avait été légitimement sa femme; il te demandait son amitié pour
son enfant... Refuserais-tu d'obéir à ses dernières volontés?...
--Moi, mère? s'écria la jeune fille avec un mouvement de noble
enthousiasme. Non, mère, non! je ne faillirai pas à... à l'amitié!
La pure amitié que j'avais vouée à Jean! Faites-moi connaître
cette femme, et je l'aimerai!
Puis elle bégaya:
--Et son enfant... l'enfant de Jean... comment ne l'aimerais-je point?
--Bien, ma chère Juliette, bien! Je n'attendais pas moins de toi!
La marquise l'embrassait avec une folle tendresse.
--Brave cœur! murmura Brettecourt.
--Et... toi, mon fils? interrogea la marquise, que le silence
d'Honoré inquiétait.
C'est qu'Honoré préparait sa réponse.
--Ma mère, dit-il, je vous avoue que je ne puis être que blessé
d'avoir été mis ainsi presque en dehors du cœur de mon frère! Mon
frère ne rendait donc pas justice à mon cœur?... Il aurait eu en
moi un confident si naturel... et si indulgent à ses projets! Mais
j'aurais déjà agi!... J'aurais pu, dès le lendemain de sa mort,
devancer vos désirs, consoler cette femme... dont je viens seulement
d'apprendre l'existence; et je suis tout surpris de ce que M. de
Brettecourt ait cru devoir faire ses confidences à ma mère d'abord,
au lieu de me les faire à moi, qui suis devenu le chef de notre
famille...
--J'espérais surtout dans l'indulgence de votre mère! balbutia
Brettecourt, un peu interloqué.
--Vous auriez dû surtout espérer en mon honneur, mon cher comte!
Vous me connaissez assez pour savoir à quel point le sang des
Villepreux m'est sacré... Et, tout particulièrement le sang de
mon frère bien-aimé! Quoique Jean m'ait toujours traité un peu
dédaigneusement, j'honorerai, je défendrai tout ce qui vient de lui,
même d'une façon irrégulière.
Et, très solennellement, il ajouta:
--La femme qu'il a aimée sera une sœur pour moi; et quant à son
enfant, si c'était un fils, la loi, mon cher Florimont, me permet, je
crois, de lui donner mon nom?...
--Oui, monsieur le marquis.
--Quoi!... Tu ferais cela? s'écria la marquise, qui tremblait depuis
que son fils avait pris la parole.
--Je ferai tout ce que m'ordonne mon devoir! Puis-je oublier que, sans
le fils naturel de Jean de Villepreux, notre race se serait éteinte
sous François Ier?... Qui sait si je me marierai, si j'aurai des
fils?... Certes, oui, ma mère, l'enfant de mon frère sera le mien!
La marquise l'entoura de ses bras.
--Ah! Tu es bien le marquis de Villepreux! s'écria-t-elle avec
transport.
--En auriez-vous jamais douté? répliqua-t-il avec une superbe
hauteur.
--Je ne te connaissais pas! avoua-t-elle.
Juliette le contemplait avec admiration. Il était donc noble et
généreux comme son frère?
Puis, Honoré s'avança vers Brettecourt et Florimont, et leur tendit
la main.
--Messieurs, je vous remercie de ce que vous avez fait. Veuillez bien
passer avec moi dans mon cabinet: vous aurez la bonté de me répéter
ce que vous avez dit à ma mère. J'ai résolu de lui éviter
désormais tout ce qui pourrait ressembler à un souci; et c'est moi
qui me charge d'exécuter tous ses désirs.
Tandis que les trois hommes s'éloignaient, la marquise se jeta dans
les bras de Juliette.
--Comme tu es bonne! murmurait-elle; oh! que tu es bien ma fille!
--Oh! oui, mère! oh, oui! Votre fille!... Et comme nous l'aimerons,
ce petit être!...
Et la marquise souriait: elle entrevoyait ce visage d'enfant... Elle
était grand'mère!
