--Quel est votre petit nom?

--Philippe.

--Vous vous appellerez Jean, lui dit-elle.

Et elle commença son éducation.

Il s’agissait d’abord d’épousseter les meubles.

Resté seul, Philippe ne se reconnut pas dans les glaces.

Il s’assit, son plumeau à terre, et demeura perplexe.

Puis, se levant résolu, il prit un des vases de la cheminée, le plus

petit, afin de causer moins de dommage, et le laissa tomber.

--Voilà un beau début, Jean, dit Madame accourue.

--Oui, Madame, répondit Philippe, mais ne vous fâchez point, je vais

m’en aller.

--Je ne vous chasse pas pour cette maladresse, Jean. Une autre fois,

vous ferez attention.

--S’il vous plaît, Madame, dit Philippe, je m’en irai quand même.

--Pourquoi, puisque je vous garde?

--Me garderez-vous malgré moi? Je mentais tout à l’heure. J’ai cassé

votre pot exprès, par malice, pour me faire renvoyer.

--Encore faut-il que je vous remplace, dit Madame, vous me devez huit

jours. C’est l’usage.

--Chez vous, mais chez nous, au pays, dit Philippe, dès que ça ne marche

plus, on se quitte, sans tant d’explications. Attrapez votre tablier!

Le soir, il eut la joie de rentrer au village, d’ouvrir sa porte, sa

fenêtre, de renifler l’air de son jardin. Il rapprocha les bouts d’un

morceau de bois que la flamme avait séparé en deux, et mit à chauffer

l’eau de la soupe.

De temps en temps, il souriait et se disait à part lui:

--Qu’elle vienne donc les chercher ici, la dame, ses huit jours!

Philippe, qui me réveille de bonne heure, me dit qu’il s’est levé

souvent cette nuit pour la regarder, et qu’à la lumière de sa lanterne

elle semblait calme.

Mais ce matin il n’est pas tranquille: il lui donne du foin sec, elle le

laisse; il offre une brassée d’herbe fraîche, et Brunette, d’ordinaire

si friande, y touche à peine.

Elle ne lèche plus son veau et reçoit avec impatience ses coups de nez,

quand il se dresse sur ses pattes, encore inflexibles, pour téter.

Philippe les sépare et attache le veau loin d’elle. Brunette n’a pas

l’air de s’en apercevoir.

L’inquiétude de Philippe nous gagne tous.

Les enfants même veulent se lever.

Le vétérinaire arrive, examine Brunette et la fait sortir de l’écurie.

Elle se cogne au mur et bute contre le pas de la porte. Elle tomberait:

il faut la rentrer.

--Elle est bien malade! dit le vétérinaire.

Nous n’osons pas demander ce qu’elle a.

Il craint une fièvre de lait, fatale aux bonnes laitières, et se

rappelant toutes celles qu’il a sauvées et qu’on croyait perdues, il

vide une fiole sur les reins de Brunette.

--Ce liquide agira comme vésicatoire, dit-il; j’ignore sa composition

exacte: il vient de Paris. Si le mal ne gagne pas le cerveau, elle s’en

tirera toute seule; sinon, j’emploierai la méthode de l’eau glacée. Elle

effraie les ignorants, mais je sais à qui je parle.

--Faites, Monsieur, ce qu’il faut.

Brunette, couchée sur sa paille, peut encore supporter le poids de sa

tête. Elle cesse de ruminer, elle retient sa respiration pour mieux

entendre se qui se passe au fond d’elle.

On l’enveloppe d’une couverture de laine, parce que les cornes et les

oreilles se refroidissent.

--Jusqu’à ce que les oreilles baissent, dit Philippe, il y a de

l’espoir.

Elle essaye, en vain de se mettre sur ses jambes. Elle souffle fort, par

intervalles, de plus en plus espacés. Brusquement, elle laisse tomber sa

tête du côté gauche.

--Ça se gâte, dit Philippe accroupi et murmurant des douceurs.

La tête se relève, se rabat de l’autre côté, frappe le bord de la

mangeoire, et le choc sourd nous fait crier: oh!

Nous bordons Brunette de tas de paille, pour qu’elle ne s’assomme pas.

Elle tend le cou et les pattes, elle s’allonge de toute sa longueur,

comme au pré, par les temps orageux.

