Et bravement, elle pénétrait dans le box et caressait la croupe du

cheval.

--Quelle noble bête! s'écria Juliette.

--Jean en choisira une pour toi, mais bien douce, une haquenée comme

celles que montaient les dames de jadis; il la dressera lui-même, et

vous irez faire de longues promenades...

--Ah! mère, murmura Juliette,--elle avait toujours appelé la

marquise ainsi,--mère, vous me faites rêver!...

Elle avait baissé les yeux et rougissait.

En ce moment, elles entendirent des pas. Et une voix d'enfant demanda:

--Est-ce que madame la marquise est là?

--Oui, répondit un palefrenier. Pourquoi donc?

--J'ai couru pour lui remettre cette dépêche qu'on vient d'apporter

au château.

Une dépêche! La marquise sourit:

--Je devine: Jean a reçu ma lettre ce matin, il me télégraphie

qu'il arrive.

Puis elle sortit vivement, prit le papier bleu et l'ouvrit, tandis

qu'une expression de triomphe se répandait sur son visage. Mais à

peine avait-elle jeté les yeux sur les quelques mots rédigés par

Honoré que ses traits se contractaient affreusement.

--J'étais trop heureuse! murmura-t-elle.

Et elle s'évanouit dans les bras de Juliette. La jeune fille

parcourut rapidement la dépêche; elle aussi faillit tomber; mais

elle puisa, dans son amour pour la marquise, la force de résister à

sa douleur. Et ce fut elle qui, tout en s'empressant auprès de Mme de

Villepreux, donna les ordres nécessaires pour préparer le départ,

et cela avec un calme, une énergie dont elle ne se serait pas crue

elle-même capable.

--Qu'on attelle immédiatement pour nous mener à Saint-Lô; nous

avons le temps de prendre le dernier train qui rejoint la ligne de

Paris...

Quand la marquise revint à elle, elle voulut parler; mais Juliette

l'entoura de ses bras:

--Mère, ne vous occupez de rien; laissez-moi, dans notre malheur, la

consolation de vous gâter.

Et elle la reconduisit au château, où la marquise demeura une heure

immobile dans son fauteuil du grand salon, les yeux aveuglés

de larmes, vaguement fixés sur le fauteuil où son mari passait

autrefois les soirées en face d'elle, et où son fils aîné l'avait

remplacé. Ceux qu'elle aimait devaient-ils ainsi partir avant

elle? Car elle devinait la vérité tout entière dans la dépêche

d'Honoré: son fils Jean était mourant, peut-être mort... et on

n'avait pas osé le lui annoncer brutalement.

Mort, lui, son orgueil, toute sa vie! Sans doute quelque sotte

querelle, suivie d'un duel?... ou un accident?... Peut-être une chute

de cheval?... L'incertitude l'aurait brisé si, de temps en temps,

Juliette n'était venue l'embrasser. Elles mélangeaient leurs larmes.

--Ma chérie, murmurait la marquise, il faut que tu aies du courage

pour moi!

Juliette avait fait préparer à la hâte la malle de Mme de

Villepreux et la sienne. La dépêche était arrivée un peu avant

cinq heures: à six heures, la voiture se rangeait devant le perron du

château, les malles étaient chargées.

--Ma mère, nous n'avons plus qu'à partir.

Et Juliette entraînait la marquise. Les domestiques s'étaient

placés auprès de la voiture. Tous pleuraient. Dans cette minute

d'adieu à ces gens qui la révéraient, la marquise eut la force de

prononcer en se redressant:

--Merci, mes amis! Et priez pour lui!

Et les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, eurent de nouveaux

sanglots, qui redoublèrent encore lorsque la voiture quitta l'avenue

qui menait de la grande route au château. C'était là qu'elles

avaient rêvé le bonheur; leurs espérances étaient à jamais

brisées.

Elles arrivèrent à Saint-Lô quelques secondes avant sept heures et

demie: elles purent prendre le train, qui les amena à Lison à huit

heures. Et, à Lison, elles attendirent l'express de Cherbourg à

Paris qui passe à huit heures vingt-deux. Quand elles furent montées

dans l'express, Mme de Villepreux força doucement Juliette à

s'étendre. Et la jeune fille écrasée par la fatigue et l'émotion

s'endormit au bout d'une heure. La marquise ne ferma pas l'œil de

la nuit, il lui semblait qu'elle voyait son fils étendu sur son lit,

n'attendant plus que de l'avoir embrassée pour rendre le dernier

soupir.