X
SOUVENIRS
Lorsqu'on parcourt le quartier du Temple, ses rues noires, étroites,
si fourmillantes, si pleines d'activité qu'elles semblent les
conduits de quelque énorme machine, et qu'on débouche tout d'un coup
à la place des Vosges, on éprouve une étrange impression de calme,
de tranquillité. Dans toutes les rues comprises entre le boulevard
Sébastopol, la rue Saint-Antoine et les grands boulevards, un
étranger serait certainement effaré, assourdi, par le fracas des
camions, le grondement des fabriques, le bourdonnement si spécial de
ce quartier du travail, et surtout par le mouvement fiévreux de cette
population parisienne, serrée, grouillante, pressée, et joyeuse
malgré tout. C'est bien le quartier moderne, le quartier de la
fabrique, le quartier de cet article de Paris que jalousent tous nos
ennemis; quartier moderne et formé cependant de vieilles maisons, de
rues trop étroites, souvent malsaines, où les amis de la population
parisienne voudraient voir jeter un peu d'air et de lumière.
Cet air et cette lumière, on les trouve, mais insuffisamment pour un
aussi vaste quartier, dans la belle place des Vosges. Là, tout est
calme, grandiose, comme si le souvenir des époques passées pesait
encore sur les beaux hôtels dont Henri IV ordonna la construction.
Dès qu'on a franchi le pavillon de Birague ou l'entrée par la
rue des Vosges, on se croirait dans une autre ville. C'est le
Paris ancien, avec sa majesté; on s'attendrait presque à voir des
seigneurs poudrés descendre de magnifiques carrosses; et le passage
d'un camion chargé de ferraille semble une chose saugrenue au milieu
de tant de souvenirs qu'évoque ce nom de place Royale, son nom
primitif, devenu place des Vosges sous la Révolution, en l'honneur
du département des Vosges qui avait, de tous les départements
français, payé le premier ses contributions, le 20 germinal de l'an
VIII; de nouveau place Royale à la rentrée des Bourbons;
encore place des Vosges en 1848; place Royale sous l'empire; et
définitivement place des Vosges depuis la révolution du 4 septembre
1870.
Parmi tous ces hôtels, anciennes demeures des Montmorency, des Rohan,
des Guéméné, des Richelieu, des Chabot, il n'en est pas de plus
calme, de plus sévère, de plus majestueux, de plus endormi,
que celui qui s'élève dans le coin à gauche du pavillon de
Birague.--C'est là qu'habitaient Marie Renaud et sa grand'mère. Leur
logement, sous les combles, était situé assez heureusement. Il se
composait de deux pièces, d'une cuisine et d'un cabinet. Le matin,
le soleil l'emplissait d'une joyeuse lumière; l'après-midi, par les
deux petites fenêtres, on voyait l'autre côté de la place très
éclairé, lançant des reflets; et on croyait avoir le soleil toute
la journée. Avec le ramage des enfants et des oiseaux qui montait du
jardin, cela donnait l'impression d'une paix très douce, d'un bonheur
assuré, que rien ne saurait troubler. Le soir, la paix devenait plus
grande, infinie, un peu mélancolique; on se serait cru là à cent
lieues de Paris.
[Illustration: Il était impossible d'être plus notaire et parfait
notaire que M. Florimont. (Voir page 86.)]
Le lendemain de la mort du marquis de Villepreux, le lendemain
de cette soirée, où elle avait appris le déshonneur de sa
petite-fille, maman Renaud était seule dans la salle à manger.
Marie était allée chercher de l'ouvrage chez Mme Welher.
La pauvre grand'mère n'avait pas la force de travailler; assise
devant le portrait de son fils, elle essuyait machinalement les larmes
qui se reformaient sans cesse au coin de ses yeux...
Cependant, à force de regarder le portrait de l'officier, elle finit
par sourire. Elle oubliait un peu les malheurs présents, pour songer
à sa vie passée, aux années de bonheur qu'elle avait eues par ce
fils.
Veuve de bonne heure, elle l'avait élevé, se consacrant à lui avec
un dévouement absolu. Elle avait toujours accompli tous ses désirs,
sans une hésitation, sans un regret. Pendant sa jeunesse, elle avait
rêvé de lui faire prendre un métier sûr, qui ne l'éloignerait
jamais d'elle; et, cependant, elle ne lui avait adressé aucun
reproche lorsqu'il avait dit:
--Je veux être officier!
[Illustration: Elle enleva du fond de sa vieille malle la robe qu'elle
portait au mariage de son fils (voir page 100.)]
