la grand'mère. Sans en demander la permission, il se mit à marcher
auprès d'elles et s'excusa bien gentiment de son audace. Ce fut
alors qu'il raconta la petite histoire qu'il avait préparée: sa vie
creuse, abandonnée, dans le quartier Latin, son ennui profond de
ne pas connaître à Paris de famille au sein de laquelle il pût se
reposer, la hâte qu'il avait maintenant de terminer ses études pour
retourner en province. Et, en disant tout cela, il avait l'air
de consulter la grand'mère, comme si elle seule, dans sa vieille
expérience, eût pu le comprendre. «Il est réellement fort bien
élevé, songeait-elle; et, s'il commence par me faire ainsi la cour,
c'est qu'il a des intentions sérieuses, honnêtes.» Cependant, elle
ne put s'empêcher de lui faire encore remarquer qu'il semblait un
peu plus âgé que ne le sont d'habitude les étudiants. Et il lui
expliqua que, les premières années de son séjour à Paris, il avait
fait comme bien des jeunes gens, qu'il s'était amusé au lieu de
travailler. Puis, son examen de licence passé, il n'avait pas eu
le courage d'aller s'enterrer en province, et il avait commencé son
doctorat. Mais, en vieillissant, il s'ennuyait dans ce quartier Latin!
Il désertait ses cafés, ses fêtes trop tapageuses, et il regrettait
de ne s'être pas créé à Paris des relations de famille... Son
isolement lui pesait!
Marie écoutait toutes ses paroles avec ravissement. Il était bien
tel qu'elle le rêvait, simple, bon, aimant. Puis il parlèrent de
ce bal où ils s'étaient vus pour la première fois. Et Jean les
reconduisit jusqu'à leur porte, en demandant la permission de leur
faire de temps en temps une courte visite. Maman Renaud, voyant le
désir dans les yeux de sa fille, n'osa pas refuser. Et quand elles
furent remontées dans leur petit logement, Marie se jeta dans les
bras de sa grand'mère, pleurant et riant.
--Seras-tu encore défiante, maman Renaud? Un si bon et si charmant
jeune homme!
Maman Renaud n'avait plus la force d'être défiante: elle était
conquise, elle aussi, charmée, séduite par la grâce et l'élégance
souveraines de Jean de Villepreux. Elle cherchait dans ses souvenirs
et ne trouvait que son fils à qui elle pût le comparer. Mais elle
crut devoir encore prononcer quelques paroles de sagesse, recommander
la prudence à sa petite-fille. Marie souriait: elle aimait Jean
Berthier et savait déjà, sûrement, que Jean Berthier l'aimait. Et
elle lui était bien reconnaissante de s'être montré si aimable pour
sa grand'mère.
Dès lors, elle l'attendit chaque jour.
--Nous ne savons pas quel jour il viendra, grand'mère; il faut qu'il
trouve tout bien propre chez nous, bien joli!
Elle surveillait plus spécialement le ménage; elle donnait un air de
fête à leur atelier. C'est là qu'il la verrait; elle voulait être
coquette dans son travail. Elle mettait, tous les jours, des fleurs
nouvelles sur la table.
Il vint trois jours après. Et ce fut une entrevue charmante. Le
travail étant pressé, elle ne quitta pas sa table. Il s'assit entre
les deux femmes, émerveillé par leur adresse, par le goût qu'elles
apportaient dans les moindres choses. Il osait à peine parler. Marie
faisait un petit bonnet de valenciennes; quand elle l'eut terminé,
elle le plaça sur son petit poing fermé et le lui montra.
--Comment le trouvez-vous?
Il aurait voulu baiser ce petit poing. Elle dit:
--C'est pour des gens très riches, et qui demandent tout ce qu'il y a
de plus beau. C'est bon de pouvoir gâter ainsi ses enfants... Mais on
ne les aime pas mieux pour cela!
Il revint souvent, les trouvant toujours à la besogne, séduit par
la paix si calme de ce petit logement, éprouvant des émotions si
neuves, si différentes de celles qu'il avait connues jusqu'alors,
qu'il s'en allait tout bouleversé! La scène du portrait le rendit
définitivement l'ami de la grand'mère. Toute défiance avait disparu
chez elle. Cependant, un soir où Marie était allée chez Mme
Welher, maman Renaud reçut Jean Berthier avec plus de gravité que
de coutume; et, sans hésitation, elle lui dit que ses visites ne
pourraient être admises plus longtemps s'il ne leur donnait un motif
honorable. Lui non plus n'hésita pas.
