et personne n’arrive avant eux sur la place où se fait la louée. Par
jeu, Émile met à sa bouche une feuille de chêne en signe qu’il est à
louer. Comme son père lui dit de l’ôter, il la mange. Il regarde venir
les voitures pleines de monde et les bandes de domestiques qui tiennent
la largeur d’une route. Tous ne sont pas des environs. Il en est qui
viennent de loin. Émile observe de préférence les gamins de son âge qui
circulent librement à la recherche d’un maître. Il ne fait pas attention
aux colporteurs qui vendent des ceintures, des chaînes de montre et des
porte-monnaies. Les femmes se mêlent, à part, aux filles qui veulent
être servantes. On se dévisage, on attend des offres, on cause peu ou
plutôt, tournant sur pied, on se récrie. Parfois, un groupe se détache
et entre à l’auberge.
Tout à coup, un fermier passe devant Émile et s’arrête.
--Est-il loué, ce petit gars-là, dit-il?
Émile, malade d’émotion, baisse la tête. Philippe répond pour lui:
--Non, il n’est pas loué et il n’est pas à louer.
Le fermier s’éloigne. Les lèvres d’Émile tremblent, grimacent et il se
met à pleurer. On rit de son chagrin, autour de lui, moi le premier.
--Écoute, lui dis-je, si tu veux, je te loue à mon service. J’achèterai
un cochon, et chaque jour, après la classe, tu viendras le prendre pour
le mener au champ. Tiens, mets dans ton porte-monnaie tes quarante sous
d’arrhes.
Émile croit que je me moque de lui comme les autres. Il se détourne,
chine plus fort et du pied râpe la terre.
Philippe agacé le secoue.
--Si tu ne te tais pas, dit-il, je vas te flanquer une paire de
calottes. Au moins tu sauras pourquoi tu pleures. Et si tu veux rester,
reste, moi je rentre.
Et il fait semblant de le laisser là. Mais à peine a-t-il le dos tourné
qu’Émile le rattrape et se cache dans sa blouse.
Comme j’ai recommandé à Philippe de me prévenir, il me télégraphie:
_Tuerai cochon samedi_. Le temps de passer douze heures en chemin de
fer, et me voilà chez les Philippe.
--Il va bien? dis-je.
--Oui, répond Philippe.
--Où est-il?
--Dans l’écurie, en liberté.
--Calme?
--Il se repose depuis deux jours; je ne lui donne pas à manger, il vaut
mieux le tuer à jeun.
--Il est très doux, dit Mme Philippe, je l’ai promené hier dans la cour.
Je n’espérais pas le rentrer toute seule. J’en suis venue à bout comme
d’un mouton.
--Combien pèse-t-il?
--Deux cent sept livres.
--C’est un poids.
--C’est raisonnable, dit Philippe, et je crois qu’il sera bon. Je l’ai
acheté à un fermier que je connais et qui l’a engraissé avec de l’orge.
--Pourvu qu’il fasse beau demain!
--Le vent tourne au nord, dit Philippe. Il fera sec, et si nous avons la
chance qu’il gèle cette nuit, ce sera le meilleur temps pour tuer un
cochon.
--Tout est prêt?
--Oui, j’ai retenu mon voisin Pierre, il n’ira pas travailler au canal
et nous aidera.
--Je vous aiderai aussi.
--La voisine et moi, nous ferons le boudin, dit Mme Philippe.
--A quelle heure le réveillerez-vous?
--Le cochon?
--Oui.
--Au lever du soleil.
--Bonsoir, dis-je; allons dormir et prendre des forces.
--Votre arrivée m’a fait plaisir, me dit Philippe. Je suis content de le
tuer devant vous.
Le lendemain matin, à sept heures, il frappe à ma porte et je m’habille
au clair du soleil qui tombe par la cheminée. Philippe a mis un tablier
propre. Il s’assure que son couteau coupe bien. Il a écarté de la paille
sur le sol. Tandis que les femmes, Mme Philippe et la voisine, font les
effarées, il est grave.
Pierre, les mains dans ses poches, et moi, nous le suivons jusqu’à
l’écurie. Il entre seul avec une corde et nous laisse à la porte. Nous
écoutons.