Son père avait été officier. Aucune carrière ne lui semblait aussi
belle. Elle avait su lui cacher sa douleur et même se montrer
forte quand on l'envoya en Afrique. C'est en Afrique, dans un combat
semblable à celui de Sidi-Brahim, qu'il avait gagné la croix
attachée au-dessous du portrait. Alors, elle avait rêvé pour
lui une brillante alliance. Il était sorti dans les premiers de
Saint-Cyr; ses chefs l'aimaient, tout lui faisait présager une
superbe carrière. Et, une seconde fois, sa mère avait dû renoncer
à ses rêves d'avenir.
--J'aime une orpheline sans fortune, lui dit-il un jour. Permets-moi de
l'épouser.
Il n'y eut chez elle aucun sentiment de jalousie. Le bonheur de son
fils était sa vie. L'officier s'était donc marié; mais, pour cela,
il avait dû compléter la dot de sa femme, qui s'élevait à peine à
une dizaine de mille francs. Sa mère possédait environ trente mille
francs. Elle ne s'était pas repentie d'avoir cédé au désir de
son fils. Elle trouva dans sa belle-fille une seconde fille. Et la
naissance de sa petite-fille mit le comble à son bonheur.
* * * * *
Malheureusement, la solde d'un lieutenant et même celle d'un
capitaine ne sauraient suffire aux besoins d'un ménage. Dès
la première année, la dot fut entamée. La jeune femme était
délicate, avait besoin de beaucoup de soins. Chaque année, on
prenait deux ou trois mille francs sur le capital. La vieille mère
pressentait bien la gêne... Mais son fils était capitaine, proposé
au choix pour le grade de commandant. La solde augmenterait. Il lui
suffirait d'une de ces actions d'éclat dont il était coutumier pour
enlever les épaulettes de colonel. Elle le voyait colonel, général,
célèbre!
Lorsque la guerre de Crimée survint, leur capital était à peu près
dépensé.
--Je regagnerai tout à la pointe de mon épée, dit joyeusement son
fils.
Et il partit tout confiant! La jeune femme étant souffrante, elles
allèrent vivre dans le midi, passant leurs journées à se promener
sur le bord de la mer, lisant et relisant les journaux qui leur
apportaient des nouvelles de Crimée, aspirant après la paix qui leur
rendrait ce fils et ce mari tant aimé. Et ce fut là que, dans un
journal, elles apprirent brutalement, par une courte dépêche, sa
mort glorieuse à l'attaque du Mamelon-Vert, où il était tombé on
couvrant de son corps Jean de Villepreux qui tenait le drapeau.
Le chagrin tua sa belle-fille. Alors, elle partit pour la Crimée,
après avoir mis sa petite-fille en pension. Elle avait voulu prier
et pleurer sur cette terre qui lui avait ravi son bonheur, sur ces
charniers où son fils était enseveli au milieu de tant de soldats
français. Quand elle revint en France, ses ressources étaient
épuisées. Et elle commença ce lourd calvaire: gagner sa vie et
élever sa petite-fille.
On leur donna bien quelques secours au ministère de la Guerre;
mais elle ne savait ni demander ni se faire appuyer. Les secours
diminuèrent peu à peu, pour cesser un jour sans raison. Et elle fut
réduite au pauvre gain que lui rapportait son travail. Heureusement,
l'éducation de sa petite-fille était terminée, et l'enfant allait,
à son tour, pouvoir aider sa grand'mère. Après avoir travaillé
pour plusieurs maisons, elle avait fini par trouver la maison Welher,
qui lui fournissait de la besogne d'une façon régulière.
Comment, avec ce qu'elle gagnait et ce qu'on lui octroyait de loin en
loin au ministère, avait-elle pu vivre jusqu'à ce jour, garder sa
petite-fille auprès d'elle, l'élever soigneusement, lui faire donner
une solide instruction?... Elle seule aurait pu expliquer par quels
prodiges elle était venue à bout de ce problème; par quelles
privations, quelle abnégation, quel oubli d'elle-même elle était
passée. Elle ne s'en souvenait plus d'ailleurs. Sa petite-fille
était élevée; avait-elle besoin de songer à autre chose?
Et alors le bonheur avait lui de nouveau pour elle: elle avait
retrouvé son fils dans sa petite-fille. Elles vivaient dans un
bonheur continu, sans un mélange. Seule, la grand'mère songeait à
l'avenir; mais la jeune fille ne désirait rien que vivre toujours
ainsi, attelées à leur table de travail, se souriant, s'aimant, avec
de rares promenades, les dimanches où toute la besogne était finie.