--Je vais demander tout à l'heure à votre petite-fille si elle veut
bien de moi pour mari...
--Non, non, répondit sagement la grand'mère, réfléchissez encore,
écrivez à votre mère; et, dans huit jours, si votre cœur n'a pas
changé, vous nous engagerez votre parole.
Et elle le renvoya impitoyablement. Huit jours après, il revenait
plus épris que jamais, annonçait formellement son intention
d'épouser Marie. Et maman Renaud, définitivement vaincue, disait à
son enfant:
--Embrasse ton fiancé!
Ah! ce premier baiser, quel bonheur il donna à ces deux êtres! Une
félicité sans mélange les unissait pour jamais. Le bonheur de Jean
de Villepreux fut si intense qu'il éprouva pour la première fois la
crainte de le perdre; dès ce moment, il songea à la possibilité
de sa mort, à la nécessité de faire son testament, Marie était
anéantie par le bonheur; il lui semblait qu'elle n'était plus la
même femme. Elle aurait voulu rester ainsi éternellement, dans les
bras de son fiancé. Ce baiser si chaste, si pur, l'avait transportée
dans un monde divin. Maman Renaud souriait, tout épanouie. Elle
retrouvait un fils.
[Illustration: Il se contenta, arrivé à la place des Vosges, de la
dépasser un peu et de la saluer. (Voir page 104.)]
Ils menèrent alors, tous les trois, la vie la plus adorable. Seul,
Jean avait des instants de tristesse à la pensée qu'il trompait
celles qu'il considérait franchement comme sa future famille; mais
il écartait vite ses remords: quel triomphe pour lui quand il leur
dirait la vérité! Il était aimé sans que sa richesse, sans que
son nom eussent été connus, et aimé par une jeune fille qu'il se
plaisait à comparer à sa mère,--cette mère dont Marie parlait sans
cesse.
--M'aimera-t-elle, Jean? Moi, je lui réserve une si belle place, dans
mon cœur!... Tu ne seras pas jalouse, maman Renaud?
Maman Renaud travaillait double, pour laisser à son enfant le temps
de rêver lorsque Jean était parti, de causer longuement avec
lui lorsqu'il passait la soirée chez elles. Et cela arrivait bien
souvent, plusieurs fois par semaine. Il venait en vrai fiancé, mais
sans que rien pût trahir sa personnalité. Il avait offert à Marie
une simple bague, une petite perle entourée de modestes roses.
--Une folie! avait déclaré la grand'mère.
Et Marie était enchantée. Et lui souriait de la voir si contente,
pour un si petit cadeau; plus tard, elle aurait tous les bijoux de la
famille de Villepreux! Il s'amusait à lui donner des fleurs les plus
rares, les plus fines mais en prétendant qu'il les avait achetées
à des marchandes des rues. Un jour, il lui porta des orchidées
d'une délicatesse extrême, de longues fleurs sur des tiges frêles,
nuancées des couleurs les plus intenses.
[Illustration: Ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan
de Paris. (Voir page 116.)]
--Mais où donc pouvez-vous trouver de si jolies fleurs? demanda la
grand'mère qui n'avait jamais rien vu de pareil.
Cette fois il répondit que c'était aux Halles, et il avoua, d'un air
bon enfant, qu'il avait réellement fait une petite folie. Marie le
remercia d'un regard. Cela ne la surprenait point qu'il trouvât pour
elle de si jolies choses.
Elle l'aimait tant!
Elle l'aimait trop!
Elle ignorait le mal et ne s'imaginait surtout pas que le mal pût
venir de l'homme qu'elle adorait.
Un soir, il fallait livrer une commande très pressée à Mme Welher:
Jean était venu trop souvent pendant la semaine, on avait trop
bavardé, et Marie n'avait pas terminé sa besogne pour la porter rue
de Cléry à l'heure habituelle.
C'était un samedi. Jean avait dit qu'il viendrait. Et Marie
travaillait fiévreusement, achevant à la hâte un dernier bonnet.
--C'est fait, dit-elle, vers huit heures. Vite, maman Renaud, vite, ma
boîte! Je vais courir, je serai de retour à neuf heures.
Mais la grand'mère comprit la peine qu'avait son enfant de
s'éloigner au moment où le fiancé allait venir.
--Reste, petite, j'irai livrer...
Marie lui sauta au cou:
--Oh! maman Renaud! Comme tu es gentille!