Le vétérinaire se décide à la saigner. Il ne s’approche pas trop. Il est

aussi savant qu’un autre, mais il passe pour moins hardi. Aux premiers

coups du marteau de bois, la lancette glisse sur la veine. Un coup mieux

assuré fait jaillir le sang dans le seau d’étain que d’habitude le lait

emplit, deux fois chaque jour, jusque qu’au bord.

Puis, du front à la queue de Brunette, nous appliquons des draps

mouillés d’eau des puits et fréquemment renouvelés.

Elle ne frissonne même pas.

Philippe la tient ferme par les cornes et empêche la tête de plomb

d’aller battre le flanc gauche.

Brunette, comme domptée, ne bouge plus. On ne sait pas si elle va mieux

ou si ça s’aggrave.

Dans son coin, le petit veau dort paisible.

Nous sommes tristes, mais la tristesse de Philippe est morne comme celle

d’un animal fraternel qui en verrait souffrir un autre.

Sa femme lui apporte sa soupe du matin qu’il mange sans appétit et qu’il

n’achève point, car Brunette pousse un soupir énorme et si infect que

Philippe lui-même se détourne et dit:

--Mauvais signe!

Il l’observe un instant.

--C’est la fin, dit-il; elle enfle.

Nous doutons d’abord, mais il dit vrai: elle se gonfle à vue d’œil et ne

se dégonfle pas, comme si l’air entré ne pouvait ressortir.

La femme de Philippe demande:

--Elle meurt?

--Tu ne le vois pas? répond Philippe durement.

Mme Philippe sort dans la cour et marche un peu.

--Ce n’est pas près que j’aille en chercher une autre, dit Philippe.

--Une autre quoi?

--Une autre Brunette.

--Vous irez quand je voudrai, dis-je d’une voix de maître qui m’étonne.

Nous tâchons de nous faire croire que l’accident nous irrite plus qu’il

ne nous peine et déjà nous affectons de répéter que Brunette est crevée.

Mais, le soir, j’ai rencontré le sonneur de l’église et je ne sais pas

ce qui m’a retenu de lui dire:

--Tiens, voilà cent sous, va sonner le glas de quelqu’un qui est mort

dans ma maison.

N’importe, dit Philippe, ça revient au même.

--Avec vous, Philippe, tout reviendrait au même. Ce qui importe, c’est

le bonheur; les hommes de ce village sont-ils plus heureux aujourd’hui

qu’autrefois?»

--Les jeunes disent que non.

--Mais vous, Philippe, qui avez connu les vieux et qui entendez les

jeunes se plaindre, que dites-vous?

--Je crois qu’on devrait se trouver plus heureux. On est mieux couché,

mieux nourri et on a moins de misère. Moi, je n’ai pas couché dans un

lit avant de me marier.

--Vous couchiez avec vos bêtes?

--Oui, et la paille sèche est préférable aux draps sales. Je ne faisais

qu’un somme jusqu’à minuit où les bêtes me réveillaient. Elles ont leurs

habitudes; elles se dressent à minuit pour manger un morceau de foin et

j’entendais cliqueter les cornes aux bâtons du râtelier. L’hiver, leur

souffle me tenait chaud, mais l’été je couchais souvent dehors, pour

garder les bœufs qui passaient la nuit au pré. Un fermier n’aurait pas

dormi tranquille, si ses bœufs étaient restés seuls. On abandonnait dans

le pré une vieille charrette qui ne servait à rien. On y ajoutait, sur

des cerceaux, une toiture de glui, de grosse paille de seigle et c’est

là que couchait l’homme de garde.

--Vous étiez bien?

--Pas mal. C’était pendant la belle saison. Le froid du matin

engourdissait un peu.

--Contre quoi gardiez-vous les bœufs?

--D’abord, il y avait des loups.

--Oh! Philippe! des loups dans ce coin de la Nièvre?

--Il y en avait.

--Qu’est-ce qu’ils sont devenus?

--Je ne sais pas. Et puis les prés n’étaient pas clos comme maintenant,

les bœufs pouvaient se sauver. D’ailleurs, le domestique ne gardait pas

seulement les bœufs, il devait encore les faire manger. Un bœuf fatigué

par le travail mange mal. Il préfère se vautrer dans l’herbe et dormir.

Mais l’homme de garde sort de sa charrette et le relève d’un coup de

pied. Le bœuf debout se remet à manger. Quelquefois, après une journée

de forte chaleur, le domestique passait sa nuit à se promener au frais,

de bête en bête. Avant le soleil, il liait les bœufs pour la charrue.