L'importance de leurs travaux avait augmenté. La grand'mère ne
faisait autrefois que des choses un peu communes, exigeant seulement
une grande assiduité. Mais, quand Mme Welher connut la jeune fille,
elle se prit d'amitié pour elle et commença de lui confier des
choses d'une finesse relative. Et comme les doigts de fée de la jeune
ouvrière acquéraient chaque jour plus d'habileté, elle avait
fini par lui donner ses travaux les plus fins, les riches robes de
baptême, les bonnets de dentelle, les guimpes les plus délicates...
Et, peu à peu, l'aisance entrait dans la maison.
La grand'mère disait:
--Petite, nous devrions prendre une ouvrière pour nous aider: nous
serions deux à te préparer ton ouvrage, nous aurions de plus
grosses commandes, nous mettrions un peu d'argent de côté, pour ton
mariage...
--Mon mariage! s'écriait gaiement la jeune fille. Ah! maman Renaud,
tu es donc bien pressée de te débarrasser de moi?... Me marier?...
Restons comme nous sommes, va; c'est si bon! Avec une ouvrière entre
nous, est-ce que nous pourrions nous aimer aussi bien?
Mais maman Renaud avait une grande suite dans les idées. Et depuis
quelque temps, elle revenait plus souvent sur cette question de
l'ouvrière et surtout sur la question du mariage.
--Ah! se disait-elle, si je pouvais lui trouver un brave et honnête
garçon qui comprendrait le trésor que je lui donne!
Et, dans cette pensée, elle fut tout heureuse d'accepter les deux
cartes d'invitation au bal du IIIe arrondissement, que lui offrit son
propriétaire,--cartes prises par force, par obligation sociale,
et données pour n'être pas perdues... A quoi tiennent parfois les
destinées d'une vie?...
* * * * *
Un bal! A ce seul mot, Marie eut un éblouissement. Elle avait cru
bien fermement jusqu'alors qu'elle dédaignait un tel plaisir,
et l'idée d'aller au bal la bouleversait. Elle ne se croyait pas
coquette, et cependant ce fut une joie que d'acheter sa modeste robe
de mousseline, de la tailler, de la faire le soir, après sa besogne:
on traversait heureusement une saison peu pressée. Et la grand'mère
aussi était coquette; il ne fallait pas qu'elle fît mauvaise figure
auprès de son enfant. Elle enleva, du fond de sa vieille malle,
la robe qu'elle portait au mariage de son fils, robe décousue,
soigneusement pliée, enveloppée. Elle fut étonnée de la retrouver
fraîche, mais pas assez, toutefois, pour en faire cadeau à sa fille.
Et comme elle frissonnait, la chère petite fille, en se rendant à
ce bal, où elle pensait bien que personne ne la remarquerait, ne
l'inviterait, où elle s'attendait à passer méconnue, comme une
petite Cendrillon! Et elles avaient à peine fait quelques pas dans
le bal, que maman Renaud, avec une impartialité absolue, jugeait sa
petite-fille la reine de cette fête, malgré sa modeste robe, malgré
son extrême simplicité.
--Si tous ces jeunes gens, pensa-t-elle, pouvaient deviner quelle
exquise bonté, quelles nobles qualités se cachent sous sa beauté!
Mais, hélas! pendant toute la première partie de la soirée,
les jeunes gens ne remarquèrent même pas la beauté de Marie.
D'ailleurs, elle s'était cachée, douce violette, dans un coin un peu
sombre. Mais, les yeux fixes, les lèvres frémissantes, elle était
toute à ce spectacle nouveau et en jouissait pleinement, sans une
pensée de jalousie. Elle ne s'étonnait pas qu'on la laissât sur sa
chaise: elle trouvait toutes les jeunes filles belles, élégantes,
et se considérait elle-même comme un petit rien, bien modeste, trop
heureuse qu'on l'eût admise à cette fête.
--Tu es contente, petite? interrogeait de temps en temps sa
grand'mère.
--Oh! oui, maman Renaud! Je m'amuse de si bon cœur! Elle croyait
s'amuser parce qu'elle regardait s'amuser les autres.
Tout à coup elle aperçut la bande de Vauchelles et suivit ces jeunes
gens des yeux, les jugeant instinctivement différents des autres. Et,
quand elle aperçut Jean de Villepreux, elle le trouva le plus beau.