Et, sa grand'mère partie, elle se mit à ranger son atelier, pour
faire un salon à son fiancé.
Jean arriva presque aussitôt, portant ce jour-là un simple bouquet
de violettes de Parme.
--Marie!
--Mon bien-aimé!
Ils ne prononcèrent pas d'autres paroles. Ils étaient déjà dans
les bras l'un de l'autre, s'étreignant avec une passion folle.
Jean de Villepreux ne sut pas résister à son amour. Et Marie céda,
inconsciente, surprise par le bonheur nouveau qui les unissait. Il lui
sembla qu'elle se fondait en lui.
Quand la pauvre grand'mère rentra enfin, bien fatiguée de sa longue
course à la rue de Cléry, le malheur était irréparable...
Pauvre maman Renaud! A peine si elle remarqua que, durant cette
soirée, Jean redoublait de soins pour Marie!
--J'ai bien fait, se disait-elle, de leur laisser une soirée de
liberté. Une grand'mère comme moi, ce n'est pas bien gênant; mais
les amoureux aiment tant à être seuls!
Depuis, sans jamais les quitter complètement de nouveau, elle leur
fournit plusieurs fois l'occasion de parler en tête à tête.
Marie n'adressa jamais à son fiancé le moindre reproche. Elle lui
jetait seulement des regards timides, attendris, des regards qui
disaient:
«Je suis toute à toi!»
Maintenant, d'ailleurs, Jean parlait de fixer la date de leur mariage:
il irait, disait-il, passer quelques semaines dans son pays, afin
de régler certaines affaires et s'entendre définitivement avec sa
mère. Et lorsqu'il descendait le grand escalier de la maison de la
place des Vosges, il souriait tout doucement: Marie avait une sorte
de respect pour cette vieille maison, habitée jadis par des gens si
illustres, pour ce large escalier et sa rampe superbe.
Comme il serait fier et heureux, lorsqu'il aurait obtenu le
consentement de sa mère, de revenir, précédé par de Brettecourt!
Il avait rêvé un coup de théâtre; il chargerait Henri de se
présenter en son mon et de dire gravement à maman Renaud:
--Madame, je suis le comte de Brettecourt et je viens, au nom de mon
ami, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, vous demander la main de
Mlle Marie...
Quelle surprise alors! Il devinait l'effarement de maman Renaud, le
radieux éblouissement de Marie.
Et il la conduirait triomphalement dans son bel hôtel de la rue
Saint-Dominique; et elle gravirait à son bras un escalier encore plus
majestueux que celui de la place des Vosges...
Cependant, Marie commençait à s'assombrir; ses regards d'amour
renfermaient une supplication de plus en plus tendre. Et, un soir, à
voix basse, d'une voix tremblante, plaintive, elle dit à son fiancé!
--Jean, j'ai besoin de vous parler en secret.
Il s'attendait à cette demande.
--Demain, dans ma chambre d'étudiant, répondit-il.
--J'y serai à six heures.
Le prétexte fut facile à trouver: un renseignement à prendre chez
Mme Welher.
Et le lendemain, Marie arrivait, à six heures, boulevard
Saint-Michel, où Jean avait loué sa chambre d'étudiant, une chambre
habituellement bien froide, mais qu'il avait égayée ce jour-là par
les plus belles fleurs qu'il avait pu trouver.
Elle n'eut pas besoin de parler. Elle éclata en sanglots dans les
bras de son fiancé.
Et lui, se mettant à genoux, dit:
--Je devine, chérie! Mais ne crains rien, mon adorée!... Mais sèche
bien vite tes larmes... Est-ce qu'aucune peine peut te venir de moi,
ma femme?
Elle le remercia en l'étreignant follement; puis, au milieu de ses
larmes, elle balbutia:
--Mais, votre mère?
--Ma mère ne pourra que t'aimer davantage quand elle saura qu'elle
est grand'mère!
Le lendemain, Marie se consola de ne pas le voir, en refaisant le
bouquet qu'il lui avait donné la veille. Mais, quand huit jours se
furent écoulés sans qu'elle eût revu Jean Berthier, sans
qu'elle eût reçu la moindre nouvelle de lui, elle commença à
s'inquiéter... Un matin, n'y tenant plus, elle descendit tout à coup
chez la concierge:
--Vous n'avez rien pour nous?
--Non, rien, mademoiselle.
Elle remonta lentement et parut devant sa grand'mère, le visage très
brave; mais, dans l'escalier, elle s'était arrêtée pour pleurer un
peu.
Ce n'était rien qu'un retard d'une semaine; et cependant...
cependant...
--Rien? fit sa grand'mère, en lui voyant les mains vides. Comme tu
as été longtemps! Je croyais que tu avais une lettre et que tu la
lisais dans l'escalier...
--Il viendra sans doute ce soir, dit Marie assez ferme.
Et elle se remit à son travail.
Elle semblait tout absorbée dans la confection d'une bavette; et, si
sa grand'mère lui adressait la parole, elle ne répondait que par des
monosyllabes, évitant toute longue conversation.
--Enfin, qu'as-tu donc, petite?
Et maman Renaud se disposait à la plaisanter; Marie répondit, l'air
un peu vexé:
--Ce nouveau point anglais que Mme Welher m'a montré est si
difficile!
Elle ne voulait pas que rien vînt la distraire de son attention. Elle
écoutait les moindres bruits... Un pas dans l'escalier la faisait
tressaillir... Par moments, elle jetait un regard sur la place des
Vosges, vers l'angle opposé à leur maison. Jean arrivait quelquefois
de ce côté, et lui envoyait un salut.
Hélas! il n'arriverait plus ainsi.
A la fin de la soirée, maman Renaud expliqua à sa fille que les
hommes sont souvent pris par des affaires subites qui les accaparent
sans leur laisser une minute de liberté. Mais Marie ne voulait pas
écouter ces consolations:
--Il aurait toujours pu m'écrire un mot! Qu'il soit pris tout le
jour, je le comprends; mais, la nuit, il lui aurait été si facile de
tracer deux lignes pour me dire qu'il ne m'oublie pas! Ah! s'il savait
la peine qu'il me fait!
Elle ne s'endormit que très tard et eut un sommeil agité; elle
rêvait sans cesse à lui. Tantôt elle se voyait à son bras,
marchant en robe blanche à l'autel; tantôt il l'avait abandonnée...
La nuit suivante, elle rêva qu'elle le voyait tout pâle, comme mort.
Et les jours et les jours s'écoulaient.
Et Jean Berthier ne revenait pas.
Il ne devait jamais revenir...
Tous ces souvenirs s'étaient dressés, aux yeux de maman Renaud,
tandis qu'elle contemplait le portrait de son fils.
Elle passa plus d'une heure ainsi.
Et, quand elle eut défilé tout le chapelet de ses joies et de ses
peines, en proférant de temps en temps quelque parole de colère,
elle jeta une dernière insulte à Jean Berthier.
--Lâche! Menteur!
Elle n'espérait plus. Sa pauvre petite-fille était bien
abandonnée...
XI
RECHERCHES EN PARTIE DOUBLE
Malgré l'épouvantable catastrophe qui avait si soudainement frappé
la famille de Villepreux, l'hôtel de la rue Saint-Dominique avait
promptement perdu cette allure morne, navrée, de deuil irréparable,
qu'il avait les premiers jours. Sans doute, le deuil était porté
rigoureusement; sans doute, dans toute la vaste habitation, on
n'aurait pas entendu un éclat de rire, une parole légère. Mais
il n'y régnait pas ce silence désolé des maisons frappées par la
mort. Tout le jour, c'était des chuchotements, des conversations
à voix basse, fiévreusement animées, des mots que les domestiques
avaient surpris en pénétrant au salon, ou lorsque le marquis Honoré
de Villepreux reconduisait Florimont ou Brettecourt, des lambeaux de
phrase entendus par la femme de chambre de la marquise tandis que
la pauvre mère s'entretenait avec Juliette... Et tout cela était
répété, commenté, avec de longs développements. Et la douleur
s'effaçait presque, pour faire place à l'espoir qui couvait
sourdement, cet espoir de retrouver l'enfant du maître si
respectueusement aimé.
On guettait avec impatience la venue du notaire, de Brettecourt; on
espérait qu'un jour ils arriveraient, le visage triomphant, _qu'ils
auraient enfin trouvé_. On avait renoncé à rien lire sur le visage
d'Honoré lorsque lui aussi revenait de ses recherches. Ce visage
n'exprimait rien que le calme le plus glacial. Et comme, autour de
lui; tous les visages étaient éclairés par l'espérance et que
le sien était resté morne, froid, c'est lui qui semblait le plus
profondément désolé de la mort, de son frère. Tout le monde s'y
était laissé prendre, même Florimont et Brettecourt. Et ils se
disaient qu'il jalousait son frère... mais qu'il l'aimait.
