Si Brettecourt avait regardé en ce moment la tenture qui fermait à

demi une large baie donnant du salon dans un petit boudoir, il aurait

vu remuer cette tenture. Honoré de Villepreux, depuis le début

de l'entretien, était tranquillement installé dans le boudoir et

écoutait.

Mais, à partir de ce moment, il ne se contenta plus d'écouter: il

s'approcha de la tenture, se dissimula dans un des plis, ménageant

une légère ouverture qui lui permettait de voir le visage de sa

mère. Il pourrait suivre ainsi toutes les émotions qu'elle allait

ressentir.

Brettecourt continuait;

--Sans cet abominable malheur, madame, je serais aujourd'hui à

Angoville pour vous présenter l'humble prière de votre fils; car il

m'avait chargé pour vous d'une mission... qui eût été alors

bien pénible à remplir, mais qui, je l'espère, va vous causer

aujourd'hui une immense joie...

--Quelle joie pourrais-je avoir désormais? balbutia la marquise.

--Celle de voir revivre votre fils! déclara énergiquement

Brettecourt.

La marquise lui jeta un regard si stupéfait qu'il dit:

--Vous me croyez fou, peut-être? Ecoutez-moi bien, madame!--Vous

prépariez depuis longtemps un brillant mariage pour votre fils: vous

vouliez lui donner Mlle de Persant...

--Mais Henri, fit la marquise avec une certaine brusquerie, vous

n'êtes donc venu que pour raviver toutes mes douleurs?

--Pour les adoucir, madame!--Jean m'avait chargé de vous annoncer que

ce mariage ne s'accomplirait pas: il éprouvait, pour celle que vous

lui destiniez, la plus tendre affection, mais une affection de frère.

Depuis une dizaine de mois, il aimait, de l'amour le plus profond, une

pauvre jeune fille...

--Assez, monsieur, assez! Vous oubliez le respect que vous devez à

une mère...

--Madame, s'écria avec solennité Brettecourt, j'ai le droit de

vous parler comme je le fais, et votre devoir est de m'écouter...

Mépriseriez-vous donc... ce qui peut rester de votre fils?

--Expliquez-vous, Henri! Achevez!

Elle avait entrevu soudain la vérité. Henri comprit qu'il n'avait

plus qu'un mot à ajouter pour gagner la cause de l'enfant inconnu

dont il se constituait le défenseur; mais il fallait aussi faire

estimer la mère, la fiancée de son ami...

--Madame, je dois vous répéter les choses comme mon ami me les a

dites:--Jean aimait une jeune fille qui ne fait partie ni de notre

monde ni même de la bourgeoisie, une simple ouvrière, à laquelle il

s'est fait connaître sous un nom supposé. Ce qu'il m'a raconté au

sujet de cette jeune fille m'a rempli d'amitié et d'admiration pour

elle; et il m'avait chargé de vous dire ceci, et je vous le répète

aujourd'hui, en vous en donnant ma foi de gentilhomme, c'est que,

malgré sa modeste situation, cette jeune fille était digne d'entrer

dans votre famille: il la voulait pour femme, et je devais implorer

votre consentement. Il hésitait, depuis longtemps, à vous ouvrir son

cœur, parce qu'il tremblait à la pensée de vous faire une peine,

même la plus légère. Et celle-ci eût été grande. Il comptait

cependant sur votre âme si aimante, si indulgente! Il n'avait plus,

d'ailleurs, le droit d'hésiter: son honneur lui commandait de rendre

le sien à cette jeune fille, puisqu'il le lui avait enlevé; son

honneur lui commandait de se marier, pour que la naissance de son

enfant ne fût pas entachée par une situation irrégulière...

Brettecourt n'eut pas le temps de continuer. La marquise s'était

dressée devant lui, comme transfigurée:

--Un enfant! O mon Dieu! Jean me laisse un enfant!...

Et elle prenait les deux mains de Brettecourt.

--Henri, jurez-moi que vous ne me trompez pas, que vous n'abusez

pas de ma crédulité! Un enfant de mon Jean, de mon fils, de mon

bien-aimé!...

--Je vous le jure! prononça solennellement Henri.

Elle se jeta à genoux et, joignant les mains:

--Mon Dieu! vous avez permis cela? Vous avez eu pitié de moi? J'aurai

un enfant de mon fils! Je sentirai encore sa chair! Mon Jean revivra

dans un petit être que j'élèverai, que j'adorerai... Je pourrais

donc avoir encore du bonheur sur cette terre?... Comme femme, comme

mère, j'aurai été comblée... Et je serais grand'mère? Grand'mère

de l'enfant de mon premier-né!...