--O mon Dieu! murmurait-elle parfois, faites que je le revoie, que je

puisse recevoir sa dernière pensée!

Elles arrivèrent à Paris un peu après quatre heures du matin.

Personne ne les attendait à la gare. Ce premier isolement causa une

atroce impression à la marquise. Elle ne réfléchit pas que son fils

ne l'attendait sans doute que plus tard.

--Honoré n'est pas venu au-devant de nous, dit-elle, c'est que tout

espoir est perdu.

Elle était cependant plus calme. Cette longue nuit passée dans

l'anxiété la plus poignante, l'avait préparée à la résignation.

Quand une voiture de place les eut amenées devant l'hôtel de la rue

Saint-Dominique, elles demeurèrent, quelques secondes, hésitantes.

Par un sentiment presque inconscient, elles voulaient retarder la

minute où elles sauraient la vérité. Ce fut Juliette qui sonna. Et

lorsque le concierge eut ouvert, la marquise, avant de faire un pas,

prononça:

--Mon... mon fils?

Le bonhomme n'eut pas le courage de répondre; d'un geste embarrassé,

il montra le ciel. La malheureuse mère se précipita alors; et, à

l'entrée du vestibule, elle trouva son fils cadet. Honoré avait vite

deviné que sa mère seule pouvait arriver à cette heure. Il avait

eu un instant de trouble... Que sa mère fût arrivée une demi-heure

plus tôt, et elle l'aurait surpris brûlant la lettre de son

frère... Mais il s'était remis promptement, se composait un visage

désolé. Et, lorsque sa mère lui tendit ses bras, il dit avec

gravité:

--Courage, ma mère, vous n'avez plus qu'un fils!

Et il essayait de la retenir, de lui prodiguer ses consolations. Elle

ne l'écoutait plus, elle gravissait l'escalier, comme folle, criant

d'une voix désespérée:

--Jean!... mon fils... mon chéri!

Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée de la chambre du mort. Là, ses

sanglots cessèrent; elle contemplait, d'un œil stupide, ce beau

corps étendu qui, dans la mort, semblait un beau marbre couché.

Elle avait vu ainsi son mari.

Et ces deux visions suprêmes, ces deux douleurs aiguës se

confondaient dans son esprit. Elle perdait une seconde fois le

bonheur.

Juliette demeura quelques instants près d'elle, immobile, retenant

ses larmes devant la douleur muette de la mère. Puis la marquise

se jeta en avant et vint tomber comme prosternée au pied du lit,

murmurant:

--Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne pouviez-vous me frapper,

moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien sur cette terre?...

Elle ne songeait pas encore à demander comment, pourquoi il était

mort. La blessure ayant été très soigneusement lavée, puis

dissimulée autant que possible, elle n'avait vu que ce visage tout

blanchi, sévère, et d'une beauté sublime.

Juliette était tombée à genoux à ses côtés, épiant ses moindres

mouvements, prête à l'entourer de sa tendresse. Honoré, un peu en

arrière, les contemplait d'un œil sec: on ne le regardait pas, il

n'avait pas besoin de jouer la douleur. Il avait même la force de

raisonner, de se dire: «Si elles savaient que mon frère laisse un

enfant, elles seraient parfaitement capables d'aller le chercher!...»

Cependant, l'énergie de la marquise était si grande qu'elle reprit

bientôt possession d'elle-même. Elle se releva et ouvrant ses bras,

y attira Juliette et Honoré et les tint longuement embrassés dans la

même étreinte; puis elle les renvoya.

--Laissez-moi seule avec lui, mes enfants!

Honoré, tenant Juliette par la main, eut l'air de se retirer; mais,

sur le seuil de la porte, il s'arrêta. Il voulait annoncer à sa

mère comment son frère était mort...

--Il a été blessé à l'œil par M. de...

Sa mère l'interrompit brusquement:

--Je ne veux pas savoir encore le nom de celui qui me l'a tué!... Je

ne veux pas que des pensées de haine emplissent mon esprit, au moment

où je vais prier une dernière fois pour lui!

Honoré n'insista pas; les dispositions de sa mère le rassuraient

pleinement sur l'accueil qui serait fait à Brettecourt, s'il osait

se présenter à elle. Et, tenant toujours Juliette par la main, il la

mena jusqu'à l'appartement qu'il lui avait fait préparer.

