Nous en avons assez dit pour faire comprendre pourquoi madam

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et

n'a pas été harmonisée.

La notation {lt} est l'abrégé du livre tournois.

MÉMOIRES

SUR MADAME

DE SÉVIGNÉ

TROISIÈME PARTIE

TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT.--MESNIL (EURE).

MÉMOIRES

TOUCHANT

LA VIE ET LES ÉCRITS

DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL

DAME DE BOURBILLY

MARQUISE DE SÉVIGNÉ

DURANT LE MINISTÈRE DU CARDINAL MAZARIN

ET LA JEUNESSE DE LOUIS XIV

SUIVIS

De Notes et d'Éclaircissements

PAR

M. LE BARON WALCKENAER

QUATRIÈME ÉDITION

REVUE ET CORRIGÉE

PARIS

LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET CIE

IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56

1880

MÉMOIRES

TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS

DE

MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,

DAME DE BOURBILLY,

MARQUISE DE SÉVIGNÉ.

CHAPITRE PREMIER.

1664-1666.

Occupation de Bussy dans son exil.--Inconvénients qu'eurent pour

lui les diverses éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ et

du cantique obscène et supposé qu'on y intercala.--Jouissances

maternelles de madame de Sévigné--Louis XIV; sa cour.--Ses maximes

de gouvernement.--Boileau, Racine, la Rochefoucauld font paraître

leurs premiers ouvrages.--Tous ces écrivains sont les censeurs de

leur époque.--La satire est personnelle.--Répulsion que madame de

Sévigné devait éprouver pour le caractère des nouveaux

littérateurs.--Si elle goûtait peu leur personne, il n'en était

pas de même de leurs écrits.--Elle assiste chez madame de

Guénégaud à une lecture faite par Racine et par

Boileau.--Pomponne, revenu de son exil, assiste aussi à cette

lecture.--Détails sur les personnages qui s'y trouvaient, sur

madame de Feuquières, madame de la Fayette, la Rochefoucauld,

Gondrin, Louis de Bassompierre, l'abbé de Montigny, d'Avaux,

Châtillon, Barillon, Caumartin.--Détails sur madame de

Guénégaud.--Portrait de cette dame par Arnauld d'Andilly.--Ses

liaisons avec d'Andilly et avec son fils de Pomponne.--Elle marie

sa fille au duc de Caderousse.--Mademoiselle de Sévigné liée avec

mademoiselle de Montmort, qui épouse M. de Bertillac.--M. de

Guénégaud sort de la Bastille.--Description du château de

Fresnes.--Plaisirs qu'on y goûtait.--Mascarade à l'hôtel de

Guénégaud.--Vers adressés à madame de Guénégaud.--Pomponne est

nommé ambassadeur en Suède.--Mort d'Anne d'Autriche et du prince

de Conti.--Le roi passe l'été à Fontainebleau, et madame de

Sévigné à Fresnes.--Correspondance entre Pomponne et la société du

château de Fresnes.--Lettres de madame de la Fayette et de madame

de Sévigné à Pomponne.--Détails sur l'évêque de Munster.--Détails

sur madame et M. de Coulanges.--Lettres de Pomponne à la société

réunie à Fresnes.--Réflexions.

Nous avons terminé la seconde partie de ces _Mémoires_ à l'exil du comte

de Bussy: ce courtisan disgracié s'occupait à embellir sa demeure,

cherchant vainement, dans ses goûts pour les arts et la poésie, une

distraction aux tourments de l'ambition déçue et aux angoisses de

l'amour trompé. La vanité qui le dominait ne lui permettait pas de

croire qu'il fallût renoncer à aucune de ses espérances, et il ne

pouvait calmer les agitations d'un cœur en proie aux regrets, à la

haine, à l'envie et à tous les sentiments les plus contraires au repos

de l'âme. Il avait rangé dans la superbe galerie de son château les

portraits des plus illustres personnages de l'histoire de France et,

avec ses portraits de famille, ceux des hommes les plus célèbres et des

femmes les plus belles et les plus spirituelles de son temps. Pour ces

derniers portraits il avait composé des emblèmes et des inscriptions

plus propres à faire briller la malice que la finesse de son esprit; et,

par ses vaniteuses rancunes, il entretenait imprudemment l'animosité de

ses ennemis[1].

[1] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 65; t. V, p. 41.--MILLIN,

_Voyage dans les départements du midi de la France_, t. I, p.

208-219, chap. XIV, pl. XII de l'atlas.--CORRARD DE BREBAN,

_Souvenirs d'un voyage aux ruines d'Alise et au château de

Bussy-Rabutin_; Troyes, 1833, in-8º, p. 16-29.

Leur haine l'avait cependant aidé à obtenir plus promptement sa liberté.

Le désir qu'ils avaient de se venger de lui leur fit outre-passer, dans

leurs calomnies, la mesure de la vraisemblance. Nous avons dit, et avec

juste raison, dans la seconde partie de ces _Mémoires_[2], que le fameux

libelle de Bussy, intitulé _Histoire amoureuse des Gaules_, ne contenait

pas les couplets infâmes qu'on y a insérés depuis; et nous avions pensé,

d'après les éditions de cet ouvrage que nous avions réunies, qu'on ne

les avait intercalés que longtemps après: en cela nous nous

trompions[3]. Les ennemis de Bussy, aussitôt qu'il eut été mis à la

Bastille, s'occupèrent de faire imprimer en Hollande l'ouvrage inculpé,

et ils en firent faire une édition avec le nom de l'auteur[4]. Celui qui

prépara la copie de cette édition, au titre un peu déguisé d'_Histoire

amoureuse des Gaules_, substitua celui d'_Histoire amoureuse de France_;

et, au lieu de laisser subsister les noms supposés, il mit en toutes

lettres les véritables noms des personnages, d'une manière beaucoup plus

complète et plus exacte que dans la _clef_ des deux éditions anonymes et

subreptices qui avaient paru. Restait le cantique chanté durant la

semaine sainte au château de Roissy, mais qui n'était pas dans les deux

premières éditions, parce que la copie livrée à l'imprimeur par la

marquise de la Baume ne le contenait pas. On avait fait d'assez

nombreuses copies des couplets et vaudevilles composés à l'époque de la

Fronde et du ministère du cardinal Mazarin, qui presque tous étaient

dirigés contre ce ministre, le roi, la reine mère, ses filles d'honneur:

plusieurs de nos bibliothèques conservent encore ces recueils, en

écriture du temps, annotés et contenant des détails souvent vrais,

souvent faux, sur les personnes chansonnées; ce qui faisait dire à

Ménage qu'il était impossible d'écrire sincèrement l'histoire de son

temps sans un recueil de vaudevilles[5]. L'éditeur de l'_Histoire

amoureuse de France_ imagina d'aller chercher dans un de ces recueils

tout ce qu'il y avait de plus immonde, de plus ordurier, de plus plat,

dans les nombreux couplets dits _Alleluia_, parce qu'ils étaient sur

l'air des noëls parodiés, composés contre le roi, MONSIEUR, Mazarin, la

reine mère et ses filles d'honneur. Ce fut un libraire du Palais, nommé

François Maugé, avec lequel Bussy avait été en relation, qui, de concert

avec les puissants ennemis de ce dernier et entraîné par la cupidité,

s'entendit avec un autre libraire de Bruxelles (Foppens)[6], pour faire

paraître cette édition interpolée et scandaleuse de l'_Histoire

amoureuse des Gaules_, la seule peut-être qui du vivant de l'auteur ait

été publiée avec son nom; du moins plusieurs de ceux qui réimprimèrent

ensuite l'_Histoire amoureuse de France_ d'après cette édition

eurent-ils la pudeur de supprimer le nom de Bussy sur le titre[7].

