Ce chiffre éblouissait Honoré, dont la fortune était plus élevée,

mais se composait principalement de terres, du château d'Angoville et

de l'hôtel de la rue Saint-Dominique, toutes choses fort belles, fort

anciennes, mais très peu liquides, et ne permettant pas de se

lancer, à moins de les hypothéquer, dans les grandes spéculations

financières que rêvait son cerveau. Et il commençait à se dire:

--Je ne trouverai jamais de meilleur parti que cette petite

Juliette... Un peu bécasse, un peu trop sentimentale... Je ne l'en

dominerai que mieux!

L'après-midi il sortait régulièrement en annonçant à sa mère

qu'il allait poursuivre ses recherches avec acharnement. Il allait en

effet étudier quelques rues à la fin de la journée, pour les

bien décrire le soir; mais il passait la plus grande partie de

l'après-midi à la Bibliothèque; _et il y étudiait la guerre de

Crimée_.

Pour savoir ce qu'il voulait, il n'aurait eu qu'à interroger sa

mère, qui devait évidemment se souvenir du nom de l'officier qui

était mort pour son frère, à l'attaque du Mamelon-Vert; mais il

fallait agir avec une extrême prudence, éviter d'éveiller les

moindres soupçons... Il aurait pu aussi s'adresser directement au

ministère de la Guerre; mais c'était confier une partie de son

secret à l'officier qui le renseignerait: cet officier pourrait, par

un de ces hasards si fréquents dans la vie, connaître Brettecourt,

lui parler de cette démarche... qui paraîtrait étrange...

--J'ai tous les atouts dans mon jeu. Ne compromettons rien par une

imprudence inutile.

Et il cherchait ainsi, depuis quelques jours, avec un fiévreux

acharnement, dans tous les documents de la guerre de Crimée.

Il n'avait d'abord consulté que les documents officiels, et les

documents officiels ne renfermaient rien de relatif à l'acte

d'héroïsme qu'il recherchait. La mort du père de Marie Renaud

était comme perdue, au milieu de tant de morts glorieuses. Il se

rabattit alors sur les livres anecdotiques, sur les correspondances de

journaux; et ce fut enfin dans une de ces correspondances qu'il trouva

le récit suivant:

«Nous avons encore à déplorer la mort d'un de nos plus brillants

officiers, le capitaine Renaud, du 4e chasseurs à pied. Son bataillon

avait été lancé à l'attaque du Mamelon-Vert. Déjà il touchait

au but, quand les Russes firent une sortie pour arrêter sa marche. En

quelques minutes, les deux troupes furent en face l'une de l'autre;

on se fusillait presque à bout portant. L'une des premières victimes

parmi nos braves soldats fut l'officier qui portait le drapeau.

Relevé aussitôt par le lieutenant de la compagnie, le drapeau était

devenu l'objectif des Russes; les balles pleuvaient sur le lieutenant.

Il tomba à son tour; et aussitôt un sergent, qui n'est autre que

l'élégant marquis de Villepreux, bien connu sur le boulevard, et qui

s'est engagé au début de la guerre, s'empara de l'étendard et le

redressa en souriant joyeusement, comme s'il narguait l'ennemi. Les

Russes se ruèrent sur lui avec une bravoure folle; et il allait sans

doute succomber à son tour, si le capitaine Renaud, courant à lui,

ne lui avait fait un rempart de son corps. En ce moment, les Français

reprirent vigoureusement l'offensive et repoussèrent les Russes.

Malheureusement, le capitaine Renaud était mort en défendant son

porte-drapeau...»

[Illustration: ... et le redressa en souriant joyeusement comme s'il

narguait l'ennemi. (Voir page 120.)]

Honoré n'eut pas besoin d'en lire davantage. Il prononça froidement:

--_Marie Renaud_!... C'est bien... Voilà un nom que ni ma mère ni

Florimont, ni Brettecourt ne connaîtront jamais!