Ce n'était pas sans une légère appréhension que Juliette se

laissait entraîner par Honoré. Ainsi que Jean, elle avait eu souvent

à souffrir du caractère jaloux, haineux, du second fils de la

marquise; il lui avait souvent montré qu'il la considérait comme

une intruse; un jour même, elle l'avait entendu qui disait à la

marquise, dans un moment de violence:

--Cette petite me vole votre affection!

Et, tout d'un coup, elle songeait aux changements qui pouvaient se

produire dans son existence, maintenant que le fils cadet était

devenu l'aîné, le chef de la maison. Sans doute, la marquise

voudrait la conserver auprès d'elle; mais pourrait-elle accepter

cette situation, si elle était détestée par le chef de la famille?

Aussi fut-elle très heureusement surprise quand Honoré lui dit d'un

ton de bien sincère amitié:

--Ma chère Juliette, excusez-moi si vous ne trouvez pas, dès votre

arrivée ici, une installation complète. Je suis si troublé depuis

hier! J'ai pensé seulement que ma mère serait bien heureuse de vous

avoir auprès d'elle...

Il ouvrit la porte de l'appartement.

--Vous voici chez vous. J'ai donné quelques ordres, à la hâte, pour

que vous n'ayez pas trop à souffrir d'une première installation.

Dans quelques jours, vous me direz tout ce qui peut vous manquer. Je

n'ai pas, hélas! la prétention de croire que j'occuperai dans votre

cœur la place qu'y occupait mon frère bien-aimé; mais je tâcherai

que le vide qu'il laisse dans cette maison ne vous semble pas trop

grand.

Il avait débité ses deux tirades d'un air parfaitement ému.

Juliette le remercia avec attendrissement. Jeune âme qui croyait à

peine que le mal existât!

Honoré s'était déjà retiré; il alla embrasser sa mère qui priait

devant le lit du mort. Puis, fidèle au programme qu'il s'était

tracé, il prit toutes les dispositions nécessaires pour

l'enterrement; il donnait tous les ordres dans l'hôtel, et avec une

douceur, une mesure qui surprenaient. On s'attendait à avoir en lui

un maître irascible, orgueilleux, et on le voyait aussi bon, aussi

indulgent que l'avait été son frère.

Au milieu de la journée, sa mère, qui n'avait pas quitté la chambre

de Jean, essaya de lui poser quelques questions sur ce qui avait été

fait, sur ce qui était à faire encore. Il la serra dans ses bras,

avec un véritable élan de tendresse, et répondit:

--Ma mère, une seule chose peut me consoler dans ma douleur, c'est

que vous me permettrez d'être pour vous ce qu'était mon frère.

Il dirigeait tout et vous évitait les moindres soucis dans la vie

usuelle; permettez-moi de vous les éviter dans une circonstance aussi

cruelle. Vous et Juliette, pleurez! Tout ce qui est pénible, tout ce

qui rend un deuil plus douloureux, me regarde.

En ce moment, Guépin interrompit l'entretien de la mère et du fils.

Le valet de chambre avait été placé dans le vestibule de l'hôtel

pour recevoir les personnes qui venaient s'inscrire; et, depuis le

matin, c'était un défilé de tout ce que Paris compte de noble et

d'illustre.

--Pardon, monsieur le marquis, fit Guépin à voix basse.

--Qu'y a-t-il donc?

--C'est... deux messieurs, prononça Guépin comme embarrassé, qui

demandent à être reçus par Mme la marquise.

--Ne vous ai-je pas dit que ma mère ne recevrait absolument personne

aujourd'hui?

--En effet, monsieur; mais ces personnes sont...

--Qui donc?

--M. le baron de Vauchelles... et M. le comte de... de Brettecourt!

A ce nom, la marquise eut un long tressaillement.

--Henri... murmura-t-elle; il est donc à Paris?... Oui... oui... cela

me fera du bien de l'embrasser... Il aimait tant mon fils!

Guépin s'éloignait, très lentement.

--Attendez, ordonna Honoré.

Et s'adressant à sa mère, avec une grande solennité:

--Ce matin, ma mère, vous nous avez donné une belle leçon de

générosité: devant votre fils mort, vous avez dit que vous ne

vouliez pas connaître le nom de celui qui l'avait frappé; je vous

ai admirée. Mais, ce nom, il m'est impossible de vous le taire plus

longtemps... C'est Henri de Brettecourt!

