Madame de Sévigné ne passa point tout l'été à Livry, comme elle en avait

manifesté le projet dans sa lettre à Bussy. Une lettre adressée à de

Pomponne, en date du 1er août 1667, nous la montre établie à demeure

avec ses enfants dans le château de madame de Guénégaud, avec

l'intention d'y rester jusqu'en novembre, époque à laquelle on devait

jouer, à Fresnes, une pièce intitulée _les transformations de Louis

Bayard_[151]. Nous savons que madame de Sévigné aimait à jouer la

comédie, qu'elle était bonne actrice[152]; peut-être avait-elle promis

de jouer un rôle dans cette pièce. Dans une seconde lettre à de

Pomponne, elle peint, avec la vivacité qui lui est naturelle, la société

alors rassemblée dans le salon du château de Fresnes. «N'en déplaise au

service du roi, je crois, monsieur l'ambassadeur, que vous seriez tout

aussi aise d'être ici avec nous que d'être à Stockholm, à ne regarder le

soleil que du coin de l'œil. Il faut que je vous dise comme je suis

présentement. J'ai M. d'Andilly à ma main gauche, c'est-à-dire du côté

de mon cœur; j'ai madame de la Fayette à ma droite, madame du Plessis

devant moi, qui s'amuse à barbouiller de petites images; madame de

Motteville un peu plus loin, qui rêve profondément; notre oncle de

Cessac, que je crains, parce que je ne le connais guère; madame de

Caderousse, mademoiselle sa sœur, qui est un fruit nouveau que vous ne

connaissez pas; et mademoiselle de Sévigné sur le tout, allant et venant

par le petit cabinet, comme de petits frelons. Je suis assurée,

monsieur, que cette compagnie vous plairait fort[153].»

[151] MONMERQUÉ, dans l'édition de SÉVIGNÉ, 1820, in-8º, t. I, p.

119, notes.

[152] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 295, édit. de Monmerqué

(lettre en date du 15 janvier 1672); t. II, p. 348, édit. de G.

de S.-G.

[153] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 116, édit. de M.; t. I, p.

164, édit. de G. de S.-G. (lettre du 1er août 1667).

Il était difficile de réunir une compagnie qui présentât une plus grande

variété d'âge, de sexe, d'esprits, de talents et de caractères; qui fût

plus propre à réaliser cette heureuse existence de la vie de château, où

toutes les jouissances d'un luxe bien ordonné s'allient aux plaisirs

champêtres; où l'on goûte à la fois les délices d'un commerce intime,

les distractions de la société et les douceurs de la solitude; où une

fréquentation habituelle permet à chacun de développer, sans fatigue et

sans contrainte, ses moyens de plaire, de faire apprécier les qualités

solides ou brillantes de son esprit. Là, du moins, l'estime et l'amitié,

qui seules peuvent rendre les liaisons durables, ont le temps de naître

et de se consolider. La société n'est plus une agrégation fortuite

d'individus qui ne se voient qu'à de longs intervalles et pendant de

courts instants: c'est une nombreuse famille, dont chaque membre ne se

console de la nécessité de se séparer que par l'espoir de se retrouver

encore, au retour de la belle saison, sous le même toit, le même ciel et

les mêmes ombrages.

Le patriarche de cette société, qui l'était aussi de Port-Royal,

l'ancien des réunions de l'hôtel de Rambouillet, alors âgé de soixante

et dix-huit ans, s'occupait à écrire les mémoires que nous avons de

lui[154], d'après la prière que lui en avait faite Arnauld de Pomponne,

son fils, auquel il en transmettait successivement tous les cahiers. On

avait, l'année précédente, publié un recueil de ses lettres, qui

faisaient connaître la part importante qu'il avait eue dans les

affaires, les relations qu'il avait entretenues avec les personnages les

plus élevés en dignités et les plus notables de son temps et les luttes

qu'il avait eues à soutenir[155]. La nécessité où il se trouvait alors

de repasser dans sa mémoire les faits les plus remarquables de sa vie,

ou ceux qui avaient le plus intéressé la génération précédente, devait

accroître le plaisir que l'on avait toujours à l'écouter.

[154] ARNAULD D'ANDILLY, _Mémoires_, t. XXXIII et XXXIV,

collection de Petitot.