J’entends Philippe qui cherche le cochon et lui parle. Le cochon grogne
à cette visite, mais il ne marque ni satisfaction ni inquiétude. Pierre,
habitué, m’explique ce qui se passe.
--Philippe, dit-il, va lui prendre la patte avec un nœud coulant.
Oh! oh! le cochon se fâche. Cette fois il grogne assez fort pour que les
chiens, là-bas, lui répondent. Je devine qu’il se sauve et que Philippe
l’a manqué.
--Laissez entrer un peu de jour, dit Philippe.
J’ouvre la porte et je la referme vite, parce que j’ai vu brusquement le
nez du cochon. Je dis à Pierre, qui sait mieux que moi, de la tenir
comme il faut. Mais la chasse dure peu: Philippe accule le cochon dans
un coin de l’écurie et, après une courte lutte corps à corps, le
maîtrise.
--Ouvrez! crie-t-il entre les cris désespérés du cochon.
Tous deux sortent de l’écurie. Le cochon a une patte de derrière prise
dans la corde que Philippe tient d’une main haute et il est joli à voir,
frais et net, comme s’il venait de faire sa toilette. Notre présence et
la lumière du jour l’étonnent. Il se précipitait, il s’arrête et cesse
de crier. Il fait quelques pas dehors et se croit libre. Il souffle, il
flaire déjà des choses. Mais Philippe donne la corde à Pierre, saisit le
cochon par les oreilles et le renverse, gigotant et hurlant, sur la
paille écartée. Les femmes tendent, celle-ci un linge et le couteau à
saigner, celle-là une poêle pour recevoir le sang. Pierre tire la patte
et l’immobilise, et moi je vais à droite et à gauche.
Philippe, son couteau dans les dents, s’affermit, pose un genou sur le
cochon, et lui tâte sa gorge grasse.
Pierre, qui riait, devient sérieux; les femmes ne bavardent plus; le
cochon terrassé se débat moins, mais il crie de toutes ses forces et il
est assourdissant.
--Approche la poêle, dit Philippe à sa femme.
--Approchez le bassin, dit Mme Philippe à la voisine, j’y viderai ma
poêle quand elle sera pleine.
--Je suis honteux, dis-je, il n’y a que moi d’inutile.
--Il faut bien, dit Philippe, quelqu’un pour nous regarder.
Il pique la pointe du couteau à la plaque qu’il marquait du doigt, et il
appuie. Il appuie à peine. Le couteau pénètre si aisément qu’il semble
que ce soit agréable au cochon. J’attendais des cris redoublés, une
fureur suprême. Il ne bouge pas et il ne fait plus que se plaindre.
Philippe tourne la lame. Le sang filtre et bientôt, par l’incision
élargie, il coule d’un jet régulier. Il n’éclabousse pas; il tombe épais
comme une tresse rouge; il est riche comme du sang de héros et doux à
l’œil comme du jus de confitures.
Chaque fois que Philippe serre la plaie, sa femme verse le sang de la
poêle dans le bassin où la voisine le remue avec ses mains pour éviter
qu’il se coagule. Elle rejette les caillots et elle s’amuse, la voisine!
d’un geste lent, elle forme et déforme les plis lourds d’une étoffe
écarlate.
Les cris espacés du cochon s’éteignent. Le dernier gémissement rauque
pousse dehors le dernier sang. Telle une source saute sur un caillou. La
lame fouille encore une gorge flasque qui ne rend plus. Le cochon est
vide et Philippe le bouche avec un peu de paille tortillée.
--Vous êtes sûr, Philippe, qu’il est mort?
On dirait qu’il a eu plus de peur que de mal. La peau reste rose sous
les soies. Comment croire que nous l’avons fait souffrir et que c’était
à lui, tout ce sang que les femmes portent à la cuisine? Il va
disjoindre ses pattes, se dresser, et de son allure raide, par une série
de dures détentes, se projeter en ligne droite, toujours devant.
--Ça arrive, me dit Pierre, et quelquefois ils se sauvent, le feu sur le
dos.
