tirerait peut-être, si j'y mettais de la complaisance; mais elle
avait peur de la valse. Or, vous savez, ma mère, que chez certaines
femmes, tout ce qui est gracieux est inné. Elle valsa tout
naturellement à mon bras; je n'eus qu'à l'entraîner: elle était
si légère! Elle levait les yeux vers moi de temps en temps et me
semblait bien reconnaissante de l'honneur que je lui faisais. Je
ne lui parlais pas, comprenant que cela l'aurait embarrassée de
répondre. Et, quand la valse fut finie, je la ramenai à sa place en
faisant un grand tour. Elle marchait légèrement, touchant à peine
la terre, d'une façon presque aérienne. Je la vis dans une grande
glace; vous auriez dit en la voyant ainsi: c'est un ange qui passe! La
grand'mère me remercia, avec un air de très bonne compagnie.
«La liberté qui règne dans ces réunions me permit de demeurer
auprès d'elles. Et je fus témoin d'un petit manège qui me ravit. On
avait bien vite remarqué ma danseuse dans les salles de bal; et des
jeunes gens très empressés, un peu rouges, un peu ébouriffés,
venaient l'inviter. Elle les refusa tous, et je me dis, avec fatuité,
qu'elle ne voulait pas d'autre danseur que moi.
«Je songeais à ce délicieux _Lion amoureux_, qui m'avait fait
sourire autrefois; je le comprenais maintenant, non pas que je fusse
devenu amoureux tout d'un coup, mais je me disais que cette jeune
fille serait reine par la grâce, la simplicité et la beauté dans la
plus aristocratique des fêtes. J'étais très respectueux; j'osais
à peine causer avec mon inconnue, je parlais plus aisément avec la
grand'mère. Et j'étais vraiment surpris de lui trouver une allure
distinguée, des pensées justes et fines qui contrastaient avec son
humble situation; car j'avais bien deviné: la jeune fille, ayant
enlevé son gant droit, je vis ses doigts, très délicats, abîmés
au bout par des piqûres d'aiguilles; le travail les avait même fait
un peu dévier. Cela sans doute paraîtrait risible à mes camarades
de cercle; mais vous comprendrez que j'en fus touché. Elle remarqua
mon regard dirigé sur ses pauvres doigts martyrisés, et n'en
éprouva aucun embarras. Elle dit gentiment:
«--Vous voyez que ça ne rend pas les mains belles, d'être lingère.
«--Vous travaillez dans la lingerie?
«Ce fut la grand'mère qui répondit:
«--Surtout pour les trousseaux; ma petite-fille est très adroite;
moi, je prépare le gros ouvrage.
«Je vous assure, ma mère, qu'il y a quelque chose de très beau
à parler aussi simplement de son travail. Et il était si facile de
comprendre que c'était seul leur travail qui les faisait vivre!...
«--Et vous, monsieur?
«Cette question, posée par la jeune fille, me bouleversa. Pouvais-je
répondre que j'étais le marquis de Villepreux, rompre d'un seul
mot cette petite intrigue charmante qui me ravissait? Dire mon nom,
c'était élever une barrière absolue entre mon inconnue et moi. Elle
devait me croire aussi dans une situation modeste; je fis un mensonge:
«--Je suis étudiant en droit...
«La grand'mère me dévisagea, défiante; elle ne me trouvait pas
assez jeune. J'ajoutai, tout embarrassé:
«--C'est-à-dire que j'ai fini ma licence depuis longtemps; je suis
avocat... Seulement, je reste encore à Paris, pour terminer mes
études de doctorat avant de retourner en province...
«Je mentais bravement, en regardant la jeune fille, moi qui croyais
ne pas savoir mentir; mais j'étais timide, au fond, je n'osais
pas lui demander son nom de famille, je savais simplement qu'elle
s'appelait Marie, et cela me suffisait.