[155] _Lettres de_ M. ARNAULD D'ANDILLY; Paris, chez Michel

Bobin, 1666, in-12. Dans l'article de la _Biographie universelle_

sur cet auteur il n'est fait aucune mention de ses lettres; mais

Bayle les avait lues, et en parle. Voyez BAYLE, _Dictionnaire

hist. et crit._, édit. 1720, in-fol., t. I, p. 337, art. ARNAULD

D'ANDILLY (Robert). J'apprends, par cet article, que Richelet a

donné une nouvelle édition de ces lettres en 1694. Voyez

PERRAULT, _les Hommes illustres qui ont paru_ _en France_; Paris,

1697, in-folio, p. 55. La notice sur Arnauld d'Andilly y est

accompagnée d'un beau portrait gravé.

Madame de la Fayette, qui étonnait Ménage et le P. Rapin par sa sagacité

dans l'interprétation des passages difficiles d'Horace et de Virgile,

ses deux poëtes favoris, avait déjà fait pressentir son talent comme

romancier par la petite nouvelle intitulée _la Princesse de

Montpensier_[156]; et il y a tout lieu de présumer qu'elle s'occupait

alors de la composition de _Zayde_[157]. Le comte de la Rochefoucauld ne

se trouvait point à Fresnes avec madame de la Fayette: quoiqu'il n'eût

reçu, ainsi que le prince de Condé, aucun commandement pour cette

campagne, il s'était rendu à l'armée comme simple volontaire; et, malgré

la goutte qui le tourmentait, il était au camp devant Lille. Cette

conduite lui valut une bonne réception de la part du roi et une riche

abbaye pour son fils d'Anville[158].

[156] _La Princesse de Montpensier_; Paris, chez Charles de

Sercy, 1662, in-12 de 142 pages (le privilége est accordé à

Augustin Courbé).

[157] Petr. DANIEL HUETII _Commentarius de rebus ad eum

pertinentibus_, 1718, in-8º, p. 204.--Id., _Origines de la ville

de Caen_, 2e édit., 1706, p. 408, chap. XXIV, art. JEAN RENAUD,

sieur DE SEGRAIS.--PETITOT, _Notice sur madame de la Fayette_, t.

LIV de la collection des _Mém. sur l'hist. de France_.--SEGRAIS,

_OEuvres_, t. II, p. 7 et 27.

[158] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 187, édit. de G. de S.-G.

_Lettre de_ LA ROCHEFOUCAULD au comte de Guitaud, 20 août 1667.

Madame de Motteville, cette sage amie de deux reines[159], qui perdit

si jeune un époux âgé et déploya, dans un long veuvage, tant de vertu;

dans l'infortune, tant de résignation; dans la faveur, tant de

désintéressement; dans l'amitié, tant de constance; dans le commerce de

la vie, un caractère si égal, un enjouement si naturel, un esprit si fin

et si judicieux; madame de Motteville était alors retirée de la cour, où

elle n'allait plus depuis que la mort lui avait enlevé la reine mère,

son appui. En désapprouvant l'amour du roi pour la Vallière, madame de

Motteville s'aperçut qu'elle avait déplu: parvenue alors à l'âge de

quarante-cinq ans, elle ne vécut plus que pour ses amis, et consacra ses

loisirs à la rédaction de ses mémoires, que son impartialité, sa

candeur, l'élégance du style, l'importance des faits, la justesse des

réflexions ont placés au nombre des monuments les plus utiles et les

plus précieux de l'histoire de ces temps[160].

[159] Anne d'Autriche et Henriette-Marie, femme de Charles Ier.

[160] _Mémoires de_ MOTTEVILLE, et _Notice_, t. XXXVI à XL de la

collection des _Mém. sur l'hist. de France_, par PETITOT.