Le soir, tandis que Guépin venait prendre ses derniers ordres, il lui

dit:

--Restez. Nous avons à causer.

Guépin eut un mauvais sourire. Puis il alla faire le tour de

l'appartement d'Honoré, ainsi que des pièces environnantes.

[Illustration:--Mme Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement

émue. (Voir page 127.)]

Quand il revint dans la chambre, Honoré avait aligné dix billets de

mille francs sur sa table.

--Prenez, Guépin.

Le domestique les empocha joyeusement.

--Vous voyez que je tiens exactement mes promesses.

--Je n'en ai jamais douté, monsieur le marquis.

--Les bonnes comme les redoutables, poursuivit Honoré très

froidement. Si vous continuez de me bien servir et d'être d'une

discrétion absolue, à l'épreuve de tout, je vous paierai

bien. Mais, si vous veniez à me trahir, rappelez-vous que je me

débarrasserais aussi facilement de vous que d'un cheval vicieux. J'ai

vérifié tous les comptes de mon frère et j'y ai trouvé la preuve

que vous le voliez effrontément...

--Oh! monsieur! C'est que M. Jean était très généreux...

--Il y a une très grande différence, maître Guépin, entre profiter

de la générosité d'un bon maître et... _le voler_. Ce que vous

lui avez volé s'élève à peine à trois ou quatre billets de mille

francs; mais cela est suffisant pour vous faire faire connaissance

avec Mazas.

Guépin ne répondit pas; il baissa la tête et regarda Honoré en

dessous. Celui-ci eut un sourire dédaigneux: il avait simplement

voulu prouver à son complice qu'il était son maître.

--Voici ce que j'attends de vous, continua-t-il. Demain vous

vous arrangerez pour porter des effets bourgeois dans une chambre

quelconque, que vous louerez, sous un nom quelconque. Une fois là,

vous quitterez votre livrée. Maquillez-vous vous-même un peu, qu'on

ne puisse jamais retrouver les traces de ce que vous aurez fait. Une

fois débarrassé de votre livrée, vous parcourrez le quartier Latin

et vous y chercherez un étudiant du nom de Jean Berthier. En cinq à

six jours, vous devez le trouver. Cet étudiant est absent de Paris;

j'ai simplement besoin de savoir son adresse. Allez!

Honoré trouvait cette besogne trop basse, trop compromettante pour

lui.

--Faudra-t-il demander des renseignements sur ce Jean Berthier?

interrogea Guépin.

--Pas le moindre! Notez bien ceci, pas le moindre! Tout ce que vous

pourriez demander ne ferait que diminuer les chances de succès. Pas

de zèle inutile!

Quatre jours plus tard, Guépin pénétrait vers minuit dans la

chambre de son maître. Il était triomphant. Honoré, qui travaillait

à ses comptes, lui demanda dédaigneusement:

--Vous avez trouvé?

--Oui, monsieur.

--Alors, dites.

--M. Jean Berthier habitait boulevard Saint-Michel, 42.

--Habitait?... Il n'y habite donc plus?

--Non, monsieur.

--Vous avez fait fausse route, Guépin. Votre Jean Berthier n'est pas

celui que je veux. Vous continuerez vos recherches.

--Pardon, monsieur, je ne crois pas avoir fait fausse route.

--Je vous dis que le Jean Berthier dont je parle doit toujours habiter

au même endroit.

--S'il n'y habite plus, monsieur,... c'est qu'il est mort.

--Mort! s'écria Honoré, blêmissant.

--Oui, monsieur, et nous avons tous les deux suivi son enterrement il

y a trois semaines.

Honoré fronça les sourcils.

--Guépin, vous m'avez désobéi; vous avez outrepassé mes ordres.