Caché dans son pli de rideau, Honoré était blême de colère:

--S'il vient jamais au monde, celui-là, murmurait-il, il aura affaire

à moi!

La marquise s'était relevée.

--Mais vous m'avez dit, n'est-ce pas, Henri, que cet enfant n'était

pas encore né?

--Non, madame, puisque Jean tenait essentiellement à être marié

avant sa naissance. Sa volonté absolue était, du reste, de ne jamais

séparer la mère de l'enfant...

--Mais je ne les séparerai pas non plus! déclara la marquise.

Mon Jean! Comme c'est bien lui, si noble, si bon, incapable d'une

tromperie! Ah! sans doute aurais-je refusé mon consentement à ce

mariage? Je me serais évidemment laissé guider par l'orgueil. Mais

je serais folle, aujourd'hui, je serais coupable d'obéir désormais

à autre chose qu'à mon cœur. La femme aimée par mon fils, la femme

qui le partageait avec moi, cette femme ne peut être qu'une noble

femme!... Je l'aimerai... Ah! voyez-vous, Henri, tout ce qui venait de

Jean était si sacré pour moi!

--Ah! madame, si vous l'aviez entendu me parler de cet enfant! Si vous

l'aviez entendu, quand il me disait: «Je suis père! Il me semble que

mon fils a tressailli dans mon sein!» Car il voulait que ce fût un

fils!... Il me disait ces choses avec tant de foi que je les croyais

aussi!

--Un fils! balbutia la marquise. Un fils de mon Jean! Oh! si

réellement c'était un fils!

Un superbe orgueil éclairait son visage. Et elle souriait presque,

en regardant Brettecourt. Si la plus cruelle des douleurs lui était

venue de lui, n'était-ce pas de lui qu'elle recevait cette sublime

consolation?

--Eh bien! Henri, allons trouver cette femme; nous lui dirons

que celui qu'elle aimait était le marquis de Villepreux, que les

Villepreux respectent fidèlement leur parole, et que, si la mort a

empêché mon fils de tenir la sienne, je suis là, moi, pour

remplir ses engagements autant que peut le faire une

grand'mère.--Qu'avez-vous donc, Henri?...

Brettecourt s'était reculé. Il ne s'attendait pas à une aussi

vive explosion; il était venu sans réfléchir à cela, voulant dire

d'abord la vérité, et chercher cette femme, ensuite... Il balbutia,

comme terrifié:

--Mais... je ne la... connais pas!...

--Vous m'avez donc trompée? s'écria la marquise d'une voix qui

s'irritait.

--Madame, je vous le jure une seconde fois sur mon honneur: je vous ai

fidèlement répété l'aveu que m'a fait mon pauvre Jean dès qu'il

m'a revu. Mais il ne m'a pas dit le nom de cette femme... Il devait,

le soir même, me la faire connaître...

La marquise retomba accablée sur son fauteuil, les yeux fixes.

--J'espérais déjà! murmurait-elle. Mais ne vous trompez-vous pas

vous-même, Henri? Ne vous exagérez-vous pas quelques paroles trop

légèrement prononcées par mon fils?

--Je n'ai pas été le seul, madame, à recevoir les confidences de

votre fils. Il les a faites, je le sais, au point de vue légal, à M.

Florimont, votre notaire. Et, par son testament, Jean a tenu à bien

établir...

--Un testament! s'écria la marquise, renaissant à l'espérance. Jean

a fait un testament? Mais alors, nous allons tout savoir?...

--Hélas! madame, je crains bien que, comme moi, M. Florimont n'ignore

absolument le nom de cette jeune fille. Jean lui avait fait seulement

connaître ses projets: il vous les dira, et vous verrez que je ne

vous ai pas trompée. Nous n'aurons plus alors qu'à rechercher cette

jeune fille...

--Nous la retrouverons, Henri!

Honoré, les poings fermés, les dents serrées, murmura presque à

mi-voix:

--Cherchez-la vite, alors, mes amis, avant qu'elle ait disparu!