Mais Philippe, dont ce n’est pas le jour de plaisanter, lève l’oreille
du cochon et me montre dessous un petit œil livide, impressionnant. A ce
signe, on peut griller le cochon.
Philippe le recouvre de paille, Pierre l’allume et une prompte fumée
nous aveugle; une odeur de couenne roussie et de corne brûlée ne tarde
pas à nous mettre en joie et en appétit. Avec des torches de paille,
nous entretenons la flamme et nous la promenons sous les pattes et dans
les oreilles.
Pierre ramasse un des sabots que la chaleur a fait éclater et au creux
duquel colle un peu de chair blanche et fine.
--Elle est cuite à point, me dit Pierre. Goûtez-y. Les gamins du village
se battraient pour l’avoir.
--Ce n’est pas mauvais, dis-je; ça sent la châtaigne.
--Régalez-vous donc, dit Pierre qui arrache et me jette les quinze
autres sabots des quinze autres doigts des quatre pieds du cochon.
Mais je réponds que je ne suis pas un gourmand égoïste et que j’aime
mieux les garder pour mes amis de Paris.
Je leur ai fait une visite de nouvel an.
J’avais quitté une campagne touffue, je l’ai retrouvée dégarnie, mais
plus verte qu’en octobre, parce que les blés sortent de terre. L’herbe,
si longtemps grillée, s’est rafraîchie d’une herbe neuve et courte que
les bœufs ne peuvent pas saisir de leurs grosses lèvres. Il a fallu les
rentrer à la ferme. On ne voit plus, dans la campagne, les familles de
bœufs qui l’habitaient. Seuls, quelques chevaux restent au pré. Ils
savent prendre leur nourriture où le bœuf n’attrapait rien. Ils
craignent moins le froid et s’habillent l’hiver d’un poil grossier à
reflets de velours.
Sauf une espèce de chêne, dont la feuille persiste et ne tombera que
pour céder sa place à la feuille nouvelle, tous les arbres ont perdu
toutes leurs feuilles.
La haie impénétrable est devenue transparente, et le merle noir ne s’y
cache pas sans peine.
Le peuplier porte, à sa pointe, un vieux nid de pies hérissé en tête de
loup, comme s’il voulait balayer ces nuages, plus fins que des toiles
d’araignées, qui pendent au ciel.
Quant à la pie, elle n’est pas loin. Elle sautille, à pieds joints, par
terre, puis de son vol droit et mécanique, elle se dirige vers un arbre.
Quelquefois, elle le manque, et ne peut s’arrêter que sur l’arbre
voisin. Solitaire et commune, on ne rencontre qu’elle le long de la
route. En habit du matin au soir, c’est notre oiseau le plus français.
Toutes les pommes aigres sont cueillies, toutes les noisettes cassées.
La mûre a disparu des ronces agressives.
Les prunelles flétries achèvent de s’égrainer, et comme la gelée a passé
dessus, celui qui les aime les trouve délicieuses.
Mais le rouge fruit du rosier sauvage se défend et il mourra le dernier,
parce qu’il a un nom rébarbatif et du poil plein le cœur.
A l’entrée du village, je m’étonne qu’il soit si petit. Les maisons que
séparaient leurs jardins semblent, ces jardins dépouillés, ne faire
qu’une contre l’église. Le château s’est rapproché, ainsi que les fermes
éparses, les champs nets, les vignes claires, les bois percés à jour, et
d’un point à l’autre de l’horizon borné, la rivière coule toute nue.
Personne dehors. Aucune porte ne s’ouvre à mon passage. Quelques rares
cheminées fument. Les autres fument sans doute à l’intérieur.
Enfin, j’arrive chez Philippe et j’ai plaisir à les revoir, lui et sa
femme. Il est vêtu comme au mois d’août et il porte seulement sa barbe
d’hiver. Ma visite ne le surprend et ne l’émeut que jusqu’à un certain
point. Il me donne à toucher sa main fendillée et me dit qu’il n’y a
rien de nouveau.
--Point de mort, depuis mon départ?
--Vous ne voudriez pas, dit-il.
--Non, Philippe, qu’est-ce qu’il y aurait de drôle?