«Je la fis danser une seconde fois, et lui demandai alors si elle
n'avait pas d'autre famille que sa grand'mère.
«--Non, monsieur. Mon père est mort pendant la guerre de Crimée;
ma mère, brisée par le chagrin, l'a suivi bientôt; et nous sommes
restées toutes les deux seules.
«Ce souvenir de la guerre de Crimée m'avait rendu pensif... J'avais
peut-être connu le père de cette jeune fille?... J'aurais bien eu
envie de lui poser d'autres questions; mais cela l'aurait attristée.
Quand je la ramenai à sa place, la grand'mère me jeta un regard
inquiet. Devinait-elle en moi le menteur? Et elles partirent
aussitôt; la jeune fille n'exprima aucun regret de quitter le bal:
mais elle m'adressa un charmant sourire.
«Ma mère, ma vie était changée.
«J'ai insisté sur tous les détails de cette première rencontre
pour bien vous faire voir qu'il n'y a pas eu, chez celle que j'aime
aujourd'hui avec passion, l'ombre d'une coquetterie. Je passe sur
toutes les ruses d'un jeune homme amoureux qui veut, à tout prix,
rejoindre une jeune fille. Ma vieille habileté de mondain ne m'a que
trop servi. Le matin même, je savais l'adresse de ces deux femmes.
Un mois après, j'avais tout un nouvel état civil: j'étais devenu
M. Jean Berthier, avocat; et, pour plus de sûreté, j'avais loué un
modeste logement au quartier Latin et j'y avais fait transporter
une pile raisonnable de livres de droit. Je voulais tout prévoir,
soutenir jusqu'au bout mon mensonge... ou du moins le soutenir
jusqu'au moment où je jugerais nécessaire de dévoiler la vérité.
«Six semaines après le bal, je pénétrais dans l'intérieur des
deux femmes. Je ne vous dirai pas toute la diplomatie que j'avais
déployée pour cela... Dans le bal, subissant l'influence générale,
elles avaient été aimables, presque accueillantes: rentrées dans la
vie intime, elles étaient terriblement défiantes. Mais je m'étais
montré si respectueux, si soumis, me donnant pour un provincial qui
s'ennuie à Paris et à qui manque la vie de famille, qu'elles avaient
consenti à me recevoir. Je n'oublierai jamais l'impression de bonheur
tranquille que j'éprouvai dans ce logement où la pauvreté est
jolie, coquette... les fenêtres garnies de rideaux brodés par
Marie... et, sur le rebord, les petites caisses vertes renfermant ses
fleurs... tous les modestes meubles, d'une propreté méticuleuse...
et la grande table sur laquelle elle exécute les travaux que lui
confie une importante maison de lingerie...
«Figurez-vous enfin mon émotion, quand, dans une pâle photographie
agrandie, je retrouvai, suspendu au mur, le portrait de ce brave
capitaine à qui je dois la vie, et dont vous avez jadis vainement
recherché la famille pour lui prouver votre reconnaissance.
«--Quel est cet officier, mademoiselle? demandai-je aussitôt.
«--Mon père.
«--Ne m'avez-vous pas dit qu'il était mort en Crimée?
«--Oui, monsieur, répondit la grand'mère.
«En ce moment, je tremblais comme un enfant. Je balbutiai:
«--Dans quelle bataille?
«--Dans une des attaques du Mamelon-Vert.
«Et, fièrement, en noble Française, cette vieille femme me raconta
la mort de son fils:
«--L'officier qui portait le drapeau était tombé, frappé par un
éclat d'obus; le lieutenant avait été emporté à l'ambulance. Le
drapeau fut relevé par un sergent, un nommé Jean de Villepreux, dont
mon fils m'avait parlé dans sa dernière lettre: il parait que ce
Jean de Villepreux... un marquis, je crois? était d'une bravoure
indomptable; et huit jours auparavant, il avait sauvé la vie à
mon fils. Mon fils l'aimait donc beaucoup; et, dans sa lettre, il en
parlait avec autant d'orgueil que s'il eût été son enfant. Ce
Jean de Villepreux eut à peine relevé le drapeau que les ennemis se
ruèrent sur lui: il allait sans doute être tué aussi; mais mon
fils lui fit un rempart de son corps--je vous dis là ce qu'on m'a
répété--Et c'est mon fils qui fut tué.»