[Illustration:--Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne

pouviez-vous me frapper, moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien

sur cette terre?... (Voir page 69.)]

---Lui!... Henri!... Henri se serait battu en duel avec ton frère?...

C'est impossible!

--Non, ma mère, Henri ne s'est pas battu en duel avec mon frère; et

nous ne pouvons accuser que la fatalité. Henri revenait d'Afrique;

sa première visite a été naturellement pour nous. Il a passé la

journée avec Jean; ils ont fait des armes ensemble, et, dans le feu

de l'assaut, l'épée démouchetée d'Henri a traversé le masque de

Jean et pénétré dans la tête par l'œil droit. La mort n'a

pas été instantanée, mais Jean est mort sans avoir repris

connaissance...

--Henri, balbutia la marquise, Henri que j'aimais comme mon enfant,

Henri m'a tué mon bien-aimé fils? Oh! mon Dieu! c'est trop, cela!...

C'est trop!

Elle poussa un soupir lamentable et se renversa en arrière: Honoré

la reçut dans ses bras, à demi évanouie.

--Pauvre mère! Comme tu es frappée! dit-il en la serrant tendrement

contre lui.

Revenant à elle, elle murmura:

--Je n'aurais pas aujourd'hui la force de le voir...

Honoré fit un signe à Guépin:

--Allez dire à ces messieurs que ma mère les prie de l'excuser. Il

lui serait impossible de les recevoir en ce moment.

[Illustration: Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était

touchée des soins dont il l'entourait depuis son arrivée! (voir page

74.)]

VIII

GRAND'MÈRE!

Tandis que sa mère retombait à genoux, Honoré souleva légèrement

le rideau de la fenêtre. Il aperçut Brettecourt qui s'éloignait,

tout accablé, appuyé sur le bras de Vauchelles. Le danger était

écarté pour aujourd'hui, et il saurait bien l'écarter toujours

ainsi. Il avait d'ailleurs parfaitement prévu ce qui se passerait

dans l'esprit de sa mère: avec sa générosité, sa noblesse de

sentiment, elle ferait tous ses efforts pour étouffer en elle toute

pensée de colère, de haine; Brettecourt, en somme, n'était pas

responsable de ce malheur. Mais il espérait que jamais elle ne

le reverrait, que jamais elle n'aurait le courage de supporter la

présence de l'homme qui lui avait tué son fils.

--J'ai peut-être eu tort, dit la marquise au bout de quelques

instants, j'aurais du me maîtriser, recevoir cet enfant; il venait me

demander son pardon... J'ai été cruelle pour lui!

--Ah! ma mère, croyez bien que je n'ai pas attendu votre retour

pour déclarer à Henri, en votre nom comme au mien, que cet affreux

malheur ne changeait rien à l'amitié que nous avons toujours

éprouvée pour lui! Je n'ai pas eu pour lui un seul mot de

reproche... Mais sa présence... ici... vous aurait fait trop de mal!

--Merci, mon enfant!

Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était touchée des soins

dont il l'entourait depuis son arrivée!... Elle ne l'aurait jamais

cru si tendre, si dévoué. Et d'ailleurs, il avait maintenant, pour

elle, une qualité qui primait toutes les autres: il était devenu le

chef de la famille. Il était le marquis de Villepreux! Elle oubliait

sa jeunesse méchante, envieuse, ses colères terribles contre son

frère, son animosité contre Juliette. Elle ne voyait plus en lui

que le dernier descendant des Villepreux qu'elle devait aimer et

même respecter par-dessus tout. Et lui, sentant grandir sa puissance,

cachait sa joie sous une attitude de parfaite soumission.

Il essaya d'éloigner sa mère pendant qu'on étendait Jean dans sa

dernière couche; mais elle eut l'énergie de rester. Elle avait tant

pleuré qu'elle assista, sans une larme, à ce navrant spectacle. Et

ce ne fut que lorsque son fils eut disparu pour jamais, lorsqu'elle

eut déposé sur le bois du cercueil le dernier baiser, qu'elle

consentit à se reposer un peu.

Juliette était venue la chercher.

--Pauvre enfant, lui dit-elle en s'éloignant, je ne me suis guère

occupée de toi; je demanderai à Honoré qu'il t'installe tout près

de moi, que je te sente dormir à mes côtés.

Juliette, malgré sa tristesse, eut un doux sourire:

--Venez, mère!