[2] _Mémoires sur madame de Sévigné_, 2e partie, p. 138-142, 150,

350 et 351.

[3] Conférez p. 351, ligne 16, et la note p. 510 de la 1re

édition.

[4] _Histoire amoureuse de France, par_ BUSSY-RABUTIN, _avec ses

Maximes d'amour_, 1666, petit in-12 de 237 pages, sans les

Maximes, qui commencent le volume et ne sont pas paginées.

[5] _Ménagiana_, t. III, p. 355.

[6] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, in-12, t. II, p.

373 et 377.

[7] _Histoire amoureuse de France, par_ BUSSY-RABUTIN, _avec ses

Maximes d'amour_, MDCLXVI, petit in-12 (sans nom de lieu ni

d'imprimeur). Le récit de la débauche pendant la semaine sainte

est à la page 190; le _Cantique_, p. 195 et 197; l'Histoire de

madame de Sévigné, à la page 200. Autre édition, sans nom

d'auteur, intitulée _Histoire amoureuse des Gaules_, édition

nouvelle; à Liége, 1666 (avec la sphère), 260 pages. L'Histoire

de madame de Chanville (Sévigné) est à la page 216. Autre

édition, et sans nom d'auteur, intitulée _Histoire amoureuse de

France_; Amsterdam, chez Isaac Van-Dyck, 1 vol. in-12, MDCLXXVII.

_Le Cantique_ est aux pages 198 à 200; l'Histoire de madame de

Sévigné, à la page 202. Il y a de plus, dans cette édition, la

Lettre au duc de Saint-Aignan, en date du 12 novembre 1665, qui

est dans le _Discours de Bussy à ses enfants_, page 382.

Deux syndics de la corporation des libraires de Paris, avertis par

Foppens qu'il allait faire paraître cette édition, en instruisirent

Bussy dans sa prison. Bussy se hâta d'écrire à Colbert à ce sujet, et il

employa en même temps un habile commissaire de police pour découvrir

ceux qui vendaient sous son nom l'_Histoire amoureuse de France_.

Deux libraires surpris en flagrant délit furent saisis et mis à la

Bastille. Bussy apprit, par l'interrogatoire qu'on fit subir à Maugé,

que cet homme l'avait déjà dénoncé en 1663, comme lui ayant troqué deux

exemplaires du _Testament du cardinal Mazarin_. Ce fait fut trouvé faux

d'après les propres déclarations de Maugé, qui fut mis au cachot pour sa

calomnie. Il en sortit deux jours après, ce qui parut suspect à Bussy;

car il sut en même temps alors, d'après cette dénonciation, qu'on avait

été sur le point de l'arrêter, lui Bussy, quand la cour allait à

Vincennes en 1664, et qu'on en fut empêché par l'entretien qu'il avait

eu à Fontainebleau avec le roi. Bussy, dans cet entretien, se justifia

non pas de ce qui concernait la dénonciation faite contre lui, puisqu'il

l'ignorait alors, mais d'être l'auteur des couplets ou des

plaisanteries qu'on lui attribuait faussement. Le roi déclara au duc de

Saint-Aignan qu'il était désabusé et satisfait des explications qui lui

avaient été données par Bussy[8].

[8] Sur cette entrevue du roi, conférez BUSSY, _Mémoires_,

Amsterdam, 1721, t. II, p. 283, et _Discours du comte_ DE

BUSSY-RABUTIN _à ses enfants_; Paris, chez Anisson, directeur de

l'Imprimerie royale, 1694, p. 365-367.

Quand parut l'édition de l'_Histoire amoureuse de France_ avec l'ignoble

cantique et le nom de Bussy, Louis XIV n'eut pas besoin d'une nouvelle

explication pour ajouter foi aux protestations de Bussy. Il ne douta pas

un instant qu'il ne pouvait avoir part à cette édition ni au cantique.

Par le manuscrit que lui avait remis Bussy, Louis XIV connaissait le

cantique chanté à Roissy, et il savait que ni Bussy ni aucun de ceux

qui, dans leur débauche, avaient pendant la semaine sainte fait parade

d'impiété n'avaient pu proférer les paroles qu'on leur prêtait. Les

disciples des Petit[9], des Théophile, des auteurs du _Parnasse

satirique_, d'où partaient de telles attaques, se cachaient dans de

honteux galetas, et ne hantaient pas les palais. L'homme de cour ne se

croyait pas moins un honnête homme en affichant l'incrédulité en

religion et le libertinage des mœurs; mais il aurait cru renoncer à

jamais à ce titre s'il avait employé, en vers ou en prose, l'argot

crapuleux de la débauche et le langage de la canaille. Bussy, qui

passait pour un des plus beaux esprits de la cour et un des plus

délicats, quoiqu'un des plus mordants, pouvait, moins qu'un autre, être

soupçonné d'un si honteux travers. S'il inséra dans son roman

historique le malin cantique chanté à Roissy, il ne le laissa

certainement pas tel qu'il avait été improvisé, et il le supprima dans

la copie qui fut communiquée à madame de la Baume. Les plaintes qu'il

forma sur le tort que lui faisaient ses ennemis par l'édition de

Bruxelles furent entendues et accueillies. Sa femme ayant alors demandé

qu'il fût relâché pour se faire traiter d'une maladie dont il était

atteint, Louis XIV envoya aussitôt Vallot, son premier médecin, et

Félix, son premier chirurgien, pour visiter le prisonnier[10], et donna

ordre de l'élargir. Bussy sortit enfin de la Bastille, pour n'y plus

rentrer. Il avait écrit le 10 mars (1665) pour prier Colbert de faire

arrêter les libraires qui débitaient l'édition de Bruxelles. Le 22

avril, la comtesse de Bussy avait adressé sa demande au roi, et le 17

mai Bussy était libre. Ces dates en disent plus que tous les arguments

sur les couplets intercalés. Dans sa retraite, le duc de Saint-Aignan,

le duc de Noailles et un grand nombre de personnages comblés des faveurs

de Louis XIV continuèrent à correspondre avec Bussy, et s'honoraient

d'être de ses amis. Mais ils ne purent jamais le faire rentrer au

service, quoique la reine mère elle-même eût souvent intercédé pour lui

lorsqu'il était en prison[11].