--Il gardait des bœufs, Philippe; mais qui donc surveillait le

domestique?

--Personne. Cette corvée lui semblait naturelle comme les autres. Si

vous commandiez la même à nos jeunes gens, ils refuseraient, ou s’ils

acceptaient, au lieu de rester dans la charrette, ils courraient à

droite et à gauche dans les fermes voisines, se réchauffer auprès des

servantes.

--Mais pourquoi a-t-on supprimé cette garde de nuit?

--Parce que ce n’est plus la mode.

--Et les fermiers dorment tranquilles?

--Oui.

--Et les bœufs?

--Ils se gardent seuls.

--Ils ne s’en portent pas plus mal?

--Non. La mode aujourd’hui, c’est simplement de faire des visites aux

bœufs qui ne travaillent pas et qu’on engraisse à l’herbage. Durant les

dernières années de mon service, c’était ma besogne chez les fermiers

Corneille. Chaque matin, à quatre heures, j’allais voir les bœufs dans

les embauches. Je visitais une partie des prés avant la première soupe,

je rentrais, je débarrassais au galop mon écuelle, et je visitais

l’autre partie des prés avant midi. Je regardais les bœufs, pièce par

pièce, pour m’assurer qu’aucun n’était malade, et je tâtais sur chacun

les dépôts de la graisse.

--C’était une besogne fatigante?

--Pas plus que les autres.

--Jamais il ne vous est arrivé d’accident?

--Les bœufs me connaissaient. Je ne craignais que la rosée. Elle me

montait aux cuisses, et malgré mes bottes, malgré le soleil, je ne

pouvais pas avoir les jambes sèches avant midi, l’heure de gagner la

table.

--Les Corneille vous soignaient?

--Mme Corneille nous faisait un pain où elle mettait du seigle, des

fèves, des vesces, de tout...

--Excepté du blé?

--Elle y mettait tout de même un peu de blé, dit Philippe. Il y avait

seulement trop d’ivraie enivrante. Au réveil, impossible d’écarquiller

les yeux.

--Elle vous donnait beaucoup de viande?

--Quand un cheval s’était blessé à en crever, on l’abattait et les

domestiques mangeaient de la viande quinze jours de suite. Ils avalaient

la bête jusqu’au dernier sabot.

--Vous buviez du vin?

--Jamais. Ils en boivent aujourd’hui.

--Du bon?

--Assez pour laver la patte d’un chien, assez pour qu’ils disent qu’ils

boivent du vin.

--Les fermiers deviennent-ils donc meilleurs?

--Non, mais les domestiques deviennent plus effrontés. Ils demandent.

--Vous n’osiez pas?

--Nous n’y pensions pas, dit Philippe.

--Vous ne gagniez qu’une quinzaine de sous par jour, ils gagnent le

triple; vous battiez avec le fléau et vanniez avec un van, ils battent à

la machine et vannent avec le tarare; vous ne preniez de repos qu’aux

grandes fêtes, et ils se plaignent!

--Et ils s’écoutent, dit Philippe.

--Peut-être que les besoins augmentent avec l’aisance, et peut-être que

tout compté, Philippe, on n’est pas plus heureux aujourd’hui

qu’autrefois.

--On le croirait, car des tapées de jeunes quittent le pays et vont à

Paris où ils espèrent vivre grassement. Avec de la chance, ils

réussissent. Mais ceux qui restent doivent montrer, aujourd’hui comme

hier, les qualités de l’âne. S’ils sont sobres et laborieux, ils peuvent

faire leur vie et se mettre de côté, pour les vieux jours, du pain sec.

--C’est maigre.

--On ne meurt pas de faim, dit Philippe.

--On en meurt moins vite. Ne pensez-vous pas, Philippe, que le mal vient

de ce que les uns ont trop et les autres trop peu?

--Il faut bien qu’il y ait des riches.

--Pourquoi, Philippe?

--Parce qu’il y en a toujours eu.

--Pourquoi ne serait-ce pas votre tour d’être riche? Vos pères étaient

pauvres, vous êtes pauvre, et vos fils et les fils de vos fils seront

pauvres. Pourquoi?

--Parce que c’est arrangé comme ça.

--Ce serait autrement, si le hasard l’avait voulu.

--Il n’a pas voulu.

--Contre une telle injustice, vous avez le droit de réclamer.

--On me recevrait!

--Qui sait?... Criez fort et les riches partageront.

