il n'y en avait pas dont il eût, après madame de Sévigné, plus de
plaisir à lire les lettres que celles de deux femmes sans rang, sans
beauté, sans fortune, sans naissance: c'étaient mademoiselle Dupré et
madame de Scudéry. Toutes les deux, il est vrai, étaient pleines de sens
et d'esprit, et possédaient le talent d'écrire avec enjouement, pureté
et élégance. La seconde était, sous ce rapport, très-supérieure à la
première; mais celle-ci avait plus de célébrité, parce qu'elle
appartenait à une famille d'érudits et de poëtes. Elle était la nièce et
l'élève de Roland Desmarets[120] et de Desmarets de Saint-Sorlin,
l'auteur de la comédie des _Visionnaires_. Marie Dupré était laide, mais
savante; car, si l'on en croit Bussy, elle parlait quatre langues
également bien[121]; elle avait, dit-on, approfondi la philosophie de
Descartes, dont elle était enthousiaste, ce qui semble peu s'accorder
avec son goût pour les bouts-rimés et les petits vers: on en trouve un
grand nombre de sa composition dans les recueils du temps et dans les
lettres de Bussy. Amie de Conrart, ce fondateur de l'Académie française,
mademoiselle Dupré fut célébrée, en vers comme en prose, par un grand
nombre d'hommes de lettres de son temps. Le savant Huet a rapporté dans
ses Mémoires le madrigal en vers latins qu'il fit pour elle. Ménage ne
lui adressa point de vers, mais il la nomme, dans son commentaire en
langue italienne sur le septième sonnet de Pétrarque, au nombre des
illustres contemporaines, avec mademoiselle de la Vigne, son amie,
madame de la Fayette, madame de Scudéry, madame de Rohan-Montbazon,
abbesse de Malnoue, et madame de Mortemart, abbesse de Fontevrault; puis
enfin madame de Sévigné,
Donna bella, gentil, cortese e saggia,
Di castità, di fede e d'amor tempio[122];
car rarement Ménage, soit qu'il écrivît en vers ou en prose, en grec,
en latin, en italien ou en français, se permit de nommer madame de
Sévigné dans ses ouvrages, sans ajouter quelques vers à sa louange.
Mademoiselle Dupré allait souvent passer la belle saison aux eaux
minérales de Sainte-Reine, chez des amis dont le séjour était voisin du
château de Bussy; et Bussy profitait de cette occasion pour l'attirer
chez lui le plus souvent qu'il pouvait, ce qui prévenait entre eux cette
tiédeur et cet alanguissement de l'intimité qu'une trop longue
séparation ne manque jamais de produire[123].
[120] Sur Roland Desmarets, conférez le _Ménagiana_, t. IV, p.
198; et WEISS et BEUCHOT, _Biographie universelle_, t. XI, p.
202.--NICERON, _Mémoires_, t. XXXV.
[121] BUSSY, _Lettres_ t. V, p. 93, 97, 102; et t. III, p.
172-193, 201-244, 303-671, 506-520.
[122] _Lezione_ D'EGIDIO MENAGIO _sopra'l sonnetto_ VII _di
misser Francesco Petrarca_, p. 62, à la suite du traité de
MÉNAGE, intitulé _Historia mulierum philosopharum_.--Conférez
HUETII Ep. A. _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, p.
204, 205.--BOUHOURS, _Recueil de vers choisis_; Paris, 1697, p.
45, 48, 51, ou p. 58 à 60 de l'édit. 1701.--MORÉRI,
_Dictionnaire_, t. IV, article MARIE DUPRÉ.--WEISS, _Biographie
universelle_, t. XII, p. 313, article MARIE DUPRÉ.--TITON DU
TILLET, _le Parnasse françois_, in-folio, 1732, p. 507.
[123] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 172 à 507.--Mademoiselle
DUPRÉ, _Lettres_, dans les _Lettres de mademoiselle_ DE
MONTPENSIER, DE MOTTEVILLE, etc.; Paris, 1806, Léopold Collin, p.
