l'Angleterre, avait attaqué les Hollandais. Louis XIV envoya à leur
secours six mille hommes[57], qui firent les troupes de l'évêque
prisonnières dans Oudenbosch. Van Galen cherchait alors à négocier avec
la France; mais son caractère violent donnait lieu de craindre qu'il
n'arrêtât les courriers qui passaient pour se rendre en France; et c'est
à cette circonstance que madame de Sévigné fait allusion dans sa lettre.
[57] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, dans ses _OEuvres_, t.
II, p. 39.
Madame de Coulanges, qui se trouvait alors à Fresnes, avait épousé en
1659 le joyeux cousin de madame de Sévigné[58]. Le nom de madame de
Coulanges était Marie-Angélique Dugué de Bagnols; elle s'était fait
remarquer de bonne heure par son esprit vif, brillant, mais caustique;
et ce fut peut-être ce défaut qui l'empêcha d'acquérir l'influence et le
crédit que paraissaient lui promettre sa parenté et ses succès dans le
monde. Nièce du chancelier le Tellier, cousine germaine du ministre
Louvois, accueillie, recherchée avec empressement dans tous les cercles
d'élite, invitée dans toutes les fêtes de la cour et de tous les
voyages, elle ne put jamais obtenir une intendance pour son mari.
L'incapacité de celui-ci pour les affaires en fut la cause. Il avait été
nommé conseiller au parlement de Metz en 1657; et son inaptitude à
remplir ses fonctions est restée célèbre, parce qu'elle a introduit dans
la langue une phrase proverbiale souvent employée. Deux paysans, dont
l'un se nommait Grappin, se disputaient une mare d'eau: Coulanges, ayant
à faire le résumé de cette affaire, avant de lire les conclusions de
l'arrêt, s'embrouilla tellement dans les détails qu'il ne put s'en
tirer; il resta court et quitta subitement son tribunal en disant:
«Pardon, messieurs, je me noie dans la mare à Grappin. Je suis votre
serviteur.» Madame de Coulanges, à l'époque où elle se trouvait à
Fresnes, en 1666, avait environ vingt-sept ans. Elle fut plus coquette
que madame de Sévigné, et eut une vertu moins ferme et plus contestée.
Ceux qui s'empressaient alors autour d'elle étaient le galant abbé
Testu, Brancas le distrait, le séduisant la Fare, mais plus
particulièrement et plus assidûment le marquis de la Trousse, son parent
et parent aussi de madame de Sévigné.
[58] Cf. 1re partie de ces _Mémoires_, p. 8; et les _Mémoires de_
COULANGES, p. 53.
La réponse que fit M. de Pomponne à la lettre collective démontre que
mademoiselle de Sévigné avait déjà passé l'âge de la timidité virginale
et qu'elle commençait à prendre part à tout ce qui se passait dans la
société.
«J'ai bien envie, dit de Pomponne, de murmurer contre l'ambassade; j'ai
manqué le _salement_ de mademoiselle de Sévigné. De tout ce que j'ai vu
et entendu au pays de Brévone[59], rien ne m'a paru si digne de
curiosité. Mais n'êtes-vous pas cruels, tous tant que vous êtes, de ne
point m'expliquer de tels mots? Quelle honte qu'il ne se trouve personne
parmi vous qui ait cette charité pour un pauvre _Quiquoix_ dépaysé! Et
cette madame de la Fayette, à qui l'on me renvoie, n'aurait-elle pas
mieux fait de me le dire que de m'apprendre que l'on se moque d'elle
depuis le matin jusqu'au soir, comme si ce m'était une chose fort
nouvelle? Elle a été moquée et le sera; je l'ai été avant elle et le
serai; enfin, c'est un honneur que nous partagerons longtemps ensemble.