--Ils ne sont pas si bêtes... A leur place...

--Qu’au moins ils donnent leur superflu!

--Dès qu’on donne quelque chose au monde, dit Philippe, de l’argent ou

n’importe quoi, le monde tourne mal. Moi, par exemple, je serais vite un

homme perdu.

--Vous supporteriez la fortune comme les autres.

--Non, non.

--Pourquoi, Philippe entêté? Pourquoi? Pourquoi?

--Parce que les autres et nous, ce n’est pas la même chose.

Voilà son refrain. Il y a deux races d’hommes, celle des riches et celle

des pauvres. Il n’est pas de la race des riches. Quoi de plus clair?

Impossible de le tirer de là.

Qu’il y reste!

Philippe! Philippe! il n’y a que le travail qui rende heureux.

--Oui, Monsieur, dit Philippe, qui bêche le jardin. Comme on le crie des

fois: Honneur aux travailleurs!

--Certes, vous travaillez, Philippe, mais moi aussi je travaille.

--Vous travaillez, dit-il respectueux, en vous amusant.

--Détrompez-vous, Philippe, j’ai mes tracas, mes devoirs, comme tout le

monde. Je travaille par nécessité. Quand il fait du soleil, je

préférerais me promener. Je fatigue beaucoup de tête.

--Sûrement, dit Philippe, vous fatiguez plus de tête que moi. Je ne

fatigue que de corps.

--Pensez-vous, Philippe, que si la tête va mal, le reste du corps n’en

souffre pas? Le soir, dès que le feu de la lampe me brûle le front et

les yeux, je me retiens d’aller me coucher.

--Vous n’y allez pas, dit Philippe, parce que vous ne voulez pas.

--Erreur, Philippe. Il faut que je veille, parce que je ne suis pas

matinal, et je tâche de rattraper les heures perdues.

--Restez donc au lit, vous avez le temps de dormir.

--Du tout, du tout, et je donnerais gros pour avoir le courage de me

lever matin. Je vous envie, vous êtes sur vos jambes au premier rayon de

soleil et cela ne vous fait jamais de peine.

--Nous avons l’habitude, dit Philippe. L’hiver seulement, c’est moins

agréable.

--C’est toujours dur pour moi. A midi, ce serait encore trop dur. Vous

ne connaissez pas ce supplice.

--Non, Monsieur.

--Et le supplice d’être enfermé, le connaissez-vous? Libre, vous vivez

sainement dehors. Vous prenez de l’exercice, vous faites de l’hygiène

sans le savoir. S’il vous fallait demeurer immobile à la maison, trois,

quatre, cinq heures de suite, les coudes sur un bureau chargé de livres,

vous en auriez vite assez.

--Je crois comme vous, dit Philippe, que cette vie ne me plairait guère.

--Et vous raisonnez juste, brave Philippe. Oh! je ne demande à personne

de me plaindre! Je veux dire que nous avons chacun nos misères, vous les

vôtres et moi les miennes.

--Ce n’est pas la même chose.

--Pourquoi, Philippe, pourquoi? Vous qui hochez la tête et qui avez le

double de mon âge, voulez-vous compter nos cheveux blancs?

--J’aimerais mieux compter nos billets de banque.

--Mais, mon pauvre Philippe, je me tue à vous expliquer que si j’étais

riche comme la dame du château, je travaillerais quand même et qu’on ne

travaille pas que pour gagner de l’argent.

--C’est ce que je dis, rien ne vous force à travailler; votre travail

vous désennuie.

--Vous êtes vraiment têtu aujourd’hui. Tout à l’heure, vous aviez l’air

de me comprendre. Vous ne me comprenez donc plus?

--Si, si, Monsieur, dit Philippe. Mais, c’est égal, je changerais bien.

Philippe n’est pas fier et il use tout ce qu’on lui donne. On vient de

lui offrir un chapeau de paille d’enfant orné d’un ruban violet sur

lequel le mot Neptune est écrit en lettres d’or.

Philippe n’a pas une grosse tête et le chapeau l’abrite bien.

--Il fera mon été, dit-il.

--Vous n’avez qu’à ôter le ruban.

--Il ne me gêne pas.

On peut voir Philippe, qui n’est plus jeune, travailler au jardin sous

son chapeau puéril. Le violet du ruban s’éteint peu à peu, mais le nom

doré de Neptune persiste au soleil.

En chasse, il me surveille, et chaque fois que je passe une clôture, il

accourt et écarte les épines ou les fils de fer armés de pointes.

--Ne vous donnez pas cette peine, lui dis-je. Vous attraperez un chaud

et froid, je passerai bien seul.

--Oh! ce n’est pas de vous que je n’inquiète, dit Philippe, c’est de

votre paletot, vous ne prenez aucune précaution. Vous le déchirez à tous

les piquants, et comme il doit me revenir un jour, je tâche d’en sauver

le plus que je peux.

Le soleil d’août a brûlé l’herbe. On ne peut pas donner aux bêtes le

foin de la récolte engrangée. Que leur resterait-il pour l’hiver?

Et on les laisse au pré.

--Mais elles y jeûnent, Philippe, elles y souffrent.

--On les voit maigrir, dit-il.

--Il n’y a plus un brin d’herbe; qu’est-ce qu’elles peuvent bien manger?

--Elles ne mangent pas, répond Philippe, elles embrassent la terre.

Il ne se réjouit jamais d’avance.

--Ça pousse, lui dis-je, voilà les arbres en fleurs.

--Oui, dit Philippe, il y a bien du mal à faire pour la gelée.

Comme il travaille et sue au soleil, dans le jardin, on lui porte un

verre de vin. Il l’accepte, mais il demande d’abord un verre d’eau. Il

avale le verre d’eau pour la soif, puis le verre de vin pour le plaisir.

Son fils, soldat, n’a pas écrit depuis longtemps. Philippe ne veut pas

avoir l’air inquiet. Il cite son propre père qui a été sept années

soldat et qui est resté sept années sans écrire. On ne savait plus où il

était.

--Il est tout de même revenu, dit Philippe, et quand il est revenu, on

l’a repris.

Il se reconnaît malade quand il n’a plus envie de manger que de

l’échalote. Dès que sa tête brûle, il dit: «J’ai la fièvre.» Il n’est

pas long à guérir parce qu’il n’avait qu’un mal de tête, mais il se

croit guéri d’une fièvre.

Il tâte une chemise de soie qui sèche au soleil.

--J’aimerais ça, dit-il.

--Tu oserais en porter? dit Mme Philippe.

--Oui.

--Tu mettrais une chemise de soie dans ta culotte de paysan?

--Pourquoi pas?

--Mais, mon pauvre vieux, ça jurerait avec le reste; il faut que la

queue suive le loup.

--Ah! tant pis. Pour une fois, dit Philippe, elle resterait en route.

Il prend un bain quand il pêche à l’épervier.

Il est souvent mal culotté, déboutonné, mais il dit que pourvu qu’on ne

sente pas le froid de l’air, ça ne fait rien.

Il appelle sa vache Charmante.

--C’est commode, dit-il, quand je me fâche et que je veux l’appeler

chameau, j’ai plus vite fait de changer de nom.

Il ne lit les affiches de la mairie que lorsqu’elles se décollent. Tant

qu’elles tiennent, il n’a pas besoin de se presser.

Son rire fait de loin le même bruit qu’un sanglot. Il faut voir Philippe

pour être sûr qu’il rit.

La sueur du peuple n’est pas un symbole. Philippe en paraît toujours

comme verni. Et de nous deux, à la chasse, c’est lui, je le vois bien,

que les mouches préfèrent.

Il fait une bourriche, mais comme les oreilles du lièvre dépassent et

retombent, elle n’a plus d’œil. Un lièvre tué par Philippe ne peut pas

aller à Paris en marquant si mal. Il redresse donc les oreilles et les

maintient droites avec une épingle anglaise.

Le soir, rentrant de la chasse, il dit:

--Je ne voudrais pas redéfaire tout le chemin que j’ai fait.

D’une femme grasse, il dit qu’elle a les os bien cachés.

Si le vent souffle fort, il dit que la girouette ne regarde pas à

l’ouvrage.

Quand la rivière déborde, il dit: «On voit la mer.»

Il dit d’un épais buisson d’épines qu’on en sort tout diffamé.

A la mort de son frère, qu’il aimait beaucoup, il dit: «Je ne m’y

habituerai pas vite.»

Tout arrive, dit-il, la queue du chat est bien venue.

TABLE

Ragotte 3

Les Philippe 131

ACHEVÉ D’IMPRIMER

LE TRENTE JUIN MCMXXI

PAR E. ARRAULT ET Cie.

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Nos frères farouches · 第 6 / 6 段