--Mon Dieu! monsieur, dit tranquillement le valet de chambre, je vous

avouerai franchement que j'en avais un peu l'intention; mais je n'ai

pas eu cette peine. J'ai seulement eu affaire à un garçon d'hôtel

bavard et qui m'a dit tout ce que je pouvais avoir envie d'apprendre,

sans que j'aie eu à lui poser la moindre question... tout, monsieur

le marquis!

XII

UN FRÈRE GÉNÉREUX

Une crispation nerveuse agita Honoré. Pour la seconde fois, il se

trouvait entre les mains de ce domestique blafard, dont l'audacieux

cynisme égalait, s'il ne surpassait, le sien.

--Si monsieur le marquis n'a pas d'intérêt à connaître ce que j'ai

appris, poursuivait Guépin avec une ironie imperturbable, madame la

marquise sera, je pense, fort heureuse de l'entendre... Je crois même

qu'elle me récompenserait si généreusement que je pourrais finir

très honnêtement mes jours...

--Taisez-vous donc, Guépin! interrompit brusquement Honoré, vous

savez que si je récompense bien les services rendus, je ne crains pas

le chantage!

--Oh! le vilain mot, monsieur le marquis!... Mais aussi, on ne menace

pas un homme comme moi avec de vieux comptes... J'espère que monsieur

le marquis les brûlera?

--Soit! Je vous le promets...

--Et me rendra toute sa confiance?

--Cela dépendra.

--Permettez-moi de vous parler avec respect, monsieur, mais très

franchement.--Quand je suis entré dans cette maison, attaché à M.

Jean de Villepreux, j'ai bien vite deviné qu'il n'y avait rien à

faire auprès de lui...

--Qu'augmenter un peu vos gages, par des moyens...

--Dangereux, monsieur le marquis, je le reconnais. Mais j'espérais

être attaché un jour à vous, que j'estimais bien autrement que

votre frère, devenir non pas votre valet de chambre, mais votre homme

de confiance...

--Mon... intendant, peut-être? fit Honoré dédaigneux.

--J'avoue que c'est mon ambition. Si vous la réalisez, monsieur, je

ne vous volerai pas. Vous me payerez bien, j'en suis certain, et je ne

veux pas autre chose. Et je vous affirme que je vous servirai bien.

--Nous verrons!... Maintenant, veuillez continuer votre récit.

Honoré cédait, tout en gardant ses allures de maître.

--M. Jean Berthier, reprit Guépin ironiquement, avait donc loué une

chambre dans une maison meublée du boulevard Saint-Michel; mais je

n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y venait que très rarement.

Quant à la... jeune fille, elle n'y est venue que deux fois: la

première, à un rendez-vous donné par son amant, il y a environ un

mois et demi; la seconde... il y a seulement quelques jours...

Honoré tressaillit.

--Cette fois, continua Guépin, ce n'était pas à un rendez-vous, et

pour une bonne raison. Je n'insisterai pas sur les détails que m'a

donnés le garçon de l'hôtel, et qu'il m'a donnés tout bêtement,

sans même se douter que cela m'intéressât si vivement. Monsieur

peut être tranquille: je n'ai pas commis la moindre imprudence. Cette

jeune fille croyait que Jean Berthier habitait réellement là; elle a

interrogé le garçon, a compris qu'on l'avait trompée; elle a été

assez énergique pour retenir ses larmes jusqu'au moment où elle

est remontée en voiture; mais elle n'a pas eu la force de donner

elle-même son adresse au cocher; elle a dû la dire au garçon de

l'hôtel, qui l'a répétée au cocher...

--Et cette adresse? interrogea fébrilement Honoré.

--Place des Vosges, monsieur le marquis.

--C'est bien le quartier, murmura Honoré.

Il réfléchit assez longuement; puis:

--Est-ce tout ce que vous avez découvert?

--Non, monsieur, j'ai pris la liberté de pousser plus loin mes

investigations. La place des Vosges n'est pas si grande qu'on ne

puisse l'explorer en une heure. M. de Brettecourt et M. Florimont

parlent toujours si haut que je n'ai pas eu beaucoup de peine à

apprendre que la jeune fille que nous cherchons est ouvrière en

lingerie et habite avec sa grand'mère...