Pour madame de Sévigné, je comprends qu'elle avait assez d'affaires à
voir saler sa pauvre fille pour ne lui pas reprocher de m'en avoir caché
le mystère et pour n'avoir qu'à la remercier très-humblement des marques
de son amitié, qu'elle a bien voulu hasarder à la discrétion de M. de
Munster[60].»
[59] A Fresnes. Voyez ci-dessus, p. 22, la note 2.
[60] _Lettre de_ M. DE POMPONNE, en date du 5 juin 1666. Dans les
_Mémoires de_ COULANGES, p. 405, 406.
Heureux temps, où le sérieux des plus grandes affaires n'excluait pas la
gaieté et les plus grotesques fantaisies; où l'urbanité, la décence et
la grâce dominaient jusque dans l'abandon des plus folâtres jeux et du
commerce le plus familier!
CHAPITRE II.
1666-1667.
Mademoiselle de Sévigné est chantée par les poëtes.--Ménage
compose des vers pour elle.--La Fontaine lui dédie une de ses plus
jolies fables.--Saint-Pavin lui écrit une lettre.--Il lui adresse
des stances au sujet de son goût pour le reversis.--La froideur de
mademoiselle de Sévigné empêchait les passions de naître.--Sa mère
cherche à la marier.--Correspondance de Bussy et de madame de
Sévigné à ce sujet.--Le duc de Caderousse et Desmoutiers, comte de
Mérinville, se présentent pour l'épouser.--Ils sont éloignés, et
pourquoi.--Madame de Sévigné va passer l'hiver aux
Rochers.--Lettre en vers que lui écrit Saint-Pavin pour l'engager
à revenir à Paris.--La cour réside, cet hiver, à Saint-Germain en
Laye.--On y danse le ballet des _Muses_.--Molière compose, pour ce
ballet, _Mélicerte_ et _l'Amour sicilien_.--Madame de Sévigné
profite de son séjour aux Rochers pour augmenter et embellir sa
terre.--Elle revient au printemps à Paris.--Le roi était parti
pour l'armée.--Commencement de la guerre avec
l'Espagne.--Prétextes allégués.--Administration intérieure bien
réglée.--Réformes de la justice.--Lettres et beaux-arts
encouragés.--Victoires de Louis XIV.--Changement dans sa conduite
à l'égard de ses maîtresses après la mort de la reine mère.--La
Vallière est faite duchesse.--Intrigues du roi avec la princesse
de Monaco.--Espiègleries de Lauzun.--Madame de Montespan prend la
première place dans le cœur du roi.
Trois ans s'étaient écoulés depuis que mademoiselle de Sévigné avait
paru pour la première fois dans les ballets du roi. Depuis cette époque,
ses attraits plus développés avaient acquis plus d'éclat. Son esprit et
ses grâces, perfectionnés par l'éducation, en avaient fait une femme
accomplie. L'admiration que partout elle faisait naître entretenait
dans le cœur de madame de Sévigné un orgueilleux sentiment de tendresse
et d'amour qui absorbait toutes ses pensées. Dans son entière abnégation
de toute autre jouissance, elle semblait ne plus considérer toutes les
choses de ce monde que dans leurs rapports avec sa fille. Les louanges
qu'on avait coutume de lui adresser à elle-même lui paraissaient un
larcin fait à cet objet chéri; et dès lors, pour lui plaire, ce fut pour
sa fille, et non pour elle, que les poëtes ses amis composèrent des
vers. Ménage adressa à mademoiselle de Sévigné un madrigal en italien,
langue qu'elle comprenait déjà très-bien[61]. Le bon la Fontaine lui
dédia une de ses plus jolies fables, celle du Lion amoureux.
Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable,
Et voir sans vous épouvanter
Un lion qu'Amour sut dompter.
Amour est un étrange maître:
Heureux qui ne peut le connaître
Que par récit, lui ni ses coups!
Quand on en parle devant vous,
Si la vérité vous offense,
La fable au moins peut se souffrir
Celle-ci prend bien l'assurance
De venir à vos pieds s'offrir
Par zèle et par reconnaissance[62].