[9] Conférez les _OEuvres diverses du sieur_ D***; Amsterdam,

1714, t. II, p. 229.

[10] BUSSY, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, t. II, p. 301. _Discours

du comte_ DE BUSSY-RABUTIN _à ses enfants_, 1694, in-12, p. 404.

[11] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 337.

Nous savons que, lors de l'accusation intentée à Bussy pour avoir

composé des écrits offensants contre le roi et la reine mère, le

vendredi 17 avril 1665 au matin, le chevalier du guet Testu se

transporta chez Bussy, et, d'après les ordres qu'il avait reçus,

s'empara de tous ses papiers, et même le fouilla. Au nombre des

manuscrits que Testu saisit était celui de l'_Histoire amoureuse des

Gaules_, le même que Bussy avait prêté au roi. Après que le lieutenant

de justice criminel eut pris connaissance de ce manuscrit et de tous les

papiers de Bussy, qu'il l'eut interrogé juridiquement et qu'on eut fait

un rapport au roi sur le résultat de cette enquête, le roi déclara que

Bussy n'avait rien écrit contre sa personne ni contre celle de la reine,

et permit à ceux qui s'intéressaient à lui de parler en sa faveur. Mais

cependant le roi dit en même temps qu'il retiendrait encore Bussy en

prison, pour le dérober à la fureur des ennemis qu'il s'était faits par

son libelle, parce que, sans cette précaution, ils le feraient

assassiner; ce que Bussy confirme lui-même, puisqu'il avoue que, sur les

avis qui lui furent donnés, il ne sortait plus qu'avec deux pistolets

dans sa voiture, et qu'il se faisait suivre de quatre hommes à cheval,

également armés[12]. On sut bientôt que c'était sur la dénonciation du

prince de Condé, et non par suite d'aucun ressentiment du roi, que Bussy

avait été arrêté[13]. Par les lettres du duc de Saint-Aignan, nous

apprenons que ce fut le même motif qui força Louis XIV à exiler Bussy

dans ses terres et qui l'empêchait de lui permettre de revenir à Paris

et d'employer ses talents pour la guerre.

[12] BUSSY, _Discours à ses enfants_, p. 375.--BARRIÈRE, _la Cour

et la Ville_, p. 46.--_Ménagiana_, t. IV. p. 216.--MENAGII

_Poemata_, octava editio; Amstelodami, _Ep._ p. 147, _epigram._

CXXXVIII.

[13] _Lettres_, GUI-PATIN (18 août 1665), t. III, p. 153; lettre

354.--_Ibid._, BUSSY, _Mémoires_; Amsterdam, 1721, t. II, p. 300.

Malgré la protection de la reine mère, de MADAME, de MADEMOISELLE;

malgré les vives sollicitations du duc de Saint-Aignan, du duc de

Noailles, du comte de Gramont et de beaucoup d'autres[14], Bussy ne put

être rappelé de son exil que dans l'âge où il n'était plus propre à

faire le métier de courtisan et à recommencer celui de guerrier. Ces

mêmes lettres du duc de Saint-Aignan nous disent que dans le cantique

qui se trouvait dans le manuscrit remis au roi, d'après lequel Bussy

avait fait ses lectures confidentielles, deux femmes d'un haut rang

étaient diffamées, et que Turenne et Condé, qui prenaient à elles un vif

intérêt, fortement courroucés contre l'auteur, s'opposaient toujours à

ce qu'il reprît du service. Eux et leurs adhérents continuaient à

attribuer à Bussy les nouveaux couplets et les épigrammes qui

circulaient de temps à autre contre les généraux, le roi et sa cour. Le

mécontentement de Bussy ne pouvait que donner crédit à cette accusation.

L'édition de son libelle, réimprimé avec un titre plus clair, avec tous

les noms et avec l'intercalation des _Alleluia_, en accrut encore le

succès, et redonna à cette œuvre malheureuse le piquant de la

nouveauté. Dans tous les temps, le public oiseux a aimé le scandale.

Jamais la calomnie n'abandonne entièrement celui qui, par ses vices et

ses travers, a prêté le flanc à ses coups: les blessures qu'elle lui

fait sont incurables, et semblent être la juste punition de ses méfaits

ignorés. Bussy remarque lui-même que les premières copies de l'_Histoire

amoureuse des Gaules_, qui n'étaient pas falsifiées, furent mises de

côté quand celles qui l'étaient parurent, parce que, dit-il, chacun

court à la satire la plus forte, et trouve fade la véritable[15]. Chaque

fois qu'on réimprimait ce livre[16], comme on fit en 1671 et en 1677,

il renouvelait les ressentiments qu'il avait excités lors de sa première

apparition; et peut-être est-ce à cette cause que nous devons attribuer

ces retours d'aigreur que madame de Sévigné manifeste quelquefois envers

son cousin, après avoir déclaré qu'elle lui avait pardonné. Tandis que,

dans son exil, Bussy était au milieu des ouvriers et des décorateurs de

son château, madame de Sévigné, dans les fêtes et les cercles où elle

conduisait sa fille, s'enivrait des jouissances de l'orgueil maternel,

et augmentait le nombre de ses amis et de ses admirateurs.

[14] BUSSY, _Lettres_, t. III et V, _passim_.

[15] BUSSY, _De l'usage des adversités_, t. III, p. 269; des

_Mémoires_.--BAYLE, _Dictionnaire_, p. 2957.

[16] _Histoire amoureuse de France_; Amsterdam, Van-Dyck,

1671,--_Ibid._, 1677.--Une 3e édition, Bruxelles, chez Pierre

Dobeleer, 1708, petit in-12; une 4e édition, par M***, chez

Adrian Moetjens, 1710, in-12. Cette dernière est celle que j'ai

citée et que je croyais la première avec ce titre. La Lettre de

Bussy au duc de Saint-Aignan est à la fin, après le

Cantique.--J'ai tenu l'édition de 1666, avec le nom de Bussy;

mais je ne connais que par la mention qu'en fait Barbier (t. II,

p. 60, _Dictionnaire des Anonymes_) l'édition de Van-Dyck, 1677,

et l'édition de Bruxelles, 1708.--Je possède l'_Histoire

amoureuse des Gaules_, édition nouvelle; Liége, 1666, avec la

sphère, sans nom d'auteur; et les deux éditions de Liége, sans

date ni nom d'auteur ni d'imprimeur; une, avec une croix de

Saint-André (Elzevier): ces deux éditions ont précédé toutes les

autres.