Il lui apparaissait dans toute la splendeur d'un héros de roman. Et
elle en était d'autant plus frappée qu'elle n'avait presque jamais
lu de roman, qu'elle ne savait rien de la vie, qu'elle était toute
naïve, que son pauvre cœur sans défense n'était que trop facile
à conquérir. Elle devina qu'il viendrait la chercher; et elle
l'attendit. Et maman Renaud eut un petit mouvement d'orgueil lorsque
cet élégant jeune homme invita Marie.
«Les autres, se dit-elle, n'étaient pas capables d'apprécier son
enfant.»
Et Marie était heureuse, comme une héroïne de conte de fées qu'un
Prince charmant aurait enlevée de l'obscurité. Dans cette première
valse, tandis que Jean la serrait légèrement, toute surprise de
danser une danse qu'elle ne savait pas, elle éprouva l'impression la
plus délicieuse de sa vie. Elle se rendait compte, bien confusément,
qu'il existait en ce monde quelque chose qu'elle ne connaissait pas,
et dont elle n'avait même pas soupçonné l'existence, et que ce
quelque chose pénétrait en elle, versant un feu nouveau dans ses
veines... Puis elle marcha au bras de Jean de Villepreux, si légère
qu'elle semblait s'envoler de la terre. Quand elle dansa avec lui
une seconde fois, elle était étourdie; et lorsque sa grand'mère
l'emmena et qu'elle dit adieu à Jean, toute son âme se donna dans un
sourire.
* * * * *
Deux jours plus tard, quand Marie s'assit à sa table de travail,
l'enfant n'existait plus en elle: la jeune fille s'était éveillée
dans l'amour. Et c'était chez elle un invincible besoin de parler, de
parler sans cesse et toujours de ce bal et surtout de ce jeune homme
qui, pour elle, résumait toute la fête.
--N'est-ce pas, maman Renaud, qu'il a été bien aimable et bien
respectueux?
--Oui, chérie.
--Et il n'a fait danser que moi... Oh! moi, après lui, je n'aurais
pas pu danser avec un autre...
--Tu es une enfant! Travaillons, disait la grand'mère, qui
commençait à s'inquiéter.
--Oh! je vais vite!
Et Marie montrait son ouvrage qui avançait rapidement. Elle
travaillait avec une activité fiévreuse.
Elle disait aussi:
--Et tu crois, réellement, maman Renaud, qu'en prenant une ouvrière,
nous pourrions gagner davantage?
--Oui, ambitieuse; mais il faut y réfléchir... Nous verrons cela...
La vieille avait peur maintenant de ce changement subit. Et la jeune
fille revenait à son beau cavalier.
--Enfin, maman Renaud, n'est-ce pas curieux que j'aie su valser à
son bras? Au bras d'un autre, je n'aurais certainement pas su... Tu ne
m'avais appris que la polka...
Pauvre maman Renaud! elle lui avait appris tout ce qu'elle savait:
elle lui avait donné gravement des leçons, en chantant un air
vieillot, le premier air de polka qui s'était répandu en France
pendant sa jeunesse; et elle lui avait appris aussi à faire la
révérence... Elle aurait dû lui apprendre plutôt la science de
la vie; mais elle était si heureuse de conserver ce cœur chaste,
ignorant, généreux!
Et puis, toute sa science à elle avait consisté à aimer, à se
dévouer!
Le samedi, Marie allait généralement porter son ouvrage à Mme
Welher. Elle marchait toujours très rapidement, sa hotte sous le
bras, les yeux baissés, ou fixés droit devant elle, ne songeant
qu'à aller vite pour être vite revenue. D'abord, sa grand'mère
l'avait accompagnée; puis elle avait pris l'habitude de rester à la
maison pour faire, pendant l'absence de sa fille, un grand rangement.
Elle était bien certaine que Marie passait pure, immaculée, au
milieu des corruptions parisiennes. Parfois, des jeunes gens, frappés
par sa beauté, osaient la dévisager. Alors, elle allait un peu
plus vite, tout simplement, ne comprenant pas ce qui en elle pouvait
exciter cette curiosité.
Le samedi qui suivit le bal, elle se rendit comme d'habitude chez Mme
Welher. Sa grand'mère, un peu craintive, aurait voulu l'accompagner;
mais elle demanda naïvement:
--Pourquoi?
Et la grand'mère n'osa pas dire le pourquoi.
--Ne t'attarde pas!
--Oh! sois tranquille; il faut que nous regagnions le temps perdu avec
cette fête.