--C'est exact. Après?

--Il y a plusieurs ouvrières qui habitent place des Vosges, dans les

combles de ces vieux hôtels. J'en ai même trouvé deux, habitant

l'une et l'autre avec leur grand'mère; mais il n'y en a qu'une

qui soit ouvrière en lingerie.. Que monsieur n'ait pas la

moindre crainte! Je sais faire bavarder les gens sans jamais me

compromettre...

Il prenait plaisir à prolonger son récit, il buvait l'anxiété

peinte sur le visage d'Honoré.

--Et je sais son nom. Si ce nom coïncide avec celui que monsieur le

marquis ne peut manquer d'avoir découvert dans ses recherches à la

Bibliothèque...

--Achevez donc, sacrebleu! maître Guépin...

--Cette jeune fille s'appelle Marie Renaud! Elle était courtisée

par un jeune homme qui a disparu depuis quelques semaines... tout d'un

coup... et qui, depuis, n'a jamais donné de ses nouvelles. La

jeune fille et sa grand'mère sont plongées dans un abominable

désespoir... Maintenant, monsieur, c'est bien tout ce que je sais.

--Bien, Guépin. Retirez-vous; nous recauserons de tout cela. Et

comptez sur moi, désormais. Vous êtes un fidèle serviteur.

Et lui-même se coucha aussitôt; il ne voulait plus réfléchir à

rien. Il avait besoin d'un bon repos avant d'engager la dernière

bataille.

Le lendemain, de très bonne heure, il faisait faire chez un papetier

d'un quartier excentrique des cartes au nom de JEAN BERTHIER. Sur

l'une d'elles, il écrivit ces mots, en se rapprochant autant que

possible de l'écriture de son frère:

«Prière de remettre à la personne qui vous portera ce mot les

livres et objets que j'ai laissés dans la chambre que j'avais louée

boulevard Saint-Michel, numéro 42. Cette personne réglera en même

temps ce que je puis devoir encore pour la location.»

Muni de ce mot, Honoré se présenta tranquillement à l'hôtel

du boulevard Saint-Michel. Le propriétaire trouva la chose fort

naturelle; et Honoré put enlever, sans la moindre difficulté, tout

ce que renfermait la chambre de son frère; le propriétaire profita

seulement de la circonstance pour s'embrouiller dans ses comptes et

demander un mois de plus qu'il ne lui était dû. Honoré paya sans

vérifier. Pendant les quelques minutes que dura cette négociation,

il eut soin de se tenir à contre-jour. Et d'ailleurs le propriétaire

était plus attentif à compter son argent qu'à examiner le visage de

son interlocuteur.

--Et si l'on demandait encore M. Jean Berthier, interrogea le

propriétaire, que faudrait-il répondre?

--Rien.

--Compris, monsieur.

--D'ailleurs, il est peu probable que le cas se présente.

--Mais... la jeune personne?

--Elle est avertie.

Honoré, revenu chez lui, feuilleta soigneusement les quelques livres

de droit que son frère avait achetés pour donner à sa chambre une

allure de chambre d'étudiant. Sous la couverture de l'un d'eux, il

trouva trois lettres de Marie, trois lettres pleines de l'amour le

plus tendre, le plus exquis. Jean les avait laissées là parce qu'il

croyait avoir moins d'indiscrétions à redouter dans cette petite

chambre que dans son hôtel. Honoré les lut rapidement, haussa les

épaules.

--Et dire que mon imbécile de frère se laissait prendre à cette

littérature de grisette!

Puis il brûla les trois lettres en s'écriant:

--A nous deux, maintenant, mademoiselle Renaud!