[61] ÆGIDII MENAGII _Poemata_, octava edit.; Amstel., 1667,
in-12, p. 337, ou 5e édit., 1668, p. 279.
[62] LA FONTAINE, _Fables_, liv. IV, fable I, édit. 1668, in-4º,
p. 145; t. II, p. 3 de l'édit. 1668, in-12.--Cette fable commence
le volume dans cette édition, et ce second volume (dans le seul
exemplaire de ce format que j'aie encore rencontré) porte la date
de 1668, tandis que le premier volume a celle de 1669: celle-ci
est la vraie date, l'édition in-4º ayant précédé l'autre. La date
des éditions où parut pour la première fois cette fable n'est pas
indifférente à notre objet.
Saint-Pavin avait écrit une lettre en vers à mademoiselle de Sévigné
avant qu'elle eût commencé à prendre son essor dans le monde; et cette
petite pièce est empreinte d'une facilité qui nous engage à la
transcrire tout entière.
A MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ.
L'autre jour, chagrin de mon mal,
Me promenant sur mon cheval
Sur les bords des vertes prairies,
J'entretenais mes rêveries,
Quand j'aperçus votre moineau
Sur le haut d'un jeune arbrisseau.
Beaucoup moins gai que de coutume,
Il avait le bec dans la plume,
Comme un oiseau qui languissait
Loin de celle qu'il chérissait.
Je l'appelai comme on l'appelle:
Il vint à moi battant de l'aile;
Et, sur mon bras s'étant lancé,
Je le pris et le caressai;
Mais après, faisant le colère,
Je lui dis d'un ton bien sévère:
Apprenez-moi, petit fripon,
Ce qui vous fait quitter Manon.
«Ah! me dit-il en son langage,
Ma belle maîtresse, à son âge,
S'offense et ne peut trouver bon
Qu'on l'appelle encor de ce nom.
Je sais que vous l'avez connue;
Mais tout autre elle est devenue:
Son esprit, qui s'est élevé,
Plus que son corps est achevé;
Il est bien juste qu'on la traite
En fille déjà toute faite.
Elle entend tout à demi-mot,
Discerne l'habile du sot;
Et sa maman, seule attrapée,
La croit encor fille à poupée.
Tous les matins dans son miroir
Elle prend plaisir à se voir,
Et n'ignore pas la manière
De rendre une âme prisonnière;
Elle consulte ses attraits,
Sait déjà lancer mille traits
Dont on ne peut plus se défendre
Pour peu qu'on s'en laisse surprendre.
Depuis qu'elle est dans cette humeur,
Elle m'a banni de son cœur,
Et ne m'a pas cru davantage
Un oiseau digne de sa cage.
Désespéré, j'ai pris l'essor,
Résolu plutôt à la mort
Que voir une ingrate maîtresse
N'avoir pour moi soin ni tendresse.
Je sais que vous l'aimez aussi;
Gardez qu'elle vous traite ainsi;
Elle est finette, elle est accorte,
Et n'aime que de bonne sorte.»
Ce fut ainsi qu'il me parla,
Puis aussitôt il s'envola.[63]
[63] SAINT-PAVIN, dans l'édition des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, par M.
MONMERQUÉ, 1820, in-8º, t. I; _Choix de Poésies_, p. VII et VIII.
Dans des stances que Saint-Pavin adressa à mademoiselle de Sévigné, qui
doivent être postérieures à cette épître, il la raille sur son goût pour
le reversis.
La jeune Iris n'a de souci
Que pour le jeu de reversi,
De son cœur il s'est rendu maître:
A voir tout le plaisir qu'elle a
Quand elle tient un _quinola_,
Heureux celui qui pourrait l'être!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Son cœur devrait-il t'échapper,
Amour? Fais, pour la détromper,
Qu'elle ait d'autres amants en foule;
La belle au change gagnera[64].