--Si les gens du pays mouraient comme ça, dit Philippe, il n’en
resterait bientôt plus.
--Vous avez raison... Travaillez-vous fort en ce moment?
--Je bricole, dit Philippe, en attendant qu’il fasse bon bêcher; je
casse des pierres pour mes prestations, je fais des fagots; j’appointis
des pieux de vigne; je charroie du fumier au jardin et le reste du temps
je me chauffe et puis je me couche.
--A quelle heure?
--J’ai bien du mal à dépasser huit heures. Si j’essaye de lire
l’almanach, je m’endors le nez sur le papier.
--Et vous, madame Philippe, après votre ménage, qu’est-ce que vous
faites?
--Vous le voyez, répond Mme Philippe, je tricote une chaussette.
--Toujours la même?
--Ce serait malheureux, dit-elle.
--Pour qui celle-là? Pour Joseph?
--Non, pour Antoine.
--Le soldat. Se plaît-il au régiment?
--C’est difficile à savoir, répond Mme Philippe. Il n’écrit guère, parce
qu’il met trois jours à gagner un timbre, et il n’en écrit pas long à la
fois.
--Quand le verrez-vous?
--Ce soir, peut-être.
--Comment, ce soir?
--Oui, dans sa dernière lettre il nous annonçait son arrivée pour
aujourd’hui, par le train du soir. Il ne nous a pas récrit contre-ordre.
--C’est qu’il va venir. N’allez-vous pas, Philippe, au-devant de lui?
--Pour quoi faire?
--Pour le ramener de la gare.
--Il connaît le chemin, dit Philippe. Il s’amènera seul. Il est grand.
--Vous l’auriez embrassé tout chaud.
--Oh ça!
--Quoi! vous aimez bien votre Antoine.
--Ce n’est pas l’habitude chez nous d’aller à la gare, dit Philippe
gêné. D’ailleurs, moi je ne pense pas qu’il vienne; il serait déjà ici.
Comme Philippe regarde l’horloge et calcule des heures dans sa tête,
j’entends un bruit de grelots.
--Écoutez, dis-je, c’est lui.
--En voiture! ça m’étonnerait, dit Philippe avec calme. Il aurait donc
trouvé une occasion!
Mme Philippe se lève et les aiguilles de sa chaussette remuent comme les
antennes d’une bête inquiète. Philippe ouvre la porte et va voir.
Ce n’est pas Antoine, c’est un fermier complaisant qui dépose un paquet
adressé aux Philippe et que lui a remis un homme de la gare.
Mme Philippe à genoux déficelle le paquet et elle y trouve les effets de
civil d’Antoine. Il devait les apporter lui-même s’il venait en
permission.
--C’est qu’il ne viendra pas, dit-elle.
--Il y a peut-être, lui dis-je, une lettre dans le paquet?
--Non, dit-elle.
--Cherchez au fond.
--Rien, dit-elle.
--Vous recevrez sûrement demain un mot par le facteur. Antoine vous
expliquera pourquoi il ne vient pas et il vous souhaitera la bonne
année.
--C’est probable, dit Philippe.
Mme Philippe secoue et déplie les effets, une culotte, une veste, un
chapeau mou, une cravate cordonnée et un peu de linge sale.
--Voilà, dit-elle, toutes les nippes qui l’enveloppaient quand il nous a
quittés. On croirait qu’il est mort.
Depuis neuf heures, le village dort dans le silence.
On ne trouverait pas un chien égaré.
Il n’y a plus que la lune dehors. Inutile, elle répand sa lumière
blanche dont personne ne profite et perd son temps à n’éclairer que des
choses, la rue déserte, les volets fermés.
Mais, à minuit, un verrou pousse une plainte de gorge malade, la porte
s’ouvre et Philippe se montre, pieds nus, en chemise et en bonnet de
coton. Il bâille, écarte les bras, se rafraîchit au courant d’air et
regarde la lune, stupéfait de la voir encore pleine, bien qu’il l’ait
toujours vue régulièrement croître et décroître depuis qu’il la connaît.
Il traverse la cour, va jusqu’au petit mur qui contient le fumier, et
autant par habitude que par économie, il pisse.
