Lettres inédites, tirées du 3e volume des _Mémoires inédits
de_ BUSSY, mss. de la bibl. de l'Institut, no 221; _Lettres de_
SÉVIGNÉ, t. I, p. 43 de la Notice bibliographique, édit. de
Monmerqué.
[196] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 182, édit. de G. de S.-G. (en
date du 17 juillet 1668).
Au reste, toutes ces rumeurs, toutes ces intrigues provenaient de ce que
la liaison du roi avec madame de Montespan, encore enveloppée des voiles
du mystère, n'était considérée que comme un goût passager: on s'aperçut
dès lors que la maîtresse en titre avait cessé d'occuper la première
place dans le cœur du monarque, et que des rivales, plus belles et plus
jeunes, pouvaient tenter de ta supplanter. Madame de Sévigné nous
fournira l'occasion de faire remarquer par la suite le succès des
intrigues conduites, avec une si grande réserve et une si habile
dissimulation, par madame de Soubise, et déjà signalées dans la lettre
de madame de Montmorency. Quant à mademoiselle de Sévigné, sa froideur
dédaigneuse, jointe à la vertu vigilante de sa mère, la garantit d'un
péril qui ne fut peut-être jamais bien menaçant et que probablement elle
ne connut qu'après son mariage.
Madame de la Trousse, cette tante de madame de Sévigné dont il est si
souvent fait mention dans ses lettres, se trouvait aussi à la même table
qu'elle; mais elle est nommée après madame de Thianges. Au reste,
Félibien remarque qu'à cette table du roi, après que lui et MONSIEUR se
furent assis, les dames qui avaient été nommées pour y prendre place
s'assirent sans garder aucun rang[197].
[197] FÉLIBIEN, _Relation de la fête du 18 juillet 1668_, dans
les _OEuvres de_ MOLIÈRE, t. VII, p. 287 à 315, édit. d'Auger; ou
t. VI, p. 300, édit. d'Aimé-Martin, 1824, in-8º.--Idem, _Recueil
de descriptions de peintures et autres ouvrages faits pour le
roi_, 1671, p. 283.
A la table présidée par madame d'Humières, dont le mari, neveu de Bussy,
venait d'être promu à l'éminente dignité de maréchal de France, se
trouvaient mademoiselle de Bussy-Lameth, également parente de Bussy, et
la marquise de la Baume, qui s'était montrée si perfide envers madame de
Sévigné et Bussy[198]. A cette même table était aussi madame la comtesse
de Guitaut, amie intime de madame de Sévigné, dame d'Époisses[199]; puis
encore madame de la Troche, autre amie de madame de Sévigné et dont le
nom reparaît si souvent dans sa correspondance[200]. C'est elle dont
l'abbé Arnauld, dans ses Mémoires, loue l'esprit et la beauté quand il
nomme celles qui, particulièrement liées avec madame Renaud de Sévigné
et sa fille, faisaient les délices de la société de la ville d'Angers en
1652[201].
[198] Voyez p. 345 de la seconde partie de ces _Mémoires_, ch.
XXIV.
[199] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 120, édit. de
Monmerqué.--Idem, t. I, p. 172, édit. de G. de S.-G. (lettre en
date du 6 juin 1668).
[200] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 2, 3, 465; t. IV, p. 240; t.
VII, p. 133; t. IX, p. 191; t. X, p. 413.
[201] L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 302, 305, 306, et
ci-dessus, 2e partie de ces _Mémoires_, p. 101 et 102, chap.
VIII.
Ce qui était digne de remarque, c'est que madame de Montespan, qui avait
dans cette fête le rôle principal, ne se trouvait pas à la table du roi.
Elle était placée à celle dont la duchesse de Montausier faisait les
honneurs, entre la duchesse de Crussol et la duchesse de Gesvres. Il y
avait aussi à cette même table madame de Tallemont, madame et
mademoiselle de Raré, mademoiselle de Scudéry et enfin madame Scarron.