[64] _Ibid._, t. I, p. VIII.
Ainsi que je l'ai dit dans une des précédentes parties de ces Mémoires,
l'air froid, indifférent, dédaigneux même de mademoiselle de Sévigné,
que sa mère, sa grande admiratrice, lui reproche doucement dans une de
ses lettres, détruisait en partie l'effet produit par sa beauté. Sa
conversation intéressait d'abord, parce qu'elle avait de l'esprit et du
savoir; mais, comme rien ne partait du cœur, que rien n'y était
suggéré, animé par ses impressions du moment, on s'en lassait bientôt.
Il paraît que plus tard, et dans l'âge où l'on fait de sérieuses
réflexions sur soi-même, elle reconnut elle-même ce qui lui avait
toujours manqué pour faire, comme sa mère, les délices des sociétés où
elle se trouvait; car elle écrit à celle-ci: «D'abord on me croit assez
aimable, et quand on me connaît davantage on ne m'aime plus.» Sentence
qui fait jeter les hauts cris à madame de Sévigné; mais la manière dont
elle la combat[65] prouve que madame de Grignan continuait à être ce
qu'avait été mademoiselle de Sévigné. Par une ferme résolution, nous
pouvons perfectionner notre nature, mais nous ne pouvons la changer;
elle reste toujours la même malgré le blâme de notre raison; et il est
plus facile de reconnaître en nous ce qui fait défaut que d'acquérir ce
qui nous manque.
[65] Madame DE SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 22 septembre 1680, t.
VI, p. 469, édit. de Monmerqué.
Cependant il était arrivé pour madame de Sévigné ce moment à la fois
cruel et doux où une mère doit enfin consentir à confier à un mari les
destinées de sa fille chérie, où elle doit se résoudre à n'être plus le
seul et principal objet de ses affections, la confidente unique de ses
pensées.
A l'époque dont nous parlons, madame de Sévigné était péniblement
préoccupée de ce grand devoir de mère. Peu de partis se présentaient, du
moins de ceux qui pouvaient être acceptés. Les preuves de cette
assertion se trouvent dans les lettres mêmes de madame de Sévigné et
dans celles de Bussy, qui, en bon parent, partageait à cet égard les
sollicitudes de sa cousine: il l'entretenait souvent de mademoiselle de
Sévigné, dont il admirait l'esprit et la beauté, et il la désignait
presque toujours par ces mots: «La plus jolie fille de France.»
Lorsque mademoiselle de Brancas, liée avec mademoiselle de Sévigné,
venait d'épouser (le 2 février 1667) Charles de Lorraine, prince
d'Harcourt, Bussy écrivait à sa cousine: «Mademoiselle de Sévigné a
raison de me faire ses amitiés: après vous, je n'estime et n'aime rien
autant qu'elle. Je suis assuré qu'elle n'est pas si mal satisfaite de sa
mauvaise fortune que moi; et sa vertu lui fera attendre sans impatience
un établissement avantageux, que l'estime extraordinaire que j'ai pour
elle me persuade être trop lent à venir.--Voilà de grandes paroles,
madame; en un mot, je l'aime fort, et je trouve qu'elle devrait être
plutôt princesse que mademoiselle de Brancas[66].»
[66] BUSSY, _Lettre à madame de Sévigné_, en date du 23 mai 1667,
dans les _Lettres de_ SÉVIGNÉ, édit. de M., t. I, p. 11; t. I, p.
162, édit. de G.
Un an plus tard, l'impatience de madame de Sévigné se trahit vivement
par ces paroles contenues dans plusieurs réponses faites à Bussy: «La
plus jolie fille de France vous fait ses compliments: ce nom paraît
assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs[67].»
[67] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 26 juillet 1668, t. I, p. 189,
dans l'édition de G. de S.-G.; t. I, p. 133, édit. de Monmerqué.