Cette cour, ce monde, où brillaient madame de Sévigné et sa fille,

acquéraient chaque jour plus d'éclat par l'influence du jeune roi qui

présidait aux destinées de la France. Ce n'est pas que nous soyons

encore à l'époque la plus remarquable de son règne, mais nous sommes

arrivés à celle qui est la plus utile à étudier pour l'historien et pour

l'homme d'État. C'est pendant les années 1665 et 1666 que Louis XIV a

consolidé les bases de son gouvernement, préparé les combinaisons de sa

politique, arrêté pour lui-même les règles de conduite qui ont fait sa

grandeur[17]. Tant qu'il les a suivies, ses succès furent constants; il

n'éprouva de revers que lorsque ses fortes facultés eurent ployé sous le

poids des années, et quand, fasciné par ses victoires et par le long

exercice du pouvoir, il eut perdu cette volonté ferme qui l'astreignait

aux maximes que lui-même s'était prescrites. Jusque-là il a pu dire avec

vérité: «L'État, c'est moi;» car il était la pensée vivifiante de la

monarchie, celui dont la main puissante comprimait toutes les ambitions

coupables, dont les regards encourageaient tous les talents, dont les

paroles dispensaient la fortune, les honneurs et la gloire.

[17] LOUIS XIV, _Instructions pour le Dauphin_, dans ses

_OEuvres_, t. III, p. 189.

C'est en effet au temps dont nous traitons qu'on vit apparaître, comme

par enchantement, plusieurs des grands écrivains qui devaient illustrer

ce siècle. C'est dans les années 1665 à 1666 que la Fontaine, le

conteur, fit paraître son premier volume[18], la Rochefoucauld ses

_Maximes_[19], Boileau son _Discours au roi_ et sept de ses satires[20],

Racine sa tragédie d'_Alexandre_[21]; que Molière mit le sceau à sa

réputation par _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_[22].

[18] _Contes et nouvelles en vers de M._ DE LA FONTAINE; Paris,

1665, in-12, chez Claude Barbin.

[19] _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_; Paris, 1665,

in-12, chez Claude Barbin.

[20] _Satires du sieur D***_; Paris, 1666, in-12, chez Claude

Barbin.

[21] _Alexandre le Grand_, tragédie; Paris, 1666, in-12, chez

Pierre Trabouillet.

[22] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLIII, p. 127, de la collection

de Petitot.--Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_.

Il est une chose digne de remarque relativement aux brillants athlètes

qui s'élançaient simultanément dans l'arène littéraire: c'était leur

audace; c'était leur dessein avoué de censurer en tout la société de

cette époque; c'étaient leurs vives agressions contre les célébrités qui

y primaient, contre les ridicules les plus en crédit, contre les

ouvrages les plus prônés, les illusions les plus douces, les réputations

les mieux établies, les doctrines les plus respectées. Le livre des

_Maximes_ tendait à faire disparaître ces idées chevaleresques, cette

croyance à la sympathie des âmes et à l'amour platonique qui jusqu'alors

avait souvent paré d'un semblant de vertu les vices d'une société dont

ce livre était une amère satire. Molière et Boileau osaient, par de

piquantes personnalités, donner plus de sel et de saveur à leurs

redoutables sarcasmes. Racine, dédiant au roi sa tragédie d'_Alexandre_,

dans une préface qu'il supprima depuis, s'attaque à Corneille, et lance

des traits malins contre les admirateurs de ce grand homme. La comédie

des _Plaideurs_ parut la même année que la grande ordonnance sur la

procédure civile (1667); et les maîtres, les protecteurs de la jeunesse

du poëte irritable ayant osé blâmer ceux qui travaillaient pour le

théâtre, il reversa[23] sur eux les traits acérés du ridicule, dont

Pascal s'était servi pour les défendre. Lorsque ces pieux solitaires,

par leurs nombreux prosélytes, avaient mis en crédit la réforme qu'ils

projetaient dans la religion et dans les mœurs, les licencieux récits

de l'auteur de _Joconde_ paraissent avec privilége, et sont lus sans

scrupule.

[23] Conférez les _OEuvres de_ RACINE et les frères PARFAICT,

_Histoire du théâtre françois_, t. X, p. 226.

Madame de Sévigné avait, plus qu'aucune femme de son temps,

l'instruction et le genre d'esprit nécessaires pour apprécier des génies

de la trempe des Molière, des Boileau, des Racine et des la Fontaine;

mais lorsque leurs premiers écrits parurent, elle était entièrement

adonnée à l'éducation de ses enfants, et, sincèrement pieuse, elle

faisait ses délices et son profit des traités de Nicole sur la morale.

Quoiqu'elle ne se fût point interdit les fêtes, les spectacles et les

plaisirs du monde, elle ne pouvait donner son approbation à des

productions où Chapelain, Ménage, Saint-Pavin, Montreuil[24] et tant

d'autres de ses amis étaient personnellement offensés. L'odieux libelle

de Bussy, où madame de Sévigné était outragée, avait fait explosion en

même temps que les vers du satirique; et ce fut encore alors que, dans

le Voyage de MM. Chapelle et de Bachaumont, qu'on venait de publier, la

raillerie avait été poussée, à l'égard de «ce pauvre d'Assoucy[25],» à

un degré de cynisme que Voltaire seul, à sa honte, a depuis

surpassé[26].

[24] Las «de grossir impunément les feuillets d'un recueil,»

Montreuil venait de publier ses _OEuvres_; Paris, 1666, in-12,

chez Billaine. Conférez p. 5, 107 et 472 de cette édition, pour

les lettres et les vers relatifs à madame de Sévigné.

[25] Voyez la _Lettre de_ D'ASSOUCY _à Chapelle_, datée de Rome

le 25 juillet 1665.--Dans _les Aventures de M._ D'ASSOUCY; Paris,

1677, in-12, chez Claude Audinet, t. II, p. 254 et 260-264; et le

chapitre X, p. 283, intitulé _Ample Réponse de_ D'ASSOUCY _au

Voyage de M. Chapelle_.

[26] _Voyages de Messieurs_ BACHAUMONT et CHAPELLE, _dans le

Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_, 1663 ou 1667,

p. 64-75; _Voyage de Messieurs_ LE COIGNEU DE BACHAUMONT et CL.

EMMAN, LUILLIER CHAPELLE; 1732, la Haye, in-12, p. 81 à 82. C'est

la meilleure édition de toutes celles qu'on a publiées avant et

après.