Il ne rentre pas tout de suite et goûte le calme comme un breuvage.
D’ailleurs, on tire un autre verrou, une seconde porte s’ouvre et le
maréchal-ferrant, réveillé par une même cause, sort de sa maison. Il a
pris son tricot et ses sabots. Ses premiers regards montent vers la
lune.
--Est-elle belle!
Il ne dit que cela.
Il pisse.
Bientôt paraissent le meunier, l’aubergiste, et Gagnard, et Fernet, qui
se hâtent différemment, selon le besoin.
On croirait qu’ils se sont donné rendez-vous.
Mais non. Ils se lèvent ainsi au milieu des pures nuits d’été. Ils
laissent un instant les femmes libres chez elles, et préfèrent pour eux
la nature.
Ils se reconnaissent avec plaisir et échangent des paroles rares, d’une
sonorité qui les étonne. Ils se gardent de plaisanter ou de songer à
mal. Avant d’aller se recoucher, ils s’attendent. Rien ne les presse.
Ils aiment peu le lit.
--Le fermier est donc mort, qu’il ne vient pas?
Jérôme, le plus vieux du village, s’avance appuyé sur une canne. Sa
fille a beau lui dire:
--Papa, vous vous enrhumerez; mettez votre culotte, au moins.
Il s’obstine et périrait plutôt que de s’abandonner à la mollesse.
Les autres lui crient un bonsoir familier.
Très occupé, il ne répond pas.
Il accomplit gravement les moindres actes de la vie, et la lune ne
saurait le distraire.
Il a fini. Tous ont fini.
--A demain!
--A aujourd’hui, tu veux dire!
Paresseusement, chacun rentre. Les portes claquent. Le dernier verrou
jette un cri de gorge étouffée.
La lune reste toute seule dehors, plus vaine que jamais. Un rêve de
linotte troublerait le silence.
Mme Philippe est encore agitée et toute fière, parce qu’elle a reçu la
visite de Mme Delange, la riche châtelaine.
--Je vous jure que c’est vrai, me dit-elle.
--Mes félicitations, madame Philippe, et quand avez-vous eu cet honneur?
--Ce matin; j’étais occupée à mon ménage, quand tout à coup je vois
entrer cette belle dame. Je ne savais où me mettre. Elle me dit:
«Bonjour, Mme Philippe; je vous fais, en passant, une petite visite.»
Moi je retrouve ma tête perdue et je lui dis: «Vous êtes bien aimable,
Madame.» Et je lui offre une chaise pour s’asseoir. «Non, merci, me
dit-elle, je ne suis pas fatiguée.» Elle soufflait cependant fort, mais
elle préfère rester debout, elle regarde les murs de la maison,
l’horloge, le lit, l’arche, et elle me demande des nouvelles du père et
des petits, si l’année sera bonne en foin, en blé, en fruits; et elle
parle, elle parle; je n’ai pas le temps de lui répondre; puis ça la
reprend, elle me dit au revoir et elle sort.
--Si vite?
--Comme ça.
--C’est drôle.
--Oui, c’est drôle. Qui donc pouvait imaginer que la dame du château
entrerait un matin dans la maison d’une pauvre femme comme moi?
--Personne, Madame Philippe, et j’ai beau chercher, je ne m’explique pas
la cause de cette visite.
--La cause? Mais Mme Delange me l’a expliquée. Elle voulait me voir, par
gentillesse, tout bonnement.
--Vous êtes sûre?
--Rien ne l’y obligeait, je ne l’invitais pas.
--Vous croyez sérieusement, madame Philippe, que c’était une vraie
visite?
--Et pourquoi pas? Oh! une toute petite visite de hasard. J’ai pensé:
Mme Delange se promène, il fait beau, elle est de bonne humeur, elle
passe devant ma porte ouverte, elle m’aperçoit et se dit: «Tiens, je ne
connais pas la cabane des Philippe, je veux voir comment cette brave
femme s’arrange chez elle, ça lui fera plaisir.»
--Et vous êtes flattée?