C'est en plaisantant que madame de Sévigné dit de la dame de Fresnes, de

la reine de cette réunion, de madame Duplessis-Guénégaud, qu'elle

s'amusait à barbouiller des images. Cette dame s'occupait de peinture

avec succès; elle était dirigée par Nicolas Loir, excellent peintre

français, et par son frère le graveur. Elle et son mari étaient des

amateurs éclairés des beaux-arts. La chapelle qu'ils avaient fait

construire à Fresnes, par François Mansart, passait pour un

chef-d'œuvre; et la collection qu'ils avaient réunie dans la galerie de

leur château était une des plus riches et une des plus complètes en

maîtres de tous les genres qu'on eût encore rassemblée. C'est pour M. de

Guénégaud que Poussin fit une Bacchanale, citée comme une de ses plus

belles compositions[161]. Madame Duplessis-Guénégaud brodait aussi avec

une rare habileté, ainsi que nous l'apprenons d'après des stances qui

lui furent adressées au sujet d'un petit sac brodé de sa main, tout

rempli de vers nouveaux[162], qu'elle avait donné à mademoiselle du

Vigean.

[161] GAULT DE SAINT-GERMAIN, dans son édition des _Lettres de

madame de Sévigné_, t. I, p. 165, note 1.

[162] _Nouveau recueil de pièces choisies_; Paris, chez Claude

Barbin, 1664, in-12, p. 114 à 116.

Ce que madame de Sévigné dit de M. de Cessac est bien remarquable quand

on a scruté la vie de ce personnage. Elle l'appelle d'abord, par

plaisanterie, notre oncle, parce que probablement il était parent de

madame Duplessis-Guénégaud; puis elle ajoute «qu'elle le craint, parce

qu'elle ne le connaît guère.» Était-ce talent de physionomiste? était-ce

une sorte de pressentiment qui faisait éprouver à madame de Sévigné un

peu d'effroi à la seule vue de M. de Cessac? ou plutôt serait-ce par une

sorte de contre-vérité qu'elle exprime ce qu'elle pense de l'immoralité

dont M. de Cessac donna, par la suite, des preuves qui le perdirent? De

Cessac était le frère cadet de Louis Guilhem de Castelnau, comte de

Clermont-Lodève, avec lequel, au grand détriment de celui-ci, il a été à

tort confondu[163]. N'ayant rien à prétendre dans l'héritage paternel,

qui revenait en entier de droit à son frère aîné, et réduit à sa

légitime, de Cessac dut chercher à se créer une existence. Il se fit

d'abord abbé; mais, ne se sentant nullement propre à l'état

ecclésiastique, il obtint un régiment de cavalerie, et, sous le

ministère du cardinal Mazarin, il gagna au jeu, en trichant, des sommes

énormes[164] au financier d'Hervart. De Cessac osa, chez le roi, exercer

sa coupable industrie; pris sur le fait, il fut simplement exilé et

obligé de se défaire de sa charge; ensuite compromis dans l'affaire des

poisons; puis rappelé; et, par tous ces motifs, nous verrons plusieurs

fois reparaître son nom sous la plume de madame de Sévigné[165].

[163] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 164, note 5, édit. de G. de

S.-G.; t. I, p. 117, note et édit. de M.

[164] SANDRAZ DE COURTIS, _Histoire du maréchal duc de la

Feuillade, nouvelle galante et historique_, 1713, p. 111-113.

Sandraz écrit Sessac, et Saint-Évremont Saissac. En écartant le

romanesque du mauvais ouvrage de Sandraz, on y trouve des faits

vrais, conformes à ce qu'on lit ailleurs. Saint-Évremont fait

allusion à son habitude de tricher au jeu, qui était incommode

pour ses amis. MIGNET, _Négociations de Louis XIV_, p. 253 et

254.

[165] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE

SÉVIGNÉ, _à madame la comtesse de Grignan, sa fille_; la Haye,

Pierre Gosse, 1726, in-12, t. II, p. 36 et 37. Le nom est écrit

Sessac en toutes lettres; on ne laissa que les initiales dans les

éditions suivantes. Tallemant des Réaux écrit Cessac, t. I, p.

304, in-8º, ou t. II, p. 102, in-12.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I,

p. 217 et 293, édit. M.; t. I, p. 164 et 380, édit. de G. de

S.-G. (lettres en date du 1er août 1667 et du 10 mars 1675); t.