Nous en avons assez dit pour faire comprendre pourquoi madame de

Sévigné éprouvait de la répulsion pour les jeunes poëtes dont la

réputation commençait à s'établir. Mais elle avait un sentiment trop vif

des beautés littéraires pour ne pas goûter leurs vers: comme elle ne

voulait pas les admettre dans son intimité, elle aimait à se rendre dans

les assemblées où ils les lisaient. Ainsi nous la trouvons avec sa fille

chez son amie madame Duplessis de Guénégaud, écoutant Boileau réciter

plusieurs de ses satires et Racine trois actes et demi de sa tragédie

d'_Alexandre_, le 3 février 1665. Ce jour-là même arrive aussi chez

madame de Guénégaud, après un long exil, M. de Pomponne, cet ami intime

de madame de Sévigné, celui auquel elle avait assidûment écrit pour le

mettre au courant de toutes les vicissitudes de crainte et d'espérance

que lui avaient fait éprouver les interrogatoires du procès de Fouquet.

On conçoit la joie de cette assemblée à l'aspect inattendu d'un tel

hôte. Mais laissons de Pomponne s'expliquer lui-même. Il écrit le

lendemain à son père, Arnauld d'Andilly, auprès duquel il s'était rendu

et qu'il venait de quitter; il lui annonce son arrivée à Paris; il dit

qu'il a d'abord été voir madame Ladvocat, sa belle-mère; ensuite M. de

Bertillac, trésorier général de la reine, qui avait beaucoup contribué à

son retour; qu'il avait reçu la visite de Hacqueville; et ensuite il

continue ainsi[27]:

«Monsieur de Ladvocat me descendit à l'hôtel de Nevers (l'hôtel

Guénégaud)[28], où le grand monde que j'appris qui était en haut ne

m'empêcha point de paraître en habit gris. J'y trouvai seulement madame

et mademoiselle de Sévigné, madame de Feuquières et madame de la

Fayette, M. de la Rochefoucauld, MM. de Sens, de Saintes, de Léon, MM.

d'Avaux, de Barillon, de Châtillon, de Caumartin et quelques autres; et

sur le tout Boileau, que vous connaissez, qui y était venu réciter de

ses satires, qui me parurent admirables; et Racine, qui y récita aussi

trois actes et demi d'une comédie de Porus, si célèbre contre Alexandre,

qui est assurément d'une fort grande beauté. De vous dire quelle fut ma

réception par tout ce monde, il me serait difficile; car elle fut

agréable et pleine d'amitié et de plaisir de mon retour. Il parut d'un

si bon augure de me revoir après trois ans de malheur, dans un moment si

agréable, que M. de la Rochefoucauld ne m'en augura pas moins que d'être

chancelier.»

[27] _Lettres de_ M. DE POMPONNE, à la suite des _Mémoires de_

COULANGES, 1820, in-8º, p. 383.

[28] Voyez notre _Seconde partie des Mém. de madame_ DE SÉVIGNÉ,

p. 497; les _Mémoires de_ COULANGES, p. 383, note 2 de M.

MONMERQUÉ.

Remarquons que, parmi toutes les notabilités qui se trouvaient dans

cette assemblée, de Pomponne nomme d'abord madame de Sévigné et sa

fille, et qu'il ne sépare pas madame de la Fayette du duc de la

Rochefoucauld. La longue intimité de ces deux personnes, que la mort

seule put dissoudre, avait commencé depuis longtemps, et le nom de l'une

rappelait aussitôt celui de l'autre. Tous deux, ainsi que madame de

Feuquières, sont nommés avant les évêques. La marquise de Feuquières,

mariée seulement depuis deux ans, était sœur d'Antoine, duc de Gramont,

et son mari était cousin d'Andilly et parent de M. de Pomponne[29]. M.

de Sens[30] était Henri de Gondrin, oncle du marquis de Montespan.

Gondrin fut nommé évêque en 1646, et mourut en 1674[31]. Il s'acquit une

malheureuse célébrité par ses rigueurs contre les jésuites et les

capucins. M. de Saintes était Louis de Bassompierre, fils naturel du

maréchal de Bassompierre et de la marquise d'Entragues; il eut son

évêché en 1648, et madame de Sévigné en parle comme d'un des plus

aimables hommes de son temps. Le comte d'Avaux, qui avait travaillé avec

Servien au traité de Munster, était déjà devenu un personnage important.

De Châtillon, Barillon et Caumartin étaient tous les trois de la société

intime de madame de Sévigné. C'est le chevalier de Châtillon qui lui

demanda plaisamment huit jours pour faire un impromptu. Il devint par la

suite capitaine des gardes de MONSIEUR[32]. Quant à Barillon et à

Caumartin, tous deux dans la robe, nous aurons occasion d'en parler plus

d'une fois. Le premier fut ambassadeur en Angleterre; le second, qui

n'était encore que maître des requêtes, parvint à être conseiller d'État

et intendant de Champagne.

[29] _Mémoires de_ COULANGES, p. 383.

[30] _Gallia christiana_, t. XII, p. 103 à 104.

[31] _Gallia christiana_, t. II, p. 1085, 1086.--MOTTEVILLE,

_Mém._, t. XXXIX, p. 302.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 1er

juillet 1679, t. V, p. 8, édit. de G. de S.-G.; ou t. IV, p. 361

de l'édit. de Monmerqué.

[32] En 1674. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 23 décembre

1671 et du 5 janvier 1674, t. II, p. 322, et t. III, p. 295 de

l'édit. de G. de S.-G.; ou p. 199 de l'édit de M.--Conférez aussi

LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 362.

Les personnes les plus notables de cette assemblée avaient passé leur

jeunesse à l'hôtel de Rambouillet[33]. Madame de Rambouillet venait de

mourir; mais la réputation de ceux qu'elle avait admis à ses réunions

lui survivait. C'était encore à eux que les jeunes poëtes de la nouvelle

école aimaient à soumettre leurs productions avant de les produire au

grand jour. Madame Duplessis-Guénégaud, sœur du maréchal de Praslin et

de la maréchale d'Étampes[34], réunissait, avec les beaux esprits du

temps, ceux qui avaient fait partie de cette société célèbre, pendant

l'hiver, dans son hôtel à Paris; durant l'été, dans son beau château de

Fresnes. On jouissait chez elle de cette franchise, de cette sûreté de

commerce, de cet abandon auxquels étaient accoutumés les amis de madame

de Rambouillet et qu'on ne retrouvait pas à la cour toute splendide,

toute galante de Louis XIV, où les soucis de l'ambition et les exigences

de l'étiquette mettaient obstacle aux jouissances sociales.

[33] ARNAULD D'ANDILLY, _Mém._, t. XXXIV.

[34] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 298 et 393.--Voyez

ci-dessus, 2e partie, p. 271, chap. XIX.