IX

LE TESTAMENT

La fureur d'Honoré ne connaissait plus de bornes. Pendant deux jours,

il avait pu se montrer bon et doux parce qu'aucun obstacle ne

s'était dressé devant ses projets. Mais, en ce moment, sa haine, ses

instincts mauvais renaissaient avec plus de violence que jamais; et

ce qui mettait le comble à sa furie, c'est qu'il avait bien senti

la profonde habileté déployée par Brettecourt: l'ami de Jean avait

adroitement fait passer la marquise par la gradation de sentiments qui

devait forcément l'amener à cette explosion d'amour pour un enfant

qu'elle ne connaissait pas, qui n'était pas même né; c'est que,

malgré son cruel chagrin, Brettecourt n'avait rien laissé au hasard:

il avait promis à son ami de se montrer rusé, comme à la guerre.

La grandeur des intérêts qu'il défendait ne lui permettait aucune

imprudence.

Il ne croyait cependant pas à un résultat aussi rapide, et le

succès qu'il venait d'obtenir l'éblouissait un peu.

--Maintenant, dit-il, je ne vous importunerai plus de ma présence,

madame. J'ai accompli mon premier devoir, et je l'ai fait sans

égoïsme; car il m'eût été bien doux de rechercher moi seul la

fiancée et l'enfant de mon ami et de me consacrer entièrement à

eux...

«C'eût été une bonne idée!» pensa Honoré.

--Je n'ai pas cru avoir ce droit, continuait Brettecourt: l'enfant de

notre cher Jean appartient à sa mère et à vous au même titre; je

ne puis venir qu'en second. Mais, en ce jour, je vous engage ma foi de

ne jamais me marier, de ne jamais avoir d'autre famille que ces deux

êtres, de me dévouer à cet enfant avec la fidélité d'un bon

chien: je ne demande plus autre chose que de lui donner ma vie...

[Illustration:--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise. (Voir

page 78.)]

--Je l'accepte en son nom, Henri! s'écria la marquise avec une

véritable grandeur. Tout le ressentiment que j'éprouvais contre vous

disparaît devant votre dévouement. Si le monde me blâme, Dieu me

jugera! Henri, venez sur mon cœur, que je vous embrasse comme un

fils!

--Ah! c'est à genoux, dit le noble jeune homme, que je dois entendre

de telles paroles!

Et, se prosternant, il baisa la robe de la marquise. La pauvre mère

le releva et le serra fiévreusement contre elle.

--Il me semble, disait-elle, que mon fils nous voit!

Honoré murmurait;

--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de

dévouement! Mon frère bien-aimé, tant pis pour votre fiancée!

Je ne nourrissais à son égard que le désir bien naturel de me

débarrasser d'elle, gentiment. Mais si on me pousse à bout!...

Allons! Quoi?... Qu'y a-t-il encore?...

Un domestique venait d'entrer dans le salon et remettait une carte à

la marquise. Elle lut:

_«M. Aristide Florimont_ prie madame la marquise de Villepreux de

vouloir bien lui accorder immédiatement un entretien; il s'agit de

questions du plus haut intérêt.»

--Faites entrer M. Florimont, ordonna-t-elle.

Et elle tendit la carte à Henri, avec un mélancolique sourire.

--Vous ne m'aviez pas trompée.

--Je me retire, madame.

[Illustration:--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur

manie de dévouement. (Voir page 85.)]

--Non. Je tiens, au contraire, à ce que vous assistiez à ce qui va

se passer... Ne va-t-il pas être question d'un enfant... auquel votre

vie appartient?

Tandis que le notaire pénétrait dans le petit salon, Honoré eut un

abominable sourire.

--Triste allié, pensait-il, que ce solennel prud'homme!--Et ma

mère, qui me reconnaissait hier si solennellement pour le chef de

la famille! et qui, devant une situation aussi grave, ne me consulte

même pas?...

Et, après une minute de réflexion:

--Enfin, complotez, mes bons amis; moi je vais me défendre.

M. Florimont était attaché depuis de longues années à la famille

de Villepreux.--Sa vie n'offrait pas la moindre particularité

romanesque. Ancien petit clerc de Me Bernard Genty, il avait gravi

lentement tous les grades de l'étude: troisième clerc, second clerc,

premier clerc, jusqu'au jour où il franchit le dernier échelon en

épousant la fille de son patron, lequel donnait son étude en dot à

sa fille. Et si quelqu'un l'avait plaisanté sur cette marche banale

de sa vie, il aurait tranquillement répondu qu'il ne la trouvait

pas banale du tout, puisqu'elle lui avait donné le bonheur. A cette

époque, quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis son

mariage, et il jouissait triomphalement de ce bonheur, que rien

d'ailleurs ne devait jamais altérer. Il était impossible d'être

plus notaire et plus parfait notaire que M. Florimont: il en avait

même le physique ou du moins le physique sous lequel on aime à se

figurer ces dignes officiers ministériels. Il était d'une moyenne

taille, grassouillet, avec une figure ronde, épanouie, déjà ornée

d'une paire de lunettes d'or. Très fin, du reste, sous son apparence

bonhomme et d'une scrupuleuse honnêteté; ce qui ne l'empêchait

pas de nourrir la très noble ambition de gagner par son travail une

fortune au moins égale à celle de sa femme.