148 à 204.
Madame de Scudéry n'était point savante; elle ne faisait point de vers.
Par son mari et sa belle-sœur, le nom qu'elle portait avait acquis une
assez grande célébrité; elle n'en rechercha et n'en obtint aucune pour
elle-même. Plusieurs ignorent qu'elle a existé. Quand il est parlé
d'elle, on la confond avec la sœur de Scudéry[124]. Cependant, de
toutes les femmes que la correspondance de Bussy nous fait connaître,
madame de Scudéry est incontestablement, après madame de Sévigné, celle
qui mérite la préférence. Elle est loin d'avoir l'imagination vive et
brillante de la petite-fille de sainte Chantal; mais son style, moins
figuré, moins animé, est plus correct; sa raison est plus calme et son
jugement moins variable. Elle a sur madame de Sévigné le triste avantage
d'avoir connu l'adversité, d'être née dans une condition qui l'exemptait
des préjugés de naissance auxquels madame de Sévigné n'a pas échappé.
Elle apprécie mieux le monde; ses réflexions, elle les tient de son
expérience et de ses propres observations. L'expression de ses pensées
est toujours simple, forte, naturelle et digne, en parfait rapport avec
la noblesse de ses sentiments et l'élévation de son âme. L'académicien
Charpentier déclare qu'elle n'écrit pas moins bien que mademoiselle de
Scudéry, l'auteur de _Clélie_ et de _Cyrus_[125]. De toutes les amies de
Bussy, quoique la plus humble par le rang, madame de Scudéry fut celle
qui lui rendit le service le plus important[126], puisqu'elle le fit
rappeler de son exil. Elle était fort jeune et sans fortune lorsque
Scudéry, dans un âge déjà avancé, l'épousa[127]. Elle perdit son mari
l'année même dont nous nous occupons, le 14 mai 1667. Restée veuve à
l'âge de trente-six ans, elle ne contracta point de nouveaux liens, et
s'adonna à l'éducation de son fils unique, qui entra dans les ordres.
Les regrets qu'elle eut de perdre son mari sont vivement exprimés dans
deux lettres à Bussy, à Bussy peu capable d'apprécier les sentiments
d'une telle femme.
[124] CARPENTARIANA, 1741, in-12, p. 383.
[125] _Carpentariana_, 1741, p. 383.
[126] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 92 à 549; t. V, p. 174 à 429.
[127] Elle se nommait Marie-Françoise-Martin Vast; c'était une
demoiselle de Normandie. (Le Vast est un petit village à trois
lieues de Valogne, département de la Manche.)
«Quand j'ai commencé ma lettre[128], j'avais oublié que j'étais en
colère contre vous. Comment, monsieur, me dire que je suis bien aise
d'être veuve, moi qui, trois ans durant, ai pensé mourir de douleur
d'avoir perdu un fort bon homme qui était de mes amis, comme s'il n'eût
pas été mon mari; qui m'a toujours louée, toujours estimée, toujours
bien traitée, et qui me déchargeait tout au moins de la moitié du mal
que j'ai, à cette heure, de souffrir ma mauvaise fortune toute seule?
Sachez, s'il vous plaît, monsieur, que, quand je parle des sentiments
ordinaires des femmes, je ne m'y comprends point. Si j'ose le dire, je
me trouve toujours fort au-dessus d'elles, et je vis d'une manière où la
liberté ne me sert de rien: la société d'un honnête homme m'était plus
douce. Faites-moi donc toutes les réparations que vous me devez.»
[128] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 356.--Madame DE SCUDÉRY,
_Lettres_, 1806, in-12, p. 62 (lettre en date du 27 juin 1671),
collect. Léop. Collin.