Et elle s'en fut, marchant comme toujours très vite, n'attachant
aucune attention à ce qui se passait dans les rues, perdue dans son
rêve.
Et, cependant, un homme la suivait.
Depuis huit jours, Jean de Villepreux passait sa vie sous les
arcades de la place des Vosges, épiant les allées et venues de
la grand'mère qui, seule, sortait pour les petites commissions du
ménage. Il attendait patiemment, espérant bien que Marie sortirait
enfin. Ce jour-là, il la suivit prudemment, la trouvant encore plus
charmante, dans sa petite robe noire unie, sous son chapeau de paille
commune garni d'un modeste nœud rose... Quand elle eut disparu sous
la voûte de la maison de la rue de Cléry, habitée par Mme
Welher, il se plaça tout auprès, attendant qu'elle ressortît. Il
l'aborderait alors, et lui offrirait de la reconduire.
Et, quand il la vit de nouveau, repartant si vite, il n'osa pas. Ce
mondain à bonnes fortunes était soudainement devenu timide devant
cette simple jeune fille. Il se contenta, arrivé à la place des
Vosges, de la dépasser un peu et de la saluer. Elle s'arrêta toute
saisie, devint blanche comme un lis; son cœur étouffait. Et elle
murmura:
--Bonjour, monsieur.
Il s'éloigna, ravi par ces deux mots banaux, plus fier que s'il avait
fait la plus brillante conquête.
Marie était déjà rentrée dans sa maison, et elle montait comme
folle le grand escalier de pierre à rampe de fer forgé. Maintenant
son visage, où le sang affluait, éclatait de bonheur.
--Maman Renaud, maman Renaud! s'écria-t-elle en laissant tomber sa
boîte.
--Quoi, petite? Quoi donc?
--Maman Renaud, je l'ai revu! Il doit habiter notre quartier; il
passait devant notre porte, il m'a saluée.
Maman Renaud fronça les sourcils.
--Prends garde, petite!
--Et à quoi?
--Mais c'est très imprudent de se laisser ainsi saluer quand tu es
toute seule!
--Je ne pouvais pourtant pas l'empêcher de me saluer!
--J'espère que tu es passée sans rien dire?
--Oh! non, fit Marie en secouant sa jolie tête, je lui ai rendu son
salut bien gentiment... J'étais si contente!
Maman Renaud jugea qu'il ne fallait pas détruire trop brusquement les
illusions de son enfant; mais elle se défiait. Ce ne fut que très
doucement qu'elle essaya de prouver à Marie que les hommes sont faux,
trompeurs, qu'on ne doit les écouter qu'avec une extrême prudence.
Marie souriait; elle avait une confiance inaltérable.
--Tous les autres, oui, maman Renaud, tant que tu voudras, mais
pas lui! On voit bien sur son visage quand un homme ment. Lui est
incapable de mentir!
Elle avait, par-dessus tout, l'horreur du mensonge.
La semaine s'écoula en discussions infinies entre la grand'mère et
la petite fille.
--Vraiment, grand'mère, disait Marie toute peinée, qu'as-tu donc
contre lui? Toi, si bonne toujours, comment deviens-tu méchante quand
il s'agit de lui?
Quinze jours après, un dimanche, les deux femmes étaient descendues
pour se promener dans le jardin de la place Royale où jouait une
musique militaire. C'était leur plus grande distraction, l'été.
La musique faisait éprouver à Marie des sensations si douces, la
plongeait dans des rêveries si heureuses, qu'elle attendait avec une
légère impatience le dimanche et le jeudi. Le jeudi, c'était de
sa fenêtre qu'elle écoutait; mais, le dimanche, elle jouissait plus
vivement en se promenant dans les allées du jardin; et elle trouvait
superbe cette pauvre végétation enserrée dans des grilles,
étouffée par les hautes façades des maisons qui l'entourent.
Comme elles suivaient une allée un peu longue, étroite, elles
aperçurent à une certaine distance un jeune homme qui les salua
aussitôt.
--C'est lui, maman Renaud. Vois comme il a l'air timide et
respectueux!
Il tremblait, en effet. Depuis deux dimanches, il venait là; et il
avait fixé à aujourd'hui ce grand coup d'audace: lier sérieusement
connaissance avec elles. Et il tremblait comme un enfant.
Il les aborda cependant:
--Permettez-moi, madame, de prendre de vos nouvelles.