Et, la faisant entrer dans sa chambre, elle ajouta:

--Honoré a prévenu nos désirs.

Ce fut une exquise consolation pour Mme de Villepreux; elle ne

s'attendait certes pas à une si jolie délicatesse de la part de son

fils.

«Nous le jugions mal,» pensa-t-elle.

L'enterrement eut lieu le lendemain. Il fut très noble et très

majestueux, mais se distingua de la généralité des enterrements

mondains par la douleur sincère qui se lisait sur presque tous les

visages: Jean de Villepreux n'avait pas un ennemi.

Brettecourt suivit le cortège entre Vauchelles et le maître d'armes

Grandier. Au Père-Lachaise, il se cacha derrière une tombe, fuyant

le regard de Mme de Villepreux.

On trouva, en général, que le nouveau marquis de Villepreux pleurait

un peu trop: on ne croyait pas à ces larmes. Et Vauchelles, qui

était un affreux sceptique, les compara aux célèbres larmes

de crocodile de Catherine de Médicis. On admira, au contraire,

l'énergie de la marquise. Elle n'eut pas une défaillance, même

lorsque se produisit le roulement lugubre des cordages remontant

après la descente du cercueil. Et c'est elle qui ramena à sa voiture

Juliette toute tordue de sanglots.

A la sortie du cimetière, tandis que la foule des amis s'éloignait,

après ces salutations et ces accablantes poignées de main qui

prolongent la douleur, la marquise aperçut Brettecourt qui partait

bien vite, comme honteux. Elle eut alors, en souvenir de son fils, une

sublime pensée de bonté. Elle appela:

--Henri!

Il s'arrêta, demeura quelques instants immobile, n'osant s'avancer

vers elle. Puis, éclatant en larmes, il se précipita sur ses deux

mains qu'elle lui tendait.

--Pardon, balbutia-t-il, pardon!

Et il couvrit de baisers les mains de la pauvre mère. Déjà la

foule le poussait, les banales poignées de main recommençaient; et

bientôt la marquise se trouva seule avec Honoré.

Ils rejoignirent Juliette qui sanglotait toujours, presque renversée

sur les coussins de la voiture. Et ils rentrèrent à l'hôtel, sans

avoir prononcé une parole. La marquise, marchant automatiquement,

se rendit dans la chambre de Jean. Et là, elle eut sa plus violente

crise de désespoir: elle s'était jetée sur le lit et baisait

la place où avait été étendu son fils. Juliette et Honoré la

contemplaient sans rien oser dire. Enfin, elle se releva, les prit

tous les deux contre elle et s'écria:

--Mes enfants, si vous voulez que mon malheur soit moins grand,

aimez-vous bien tous les deux!

Pour seule réponse, Honoré attira Juliette et l'embrassa avec

effusion.

Puis il dit:

--Ma mère, si vous le voulez, cette chambre restera toujours ainsi...

Ce serait comme une chapelle où nous conserverions intact le souvenir

de mon frère...

Cette pensée toucha profondément la marquise; mais elle eut

l'énergie de faire son devoir.

--Non, dit-elle, je refuse. Cette chambre n'était pas seulement

celle de ton frère; c'est la chambre des marquis de Villepreux. Tu

l'occuperas désormais, mon fils, toi, marquis de Villepreux, chef de

notre maison!

En prononçant ces paroles, la marquise eut une telle allure de

grandeur que son fils lui-même en fut ému. Il lui sembla qu'il

devenait un autre homme; et, pendant quelques minutes, il regretta sa

méchante action. Juliette avait doucement levé ses beaux yeux vers

lui.

--Je te remercie, dit encore sa mère, de ce que tu as fait pour

Juliette; tu es un bon fils.

Maintenant tous les changements étaient accomplis.

Le lendemain, la marquise reçut, parle courrier du matin, une lettre

dont l'écriture la fit longuement tressaillir. Et la malheureuse

mère hésita longtemps avant de l'ouvrir.

--J'aurais préféré qu'_il_ ne m'écrivît pas! murmurait-elle.

Elle lut enfin ceci:

«Madame,

«Pardonnez-moi de vous importuner. Dieu m'est témoin que, si un

devoir impérieux ne me forçait à vous revoir, je retournerais

immédiatement en Afrique, sans même profiter de mon congé. Je

comprends à quel point ma présence peut vous faire du mal.