Son étude se rattachait à la famille de Villepreux par un vieux lien

de reconnaissance. C'est grâce au crédit d'un marquis de Villepreux,

qu'un aïeul de M. Genty avait pu acheter, sous Louis XV, une charge

de tabellion; et M. Florimont, enfant d'Angoville, avait été placé

chez M. Genty par la marquise actuelle.

La marquise l'appelait «Florimont» sans y mettre aucune hauteur; et

cette familiarité le flattait.

--Madame, dit-il après l'avoir saluée, j'ai à vous communiquer des

choses d'un ordre tout intime. Désirez-vous que je parle devant M. de

Brettecourt?

En même temps, il tendait la main à Henri.

--Y voyez-vous quelque inconvénient? interrogea la marquise.

--Pour ma part, pas le moindre.

--Alors, Florimont, parlez en toute franchise.

Le notaire s'installa bien commodément et réfléchit un peu; il

avait l'habitude de toujours ruminer ses petits discours.

--J'ai à peine besoin de vous dire, madame, que dans votre douleur,

vous ne trouverez pas de plus respectueuse, de plus grande sympathie

que la mienne. Personne, en dehors de votre famille et de M. de

Brettecourt, n'a été plus vivement frappé que moi par la mort...

subite de votre fils. Il daignait voir en moi autre chose qu'un

notaire; et, dans les derniers jours de sa vie, il avait eu la bonté

de me traiter en ami. Voulant préparer son testament, il

m'avait consulté; et je lui avais donné des conseils, que vous

désapprouverez peut-être, mais que me commandait l'honneur, et qui

étaient du reste conformes à ses désirs les plus chers. Je vous

demanderai la permission de parler très... nettement. Si, dans

mes paroles, quelque chose vous choque, vous me le pardonnerez

certainement, puisqu'il s'agit des dernières volontés de votre fils.

Le marquis de Villepreux... aimait une jeune ouvrière,--je raconte

les choses tout simplement, madame,--une jeune fille charmante, me

dit-il, à laquelle il avait formellement résolu de consacrer son

existence. Et, il voulait aller retrouver M. de Brettecourt en Afrique

et lui demander de plaider sa cause auprès de vous...

Il a heureusement pu ouvrir son cœur à son ami, avant ce déplorable

accident...

--Oui, oui! fit la marquise, un peu impatiente; et Henri vient de tout

me répéter...

--Quant à moi, j'aurais hésité à conseiller au marquis de

poursuivre ses projets, s'il n'avait ajouté que cette jeune fille

était déjà sa femme et que, dans quelques mois, elle serait

mère...

J'ai toujours considéré l'abandon d'un enfant comme la plus lâche

des infamies. J'approuvai donc pleinement les intentions de votre

fils.

--Vous fîtes bien, Florimont.

Enchanté, le notaire poursuivit:

--Le marquis avait prévu sa mort; il me dit à diverses reprises:

«Il me semble que je n'arriverai pas au bonheur!» Et c'est pour cela

qu'il m'avait chargé de préparer ce projet de testament, que je

vous remettrai dès que vous le désirerez, et dont voici les clauses

principales...

--Achevez! prononça fiévreusement la marquise, achevez!

--Par cet acte, le marquis reconnaissait d'avance, pour son enfant, ce

petit être qui viendra bientôt au monde; et, dans des termes d'une

admirable hauteur de pensée, qu'il m'avait dictés lui-même, il vous

demandait et demandait à son frère, ainsi qu'à Mlle Juliette de

Persant, de traiter, comme si elle avait été sa femme légitime, la

jeune fille qu'il aimait...

--Mais le nom de cette jeune fille, Florimont? Son nom? s'écria la

marquise.

--Hélas! madame, je l'ignore!... Nous avions voulu, votre fils

et moi, prévenir toute indiscrétion; un de mes clercs pouvait

surprendre par hasard ce projet de testament, quoique je l'aie seul

écrit. Il était absolument prêt, et nous devions le compléter,

y ajouter les noms, les adresses... le jour même où le marquis est

mort...