Bussy répond: «La plus jolie fille de France sait bien ce que je lui
suis. Il me tarde autant qu'à vous qu'un autre vous aide à en faire les
honneurs; c'est sur son sujet que je reconnais la bizarrerie du destin
aussi bien que sur mes affaires[68].»
[68] _Lettre de_ BUSSY à madame de Sévigné, en date du 29 juillet
1668, dans les _Lettres de_ SÉVIGNÉ, t. I, p. 141, éd. de M.; t.
I, p. 198, éd. de G.
Un mois après, madame de Sévigné écrit encore à Bussy: «La plus jolie
fille de France est plus digne que jamais de votre estime et de votre
amitié. Sa destinée est si difficile à comprendre que, pour moi, je m'y
perds[69].»
[69] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 28 août 1668, t. I, p. 148,
édit. de Monmerqué; t. I, p. 207, édit. de G. de S.-G.
Je pense que le mot de cette énigme était parfaitement connu de madame
de Sévigné et de Bussy, mais qu'ils ne voulaient pas se le dire
mutuellement, parce qu'ils osaient à peine se l'avouer à eux-mêmes.
La froideur de mademoiselle de Sévigné pouvait bien, ainsi que je l'ai
dit, l'empêcher d'inspirer de grandes passions; mais alors, plus qu'à
toute autre époque, ce n'était pas l'amour qui faisait contracter les
mariages, c'étaient l'ambition et l'intérêt; c'étaient surtout les
espérances que l'on pouvait fonder sur la faveur du monarque. Or,
mademoiselle de Sévigné appartenait à une famille frondeuse et
janséniste, dans laquelle ne se trouvait aucun homme puissant qui fût
intéressé à sa grandeur. Le choc des factions avait abattu la haute
fortune de Retz; Bussy, que ses talents militaires auraient pu faire
parvenir aux plus hautes dignités de l'État, était, par sa faute, depuis
longtemps disgracié. Ainsi aucun des chefs de cette famille ne pouvait
contribuer à l'élévation de celui qui aurait contracté alliance avec
elle; et cependant madame de Sévigné pensait que la beauté et la riche
dot de sa fille lui donnaient le droit de n'accueillir pour elle que des
propositions où le rang et la naissance se trouvaient en parfaite
convenance avec ce qu'elle croyait avoir droit d'exiger; et comme elle
portait naturellement ses prétentions au niveau de l'admiration qu'elle
avait pour sa fille, peu de partis lui convenaient: ceux qui auraient pu
la flatter, par les raisons que je viens d'exposer, ne se présentaient
pas.
Il s'en offrit pourtant plusieurs qui semblaient réunir toutes les
conditions propres à être agréés, et les lettres de madame de Sévigné
nous en font connaître deux: l'un, le duc de Caderousse, dont nous avons
parlé, qui épousa mademoiselle de Guénégaud[70]; l'autre, Charles de
Mérinville, fis de François Desmoutiers, comte de Mérinville, chevalier
des ordres du roi et alors lieutenant général de Provence. Le comte de
Mérinville se trouvait à Paris en 1667, absent de son gouvernement; et
il profita de cette occasion pour présenter son fils chez madame de
Sévigné et lui demander sa fille en mariage[71]. Cette proposition parut
satisfaire madame de Sévigné, et l'union fut sur le point de se
conclure. Le jeune homme était de l'âge de mademoiselle de Sévigné, mais
il lui plaisait peu; et madame de Sévigné fit naître tant d'incidents
par la crainte qu'elle avait d'arriver à une conclusion que les
négociations commencées se rompirent[72]. Ce ne fut que plus tard, ainsi
que nous le dirons, que M. le comte de Grignan, beaucoup plus âgé que
Mérinville et deux fois veuf, fut agréé par la mère et par la fille[73].
[70] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date des 1er août 1667 et 9 août 1671,
t. I, p. 117; et t. II, p. 149, édit. de Monmerqué.--_Mémoires
de_ COULANGES, p. 391.