Réduite à l'indigence par la suppression de la pension de deux milles
livres que lui faisait la reine mère, pension dont elle avait en vain
sollicité le rétablissement, madame Scarron avait refusé d'épouser un
homme riche de naissance, mais de mœurs dissolues. Pour ne pas être à
charge à ses puissants amis, qui offraient de la recueillir chez eux,
elle avait mieux aimé se résoudre à s'expatrier, et consentir à se
mettre à la suite de mademoiselle d'Aumale, princesse de Nemours, qui
allait à Lisbonne pour être reine de Portugal. Mais madame de Thianges,
qui connaissait avec quelle répugnance madame Scarron avait pris cette
résolution, s'opposa à son départ, et la présenta à sa sœur madame de
Montespan, qui la prit en amitié. Madame de Montespan, alors au
commencement de sa liaison avec le roi, obtint facilement ce que les
Richelieu, les Chalais, les d'Albret, les Villeroy et madame
d'Heudicourt avaient en vain sollicité[202]. Malgré la vive opposition
de Colbert, la pension de madame Scarron fut rétablie. Louis XIV, habile
à donner un plus grand prix à toutes ses grâces par la manière dont il
les conférait, tira parti de ses refus et de ses délais mêmes, lorsque
madame Scarron, présentée par madame de Montespan, vint lui faire ses
remercîments. «Madame, lui dit-il, je vous ai fait attendre longtemps.
J'ai été jaloux de vos amis, et j'ai voulu avoir ce mérite auprès de
vous[203].» Telle fut la première entrevue de deux êtres depuis si
intimement unis, séparés alors par un si grand intervalle, qui croyaient
n'avoir plus jamais aucune autre occasion de se voir ou au moins de se
parler. Pourtant madame de Montespan continua de goûter de plus en plus
la société de madame Scarron, qui, toujours prudente et réservée, ne se
prodiguait pas, et tournait déjà à la grande dévotion. Madame de
Sévigné, qui avait été liée avec Scarron, ne cessa point de voir sa
veuve, et la rencontrait souvent chez la maréchale d'Albret, à l'hôtel
de Richelieu et chez madame d'Heudicourt. Le public de cette époque
n'était pas encore déshabitué du style burlesque mis en crédit par
Scarron; et après lui Loret et ses continuateurs avaient, par leurs
gazettes du monde élégant, continué à en maintenir la vogue dans la
haute société. Aussi les œuvres de Scarron[204], qui furent alors
réunies et publiées avec ses lettres inédites, livrées à l'éditeur par
d'Elbène, eurent-elles un grand succès. Une de ces lettres, adressée à
madame de Sévigné[205], dont nous avons déjà parlé à sa date,
constatait l'admiration qu'avait eue pour elle ce bel esprit bouffon; et
plusieurs autres lettres, de même pour la première fois publiées,
démontraient la sollicitude de Scarron pour sa femme, la tendresse et le
respect qu'elle avait su lui inspirer, et ajoutaient encore à l'intérêt
qu'on prenait à elle. L'ambition de madame Scarron parut comblée
lorsqu'on eut rétabli sa pension. Du moins elle écrivit à madame de
Chanteloup, son amie: «Deux mille livres! c'est plus qu'il n'en faut
pour ma solitude et pour mon salut[206].» Par la suite, cette somme ne
suffisait pas au salaire d'une de ses femmes de service.
[202] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 38.--Idem, édit. de Collin,
1806, t. I, p. 36-44 (lettres à madame de Chanteloup, 28 avril,
11 juillet 1666).--CAYLUS, _Souvenirs_, collect. de Petitot, t.
LXVI, p. 443.--Idem, édit. Renouard, 1806, in-12, p.
84.--AVRIGNY, _Mém. chronologiques_ (édit. 1725), t. III, p.
189.--LA BEAUMELLE, _Mémoires_.
[203] LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. I, p.
285.--MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 43 (lettre à madame de
Chanteloup, en date du 11 juillet 1666).--_Ibid._, t. I, p. 40,
41, 48.
[204] _OEuvres de_ M. SCARRON, revues, corrigées et augmentées;
Paris, Guillaume de Luyne, 1669, in-12.
[205] _Les dernières OEuvres de_ M. SCARRON, divisées en deux
parties; Paris, Guillaume de Luyne, 1669, in-12, t. I, p. 21, à
madame de Sévigny la veuve. (La lettre suivante, à tort intitulée
_à madame de Sévigny la marquise_, est adressée à madame Renaud
de Sévigné, mère de madame de la Fayette. Conférez la 1re partie
de ces _Mémoires_, chap. XVI, t. I, p. 226.)
[206] MAINTENON, _Lettres_, édit. de 1806, in-12, t. I, p. 43 (à
madame de Chanteloup, 11 juillet 1666).
CHAPITRE VI.
1668-1669.