Il y eut un long silence. Puis la marquise murmura douloureusement:

--O mon Dieu! mon Dieu! savoir que mon fils laisse une femme, que

cette femme porte dans son sein un enfant de mon fils, et ne pas la

connaître! Et se dire que ce dernier descendant des Villepreux peut

mourir faute de soins... faute d'argent, tandis que nous sommes si

riches! Oh, mon Dieu!...

Elle se leva et se mit à marcher, très agitée, par le salon.

Puis, s'arrêtant très brusquement devant le notaire et Brettecourt:

--Mais vous ne savez pas, mes amis, de quels soins il faut entourer la

naissance d'un enfant! Cette malheureuse jeune fille ignore le nom de

mon fils, elle va se croire abandonnée, trahie!... Et elle maudira

mon fils!... Mais, si nous ne la trouvions pas, mes amis, le chagrin

seul pourrait la tuer!

Puis, s'adressant fébrilement à Brettecourt:

--Voyons, Henri, rappelez-vous bien toutes les paroles de Jean...

N'a-t-il rien dit qui puisse nous mettre sur les traces de cette jeune

fille? Un mot?... Un rien?... Oh! Rappelez-vous!

--Non, non, dit tristement Henri. Depuis ce jour abominable, je ne

cesse de réfléchir, de chercher un indice, et je ne retrouve rien.

Jean m'a parlé de la beauté, de la bonté, des nobles qualités de

sa fiancée, et c'est tout.

Puis:

--Le seul détail un peu précis qu'il m'ait donné, c'est qu'elle vit

avec sa grand'mère.

--C'est bien cela, dit le notaire.

--A Paris?

--Oui, madame, à Paris.

--Mais avec vous, Florimont, mon fils a dû se montrer plus

explicite?... Avec vous, il a pu causer longuement... Cherchez encore

à vous rappeler! Il faut, il faut que nous retrouvions cette jeune

fille!

--Je vous dirai, comme M. de Brettecourt, madame, que j'ai longuement

réfléchi avant de me présenter chez vous. Et ce que je sais ne peut

nous permettre de retrouver la maîtresse du marquis de Villepreux

que... lorsque son enfant viendra au monde; mais alors, je crois

pouvoir vous répondre de la certitude du succès...

--Oh! attendre jusque-là!... Attendre jusque-là, mon Dieu!... Enfin,

parlez!

--M. le marquis m'avait donné à ce sujet une explication... d'une

nature extrêmement délicate.--C'est dans un moment de fougue, dans

une heure d'oubli, que cette jeune fille est devenue la maîtresse de

votre fils; et depuis, le marquis, comme honteux d'avoir abusé de sa

douceur, l'a scrupuleusement respectée.

Et, très nettement:

--La date de la naissance de son enfant ne saurait donc être l'objet

du moindre doute: votre cher fils me l'avait indiquée...

--Et cette date? balbutia la marquise.

--C'est la fin du mois de septembre, madame.

--Ainsi donc, pendant cinq mois, il faudra que j'attende au milieu des

plus cruelles angoisses, en me disant chaque jour qu'une imprudence,

qu'un excès de travail ou un stupide manque d'argent peuvent me

faire perdre tout ce qui me reste de mon fils?... Non, non, c'est

impossible!...

Qui sait même si cette jeune fille, se croyant trahie, abandonnée,

déshonorée, ne voudra pas cacher son déshonneur dans la mort? Mais

il faut la retrouver!

Et, avec la plus fiévreuse exaltation:

--Il le faut, messieurs!

--Madame, déclara le notaire, je vous engage ma parole de consacrer

tous mes soins à cette tâche; M. de Brettecourt, je pense, m'y

aidera... du moins pendant son congé?

Henri s'écria avec feu:

--Si mon congé ne suffisait pas, je donnerais ma démission!

--Enfin, madame, ajouta le notaire, si tous nos efforts

n'aboutissaient pas, nous aurons cette suprême ressource d'attendre

la fin du mois de septembre, les premiers jours d'octobre au plus

tard. Grâce à mes relations, j'obtiendrai facilement, à cette

époque, la liste des déclarations d'enfants naturels, nés de père

inconnu. Et, au milieu de ces enfants, nous retrouverons votre...

Comme le notaire hésitait, la marquise, d'un air serein, acheva sa

pensée:

--Mon petit-fils, Florimont!--Je veux d'ailleurs que tous ici

connaissent ma volonté.