Ces réparations, Bussy crut les avoir faites; mais elles ne pouvaient la
satisfaire, et elle lui répondit[129]:
«Vous me faites injustice de ne me passer que six mois de véritable
douleur de la mort de feu M. de Scudéry. J'en ai encore, je vous le
jure; et comme je ne fais rien de cette liberté que vous dites qui
console d'avoir perdu un mari, et que je n'en veux rien faire, vous
voyez que j'ai perdu une grande douceur en son amitié. Je ne sais plus
que faire de mon cœur, je n'ai point trouvé de véritable ami depuis sa
mort; cependant je vous avoue que c'est la seule rose sans épines qu'il
y ait au monde, que l'amitié. Je crois que vous ne connaissez pas cela,
vous autres; car j'ai ouï dire que ceux qui ont eu de l'attachement pour
le frère n'en ont jamais eu pour la sœur........ Il y a longtemps que
je me suis donné le même avis que vous me donnez, de vivre avec le
moins de chagrin qu'il me sera possible. J'ai réglé mon _rien_ d'une
manière qui fait que ma pauvreté ne paraît à personne, et je me passe
assez doucement de tout ce que je n'ai pas. Il n'y a que la disette
d'amis qui m'est insupportable; car j'avais toutes les qualités propres
à être une amie du premier ordre; cependant tout cela ne me sert de
rien, et je ne sais qui aimer.... Il faut s'accoutumer à ne vivre qu'en
société; car pour en amitié, cela est presque impossible.»
[129] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 391 et 392.--Madame DE
SCUDÉRY, _Lettres_, p, 76 (lettre en date du 11 août 1671).
Cette femme qui se plaignait si vivement de manquer d'amis en était
cependant sans cesse entourée, selon l'acception du monde. Sans être de
la cour, elle voyait un assez bon nombre de gens de cour, et des plus
hauts en dignités; sans aucune prétention à la littérature, les hommes
de lettres se plaisaient à la fréquenter. Par la solidité de son
caractère, l'égalité de son humeur, la finesse de son esprit, son tact
parfait des convenances, elle était parvenue à réunir dans son modeste
appartement une société choisie, préférable aux cercles les plus fameux
de beaux esprits, aux assemblées brillantes des palais les plus
somptueux. Mais elle savait distinguer ces liaisons du monde, ces
attachements d'habitude fondés sur le besoin de se soustraire à l'ennui
d'avec ceux où le cœur avait quelque part; et ses plus tendres
sentiments étaient réservés pour deux personnes de son sexe: l'une était
mademoiselle de Portes, personne pieuse, retirée aux Carmélites de la
rue Saint-Jacques, dans cette même maison où se réfugia de même,
longtemps après elle, dans le même but de piété, la maréchale
d'Humières[130]; l'autre était cette demoiselle de Vandy que nous
trouvons en relation assez étroite avec MADEMOISELLE, qui parle d'elle
très-longuement dans un endroit de ses Mémoires[131].
[130] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. X, p. 102, édit. de Monmerqué; t.
XI, p. 182, édit. de G. de S.-G. (lettre en date du 20 juin
1695).--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XX, p. 477.
[131] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 37 et 44.--TALLEMANT
DES RÉAUX, _Historiettes_, article VANDY, t. V, p. 102, édit.
in-8º.--SCUDÉRY, _Lettres_, p. 107 (lettre en date du 27 février
1673).
Après ces deux amies, les femmes que madame de Scudéry voyait le plus
souvent étaient toutes de la cour: c'étaient madame du Vigean, la mère
de la maréchale de Richelieu; madame de Villette, qui lui attira par la
suite la protection et les bienfaits de madame de Maintenon; la marquise
de Rongère[132], et madame de Montmorency, cette amie de Bussy dont nous
avons parlé: celle-ci était une des femmes qu'elle goûtait le plus.
[132] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 151, édit. in-12.--BUSSY,
_Lettres_, t. VI, p. 52.