III, p. 208 (du 12 janvier 1674); t. VI, p. 136 (du 31 janvier

1680).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. X, p. 310, édit. de M.--Conférez

TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. I, p. 304, édit. in-8º;

t. II, p. 102, in-12.--_Historiettes_, XLIV, D'ALINCOURT. Cette

historiette est relative au frère aîné, le comte de

Clermont-Lodève, marquis de Cessac.

Avec la jeune et nouvelle mariée, madame de Caderousse, madame de

Sévigné mentionne sa sœur Angélique de Guénégaud, qui était encore trop

jeune pour être produite dans le monde, lorsque de Pomponne partit pour

aller à Stockholm; voilà pourquoi madame de Sévigné dit qu'elle était

pour lui un fruit nouveau. Depuis, elle épousa le comte François de

Boufflers, frère aîné du maréchal de ce nom. Elle devint veuve presque

aussitôt après ses noces; une lettre de madame de Sévigné nous apprend

la singulière et tragique aventure de son mari, qui a fourni à la

Fontaine le sujet d'une fable[166].

[166] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 330 et 339, édit. de M.

(lettres en date des 17 janvier et 26 février 1672).--LA

FONTAINE, VII, 11, _le Curé et le Mort_, t. II, p. 33, édit.

1827, in-8º.

Ces trois jeunes personnes, madame de Caderousse, mademoiselle de

Guénégaud et mademoiselle de Sévigné, dans la fraîcheur et dans la joie

du bel âge, égayèrent la société par leurs folâtres jeux; et comme des

mouches brillantes, auxquelles madame de Sévigné les compare, elles

voltigeaient partout, se mêlaient à tout sans jamais s'arrêter à rien.

Cependant, même au milieu des plaisirs et de la tranquillité intérieure,

la guerre produisait ses résultats ordinaires. «Presque tout le monde,

dit madame de Sévigné en terminant sa lettre à de Pomponne, est en

inquiétude de son frère ou de son mari; car, malgré toutes nos

prospérités, il y a toujours quelque blessé ou quelque tué. Pour moi,

qui espère y avoir quelque gendre, je souhaite, en général, la

conservation de toute la chevalerie[167].»

[167] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 119, édit. de M.--Ibid., t. I,

p. 167, édit. de G. de S.-G. (lettre en date du 1er août 1667).

On voit, par ces mots, qu'elle ne trouvait digne de s'allier aux Rabutin

et aux Sévigné que la noblesse d'épée, et qu'elle excluait celle de

robe.

Sa correspondance ne nous apprend pas si elle attendit à la campagne le

commencement de ce qu'elle appelle les magies d'Amalthée[168],

c'est-à-dire l'ouverture du théâtre de Fresnes, qui ne devait avoir

lieu qu'à la Saint-Martin[169]; ou si, revenue dans la capitale, elle

alla jouir, à l'hôtel de Bourgogne ou au Palais-Royal, des enchantements

produits par des magiciens bien autrement puissants sur la scène que

ceux de madame Duplessis-Guénégaud. Alors Molière faisait représenter,

avec son _Misanthrope_, ce joli acte du _Sicilien_ ou _l'Amour peintre_,

qui, par la délicatesse des sentiments, les grâces du dialogue, le

comique de bon ton et la pureté du style, devait tant plaire à madame de

Sévigné et à toutes les précieuses qui avaient fréquenté l'hôtel de

Rambouillet; et le talent de Racine, à peine annoncé par le succès de la

tragédie d'_Alexandre_, brillait de tout son éclat dans la tragédie

d'_Andromaque_, chaque jour applaudie avec un enthousiasme dont on

n'avait pas été témoin depuis _le Cid_[170].

[168] Voyez ci-dessus, chap. I, p. 21 et 24.--_Recueil de

quelques pièces nouvelles et galantes_, 1667, 2e partie, p. 80 et

83.

[169] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 117, édit. de M. (lettre en

date du 1er août 1667).

[170] Frères PARFAICT, _Histoire du Théâtre françois_, t. X, p.

151 à 189.--TASCHEREAU, _Hist. de Molière_, 3e édit., p. 113.