L'après-midi, il se rendait à la place des Vosges; et il se promena

très longtemps sous les arcades et dans le jardin. Il hésitait,

non pas qu'il reculât devant l'infamie de l'action qu'il allait

commettre; il hésitait... tout bonnement sur le genre de mensonge

qu'il débiterait. Il avait préparé deux sortes de comédie.

Laquelle réussirait le mieux?

--Mais bah! fit-il, je ne pourrai décider ce que je dois lui dire

que lorsque je l'aurai vue: ne change-t-on pas toujours ses plans au

moment de l'action?

Ce fut sur cette phrase qu'après bien des tergiversations, il se

décida enfin à pénétrer dans la maison de Marie Renaud.

Arrivé au quatrième étage, il eut un dernier trouble, avant de

frapper à la porte, ce trouble du duelliste qui voit le terrain où

il va tuer ou être tué. Il frappa. La grand'mère vint ouvrir.

--Madame Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement émue.

--C'est bien ici, monsieur.

Il s'avança et aperçut Marie, qui travaillait à sa table et qui

n'avait pas encore levé la tête. Il la jugea aussitôt; noble et

fière, intelligente, redoutable adversaire. Il ne devait pas avouer

la mort de Jean: elle demanderait à aller prier sur sa tombe... Et

alors, tout serait perdu.

Il la salua gravement.

--Mademoiselle Marie, je pense?

Elle se dressa brusquement, et elle crut comprendre: cet homme en

deuil ressemblait à son bien-aimé...

--Jean est mort! s'écria-t-elle d'une voix poignante.

--Non, mademoiselle... Si vous me voyez en deuil... c'est que... c'est

que nous avons perdu notre mère!

--Pauvre Jean! mon pauvre Jean! murmura la jeune fille en éclatant en

sanglots.

Dans son adorable bonté, elle ne songeait d'abord qu'à lui. Elle

retomba sur sa chaise, pleurant lamentablement, le visage dans les

mains. Honoré l'étudiait avec acuité et comprenait enfin la passion

de son frère.

La grand'mère était demeurée à quelques pas, comme sur la

défensive. Les traits d'Honoré lui avaient produit une désastreuse

impression. Et elle ne devinait que trop ce que le cadet venait faire

chez elles, puisque l'aîné n'avait pas osé venir. Cependant, Marie

s'était dominée. Et ses nerfs se détendaient un peu: elle allait

avoir des nouvelles de Jean! Elle montra un siège à Honoré.

--Si vous venez ici, monsieur, prononça-t-elle avec une réelle

noblesse, c'est que vous connaissez l'amour qui m'unit à votre

frère...

--Oui, mademoiselle.--Je n'ignore rien--il appuya sur le mot--rien de

ce qui s'est passé entre vous; et c'est ce qui rend bien pénible la

mission dont il m'a chargé.

Il procédait par coups brutaux, recourant à la plus abominable ruse:

une invention diabolique dont l'effet devait être d'autant plus sûr

qu'il allait s'adresser aux sentiments les plus généreux de la jeune

fille.

--De votre côté, mademoiselle, vous n'ignorez pas le profond respect

dont mon frère et moi entourions notre mère...

--Tout vos préambules sont inutiles, dit Marie avec beaucoup de

hauteur. Parlez franchement! J'ai hâte de savoir le sort qui m'est

réservé. Pourquoi mon fiancé n'est-il pas venu lui-même? Pourquoi

ne m'a-t-il pas écrit?...

--Parce que ce nom de fiancé... vous n'avez plus le droit de le lui

donner, mademoiselle! Mon frère...

Il fut violemment interrompu par maman Renaud:

--Votre frère est un lâche!...

--Grand'mère, je te prie de dominer ta colère. Permets-moi de

répondre seule à M. Berthier, puisqu'il ne s'agit que de moi.

Veuillez vous expliquer, monsieur, et ne craignez pas de le faire

catégoriquement!

--Mademoiselle, mon frère avait prévenu notre mère de ses

intentions à votre égard; mais elle y était formellement opposée.