La société de madame de Scudéry, conforme à ce que comportait sa
situation dans le monde, était plus nombreuse en hommes qu'en femmes, et
se composait également de plusieurs des correspondants de Bussy. Les
ducs de Saint-Aignan et de Noailles étaient d'abord les deux personnages
qui la voyaient le plus souvent; ils étaient aussi, par leur crédit et
la faveur du monarque, les plus importants de son cercle; puis après
venaient le comte de Guiche, d'Elbène[133], Sobieski, depuis roi de
Pologne, et plusieurs autres. Parmi les hommes de lettres, on y
remarquait l'abbé de Choisy, qui était aussi homme de cour; le P. Rapin;
et plus tard Fontenelle, qui usa de son intervention pour être reçu à
l'Académie française[134]. Mais, de tous ceux qui se réunissaient chez
madame de Scudéry, le P. Rapin fut celui qu'elle préférait, et avec
lequel elle était le plus liée. Comme plusieurs de son ordre, sans
négliger le monde, le P. Rapin se livrait à la fois à la prédication,
aux belles-lettres, à la théologie; il composait alternativement des
livres de piété et de littérature; ce qui faisait dire, par ses envieux,
qu'il servait Dieu et le monde par semestre. A cette époque, il venait
de compléter et de mettre au jour son poëme sur les Jardins, qui
semblait comme un écho de la muse gracieuse de Virgile[135] et qui lui
valut une si belle renommée. C'est à madame de Scudéry que le P. Rapin
dut l'honneur qu'il ambitionnait d'entrer en relation avec Bussy; et
Bussy, le plaisir, auquel il fut très-sensible, d'avoir pour
correspondant un homme de lettres aussi célèbre, un religieux aussi
considéré. Leur correspondance fut très-active et longtemps prolongée.
Le P. Rapin y trouvait des occasions, qu'il ne laissait jamais échapper,
d'exhorter Bussy à se soumettre au joug salutaire de la religion; et
Bussy, un moyen de donner, par l'espoir de sa conversion, plus de
créance à ses projets de réforme, et de se procurer à la cour, afin de
faire terminer son exil, un solliciteur qui, pour n'être pas au nombre
des courtisans, n'en avait que plus de crédit auprès du roi[136].
[133] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, p. 97.
[134] _Ibid._, p. 175.
[135] RAPIN, _Hortorum libri quatuor_, 1666, in-12.
[136] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 378-380, 420-473, 530-547; t.
IV, p. 8, 45-70, 101-159, 214-260, 315-375, 408-488; t. VI, p. 6,
55, 108, 188.
La lettre de madame de Scudéry qui détermina cette liaison entre deux
hommes si différents par leur caractère, leurs mœurs, leur profession
est remarquable; elle nous fait connaître cette femme intéressante et le
P. Rapin sous les rapports les plus propres à les faire estimer tous
deux. «Il a, dit-elle à Bussy en parlant de celui qu'elle recommande,
une physionomie qui découvre une partie de sa bonté et de sa douceur. Il
a une qualité dans l'esprit qui, à mon gré, est la marque de l'avoir
véritablement grand: c'est qu'il le hausse et qu'il le baisse tant qu'il
lui plaît... On peut dire de lui que ce n'est pas un docteur tout cru;
mais sa science est si bien digérée qu'il ne paraît dans sa conversation
ordinaire que du bon sens et de la raison.... Personne ne sait plus
précisément parler à chacun de ce qu'il sait le mieux et de ce qui lui
plaît davantage. Cela est admirable à un jésuite de savoir si bien une
chose qui, à mon gré, est la plus grande science du monde[137].»
[137] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p. 63-65 (lettre
en date du 27 juin 1671).--BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 357, 360,
363, 365, 378, 380 (lettres des 27 juin, 17, 22, 24 juillet et 18
août 1671).