Il les avait forcés, d'ailleurs, dès leur première entrevue, à
revenir sur l'opinion qu'ils s'étaient faite de lui. Il leur
avait joué, avec une habileté consommée, la comédie de l'amour
fraternel. Et c'est avec des sanglots qu'il avait répété et
répété:
--L'enfant de mon frère sera mon enfant!...
Et Florimont et Brettecourt, surpris, très heureusement, n'avaient
plus hésité à confier à Honoré tout ce qu'ils tenaient de Jean
de Villepreux. Le traître prenait des notes. Et, quand ils eurent
terminé, il les remercia et leur fixa un rendez-vous pour le
lendemain.
--Demain, leur dit-il, nous diviserons nos recherches pour mieux
aboutir.
Il passa toute la nuit à méditer. Guépin vint rôder dans sa
chambre, s'attendant à quelque confidence; mais son maître le
renvoya brusquement.
--Je n'ai pas oublié ce que je vous ai promis, lui dit-il; et dans
quelques jours...
--Ce n'est pas un sentiment d'intérêt qui m'amenait chez monsieur le
marquis; j'espérais seulement pouvoir donner à monsieur le marquis
de nouvelles preuves de mon dévouement.
--Plus tard, Guépin, plus tard. J'aurai sans doute besoin de vous;
mais le moment n'est pas venu.
Il sentait bien que, dans l'entreprise où il se lançait, il
aurait besoin d'un auxiliaire subalterne; mais cette complicité lui
répugnait, et il espérait bien la réduire au strict nécessaire.
Il passa la nuit à examiner point par point tout ce que lui avaient
raconté Brettecourt et Florimont, se disant:
--Rien, dans tout cela, n'indique le quartier habité par la
demoiselle... Rien... Moi seul le sais...
Et il formait lentement son plan, avec le plus tranquille cynisme.
--Je les lancerai dans tout Paris, excepté dans le Marais: ils
perdront leur temps et ne trouveront naturellement rien. Cela occupera
le congé de M. de Brettecourt, les loisirs que le notariat laisse à
M. Florimont, et les fera beaucoup marcher, chose excellente au point
de vue hygiénique.--Moi, je saurai avant longtemps le nom de la jeune
fille; Guépin me découvrira alors très facilement son adresse. Et
je me charge du reste... Ma mère aura la fièvre jusqu'à l'époque
présumée de la naissance de son petit-fils; et, comme j'aurai soin
que ce petit-fils vienne au monde tout autre part qu'à Paris, on
ne trouvera rien de plus dans six mois que maintenant. Il y aura
des crises de larmes, on s'attendrira beaucoup... Je pleurerai moi
aussi... Juliette est très sensible aux crises de larmes... Parbleu,
je suis bien maître de l'avenir!
Le lendemain, lorsque Florimont et Brettecourt se présentèrent chez
lui, ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan de Paris.
--Messieurs, leur dit-il, après les premières salutations, j'étais
en train de préparer la besogne pour chacun de nous. Je me serais
chargé de tout avec bonheur; mais... puisque vous voulez votre part
dans nos recherches?...
--Certes! interrompit Brettecourt.
--Eh bien, reprit Honoré, nous ne savons qu'une chose sur cette jeune
fille: c'est qu'elle vit avec sa grand'mère...
--Et qu'elle est ouvrière en lingerie...
--Parfaitement. Mais... auriez-vous, l'un ou l'autre, le moindre
renseignement sur le quartier qu'elle habite?
--Aucun, hélas! dirent les deux hommes.
--Il faut donc que nous la retrouvions munis de ces deux seuls
renseignements. C'est peu; mais, avec du courage, nous réussirons...
--Surtout avec de la patience, dit Florimont.
--En effet, car il nous faudra visiter les quartiers, rue par rue,
maison par maison.
--Je me suis présenté ce matin chez le ministre de la Guerre, dit
Brettecourt; je lui ai exposé l'affreuse situation dans laquelle je
me trouvais, ma volonté de réparer dans toute la mesure du possible
le malheur que j'ai causé: il prolongera mon congé, sous prétexte
de convalescence, aussi longtemps que je le désirerai.
--Merci, Brettecourt! fit Honoré avec un geste de reconnaissance.
Mais vous, Florimont, pourrez-vous, au milieu de tous vos travaux,
vous occuper de...?