Et, à son lit de mort, elle lui a fait jurer solennellement non

seulement qu'il ne vous épouserait pas, mais qu'il épouserait une

jeune fille que, depuis bien des années, elle lui destinait. Mon

frère a obéi, en fils respectueux; et, devant le lit de sa mère

mourante, il a engagé sa foi à cette jeune fille.

--Il n'en avait pas le droit, puisqu'il me l'avait engagée, à moi;

mais... continuez!

--Mon frère vous aimait: il est abominablement malheureux; cependant,

il ne vous reverra jamais, jamais!

Marie eut un imperceptible tremblement des lèvres; puis elle dit

simplement:

--Après, monsieur?

--Il m'a chargé d'implorer auprès de vous son pardon...

--Vraiment?

--Et de réparer, dans la mesure du possible, le mal qu'il vous a

fait.

--Le mal qu'il m'a fait est irréparable, il m'accompagnera toute ma

vie.

--Mais il peut être adouci, mademoiselle: vous serez mère, vous

aurez le bonheur dans votre enfant...

Marie eut un regard de suprême dédain:

--Je devrais vous interdire, monsieur, de parler d'un enfant que vous

contribuez à chasser de sa famille!

--Je vous en supplie, mademoiselle, demeurons calmes. Vous serez

bientôt mère, et vous verrez alors à quel point la femme doit

s'effacer devant la mère...

--De telles paroles me surprennent, monsieur, dans votre bouche!

Honoré reçut tranquillement l'apostrophe; il sentait la victoire. Il

prit une enveloppe assez volumineuse dans sa poche et la déposa sur

la table.

--Mon frère est riche; il possède environ deux cent mille francs.

En voici cinquante mille, c'est tout ce que nos règlements de famille

lui ont permis de réunir en quelques jours.

Marie ne sourcilla pas; ne regarda même pas l'enveloppe.

Honoré continuait:

--Dans quelques jours, il vous fera parvenir une somme égale: il vous

donne la moitié de sa fortune. Et, pour lever les scrupules, qu'une

aussi noble jeune fille que vous pourrait avoir à cet égard,

j'ajouterai que c'est avec le consentement formel de sa future femme

qu'il vous fait cette donation.

Marie se rejeta en arrière, comme si on venait de la souffleter.

--Est-ce tout ce que vous avez à me dire de la part de votre frère?

--Non, mademoiselle; il est forcé de mettre à cette donation deux

conditions: c'est que vous n'essayerez jamais de le revoir et que vous

quitterez immédiatement Paris.

Honoré se tut. Marie s'était levée, toute blême... et si

majestueuse dans son indignation qu'Honoré trembla.

--Une simple question, dit-elle. Cette enveloppe... renferme-t-elle

autre chose que de l'argent... une lettre, un mot d'adieu?

--Non, mademoiselle.

--Alors, reprenez-la! Je n'en veux pas...

--Mademoiselle, de grâce, n'obéissez pas à la colère... Au nom de

votre enfant... Vous vous repentirez plus tard!

--Il n'y aucune colère en moi, monsieur! Je ne veux pas de cet

argent, voilà tout! Ma grand'mère, qui m'a élevée, m'a appris à

ne jamais recevoir d'aumône... Mais reprenez donc cet argent, vous

dis-je, si vous ne voulez pas que je vous le jette au visage,

puisque je n'ai plus personne au monde pour me défendre, pour vous

souffleter, vous et votre frère!

En même temps, elle saisit Honoré par le bras et le força à

ramasser son enveloppe.