Madame de Scudéry ne put jamais pardonner à Boileau les vers qu'il avait
faits contre son mari, dont il avait légèrement changé le nom en celui
de _Scutari_. Comme ces vers parurent moins d'un an avant qu'elle le
perdît[138], peut-être avait-elle des raisons fondées de croire qu'ils
avaient hâté la fin de ce vieillard, qu'elle chérissait comme un père
et comme un ami. Aussi elle crut pouvoir profiter de la publication
d'une nouvelle satire que le poëte venait de composer pour animer contre
lui Bussy, qui s'y trouvait nommé. C'était la huitième satire, adressée
à Morel, docteur de Sorbonne[139], dans laquelle Boileau introduit un
marquis qui s'effraye du mariage, à cause des accidents dont il est trop
ordinairement accompagné, et qui dit:
Moi j'irais épouser une femme coquette!
J'irais, par ma constance, aux affronts endurci,
Me mettre au rang des saints qu'a célébrés Bussy!
Assez de sots sans moi feront parler la ville[140].
[138] _Satires du sieur_ D***; Paris, chez Claude Barbin, 1666,
in-12, p. 16.--_Ibid._, 2e édition, chez Frédéric Léonard; Paris,
1667, p. 25.
Bienheureux Scutari, dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume,
Tes écrits, il est vrai, sans force et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens:
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,
Un marchand pour les vendre, et des sots pour les lire.
Je ponctue ces vers comme ils le sont dans les deux premières
éditions. Il y en avait deux autres avant, où le nom de Scudéry se
trouvait sans déguisement; mais elles étaient subreptices et non
avouées par l'auteur. Voyez BERRIAT SAINT-PRIX, _Boileau_, t. I,
p. CXXX, CXXXI.
[139] On nommait ainsi par ellipse les docteurs qui appartenaient
à la maison de Sorbonne, pour les distinguer de ceux qui
appartenaient à la maison de Navarre.
[140] _Satires du sieur_ D***, quatrième édition; Paris, chez
Louis Billaine, Denys Thierry, Frédéric Léonard et Claude Barbin,
1668, in-12 (14 pages, sans l'extrait du privilége).--Malgré le
titre, qui porte _Satires_ au pluriel, ce livre ne contient que
la satire VIII, imprimée en plus petits caractères que ceux de la
première et de la seconde édition. Les vers cités sont à la page
3, ligne 6-11.
Le mot _sot_ avait alors en notre langue une double signification[141],
qui rendait ce dernier vers plus piquant et l'allusion au livre de
Bussy, contenue dans le vers qui le précède, beaucoup plus claire. Ce
livre était, par les indiscrétions de Bussy et de ceux auxquels il
l'avait montré, bien connu à la cour, quoiqu'il eût été vu de peu de
personnes: c'était un petit volume in-16, élégamment relié en maroquin
_jaune_, doublé de maroquin rouge enrichi de dorures, avec des clous et
des fermoirs en or, au dos duquel était écrit: PRIÈRES. L'intérieur de
ce volume contenait des portraits de femmes de la cour connues par
leurs galanteries, représentées avec les emblèmes de sainte Cécile, de
sainte Dorothée, de sainte Catherine, de sainte Agnès et autres saintes,
selon les noms de baptême qu'elles portaient; et aussi des portraits
d'hommes bien connus par leur rang, leurs dignités ou leur mérite, qui
avaient reçu, dans l'état de mariage, de ces sortes d'échecs dont la
Fontaine, d'après l'Arioste, dans son recueil de contes récemment
imprimé, avait plaisamment démontré les avantages pour ceux qui les
éprouvaient[142]. Ces personnages étaient représentés sous les formes de
saints et de martyrs, et travestis, l'un en saint Sébastien, l'autre en
saint Jean-Baptiste, l'autre en saint George; chacun d'eux selon les
noms qu'on leur avait donnés dès leur naissance. Au bas de ces
portraits, tous encadrés en or, on lisait des explications en forme
d'oraisons, qui ont depuis été grattées ou couvertes de tabis, ainsi que
les peintures qui ont pu s'y trouver, par des hommes plus scrupuleux que
Bussy, possesseurs après lui de ce mystérieux volume. Le fini et la
parfaite exécution des miniatures l'ont sauvé d'une entière
destruction[143]. Lorsque Louis XIV eut entendu réciter les vers de
Boileau, il en demanda l'explication: on lui dit que c'était une
allusion à un badinage un peu impie du comte de Bussy; Louis XIV se
contenta de cette réponse, et, dit-on, n'y pensa plus. Si on lui donna
plus de détails, sans doute il considéra cette nouvelle espièglerie de
Bussy comme une chose sans conséquence, qui d'ailleurs étant secrète, ou
n'ayant de publicité que par l'indiscrétion d'un poëte, ne pouvait être
passible d'aucune censure. Alors, presque chaque année, il paraissait
une nouvelle édition[144] plus complète du recueil des contes de la
Fontaine, avec privilége du roi; en même temps, par permission du roi,
on jouait _Sganarelle_, puis l'_Amphitryon_ et _George Dandin_. Ces deux
comédies de Molière disputaient la foule à l'_Andromaque_ de
Racine[145]. Afin de satisfaire sa nouvelle passion, Louis XIV aussi
alors usait de sa toute-puissance pour imposer silence aux plaintes d'un
époux justement irrité. Il semblait donc que c'était se montrer bon
courtisan que de s'égayer, comme faisaient la Fontaine, Molière et
Bussy, aux dépens des maris trompés. Le jeune roi ne comprenait pas que
les licences du théâtre et de la presse, qu'il encourageait, avaient sur
les mœurs publiques une influence plus fatale que le scandale donné par
lui aux grands de sa cour, alors trop séparés des autres classes du
peuple pour que leurs exemples fussent aussi contagieux qu'ils le sont
devenus depuis.
[141] Voyez une de nos notes dans notre édition de la Fontaine,
ou des Poésies de Maucroix.
[142] _Contes et Nouvelles en vers_, _par_ M. DE LA FONTAINE;
Paris, chez Louis Billaine, 1669, in-12 (avec privilége du Roy).
_La Coupe enchantée_, p. 204 à 208.
[143] _Catalogue des livres de la bibliothèque de la Vallière_,
1re partie, t. III, p. 265.--Malgré les mutilations qu'avait
éprouvées le manuscrit de Bussy, le prix en fut porté à 2,400
livres à la vente de la Vallière.
[144] _Contes et Nouvelles en vers_, _par_ M. DE LA FONTAINE, 1re
édit., 1665; 2e édit., 1665; 3e édit., 1666; 4e édit., 1667; 5e
édit., 1669, etc.
[145] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre franç._, t. X, p.
185, 259, 294.
Madame de Scudéry écrivit à Bussy ce qui s'était passé chez le roi: elle
espérait que l'orgueilleux Bussy, irrité de l'audace de Boileau,
romprait avec lui; mais Bussy, soit que sa vanité fût satisfaite de ce
que l'auteur des Satires eût dans ses vers donné de la célébrité aux
malices de son esprit, soit qu'il jugeât qu'il serait téméraire à lui
d'ébruiter une affaire aussi délicate, soutint à madame de Scudéry que
le vers de Boileau et la réponse faite au roi ne lui faisaient ni bien
ni mal; qu'il ne devait nullement s'en offenser. «D'ailleurs,
ajoute-t-il, Despréaux est un garçon d'esprit et de mérite, que j'aime
fort[146].»
[146] Madame DE SCUDÉRY, _Lettres_, 1806, in-12, p.
XII.--BOILEAU, _OEuvres_, édit. de Saint-Marc, 1747, t. I, p.
118; édit. Saint-Surin, t. I, p. 183.