[71] PAPON, _Histoire générale de Provence_, in-4º, t. IV, p.
819. Sur les exploits de Mérinville le père à la guerre, conférez
LORET, _Gazette_, année 1656, liv. VII, p. 36.
[72] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 août 1671), t. II, p. 149, édit. de
Monmerqué.--PAPON, _Histoire générale de Provence_, t. IV, p.
819.
[73] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 86 et 106; t. III, p. 418,
édit. de Monmerqué.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XII, p. 59.
Mais avant et dès le temps où elle s'était résolue à établir sa fille,
madame de Sévigné avait songé à faire des économies. C'est pour y
parvenir que, dans l'automne de l'année 1666, elle se rendit à sa maison
des Rochers, et qu'elle se résolut à y prolonger son séjour pendant tout
l'hiver[74]. Ce fut là un grand sujet de contrariété et d'ennui pour ses
amis de Paris et pour toutes les sociétés qu'elle animait par sa gaieté
et par son esprit. Saint-Pavin se rendit leur organe, et lui adressa en
Bretagne une lettre en vers, pour lui exprimer le désir que l'on avait
de la voir revenir dans la capitale.
Paris vous demande justice;
Vous l'avez quitté par caprice.
A quoi bon de tant façonner,
Marquise? il y faut retourner.
L'hiver approche, et la campagne,
Mais surtout celle de Bretagne,
N'est pas un aimable séjour
Pour une dame de la cour.
Qui vous retient? Est-ce paresse?
Est-ce chagrin? est-ce finesse?
Ou plutôt quelque métayer
Devenu trop lent à payer?
De vous revoir on meurt d'envie;
On languit ici, on s'ennuie;
Et les Plaisirs, déconcertés,
Vous y cherchent de tous côtés.
Votre absence les désespère;
Sans vous ils n'oseraient nous plaire.
Si vous étiez ici demain,
La cour quitterait Saint-Germain;
Et les Jeux, les Ris et les Grâces,
Qui marchent toujours sur vos traces,
Y rendraient l'Amour désormais
Plus galant qu'il ne fut jamais.
[74] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 21 novembre 1666 et du 20 mai
1667, t. I, p. 109 et 111, édit. de M.; t. I, p. 154 et 156,
édit. de G.
Après nous avoir appris, par des contre-vérités sur mademoiselle de
Sévigné, qu'elle s'appliquait avec succès à l'étude de l'espagnol et de
l'italien, Saint-Pavin continue ainsi:
Il faut quitter ce badinage.
Votre fille est le seul ouvrage
Que la nature ait achevé:
Dans les autres elle a rêvé.
Aussi la terre est trop petite
Pour y trouver qui la mérite;
Et la belle, qui le sait bien,
Méprise tout et ne veut rien.
C'est assez pour cet ordinaire,
Et trop peut-être pour vous plaire;
S'il est vrai, gardez le secret,
Et donnez ma lettre à Loret:
Je crois qu'en Bretagne on ignore
S'il est mort ou s'il vit encore[75].
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . Songez à partir.
La réponse la plus touchante
Ne pourrait payer mon attente;
Tout le plaisir est à se voir.
Les sens se peuvent émouvoir:
Tel est vieux et n'ose paraître
Qui, vous voyant, ne croit plus l'être[76].
[75] Loret était mort depuis peu de temps. Dans sa dernière
gazette, qui est du 28 mars 1665, il expose ses infirmités, et
dit presque adieu à ses lecteurs. Voyez _la Muse historique_,
liv. XVI, p. 51 et 52.
[76] _Recueil des plus belles Poésies des poëtes françois_;
Paris, chez Claude Barbin, 1692, in-12, p. 325-328.--_Poésies de_
SAINT-PAVIN; chez Leprieur, 1759, in-12, p. 62-71.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_, t. I; _Choix de Poésies_, p. III, édition de
Monmerqué.