Une lettre de mademoiselle de Sévigné nous fait croire que madame de

Sévigné put assister aux premières représentations de ce chef-d'œuvre

tragique et qu'elle passa l'automne à Paris. Cette lettre est adressée à

l'abbé le Tellier, qui voyageait alors en Italie et se trouvait à Rome,

où il s'était rendu probablement à l'époque du conclave ouvert après la

mort d'Alexandre VII[171]. L'abbé le Tellier était fils et frère de

ministres. Déjà pourvu de cinq ou six abbayes, il préludait ainsi à

l'épiscopat, qu'il obtint l'année suivante, avec la coadjutorerie à

l'archevêché de Reims, où il fut lui-même nommé quatre ans après[172].

C'était un homme hardi, orgueilleux, pétulant, spirituel, plus propre à

manier le sabre qu'à porter la crosse, fort répandu dans le monde,

aimable avec les femmes[173]. Avant de partir, il avait dit à

mademoiselle de Sévigné qu'il pousserait la hardiesse jusqu'à lui

écrire, et il ne le fit pas. C'est pour lui reprocher ce manque de

parole que mademoiselle de Sévigné lui écrivit la lettre suivante:

LETTRE DE MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ A L'ABBÉ LE TELLIER.

«21 octobre 1667.

«Vous m'avez menacée d'une si grande hardiesse quand vous auriez passé

les monts que je n'osais l'augmenter par une de mes lettres; mais je

vois bien, monsieur, que je n'ai rien à craindre que votre oubli; et

c'est la marque d'un si grand mépris, après qu'on a promis aux gens de

se souvenir d'eux, que j'en suis fort offensée. J'étais déjà préparée à

la liberté que vous deviez prendre de m'écrire, et je ne saurais

m'accoutumer à celle que vous prenez de m'oublier. Vous voyez que je ne

vous la donne pas longtemps. J'ai soin de mes intérêts. Je n'ai pas même

voulu les mettre entre les mains de madame de Coulanges, pour vous faire

ressouvenir de moi. Il m'a paru qu'elle n'était pas propre à vous en

faire souvenir agréablement. Il ne faut point confondre tant de rares

merveilles, et je ne prendrai point de chemins détournés pour me mettre

du nombre de vos amies. Je serais honteuse de devoir cet honneur à

d'autres qu'à moi. Je vous marque assez l'envie que j'en ai en faisant

un pas comme celui de vous écrire: s'il ne suffit, et que vous ne m'en

jugiez pas digne, j'en aurai l'affront; mais aussi ma vanité sera

satisfaite si je viens à bout de cette entreprise. Je suis votre

servante.

«M. (Marguerite) DE SÉVIGNÉ.

«Ma mère est votre très-humble servante.»

* * * * *

[171] Peut-être le Tellier avait-il été chargé d'épier les

démarches du cardinal de Retz, qui rendit de grands services à

Louis XIV en faisant nommer pape le cardinal Rospigliosi,

favorable à la France. Son exaltation eut lieu le 20 juin 1667,

sous le nom de Clément IX. Retz retourna aussitôt en France, et

se trouvait à Commercy le 13 août; mais le Tellier resta à Rome,

comme le prouve la lettre de madame de Sévigné. Conférez la

lettre de Retz, datée de Rome le 20 juin, dans SÉVIGNÉ,

_Lettres_, édit. de G. de Saint-Germain, t. I, p. 163.--Autre

lettre de Retz, du 14 août 1667, dans la _Vie du cardinal de

Rais_, 1836, in-8º, p. 609, édition Champollion.

[172] En 1671. Conférez _Gallia christiana_, t. IX, p. 161,

164.--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 97 (lettre du chancelier le

Tellier, en date du 3 juillet 1668). Le Tellier était abbé de

Saint-Remy de Reims, et avait été d'abord coadjuteur de l'évêque

de Langres.--FR. DE MAUCROIX, _Mémoires_, 1842, in-12, p. 17 et

34, chap. XIV et XXI.

[173] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 449-459.--SÉVIGNÉ, t. III,

p. 336 (5 février 1674); t. IV, p. 16 (6 août 1675); t. XI, p.

196 (8 juillet 1695), édit. de G. de S.-G.

Peut-être n'est-il pas au-dessous du soin que le biographe doit prendre

de n'omettre aucun des détails qui puissent jeter quelque jour sur les

inclinations et les habitudes des temps et des personnages qu'il a

entrepris de faire connaître de dire ici que cette lettre de

mademoiselle de Sévigné, trouvée à la Bibliothèque royale parmi les

papiers de l'archevêque de Reims, avait été close au moyen d'une faveur

couleur de rose, retenue aux deux bouts par un double cachet carré,

très-petit, en cire noire, portant l'empreinte d'une grenade fermée,

avec ces mots italiens: _Il piv_ (piu). _grato_, _nasconde_: «Ce

qu'elle a de meilleur, elle le cache.» On reconnaît ici le goût, si

général alors, pour les emblèmes et les devises. Les carrousels et les

ballets, si fréquents dans les fêtes de la cour depuis le règne du

dernier roi, avaient introduit cette mode, qui fut adoptée et propagée

par les beaux esprits galants et les _précieuses_ chevaleresques de

l'hôtel de Rambouillet. Ce goût était partagé par madame de Sévigné, et

elle l'avait communiqué à sa fille. Clément, conseiller à la cour des

aides et intendant du duc de Nemours, avait, dans sa riche bibliothèque,

réuni les ouvrages sur les emblèmes et les devises publiées en

différentes langues, mais plus particulièrement en italien; lui-même

composait des devises fort ingénieuses, et avait acquis par là une

petite célébrité. Ce fut lui qui donna à mademoiselle de Sévigné la

devise gravée sur son cachet, devise que, depuis, madame de Coulanges

appliqua à la Dauphine[174].

[174] MICHEL DE MAROLLES, _Mémoires_, 1755, in-12, t. II, p. 103;

et t. III, p. 260.--SÉVIGNÉ (31 mai et 21 juin 1680), t. VII, p.

11, 59, édit. de G.; t. VI, p. 297 et p. 333, édit. M.

L'_Histoire de madame de Maintenon_ (voir son histoire par M. le

duc de Noailles, t. II, p. 2, 1848, in-8º) raconte la chose

autrement: ce fut madame de Maintenon qui appliqua cette devise à

la Dauphine, en faisant présent au Dauphin d'une canne dont la

pomme renfermait le portrait de la Dauphine avec cette devise: _Il

piu grato nasconde_.

CHAPITRE V.

1668-1669.

Louis XIV s'empare de la Franche-Comté.--Formation de la triple

alliance.--Louis XIV avait le génie du gouvernement, mais non le

génie militaire.--Avis différents donnés par les généraux et les

ministres.--Ces derniers l'emportent.--La paix d'Aix-la-Chapelle

est conclue.--Louis XIV rend la Franche-Comté et garde les

conquêtes de Flandre.--Fêtes données à Versailles le 18 juillet

1668.--Madame et mademoiselle de Sévigné y étaient.--Relation

manuscrite de cette fête par l'abbé de Montigny, ami de madame de

Sévigné.--Pourquoi cette relation est préférable à celle que

Félibien a publiée.--Magnificence des divertissements.--Trois

cents dames furent invitées à cette fête.--On y joue, pour la

première fois, la comédie de _George Dandin_, de Molière.--Molière

compose aussi les vers des intermèdes et des ballets mis en

musique par Lulli.--Madame et mademoiselle de Sévigné soupent à la

table du roi.--Bruits qui couraient sur l'inclination de Louis XIV

pour mademoiselle de Sévigné.--Le duc de la Feuillade cherchait à

faire naître cette inclination.--Lettre de madame de Montmorency à

Bussy de Rabutin à ce sujet.--Réponse de Bussy.--MADAME favorise

la princesse de Soubise auprès du roi.--La froideur de

mademoiselle de Sévigné la garantit de la séduction.--L'infidélité

de Louis XIV envers la Vallière était la cause de toutes ces

intrigues.--Madame de Montespan n'était pas encore maîtresse en

titre.--A la fête, madame de Montespan n'était point à la table du

roi.--A la même table étaient madame de Montespan et madame

Scarron.--Détails sur madame Scarron.--Elle veut s'exiler.--Madame

de Montespan la protége, et fait rétablir sa pension.--Madame de

Sévigné se rencontrait fréquemment avec elle.--Madame Scarron

tourne à la grande dévotion.--Elle est satisfaite de son

sort.--Publication des lettres et œuvres inédites de Scarron.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 5 / 35 段