Celles dont madame Duplessis-Guénégaud avait contracté l'habitude

étaient, à cette époque, troublées par la captivité de son mari, qui se

trouvait enveloppé dans la persécution dirigée contre les collaborateurs

de Fouquet. Ce fut un motif pour les amis de madame de Guénégaud de se

montrer plus assidus auprès d'elle; et il était juste que cette femme

d'un si rare mérite trouvât de nombreux amis dans sa disgrâce, puisque

elle-même, dans le temps de sa haute fortune, s'était montrée fidèle et

courageuse en amitié. A cet égard il est d'autant plus opportun de citer

ici un passage des Mémoires d'Arnauld d'Andilly que nous savons par

lui-même qu'il fut écrit à l'époque dont nous traitons. Il raconte

comment, sous Mazarin, il fut une première fois, pour l'affaire du

jansénisme, exilé à Pomponne[35].

[35] Il faudrait écrire Pompone et non Pomponne (voyez LE BOEF,

_Hist. du Diocèse de Paris_, t. VI, p. 66 et suiv.); mais l'usage

de la double _n_ a prévalu.

«A peine étais-je arrivé à Pomponne que madame Duplessis vint m'y

prendre, et me mena dans sa maison de Fresnes, qui en est proche, sans

que monsieur son mari ni elle aient jamais voulu m'en laisser partir

tant que cet exil dura... Notre amitié d'elle et de moi commença lors

des guerres de Paris, où, nous trouvant ensemble à Port-Royal aux

sermons de M. Singlin, nous parlions aussi hautement pour le service du

roi qu'on pourrait le faire aujourd'hui... J'ai trouvé en madame du

Plessis tout ce que l'on peut souhaiter pour rendre une amitié parfaite.

Son esprit, son cœur, sa vertu semblent disputer à qui doit avoir

l'avantage. Son esprit est capable de tout, sans que son application aux

plus grandes choses l'empêche d'en avoir en même temps pour les

moindres. Son cœur lui aurait, dans un autre sexe, fait faire des

actions de courage tout héroïques; et sa vertu est si élevée au-dessus

de la bonne et de la mauvaise fortune que ce ne serait pas la connaître

que de la croire capable de se laisser éblouir par l'une et abattre par

l'autre; enfin, pour le dire en un mot, c'est l'une de ces grandes âmes

dont j'ai parlé dans un autre endroit de ces Mémoires[36].»

[36] ARNAULD D'ANDILLY, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 92.

L'amitié qui existait entre Arnauld d'Andilly et madame de Guénégaud

était entretenue par la proximité de leurs habitations et rendue plus

chère et plus précieuse à tous deux par les revers et les retours de

fortune que tous deux éprouvèrent en même temps. La terre de Pomponne,

terre noble de toute antiquité et depuis longtemps érigée en

marquisat[37], située sur les bords de la Marne, près de Lagny, n'était

qu'à une lieue et demie du château de Fresnes. Arnauld d'Andilly, au

mois d'août 1664, par suite des persécutions suscitées contre les

religieuses de Port-Royal, avait été exilé à cette terre de Pomponne.

Mais on eut honte des rigueurs exercées envers un vieillard qui avait

rendu tant de services à l'État. Comme on l'avait privé de trois de ses

filles, qui furent expulsées de Port-Royal et transportées dans un autre

couvent, on permit à son fils, que son attachement à Fouquet avait fait

reléguer à Verdun en mars 1662[38], de revenir et d'aller rejoindre son

père à sa terre de Pomponne[39]. La lettre de cachet qui lui accordait

encore la faculté de rentrer dans Paris est datée du 2 février 1665[40]:

l'on peut, d'après cette date, juger de l'empressement qu'il mit à se

rendre chez madame de Guénégaud, puisqu'il se trouvait chez elle le

lendemain au soir, assez à temps pour entendre les lectures qu'y firent

Boileau et Racine. M. de Guénégaud recouvra peu de temps après sa

liberté, et la joie se répandit de nouveau à l'hôtel de Nevers et au

château de Fresnes: joie de temps en temps un peu troublée par les

exigences de la chambre de justice, auxquelles M. de Guénégaud espérait

se soustraire. La somme considérable à laquelle il fut taxé ne l'empêcha

pas de donner deux cent mille livres (400,000 livres, monnaie actuelle)

en dot à sa fille, lorsqu'il la maria au duc de Caderousse. Ce duc

(car, quoique de Pomponne ne lui donne que le titre de marquis, en sa

qualité d'Avignonais il était, depuis quelque temps, duc de la façon du

pape Alexandre VII[41]); ce duc, dis-je, avant d'épouser mademoiselle de

Guénégaud, avait recherché en mariage mademoiselle de Sévigné. Nous

ignorons les causes qui ont empêché la conclusion de cet hymen, mais

nous verrons par la suite que madame de Sévigné dut se féliciter d'avoir

échappé au malheur d'une telle union[42]. Celle qui devait être la

victime de cet homme immoral fut, par une bizarrerie du sort, mariée en

même temps que lui. La jeune de Montmort, alors amie de mademoiselle de

Sévigné, épousa le fils de ce M. de Bertillac qui s'était montré si

dévoué aux intérêts de M. de Pomponne[43].

[37] LE BEUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t. VI, p. 66 à 77.

[38] MONMERQUÉ, _Biographie universelle_, art. POMPONNE, t. XXXV,

p. 321.

[39] _Lettre de_ POMPONNE, du 22 mai 1666.--_Mémoires de_

COULANGES, p. 406. Cette lettre prouve que la terre de Pomponne

alors appartenait au fils, probablement par cession du père; car

le fils porta d'abord le nom de Briote, qui était celui d'une

terre de sa mère.

[40] MONMERQUÉ, _Mém. de_ COULANGES, p. 384, note 3; et la

_Lettre de_ POMPONNE, en date du 4 février 1665, p. 382; et du 12

mars 1666, p. 397.

[41] Une des trois parties de la seigneurie de Caderousse fut

érigée en duché par bulle du pape du 18 septembre 1663. Voyez le

_Dictionnaire de la France, par_ D'EXPILLY, in-folio, t. II, p.

4, article CADEROUSSE.

[42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 1er août 1667, t. I, p. 117;

du 9 août 1671, t. II, p. 149; t. III, p. 73, et t. VI, p. 123 et

153, éd. de Monmerqué.

[43] Voyez ci-dessus, p. 14; et SÉVIGNÉ, _Lettres_ du 7 août 1675

et du 24 janvier 1680, t. III, p. 367, édit. M.; t. VI, p. 321 de

l'édit. de G. de S.-G,; ou t. VI, p. 124 et 153 de l'édit de

Monmerqué.--_Mémoires de_ COULANGES, p. 383 et 395. Ce mariage

eut lieu le 17 décembre 1665.