Bussy, malgré ses vives sollicitations, ses flatteries et les louanges
du roi répétées dans toutes ses lettres, même dans celles qui étaient
adressées à ses amis les plus intimes, non-seulement ne put rentrer au
service dans cette campagne ni dans la suivante, mais il n'obtint même
pas alors d'être rappelé de son exil[147]. Il fut réduit à passer du
château de Chazeu à celui de Bussy, et de résider alternativement dans
l'un et dans l'autre[148]. Mais c'est au château de Bussy qu'il faisait
de plus longs séjours; c'est là qu'était sa belle collection de
portraits[149], dont il donne, en ces termes, la description dans une
lettre adressée à la comtesse du Bouchet:
«Je suis bien aise que notre ami Hauterive ait trouvé ma maison de Bussy
à son gré. Il y a des choses fort amusantes qu'on ne trouve point
ailleurs: par exemple, j'ai une galerie où sont tous les portraits de
tous les rois de la dernière race, depuis Hugues Capet jusqu'au roi, et
sous chacun d'eux un écriteau qui apprend tout ce qu'il faut savoir de
leurs actions. D'un autre côté, les grands hommes d'État et de lettres.
Pour égayer tout cela, on trouve en un autre endroit les maîtresses et
les bonnes amies des rois, depuis la belle Agnès, maîtresse de Charles
VII. Une grande antichambre précède cette galerie, où sont les hommes
illustres à la guerre, depuis le comte de Dunois, avec des souscriptions
qui, en parlant de leurs actions, apprennent ce qui s'est passé dans
chaque siècle où ils ont vécu. Une grande chambre est ensuite, où est
seulement ma famille; et cet appartement est terminé par un grand salon,
où sont les plus belles femmes de la cour qui m'ont donné leurs
portraits. Tout cela compose quatre pièces fort ornées et qui sont un
abrégé d'histoire ancienne et moderne, qui est tout ce que je voudrais
que mes enfants sussent sur cette matière[150].»
[147] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 1, 8, 9, 13, 48, 96, etc.
[148] Le château de Chazeu est dans la paroisse de Laizy, près
d'Autun, et non de Loizy, comme il est écrit dans la dissertation
de M. Xavier Girault sur les ancêtres de madame de Sévigné, p.
LIV des _Lettres_ inédites de Sévigné, édit. 1819, in-12, ou p.
XL de l'édition de 1816, in-8º. Loizy est dans la sous-préfecture
de Louhans, loin d'Autun.--Bussy-le-Grand est près de
Flavigny.--Conférez CORRARD DE BRÉBAN, _Souvenirs_, p. 18 et 19.
[149] BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 38; t. III, p. 39.
[150] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 203, 204 (lettre en date du 24
août 1671).
CHAPITRE IV.
1666-1667.
Madame de Sévigné va passer l'automne au château de Fresnes.--Sa
correspondance avec de Pomponne continue.--Elle lui fait la
description du salon de Fresnes et de la société qui s'y trouvait
rassemblée.--Réflexions sur les agréments de la vie de
château.--Détails sur Arnauld d'Andilly.--Sur madame de la
Fayette.--Sur le comte de la Rochefoucauld.--Sur madame de
Motteville.--Sur madame Duplessis de Guénégaud et sur la galerie
de tableaux qu'elle avait formée.--Détails sur le comte de Cessac
et sur les causes de sa disgrâce.--Sur madame de Caderousse,
mademoiselle de Sévigné et mademoiselle Duplessis-Guénégaud.--Sur
la mort du comte de Boufflers, qui fut le mari de cette
dernière.--Effets malheureux des guerres.--Madame de Sévigné ne
veut choisir un gendre que dans la noblesse d'épée.--Incertitude
où l'on est sur ce qu'elle fit pendant l'hiver.--Brillant état des
théâtres de Paris à cette époque.--Représentation du _Sicilien_ et
du _Misanthrope_.--Grand succès d'_Andromaque_.--Motifs qui font
croire que madame de Sévigné a passé l'hiver à Paris.--Détails sur
l'abbé le Tellier.--Lettre de mademoiselle de Sévigné à l'abbé le
Tellier.--Devise du cachet de cette lettre.--Madame de Sévigné et
sa fille partagent le goût du temps pour les emblèmes et les
devises.