Elle frappa sur un timbre et ordonna au domestique qui accourut:

--Allez prévenir immédiatement M. le marquis et Mlle de Persant que

je les attends ici.

Alors seulement, Honoré quitta sa cachette, gagna la porte du boudoir

et, par le couloir et l'escalier de service, revint dans sa chambre.

Et il s'y trouvait depuis deux ou trois secondes, lorsque le

domestique y pénétra pour lui communiquer le désir de sa mère.

--C'est bien, je descends, dit-il.

Il se regarda un peu dans sa glace, pour bien composer son visage,

puis descendit. Quand il pénétra dans le salon, il avait réussi à

dissimuler, sous un masque plein de dignité, les abominables passions

qui l'agitaient.--Juliette était déjà là, assise sur un tabouret,

auprès de Mme de Villepreux. Honoré salua très cordialement le

notaire, et fort correctement Brettecourt; puis il prit place dans un

grand fauteuil, auprès de la cheminée, en face de la marquise, la

place que son frère occupait autrefois.

--Vous m'avez fait demander, ma mère? dit-il avec un calme

imperturbable.

--Oui, mon fils.--Lorsque tu m'as conseillé toi-même, ce matin, de

recevoir M. de Brettecourt, j'hésitais... Je croyais, et tu croyais

comme moi, que M. de Brettecourt s'exagérait l'importance de ce qu'il

avait à me dire. Nous nous trompions, mon fils! Ce qu'il m'a dit est

de la plus haute gravité; et nous devons le remercier d'avoir eu le

courage de forcer notre porte.

Honoré adressa un signe de tête à Brettecourt, comme un homme qui

ne comprend pas.

Sa mère continuait:

--Toi seul, mon fils, tu me l'as dit, toi seul as assisté aux

derniers moments de ton frère?

--Oui, ma mère.

--Et... il n'a pas prononcé, dans cette minute suprême, une

phrase... un mot?...

--Hélas! ma mère, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que

mon frère était mort sans avoir pu reprendre connaissance?

--C'est que, c'est que... j'aurais voulu me rattacher encore à cet

espoir!--Je n'en ai plus qu'un autre: ton frère ne t'avait-il pas

confié le secret de son cœur?

Ici, Juliette de Persant leva un regard tout étonné sur la marquise.

--Patience, petite, dit celle-ci, tu vas me prouver tout à l'heure si

tu aimais vraiment mon pauvre fils.

---Ma mère, dit alors Honoré: mon frère, me traitant un peu

en cadet, ne me confiait guère ses secrets... J'avais seulement

remarqué qu'il délaissait ses anciens plaisirs, qu'il devenait

plus sérieux, plus grave; et j'en avais conclu qu'il se disposait à

épouser bientôt l'exquise enfant que vous éleviez pour lui.

Juliette, attirée par la marquise, se laissa mignonnement aller

contre elle.

--Ma pauvre chérie, dit gravement la marquise de Villepreux, mon fils

n'aimait en toi qu'une sœur; ce n'est pas toi qu'il avait choisie

pour sa femme. Et tu vas comprendre pourquoi, malgré sa mort, je

t'arrache sans pitié cette illusion.

La marquise se redressa un peu; et, avec une sublime grandeur:

--Mes enfants,--car je vous considère tous les deux également comme

mes enfants,--Dieu nous envoie dans notre malheur la plus douce, la

plus exquise des consolations. Si notre bien-aimé Jean est mort, nous

pouvons du moins reporter sur une autre tête l'immense affection que

nous avions tous pour lui.

Elle s'arrêta un peu; puis, montrant à son fils Brettecourt et

Florimont:

--Ces messieurs t'expliqueront les choses en détail, Honoré: je

ne veux pas les répéter devant Juliette. Qu'il te suffise, en ce

moment, de savoir une chose, c'est que mon fils Jean, marquis de

Villepreux, aimait une femme, qu'il n'a pas eu le temps de l'épouser,

mais que cette femme mettra bientôt au monde... un enfant!

Juliette se mit à trembler.

--Quelle peine je te fais, ma chérie! murmura la marquise.

La jeune fille cacha sa tête en sanglotant sur les genoux de sa

tutrice.

C'était le sacrifice de son premier amour, tous ses rêves de

jeunesse.

--Ma chérie, continuait la marquise, Jean prévoyait sa mort: il

avait remis son testament entre les mains de M. Florimont.

Le sergent Renaud: Aventures parisiennes · 第 6 / 10 段