--Monsieur le marquis, je vous donnerai la moitié de mon temps.
--Merci, merci!--Nous devons procéder méthodiquement alors, et nous
partager Paris par arrondissements...
Vous, Florimont, qui aurez le moins de temps libre, vous ferez les
arrondissements qui vous entourent: le Ve, le VIe et le VIIe.
--Soit! dit le notaire.
--Moi, reprit Honoré, forcé de m'occuper beaucoup de ma mère,
j'aurai plus de temps que vous, mais moins que Brettecourt; je me
chargerai des arrondissements compris entre la Seine et les grands
boulevards.
Il les montrait du doigt sur le plan de Paris:
--Du Ier au IVe, du VIIIe au XIe.
---Et à moi tout le reste? s'écria avec élan Brettecourt.
--Oui, à vous la plus lourde tâche!
--Merci! s'écria simplement Brettecourt. J'espère l'accomplir plus
vite encore que vous n'aurez rempli la vôtre.
Les deux hommes se retirèrent et, le jour même, commencèrent leurs
recherches. Quant à Honoré, il commença les siennes, mais d'une
façon quelque peu différente.
* * * * *
La marquise et Juliette ne pleuraient plus; elles vivaient dans
l'espérance du succès. Tous les deux jours, Brettecourt et Florimont
venaient rendre exactement compte à Honoré de ce qu'ils avaient
fait. Florimont avait fourni à Brettecourt des moyens pratiques: il
lui donnait des lettres de recommandation pour les personnes qu'il
connaissait dans les divers quartiers de Paris. Et, dans chaque rue
visitée par eux, ils étaient parvenus à établir une liste exacte
des locataires de tous les immeubles.
Ils n'avaient encore fait aucune découverte intéressante; mais ils
commençaient à peine, et ils étaient formellement décidés à
aller jusqu'au bout sans se décourager. Quant aux frais nécessités
par ces recherches, l'un et l'autre aurait voulu les supporter; mais
Honoré, au nom de sa mère, leur avait déclaré que c'était à la
famille de Villepreux seule qu'appartenait ce droit.
La marquise était la plus impatiente. Elle redoutait les fatigues
qui devaient forcément accabler la maîtresse de son fils... Elle
redoutait surtout le chagrin qu'elle avait du éprouver en se croyant
abandonnée!
--Mais nous la soignerons si bien, disait Juliette, quand on l'aura
retrouvée!
Et la jeune fille avait proposé la première:
--Mère, si nous préparions sa layette?
--Comment te récompenser de tant d'abnégation? avait répondu la
marquise.
Et elles s'étaient mises à composer une magnifique layette pour
l'enfant tant désiré. Honoré avait commandé un berceau qui serait
une petite merveille. Et elles passaient leurs soirées à travailler.
Elles étaient un peu maladroites; mais elles ne voulaient pas se
contenter d'avoir acheté de ces objets délicieux, mignons, qui
ravissent les mères; elles voulaient, de leurs doigts, avoir
travaillé, cousu elles-mêmes... Juliette assemblait d'étroites
bandes de fine mousseline, séparées par des vieilles dentelles
que lui donnait la marquise. Ce serait pour le devant de sa robe de
baptême.
Honoré passait presque toutes ses soirées auprès d'elles; et il
s'intéressait à leurs travaux de l'air le plus attendri.
--Ah! je vous promets que nous réussirons, leur disait-il. J'ai même
comme un pressentiment que c'est moi qui trouverai cette pauvre jeune
fille; je serais presque jaloux que ce soit un autre!
Depuis qu'il était devenu le chef de la famille, il ne se donnait
pas une minute de repos. Le matin, il se consacrait entièrement
à l'administration de sa fortune. Sa mère ne voulait pas entendre
parler de questions d'intérêt, elle lui donnait simplement sa
signature quand il la lui demandait, et il s'emparait peu à peu
de tout, bien décidé à annihiler la marquise dans l'avenir.
Il s'était promptement mis au courant de toutes leurs sources de
revenus, ne les trouvait pas suffisantes et se promettait de leur
faire produire prochainement davantage. Il examinait aussi les titres
de la fortune de Juliette, fortune confiée depuis longtemps à la
direction de Me Genty et maintenant de Florimont. Comme les intérêts
s'en étaient accumulés, elle avait doublé et s'élevait à plus de
deux millions.
Il prononçait ces deux mots avec la plus intense satisfaction.
--Deux millions... bien liquides!