Madame de Guénégaud avait plusieurs motifs pour rappeler autour d'elle

les plaisirs trop longtemps bannis de son séjour par le malheur qui

avait frappé son mari. Enfin ce mari lui était rendu; et son gendre, âgé

de vingt ans, beau, aimable, dont rien n'indiquait les inclinations

vicieuses, devait, d'après les conventions de son contrat, être pendant

deux ans, avec sa femme, l'hôte et le commensal de son beau-père et de

sa belle-mère. Aussi, cette année, les divertissements furent fréquents

à Fresnes, et la société y fut très-animée. Ce château de Fresnes,

situé un peu au delà de Claye, près du confluent que forme la Beuvronne

en se jetant dans la Marne, avait été, d'après les ordres de M. de

Guénégaud, presque entièrement reconstruit par François Mansard. Les

environs de Paris, si riches en magnifiques demeures, n'en offraient

aucune qui surpassât Fresnes par la beauté des points de vue, la

facilité qu'il présentait aux promeneurs de jouir sans fatigue de tous

les agréments d'une belle nature, enfin par la commodité et la splendeur

des appartements. Fresnes, par la grandeur et la magnificence du parc et

des jardins, rappelait Vaux, cette splendide création de Fouquet. Par

l'amabilité, l'esprit cultivé de madame de Guénégaud, on pouvait à

Fresnes se croire encore à l'hôtel de Rambouillet, mais avec cette

gaieté, ce sans-gêne que permettent les résidences à la campagne et que

n'admettent point les salons de la ville. Madame de Sévigné, quand elle

n'allait point à Livry, cédait volontiers aux invitations de madame de

Guénégaud, et passait avec sa fille une partie de l'été à Fresnes. Les

hôtes habitués de ce charmant séjour avaient gardé la coutume de l'hôtel

de Rambouillet, de se désigner mutuellement par des noms empruntés aux

romans ou à la mythologie, ou par des sobriquets baroques. Madame de

Guénégaud était connue sous le nom d'Amalthée[44], sans doute à cause de

l'abondance qu'elle faisait régner autour d'elle; M. de Pomponne portait

le nom de Clidamant et M. Duplessis-Guénégaud celui d'Alcandre[45];

Timanes est certainement M. de la Rochefoucauld; et quant aux autres

personnages, Aniandre, Méliande, Cléodon, il est difficile de déterminer

avec certitude ceux que ces noms servaient à désigner. Cet usage est

cause que plusieurs des allusions qu'on trouve dans les lettres qui nous

restent de M. de Pomponne sont aujourd'hui inexplicables. Il fait

mention, dans une de ces lettres, des espiègleries que mademoiselle de

Sévigné[46] s'était permises envers quelques-uns des _Quiquoix_: c'était

le nom jovial par lequel on désignait ceux qui fréquentaient

habituellement le château de Fresnes et l'hôtel de Nevers. Enfin, tous

les _Quiquoix_, lorsqu'ils étaient à Fresnes, femmes et hommes, se

considéraient comme les nymphes et les tritons de la Beuvronne[47].

[44] _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_; Cologne,

Pierre Marteau, t. II, p. 79.

[45] _Lettres de_ M. DUPLESSIS-GUÉNÉGAUD et _Lettres de_

POMPONNE, dans les _Mémoires de_ COULANGES, p. 396-398, 402-404.

[46] POMPONNE, _Lettre_ en date du 5 juin 1667.--_Mém. de_

COULANGES, p. 405.

[47] POMPONNE, _Lettre_ en date du 17 avril 1666, p. 402.

Pomponne écrit toujours Brévone, et peut-être est-ce le véritable

nom de cette petite rivière, nommée _Beuvronne_ sur nos cartes

modernes.

Ces _Quiquoix_ étaient des hôtes fort gais, très-aimables et

très-spirituels, si nous en jugeons par les pièces de vers

qu'adressèrent quatre d'entre eux à madame de Guénégaud, chez laquelle,

pendant le carnaval, ils avaient, déguisés en muets du Grand Seigneur et

masqués, dansé un ballet, sans avoir été reconnus. Ils supposent qu'ils

en étaient morts de douleur et qu'ils lui écrivent des enfers:

Du noir cabinet de Pluton,

Et d'un des fuseaux de Clothon,

Nous vous écrivons cette lettre,

Qu'un Songe vient de nous promettre

De vous porter dès cette nuit

Sans vous faire ni peur ni bruit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sous mille formes différentes,

Nos ombres, vos humbles servantes,

D'un vol prompt quittant les enfers,

Vont droit à l'hôtel de Nevers;

Les beautés des champs Élysées

Pour ce beau lieu sont méprisées:

Mânes, fantômes et lutins,

Esprits plus follets que malins,

Un caprice nous y transporte

Par la fenêtre et par la porte.

Là, comme de notre vivant,

Tantôt, derrière un paravent,

Nous prenons grand plaisir d'entendre

Un entretien galant et tendre;

Tantôt, du coin du cabinet,

Nous observons ce qui se fait;

Tantôt, sous le tapis de table,

Nous jugeons d'un conte agréable;

Tantôt, sous les rideaux du lit,

Nous rions lorsque quelqu'un rit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quoique nos ombres amoureuses

Aiment les heures ténébreuses,

Et qu'elles vous fassent leur cour

La nuit plus souvent que le jour,

Pour n'être pas toutes contentes,

Elles ne sont pas déplaisantes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le mal, à ne rien celer,

Est que nous ne saurions parler.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quiconque en l'empire nocturne

Descend muet et taciturne

N'y devient pas fort éloquent,

Ou ce miracle est peu fréquent;

La mort prend tout, et la friponne

Ne rend la parole à personne:

Ainsi notre unique recours

Est de vous écrire toujours.

Lisez donc, charmante Amalthée,

Une lettre qui fut dictée

Du pays d'où nul ne revint,

L'an mil six cent soixante-cinq[48].

[48] _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes_; Cologne,

chez Pierre Marteau, 1667, in-18, 2e partie, p. 80-83.

Peut-être ces vers étaient-ils de M. de Pomponne: il en avait fait

beaucoup dans sa jeunesse. Deux des madrigaux de la fameuse _Guirlande

de Julie d'Angennes_ sont signés DE BRIOTE, qui était son premier nom,

et on a imprimé de lui une ode qui prouve un vrai talent pour la

poésie[49].

[49] _Recueil de poésies diverses, par M._ DE LA FONTAINE, 1671,

in-12, t. II, p. 113 et 114.--_Guirlande de Julie_, à la suite

des _Mémoires de M. le duc_ DE MONTAUSIER, p. 193 et 199.

Mais il était occupé, au temps dont nous traitons, d'affaires plus

sérieuses. La cessation des rigueurs du pouvoir fut pour de Pomponne le

commencement d'une haute faveur. Le maréchal de Gramont et de Lionne,

tous deux ses amis, parvinrent à le faire rentrer dans les emplois

publics. Louis XIV le nomma ambassadeur extraordinaire en Suède à la fin

de cette même année 1665[50]. Le jeune roi était attentif à s'entourer

de tous les hommes capables, et il ne se laissait dominer par aucune

prévention quand il s'agissait de l'intérêt de l'État. Non-seulement il

avait permis au cardinal de Retz de rentrer, mais il traitait avec égard

cet ancien chef de la Fronde, parce qu'il prévoyait en avoir besoin[51].