«Ah! quelle sotte pensée m'a arrêté ce jour-là! Je brûlais
de l'envie de me précipiter aux genoux de cette pauvre mère, de
m'écrier: «C'est moi, ce Villepreux! c'est moi qui ai reçu le
dernier soupir de votre enfant! C'est pour moi qu'il est mort.»
J'eus peur qu'elle ne m'arrêtât par ces mots: «Vous nous avez donc
menti?» Et je continuai mon rôle de Jean Berthier.
«--Mais ces Villepreux ont dû vous être bien reconnaissants?...
questionnai-je timidement.
«--Sans doute, monsieur, répondit-elle de la façon la plus
naturelle; mais il y a des reconnaissances qui pèsent à ceux qui en
sont l'objet. En apprenant la mort de son mari, ma belle-fille, qui
était très délicate, tomba gravement malade dans le Midi, où
je l'avais conduite; elle mourut. La guerre finie, j'accomplis un
douloureux pèlerinage: j'allai en Crimée, prier sur cette terre
qui m'avait ravi mon fils. Quand je revins en France, j'appris au
ministère de la guerre que Mme de Villepreux et son fils m'avaient
activement recherchée; on n'avait pas pu leur donner mon adresse, je
n'en avais pas laissé. Je priai qu'on ne la leur communiquât jamais.
Sans doute, cette dame, aussi riche que bonne m'a-t-on dit, aurait
voulu me secourir: j'en aurais été humiliée. Qu'avait fait mon
fils, après tout, sinon son simple devoir de Français? Entre gens de
cœur, à la guerre, on se sauve la vie chaque jour. Justement, M.
de Villepreux avait sauvé une fois la vie à mon fils; nous étions
quittes. Et puis, monsieur, j'étais jalouse de cette mère, qui avait
conservé, elle, son fils, tandis que j'avais perdu le mien; cela
m'aurait fait du mal de la voir, surtout de voir le fils. J'eus tort,
monsieur, je fus trop fière. Les secours accordés par le ministère
sont bien faibles, bien insignifiants; je ne connaissais personne
qui pût me soutenir. Et j'eus bien du mal à élever ma chère
petite-fille. Une femme gagne si peu! Enfin, ces mauvais jours sont
passés, et l'aisance est entrée chez nous, quand ma petite-fille a
pu m'aider de ses petits doigts de fée... Nous n'avions même plus
la dot de ma belle-fille: mon fils l'avait dépensée peu à peu pour
gâter sa femme...»
«La bonne vieille essuya deux grosses larmes; puis, reprenant une
allure enjouée:
«--Nous nous sommes donc tirées d'affaire, monsieur, sans l'aide
de personne. Et mon fils, qui était si fier, doit être bien content
là-haut, de ce que nous n'avons jamais reçu d'aumône.--Voilà notre
histoire, monsieur. Tant pis pour vous, si elle vous a ennuyé; mais
il ne fallait pas nous demander ce que c'était que ce portrait!
«Connaissez-vous, ma mère, quelque chose de plus touchant que ce
récit?... J'étais ému jusqu'aux larmes. Et je ne trouvai que ces
paroles:
«--Mademoiselle, comme vous devez être orgueilleuse de votre père!
«--Oh! oui, monsieur; c'est mon défaut.
«--Et elle n'en a pas d'autre, ajouta la grand'mère.
«Si vous aviez assisté à cette scène, ma mère chérie, je
n'aurais pas besoin de vous écrire aujourd'hui cette longue
confession; vous auriez deviné l'amour profond, durable, qui naissait
en moi.
«Maintenant, je n'ai plus de faits saillants à vous raconter. En la
forçant à parler de son fils, j'étais rapidement devenu l'ami de la
grand'mère. J'étais celui de la jeune fille depuis le premier jour.
Et la première période de nos amours est renfermée dans ces seuls
mots: Nous nous sommes aimés!
«Je jouais fort bien mon rôle de provincial tout perdu dans Paris,
sevré de la vie de famille, heureux de trouver un coin paisible,
loin du tapage parisien. Je m'intéressais à leurs travaux, à ces
commandes qu'on leur donne préparées, avec les broderies et les
dentelles rigoureusement comptées, et qu'on leur paye si peu!
«Et cela m'amusait de songer que j'avais plus d'argent, dans ma
bourse des menues dépenses, qu'elles n'en gagnent dans toute une
année. Je prévoyais leur stupéfaction le jour où je me ferais
connaître, comme un prince des contes de fées. Et si je sentais ma
vie changée, c'est que, sous l'influence de Marie, je devenais un
autre homme: je comprenais mieux mon siècle, sans cesser de respecter
le passé...
«Je comprenais mieux aussi l'inutilité de ma vie d'oisif, j'en avais
même un peu honte, devant elle, si travailleuse! Je comprenais
mieux surtout la famille, la femme simple, bonne, douce, la femme qui
répand le bonheur dans une maison. Et déjà mon intention était
bien arrêtée de vous la donner pour fille, une fille qui vous
aimerait comme je vous aime, qui vous respecterait, comme je vous
respecte... Juliette et elle seraient sœurs... Sans dévoiler
encore mon nom, je leur avais dit mes projets; il l'avait bien fallu
d'ailleurs, pour avoir le droit de revenir sans cesse chez elles!
«Cela se passa bien simplement. Je dis à Marie que, mes études
terminées, mon dernier examen passé, je retournerais en province,
et que, si elle voulait de moi pour mari, elle vivrait dans un trou,
presque à la campagne, comme enterrée, entre sa grand'mère, ma
mère et moi. Et cette perspective, qu'il suffit de faire entrevoir à
une jeune fille de nos jours pour l'épouvanter, cette perspective la
ravissait. Elle ne s'inquiétait que d'une chose:
«--Votre mère m'aimera-t-elle?
«J'affirmais que oui. Et elle ajoutait, très confiante:
«--D'ailleurs, je l'aimerai tant, moi!
«Je fus alors sur le point de tout vous avouer, de me jeter à vos
genoux et d'implorer votre consentement.
«Notre passion était, hélas! trop violente! Depuis que j'avais
fermement déclaré mes intentions, la grand'mère me traitait
en fils. Et, un soir où, dans leur grande maison de lingerie, on
attendait une commande pressée, elle n'avait pas hésité à aller
livrer cette commande, quoique je dusse passer la soirée chez elles;
Marie m'attendait seule...
«Ma mère, souvenez-vous de la plus heureuse soirée de votre vie,
de cette heure suprême où votre vie se confondit dans celle de mon
père! Et pardonnez-nous!...
«Il n'est pas possible que nous ayons été coupables, elle surtout,
jusqu'alors si pure, si chaste! Moi seul le fus; et je me demande
encore à quelle force invincible j'obéis. Nous étions unis par un
lien indissoluble.
«J'eus peur alors de vous avouer mon amour. Je n'aurais pas su vous
dire la vérité à moitié. Et puis, une espérance inconsciente
se glissait peu à peu dans mon cœur; c'est que, dans cette unique
soirée où j'oubliai le respect que je lui devais, j'avais fait de ma
femme une mère.
«Depuis ce jour, elle ne m'accueillait qu'en tremblant, je devinais
qu'elle avait peur. Et elle est si bonne, si douce, qu'un misérable
séducteur aurait pu l'abandonner alors... Moi je l'aimais davantage.
Je ne regrettais rien; j'avais seulement honte d'avoir abusé de la
bonne confiance de la grand'mère. Et j'attendais impatiemment. Il y a
quelques jours, qu'elle avais besoin de causer secrètement avec moi.
Pour la première fois, elle me demandait un rendez-vous. Et, dans ma
chambrette d'étudiant, où elle consentit à venir, elle n'eut qu'à
sangloter; je lui évitai l'aveu.
[Illustration: Et fièrement, en noble Française, cette vieille femme
me raconta la mort de son fils.(Voir page 57.)]
«--J'ai tout deviné lui dis-je, ne craignez rien. Notre enfant
portera mon nom, puisque vous serez bientôt ma femme...
«--Mais votre mère, voudra-t-elle de moi maintenant?
«Je la remerciai de ne pas avoir douté de moi. Et elle me dicta ma
conduite.
«--Vous lui parlerez, vous lui direz tout, tout! Votre mère doit
être bonne; notre devoir est de ne rien lui cacher.
«Je lui ai solennellement, pour la seconde fois, engagé ma parole.
C'était lui engager la vôtre, ma mère; car je n'ai pas besoin
d'ajouter que, pas plus ma fiancée que moi, n'avons jamais songé
à vous désobéir. Ce n'est pas en fils aîné, en chef de famille
toujours obéi que je vous écris, c'est en fils humble, soumis. Je ne
veux pas que vous me disiez, comme vous me l'avez dit si souvent: Tu
es le chef de notre maison, tu es le seul maître, fais ta volonté.
Je vous supplie de me répondre simplement: J'aimerai, j'accueillerai
ta femme comme ma fille.
[Illustration: ... et lentement, par petites pincées, jeta au vent de
la nuit une poussière noire. (Voir page 63)]
«Je vous rappellerai seulement que, sous Louis XII, tous les hommes
de notre famille étaient morts en Italie; il ne restait qu'un
garçon. Fait chevalier bien jeune, il accompagna François Ier et
tomba en défendant son roi. La race des Villepreux se serait alors
éteinte s'il n'avait existé, près de notre château d'Angoville,
un fils naturel de notre aïeul Jean V de Villepreux, le fils d'une
paysanne, morte en le mettant au monde. La femme de ce Jean V de
Villepreux, la mère du jeune chevalier mort à Pavie, n'hésita pas.
Elle éleva le fils naturel de son mari comme s'il eût été son
enfant; et, quand il fut majeur, elle obtint du roi qu'il succédât
aux titres et aux honneurs de son père naturel. On l'appelle dans
l'histoire, le Bâtard de Villepreux; il fut noble et glorieux;
à soixante-dix ans, il combattait encore aux côtés d'Henri IV
reconquérant son royaume sur les Guises. C'est de lui que nous
descendons.
«Ma mère, vous tenez mon bonheur et mon honneur dans vos mains!
Je vous embrasse avec autant de respect et de soumission que de
tendresse.
«JEAN.»
--Un post-scriptum! fit gouailleusement Honoré, trouvant encore un
feuillet. Ces amoureux ne savent jamais s'arrêter.
«Je n'ajoute que quelques mots, ma mère, relatifs à mon testament.
Quand on touche de si près au bonheur, on songe forcément à toutes
les choses qui pourraient vous l'enlever. Et parfois il me semble que
la mort peut me prendre, tout à coup, sans que j'aie eu le temps de
réparer le mal que j'ai fait. J'ai donc prévenu Florimont de mes
intentions. Et il prépare un acte que nous compléterons dans deux
ou trois jours. Par cet acte, je veux reconnaître d'avance, pour mon
enfant, le petit être qui viendra bientôt au monde, donner ma part
de fortune à cet enfant, en en laissant la jouissance par moitié à
vous et à ma fiancée, et vous demander de traiter la mère de mon
enfant comme si elle avait été ma femme légitime. Si je mourais, je
suis bien sûr que vous respecteriez mes dernières volontés...
«Mais j'ai grande envie de vivre longtemps pour vous aimer et vous
faire aimer les miens!
«JEAN.»
Honoré, serrant la lettre dans sa main crispée, les yeux fixés
à terre, eut quelques minutes de trouble. Puis, il ordonna un peu
sèchement à Guépin de se retirer.
--Monsieur le marquis est satisfait? interrogea le domestique sur le
seuil de la porte.
--Allez, vous aurez ce que je vous ai promis!
Le domestique s'éloigna et regagna sa chambre, mais en redescendit
aussitôt à pas de loup et se rapprocha de l'appartement du mort:
Honoré en avait refermé la porte. Alors, le valet de chambre se
rendit dans la cour, grimpa sur le toit de l'écurie et se plaça dans
un coin, d'où il pouvait à peu près distinguer ce qui se passait
chez le mort.
A la lueur des bougies, il vit la silhouette d'Honoré passer et
repasser devant les fenêtres. Par moments, le nouveau marquis de
Villepreux allait jusqu'au lit et regardait son frère. Puis, tout à
coup, une lueur plus vive l'éclaira d'un reflet rougeâtre. Cela
dura peu; et, quelques minutes après, une fenêtre de la chambre
s'ouvrait.
Honoré parut et, lentement, par petites pincées, jeta au vent de
la nuit une poussière noire, presque impalpable, qui s'éparpillait
aussitôt.
Les dernières volontés de son frère n'existaient plus.
VII
LA MARQUISE DE VILLEPREUX
Le château d'Angoville est situé, non loin de Saint-Lô, dans un
des plus ravissants paysages de cette presqu'île du Cotentin, qu'on
a assez justement comparée à la Suisse. Il se compose de deux
constructions bien distinctes qui, avec l'immense parc qui les
entoure, occupent un vaste coteau qui domine la Vire. Il ne reste
du vieux château d'Angoville, bâti au moyen âge, qu'une salle
remarquable du douzième siècle, soutenue par d'énormes piliers, et
un donjon octogonal du quinzième siècle, très élevé, d'où l'on
aperçoit non seulement la vallée de la Vire, mais celles de ses
affluents, la Dolée et le Torteron. Une porte garnie de mâchicoulis,
et surmontée d'un énorme écusson des Villepreux, semble soutenir le
donjon et s'appuie elle-même sur une enceinte d'épaisses murailles
qui décrit un léger circuit, puis s'arrête net en un monceau de
grosses pierres. Tous ces vieux restes se seraient depuis longtemps
écroulés, s'ils n'étaient liés entre eux par une solide couche de
lierre qui les enserre plus sûrement dans ses griffes de bois tordu
que des anneaux de fer. Seule, la salle du douzième siècle se tient
bien debout, comme si jamais les années ne devaient avoir raison de
ces constructions massives qui semblent avoir été faites par des
géants. Elle a toujours servi d'écurie, ainsi que le prouvent des
dispositions spéciales prises dès sa fondation; et il a suffi d'y
jeter un peu de lumière et d'y apporter les aménagements nouveaux
qu'exige le sport, pour en faire une parfaite écurie moderne.
Lorsque le vieux château, fatigué par les nombreux sièges que lui
firent subir les Anglais, commença de tomber en ruine, Jean VIII de
Villepreux dépensa presque toute sa fortune pour faire construire la
superbe habitation qui s'élève à une légère distance du donjon,
et qui est un des plus admirables souvenirs que nous ait laissés
l'architecture du dix-septième siècle.
C'est de là que la marquise avait écrit à son fils la lettre qu'il
avait reçue en arrivant à son cercle.
Le lendemain, à l'heure même où le jeune marquis s'éteignait,
dans la seigneuriale demeure de la rue Saint-Dominique, sa mère se
promenait, en s'appuyant affectueusement sur le bras de Juliette de
Persant, dans la large avenue qui mène du nouveau château aux ruines
de l'ancien.
Depuis deux jours qu'elle était arrivée à Angoville, elle avait
tout vu, tout disposé pour recevoir son fils. Et, en ce moment, elle
allait elle-même jeter un dernier coup d'œil sur son écurie.
--Il aime donc bien les chevaux? interrogeait Juliette, les yeux
levés vers ceux de la marquise.
--Ma petite, répondait la douairière, quand tu n'auras plus sur
les joues ce joli duvet qui te fait ressembler à un fruit vert,
c'est-à-dire quand tu commenceras à connaître un peu la vie, tu
sauras que les hommes ne nous aiment qu'à la condition que nous
flattions toutes leurs manies, toutes leurs faiblesses. Jean adore les
chevaux; moi je les aime bien, comme de bonnes bêtes qui nous rendent
service, mais enfin je ne les adore pas. Cependant, je vais visiter
l'écurie pour être bien certaine que rien ne manque aux chevaux de
mon fils, que l'avoine est belle, que les boxes sont bien nettoyés,
que les cuivres, les harnais, les selles sont parfaitement entretenus.
Tu verras que la première visite de Jean--lorsqu'il nous aura
embrassées, car il daignera nous embrasser d'abord--eh bien, sa
première visite sera pour ses chevaux. Et, comme il sera satisfait,
il me dira:
«Vraiment, ma mère, c'est plaisir, après une absence, de retrouver
une écurie aussi bien entretenue.»
Et ce sera ma récompense.
La marquise douairière de Villepreux était encore très belle. Elle
touchait à la cinquantaine et paraissait à peine avoir quarante ans,
sans recourir d'ailleurs à aucun artifice de toilette; elle n'avait
jamais essayé de rester jeune femme. Son mari mort, elle avait
dédaigné toute coquetterie.
Elle ne voulait plus être que mère, mais une mère jeune, aimante,
gracieuse. Et peut-être est-il inexact de dire qu'il n'y avait
plus la moindre coquetterie en elle; car elle avait celle de vouloir
effacer dans l'imagination de son fils toutes les jeunes femmes qu'il
courtisait.
Elle n'était décidée à abdiquer que devant la femme qu'elle lui
avait choisie, devant Juliette de Persant. Et alors, elle deviendrait
grand'mère.
Quand elle parlait de Jean, ses yeux noirs prenaient un éclat
extraordinaire, une légère rougeur montait à ses joues
habituellement assez pâles. Et elle semblait vraiment toute jeune.
Elle n'avait presque pas de rides, ses cheveux étaient toujours d'un
noir de jais. Elle avait encore la taille mince, malgré un léger
embonpoint qu'elle appelait en riant de la vieille graisse; et elle
était très vigoureuse.
Si elle s'appuyait sur le bras de Juliette, c'était pour mieux sentir
ce jeune cœur, qu'elle savait battre à son unisson.
Juliette de Persant méritait bien l'affection si tendre que lui
portait la douairière. Son visage long, ovale, naïf, éclairé par
de grands yeux bleus, ressemblait à celui de ces vierges qu'on voit
sur les vitraux des vieilles églises; ses cheveux séparés sur son
front pur en deux bandeaux étaient d'un brun délicat, nuancés d'or
aux tempes et à la nuque; son nez, d'une finesse exquise, paraissait
fragile comme une mince feuille de porcelaine; ses lèvres gracieuses,
bien ouvertes, pleines de sang, indiquaient la bonté.
Son portrait moral ressemblait à celui de la marquise, comme un
reflet ressemble à la lumière. Et toutes ses pensées, toutes ses
aspirations se résumaient en une unique chose: elle admirait Jean de
Villepreux.
Elles étaient arrivées à la vieille salle romane et passaient
devant les boxes.
--Voici Lutin, son favori, dit fièrement la marquise...