La cour, ainsi que le dit Saint-Pavin, avait résidé à Saint-Germain
durant l'hiver que madame de Sévigné passa en Bretagne; mais quoique les
divertissements n'y eussent pas été aussi brillants que ceux des années
précédentes, cependant ils ne furent que peu de temps suspendus par la
mort de la reine mère. Benserade composa pour l'hiver de 1666 le _Ballet
des Muses_, dans lequel le roi dansa avec MADAME, mademoiselle de la
Vallière, madame de Montespan et d'autres beautés. Ce fut à cette
occasion que Molière rima son insipide pastorale de _Mélicerte_, qu'il
se repentit d'avoir écrite et qu'il remplaça depuis par la jolie pièce
du _Sicilien ou l'Amour peintre_[77].
[77] _Ballet royal des Muses_, dansé par Sa Majesté en 1666, dans
les _OEuvres de_ BENSERADE, t. II, p. 357.--_Mélicerte_, comédie
pastorale héroïque, par J.-B. P. DE MOLIÈRE, représentée pour la
première fois à Saint-Germain en Laye, pour le Roy, au ballet des
Muses, en décembre 1666, par la troupe du Roy; dans les _OEuvres
posthumes_ de monsieur DE MOLIÈRE; chez Denis Thierry, 1682,
in-12, _imprimées pour la première fois_, t. VII des _OEuvres_,
p. 229.
Madame de Sévigné profita de son séjour aux Rochers pour agrandir et
embellir sa demeure sans nuire à ses projets d'économie. «J'ai fait
planter, écrivait-elle à Bussy, une infinité de petits arbres et un
labyrinthe d'où l'on ne sortira pas sans le fil d'Ariane; j'ai encore
acheté plusieurs terres, à qui j'ai dit, selon la manière accoutumée: Je
vous fais parc. De sorte que j'ai étendu mes promenoirs sans qu'il m'en
ait coûté beaucoup[78].»
[78] SÉVIGNÉ, _Lettre_ en date du 20 mai 1667, t. I, p. 113,
édit. de Monmerqué, et p. 156 de l'édit. de G. de S.-G.
Madame de Sévigné ne revint à Paris qu'au printemps suivant, vers la fin
du mois de mai[79]. Louis XIV était alors à Compiègne; mais il partit
bientôt pour aller rejoindre son armée, et commencer enfin cette grande
lutte contre l'Espagne à laquelle il se préparait depuis longtemps:
vaste scène qui s'ouvrait pour l'Europe entière, et qui, après de
sanglants combats, se termina par la conquête de la Flandre et celle de
la Franche-Comté[80]. Ainsi fut constitué ce beau royaume de France en
une masse compacte et formidable, restée intacte malgré les désastres de
la fin de ce glorieux règne, malgré la corruption et la mollesse des
deux règnes suivants, malgré les affreuses convulsions de l'anarchie et
la délirante ambition du génie des batailles.
[79] Louis XIV partit de Paris le 16 mai, et alla coucher à
Champlâtreux. Conférez DALLICOURT, _Campagne royale_, p. 4.
[80] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 29 et 30.--Sur les causes ou
les prétextes de cette guerre, conférez _Dialogues sur les droits
de La Reyne très-chrétienne_; Paris, de l'imprimerie d'Antoine
Vitré, 1667, in-12 (23 pages). Ce fut Louis XIV qui fit composer
et répandre ce petit écrit; il est avoué par lui dans
l'avertissement. La permission d'imprimer est du 10 mai 1667.
Grimoard, dans les _OEuvres de_ LOUIS XIV, t. III, p. 37, parle
d'un _Traité des droits de la Reyne_, dont il y eut trois
éditions. Est-ce le même écrit que le Dialogue?--Cf. MIGNET,
_Négociations relatives à la succession d'Espagne_, 1835, in-4º,
t. I, p. 177-297, 391-495.