Le même motif l'avait déterminé à faire d'un exilé un ambassadeur.

L'emploi de toutes ses heures était réglé d'une manière invariable[52].

Il ne s'en fiait point à ses généraux et à ses ministres pour les

détails qui concernaient la guerre; il les faisait surveiller par des

hommes habiles et sûrs, et entretenait pour cet effet une vaste

correspondance. Il passait lui-même en revue l'armée avec une

scrupuleuse attention[53]. Par sa vigilance toujours active, son

autorité était partout présente; elle agissait sur tous comme une

divinité à la fois bienfaisante et redoutable. Il ne se contentait pas

d'augmenter ses forces de terre et de mer; par ses négociateurs, il

travaillait à faire concourir toutes les puissances aux desseins de sa

politique. Il opposait secrètement le Portugal à l'Espagne, et

ouvertement la Hollande à l'Angleterre. La marine, qu'il avait créée et

organisée, réprimait la piraterie; il imposait ainsi aux nations qui

jusque-là avaient eu la prétention de dominer sur les mers[54].

[50] L'abbé ARNAULD, _Mém._, t. XXXIV, p. 18.--MONMERQUÉ,

_Biographie universelle_, t. XXXIV, p. 318.

[51] LOUIS XIV, _Lettres_, t. V, p. 395.

[52] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XII, p. 369.

[53] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, t. II, p. 78-82, 141,

180, 205, 230, 250 des _OEuvres_.

[54] LOUIS XIV, _Instructions au Dauphin_, OEuvres, t. I, p. 141.

La mort d'Anne d'Autriche, arrivée au commencement de l'année 1666, et

ensuite celle du prince de Conti attristèrent la cour, et firent

suspendre les fêtes. LOUIS XIV avait passé l'hiver à Saint-Germain en

Laye, et résida la plus grande partie de l'été à Fontainebleau,

fortement occupé de ses préparatifs de guerre, de ses négociations et de

l'administration de son royaume. Madame de Sévigné ne faisait donc aucun

sacrifice à madame de Guénégaud en consentant à aller passer à Fresnes

la belle saison. Elle n'y put jouir de la société de M. de Pomponne,

qui s'était rendu à Stockholm. Au sein des grandeurs et des affaires,

sous le climat glacé de la Baltique, l'ambassadeur regrettait vivement

le ciel de la patrie, son vieux père, les délices de son domaine, tous

ses amis, les femmes aimables qui composaient la société de Fresnes et

surtout madame de Sévigné et madame de la Fayette. Pour tromper un peu

son ennui, il entretenait avec M. et madame de Guénégaud une

correspondance sur ce ton badin qui, passé en habitude dans cette

société de vrais amis, était comme l'indice de l'intimité de leur

liaison. Une de ses lettres, qui est une réponse à celle qu'il avait

reçue de M. de Guénégaud, est datée de Stockholm le 17 avril 1666, et se

termine ainsi: «De toutes les langues, je ne parle qu'un latin de

négociations et d'affaires, qui n'est pas tout à fait aussi poli que

celui de la cour d'Auguste. Je ne vois, pour tous livres, que des

traités de guerre, de commerce et de pacification; et les intérêts du

Nord, de l'Angleterre et de la Hollande sont les plus galantes choses

dont je m'entretienne. Peut-être serai-je assez heureux pour reprendre

bientôt le langage d'Amalthée; et c'est en celui de l'amitié, que l'on y

parle mieux qu'en lieu du monde, ou plutôt que l'on ne parle que là, que

je vous assure que nul triton n'est si inviolablement acquis que moi à

toutes les nymphes et tous les tritons de la Brévone.» Puis il signe

CLIDAMANT[55].

[55] _Lettre de_ M. DE POMPONNE _à M. Duplessis-Guénégaud_, datée

de Stockholm le 17 avril 1666, dans les _Mémoires de_ COULANGES,

p. 398-402.

Toute la société de Fresnes se réunit pour répondre à cet aimable

ambassadeur. Nous n'avons plus la portion de la lettre écrite par M. et

madame de Guénégaud et par M. de la Rochefoucauld; mais il nous reste

celle qui fut tracée par madame de la Fayette et madame de Sévigné; et

si nous négligions de la citer, on ne pourrait bien apprécier ni

l'amitié qui unissait toute la société de Fresnes ni les succès

qu'obtenait déjà dans le monde mademoiselle de Sévigné[56].

[56] _Mémoires de_ COULANGES, p. 402.

DE MADAME DE LA FAYETTE A M. DE POMPONNE.

«A Fresnes, ce 1er mai 1666.

«Je suis si honteuse de ne vous avoir point écrit depuis que vous

êtes parti que je crois que je n'aurais jamais osé m'y hasarder

sans une occasion comme celle-ci. A l'abri des noms qui sont de

l'autre côté de cette lettre (le nom de M. de Guénégaud et celui

de M. de la Rochefoucauld), j'espère que vous vous apercevrez du

mien. Aussi bien il y en a un qui le suit assez souvent. Mais

apparemment, puisqu'il est question de mademoiselle de Sévigné,

vous jugez bien que l'on ne parlera plus de moi, au moins sur ce

propos; car ne plus parler de moi, ce n'est pas chose possible à

Fresnes et à l'hôtel de Nevers. J'y suis le souffre-douleur; on

s'y moque de moi incessamment. Si la douceur de madame de

Coulanges et de madame de Sévigné ne me consolait un peu, je crois

que je m'enfuirais dans le Nord.»

DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU MÊME.

«Pour moi, je suis comme madame de la Fayette: si j'avais encore

été longtemps sans vous écrire, je crois que je vous aurais

souhaité mort, pour être défaite de vous; _chi offende non

perdona_, comme vous savez. Cependant c'eût été grand dommage, car

j'apprends que Votre Excellence fait autant de merveilles qu'elle

se fait aimer quand elle est à Fresnes. Je suis donc fort aise de

vous écrire, afin de ne vous plus souhaiter tant de mal. Nous

sommes tous ici dans une compagnie choisie; si vous y étiez, il

n'y aurait rien à désirer. J'ai causé ce matin deux heures avec

monsieur votre père: si vous saviez comme nous nous aimons, vous

en seriez jaloux. Adieu, monsieur l'ambassadeur; si l'évêque de

Munster voit cette lettre, je serai bien aise qu'il sache que je

vous aime de tout mon cœur.»

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (3/6) · 第 1 / 35 段