--Et maintenant, puisque je ne dois plus revoir votre honnête

homme de frère, écoutez bien ce que vous aurez à lui dire en mon

nom!--J'ai eu, grâce à lui, quelques mois du bonheur le plus pur que

puisse rêver une femme! Je l'ai aimé follement, j'étais à lui, je

le respectais, j'aurais été sa servante, je l'adorais comme le bon

Dieu! Et j'aimerai toujours le bien-aimé que j'ai connu! Quant à

ce nouveau Jean Berthier que vous venez de me faire connaître, à

ce lâche, cet hypocrite, ce menteur... je ne lui ferai même pas

l'honneur de le haïr: je le méprise, voilà tout! Et je l'excuse! Il

veut son pardon, je le lui donne...

--Tais-toi! tais-toi! s'écria maman Renaud, un tel lâche ne mérite

que notre malédiction!

--Non, grand'mère, dit Marie, avec une sérénité grandiose, je

lui pardonne, et tu lui pardonnes comme moi! Il n'est pas le vrai

coupable. Le vrai coupable, c'est cet homme que tu vois devant toi.

Jamais Jean ne nous avait parlé de son frère; c'est qu'il le jugeait

indigne de lui. Celui que je maudis, monsieur, c'est vous, le mauvais

frère, l'homme dont les détestables conseils m'ont changé mon

bien-aimé, l'homme qui n'a pas craint de se charger d'une aussi

honteuse mission! Mon cœur a deviné qui vous étiez, dès que

je vous ai vu. Oui, soyez maudit à jamais! Quant à votre frère,

j'oublie en cette minute le mal qu'il m'a fait. Je veux aimer toute ma

vie le père de mon enfant! Je veux même qu'il soit heureux dans

son union avec cette jeune fille, qui ne craint pas de me prendre ma

place! Je ne veux pas que des remords troublent sa joie quand il la

conduira à l'autel! Je lui rends sa parole. Jean Berthier n'est plus

tenu à rien envers moi. Qu'il soit heureux loin de moi! Désormais,

il est mort pour moi.

La loyauté a tant de puissance qu'Honoré courba la tête. Et ce fut

bien timidement qu'il proposa:

--Mademoiselle, je vous en supplie, gardez cet argent, placez-le

jusqu'à la majorité de votre enfant; votre enfant jugera alors s'il

doit le refuser ou l'accepter...

Marie le chassa violemment:

--Partez, monsieur, partez! Ah! vous êtes bien tel que je vous

ai deviné, vous qui ne savez parler que d'argent, quand il s'agit

d'affection et d'honneur! Je ne voulais de Jean que son nom, que

j'aurais été si fière de porter, son amour qu'il m'avait donné. Il

me retire cela, je ne veux plus rien de lui. Mais rassurez-le bien:

il n'aura jamais rien à craindre de moi. Je me considère comme sa

femme, et je lui obéis. Dès demain, je prendrai mes dispositions

pour quitter Paris; je n'y reviendrai que lorsque mon enfant sera

né. Jean pourra, sans aucune appréhension, venir faire son voyage de

noces à Paris: il n'aura pas à redouter de trouver en face de lui,

lorsqu'il se promènera au bras de sa femme, la pauvre mère séduite

et abandonnée par lui... C'est, je pense, ce qui lui faisait peur,

ainsi qu'à vous? Et c'est pour cela que vous vouliez m'éloigner à

tout prix de ce Paris... que votre frère habite même, peut-être?

Car ce domicile qu'il s'était donné au quartier Latin, c'était

encore une tromperie... Adieu, monsieur! Dites bien à votre frère

qu'il me connaissait bien mal s'il a eu la crainte d'un scandale

venant de moi... Je vais aller me cacher bien loin; et nous ne

rentrerons à Paris, ma pauvre grand'mère et moi, que lorsque nous

serons habituées à ma honte... Adieu!

Honoré se reculait, humble, tremblant, écrasé par tant de noblesse.

Quand il se trouva dans l'escalier, il fut secoué d'un grand frisson

et murmura en lui-même:

--Quelle fière marquise de Villepreux elle aurait fait!

XIII

Le sergent Renaud: Aventures parisiennes · 第 9 / 10 段