«Vous m'avez permis, hier, avec une générosité admirable,

d'implorer mon pardon. Cela suffit à mon cœur. Aussi, n'est-ce

pas pour moi que je vous demande une entrevue, _et une entrevue

secrète_... Dans les dernières heures que j'ai passées avec mon ami

bien-aimé, j'ai reçu de lui une confidence que mon devoir m'ordonne

de vous répéter. Il s'agit d'une chose très grave, d'une chose qui

peut, je vous l'affirme, atténuer votre douleur. Je me présenterai

chez vous dans la journée. Recevez-moi, je vous en supplie à deux

genoux, non pour moi, mais pour mon ami Jean de Villepreux.

«J'ose à peine vous assurer de mon respectueux dévouement, et de

mon ardente affection.

«HENRI DE BRETTECOURT.»

La marquise montra la lettre à Honoré. Celui-ci dissimula

parfaitement son trouble. Et il se dit, d'ailleurs, qu'il valait mieux

recevoir Brettecourt, lui faire raconter le peu qu'il savait. Cela

ne lui permettrait que de mieux lutter ensuite contre l'ami de son

frère.

--Recevez-le, ma mère, dit-il, avec un triste sourire. Ce pauvre

Henri est si malheureux qu'on ne peut lui en vouloir de chercher un

moyen de s'approcher une dernière fois de vous.

--Tu crois donc, qu'en réalité, il n'a rien à me dire?

--Pas tout à fait; mais il s'exagère évidemment l'importance des

confidences qu'il aura reçues. Comment saurait-il quelque chose que

nous ne savons pas, nous? Enfin, ma mère, c'est au nom de mon frère

qu'il vous demande cette entrevue; accordez-la-lui.

--Soit! Mais, après, que je ne le revoie jamais! Je sais bien que

j'obéis à un sentiment mauvais; mais je suis jalouse de le savoir

vivant! Je ne puis me délivrer de cette pensée: pourquoi est-ce mon

fils qui a été frappé et non pas lui?

Brettecourt se présenta au commencement de l'après midi; et

on l'introduisit aussitôt dans le grand salon, où la marquise

l'attendait. La veille, aveuglée par les larmes, elle avait à peine

pu l'apercevoir; quand il s'avança vers elle, elle fut frappée

non seulement par la douleur qui altérait ses traits, mais par le

changement inouï qui s'était fait en lui. Il semblait vieilli de

dix ans: ses yeux étaient plombés, ses joues tombaient, ses

cheveux avaient presque blanchi. Il marchait lentement, en tremblant.

Lorsqu'il arriva devant la marquise, sans prononcer une parole, il se

mit à genoux.

--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise.

Et elle lui montrait un siège en face d'elle. Il s'assit et la

regarda longuement, n'osant pas parler. Elle le contemplait aussi,

affectant un grand calme, maîtrisant ses larmes.

Elle parla la première.

--Henri, vous avez bien fait de venir. Il fallait que nous nous

vissions, une fois, une unique fois! Ensuite, j'oublierai que vous

existez; il faut bien que je vous oublie pour ne pas vous détester.

Et je ne dois pas vous détester, vous le meilleur, presque le seul

ami de Jean. S'il était mort frappé par une autre main que... que

celle qui l'a frappé, c'est en vous que j'aurais trouvé ma plus

grande consolation: vous m'auriez remplacé mon fils...

Il l'interrompit, d'un geste plein de dignité; puis, très lentement,

la voix mouillée de larmes:

--Madame, ne m'accablez plus de votre bonté. Je comprends à quel

point, malgré l'indulgence de votre cœur, vous devez me détester:

j'ai à jamais empoisonné votre vie. Ne parlons plus de moi... Si

un devoir impérieux, si l'espoir de vous apporter une immense

consolation ne m'y avaient forcé, vous ne m'auriez jamais revu.

J'aurais su me contenter de ce pardon que vous m'avez si noblement

accordé hier... Je serais déjà reparti. Et Dieu m'aurait permis,

sans doute, d'aller retrouver mon ami en combattant glorieusement pour

mon pays!

Il fit une légère pause; l'émotion l'étouffait.

Puis il reprit:

--Mais un nouveau devoir me retient à la vie.--Ma vie ne m'appartient

plus, elle appartient à mon ami Jean de Villepreux. C'est lui-même

qui, dans la dernière journée que nous avons passée ensemble, m'a

tracé mon devoir!

Le sergent Renaud: Aventures parisiennes · 第 5 / 10 段