--Faut-il me désoler parce que cette dame me prouve qu’elle ne me
méprise pas? Mais elle a dû me prendre pour une mal élevée. J’ai oublié
de lui demander si elle voulait se rafraîchir. Elle est partie trop
brusquement. Si j’avais osé, j’aurais couru après elle.
--Vous dites qu’elle soufflait fort?
--Oui, elle était rouge de chaleur.
--Dites-moi, madame Philippe, quand elle est entrée, vous n’avez rien
remarqué sur la route?
--Non.
--N’y avait-il pas, sur la route, des bœufs?
--Quels bœufs?
--Y en avait-il?
--Est-ce que je m’amuse à regarder s’il passe des bœufs, sur la route?
--Vous n’avez jamais peur des bœufs, vous, madame Philippe?
--Pourquoi diable me posez-vous des questions pareilles?
--Et savez-vous si la châtelaine en a peur?
--Je ne sais pas, et je ne tiens pas à le savoir.
--C’est très important, car si Mme Delange, la riche châtelaine, a peur
des bœufs, et s’il passait des bœufs sur la route, au moment où elle est
entrée dans votre maison, sa visite n’a plus rien qui doive vous
étonner, Mme Philippe, ni vous enorgueillir.
--Ah! vous êtes plus malin que moi, me dit-elle désillusionnée.
--Non, madame Philippe, mais j’ai tout vu ce matin.
Courte, ronde, avec une taille de gerbe, solidement debout sur ses
larges pieds d’armoire, elle me dit, d’un air modeste, qu’elle a été la
nourrissonne de Mme Corneille.
--Je ne comprends pas, madame Philippe, vous avez presque son âge.
--Tout de même, dit-elle, quand Mme Corneille a sevré sa Pauline, comme
son lait ne passait pas, c’est moi qui l’en ai délivrée.
--De quelle manière?
--En la tétant.
--Quel âge aviez-vous donc?
--Dix-neuf ans.
--Mais vous étiez encore fille.
--Oui.
--Et Mme Corneille n’avait pas honte?
--C’est moi qui me suis offerte. D’abord, elle refusait: «Tu n’oserais
pas», me dit-elle. «Madame, ai-je dit, je m’offre de bon cœur, et ce
n’est pas pour mon plaisir, c’est parce que je vois que vous tomberez
malade.» Aussitôt, elle déboutonne son corsage et je m’installe entre
ses genoux. Elle s’y est vite habituée. Le matin, au réveil, elle
m’appelait: «Viens prendre ta goutte, disait-elle aimablement.» Je
n’étais pas longue à la mettre à son aise et elle me remerciait avec ses
plus douces paroles.
--C’est agréable, madame Philippe?
--C’est un travail qui ne donne pas appétit, mais la chère dame
souffrait tant! fallait-il la laisser souffrir?
--Non, madame Philippe, il ne le fallait pas.
--Je vous assure qu’elle faisait pitié!
--N’aurait-elle pu se servir d’une téterelle?
--En ce temps-là, ce n’était pas connu.
Elle avait essayé de se téter toute seule avec une pipe, mais rien ne
vaut la bouche humaine.
--Et vous étiez une nourrissonne habile?
--Oui, sans me vanter. Au début, encore demoiselle, je me cachais, par
peur des domestiques qui se seraient moqués de moi. Puis la nouvelle
s’est répandue que je tétais mieux que personne. Dès qu’une femme était
embarrassée, elle m’appelait. Une fois mariée, je n’ai jamais refusé ce
service.
--Votre réputation n’a pas empêché Philippe de vous aimer?
--Au contraire, dit Philippe. Elle était grasse du lait d’autrui,
fraîche et blanche, et elle me plaisait beaucoup.
--Eh bien! vous ne me croirez pas, dit Mme Philippe; j’ai tété
charitablement toutes les femmes du pays qui ont eu besoin de moi, et
aucune d’elles n’a voulu me téter; quand je leur montrais mes seins
lourds, elles faisaient la grimace et filaient comme des lapins.
Écoute, dit-elle à Philippe, je ne peux plus durer. Cette nuit je n’ai
pas fermé l’œil; je mordais mon traversin, il faut que ça finisse.
Prends ta lime, pour limer ma dent.
--Je ne sais pas limer les dents, répond Philippe.
--Je t’ai vu limer du fer comme un serrurier, dit Mme Philippe et tu ne
limerais pas une vieille dent?
--Puisque tu y tiens, dit Philippe.
--Attrape ta lime, dit-elle résolue.
--Quelle bouche! dit Philippe, tu manges donc ta soupe avec un sabre?
--N’aie pas peur, dit-elle habituée à cette plaisanterie, entre ton
outil et frotte jusqu’à ce que je te crie: arrête! Ensuite je mettrai
sur ma dent du papier d’argent de chocolat.
--Bâille, dit Philippe.
Ce matin Philippe fauche. Il a posé dans un coin son gilet et, vêtu de
sa chemise déboutonnée et de sa culotte qui tient toute seule, coiffé
d’un vieux chapeau qui n’est pas de paille malgré la chaleur, il coupe
aujourd’hui l’herbe de son pré qu’il trouve assez fleurie.
Philippe est un faucheur expérimenté. Il n’attaque pas le pré avec une
ardeur imprudente. Il donne le premier coup de faux dont l’herbe du bord
est surprise, sans précipitation, comme il donnera le dernier. Il
s’efforce d’abattre l’herbe par coutelées régulières, de raser net le
tapis, car le meilleur du foin c’est le pied de la tige, de faire ses
andains de la même largeur, et non de finir son ouvrage avant de l’avoir
commencé.
Il ne laisse pas un seul gendarme, c’est-à-dire un seul brin d’herbe
debout, échappé à la faux.
Je le vois de loin qui avance à petits pas glissés, la jambe droite
pliée, la gauche presque tendue et un peu en arrière. Ses sabots, où il
a les pieds nus, marquent deux raies parallèles. Il trace un chemin si
propre que, tout à l’heure, on passera ce lac d’herbes profondes à pied
sec.
La faux coupe de droite à gauche, d’un trait rapide et sûr, puis elle
revient, la pointe levée et, du dos, caresse l’herbe suivante qui va
tomber.
Tantôt elle siffle, légère, tantôt elle grince et çà et là, par le pré,
de grandes herbes frissonnent d’inquiétude, et brusquement elle a le
hoquet sur un caillou.
Philippe s’arrête, tâte la lame du doigt et l’affile avec une pierre à
aiguiser qui lui pend sous le ventre dans un cornet de bois. Et
maintenant il se ferait la barbe!
Vers dix heures, Mme Philippe lui apporte une bouteille d’eau.
Pendant qu’il boit, elle cherche des «puces.» C’est le nom vulgaire
d’une graminée, la tremblette, si grêle que ses petites fleurs tremblent
toujours, comme des insectes, à peine retenues au bout de leurs tiges
trop minces. Mme Philippe en fait un bouquet, parce que la tremblette ne
se fane jamais, et que dans un pot, sur la cheminée, elle se conservera
gracieuse jusqu’à l’été prochain. C’est la fleur d’hiver des paysannes.
Philippe ayant bien bu, l’estomac gonflé d’eau, rend la bouteille à sa
femme qui la cache au frais, par terre, sous le gilet.
Philippe ne se remet pas tout de suite à faucher. Il souffle un peu,
appuyé sur la faux, regarde si le temps ne menace pas, si des nuages ne
bouchent pas l’horizon, et il se sèche le front avec sa manche de
chemise.
Mme Philippe, qui a pris chaud à cueillir seulement un maigre bouquet,
s’essuie le visage avec son tablier. Ils restent là, coude à coude, un
instant désoccupés.
Oh! n’espérez rien!
L’odeur du foin ne les grise pas.
Ils ne vont pas, pour vous faire plaisir, se rouler dans l’herbe.
Philippe fut valet de chambre un jour et demi. En ce temps-là, sa femme
nourrice lui avait trouvé une place près d’elle.
Le premier jour, on lui donna la permission de se promener et de voir la
ville. Il regarda mal et sans étonnement, car il craignait de s’égarer.
Toutefois, une boutique de charcuterie l’éblouit.
Le lendemain, Madame lui fit mettre l’habit de service, le tablier, et
lui demanda: