--Jamais je ne les ferme, dit-elle, j’aurais peur du tout noir, et

j’aime être réveillée par le soleil. Il habite là-bas juste en face de

la fenêtre, et aussitôt qu’il sort de sa boîte, il vient jouer sur mon

nez.

Philippe a fait bâtir une grange près de la maison et la grange neuve

est bien mieux que la vieille maison qui menace ruine. D’abord on ne

voit pas clair à l’intérieur de cette maison. Il faudrait remplacer la

porte pleine par une porte fenêtre; mais on en parlera une autre fois.

Ce qui presse, c’est le toit de chaume: il s’affaisse et s’éboulera si

on ne change la grosse poutre du milieu.

--Il n’y a plus à reculer, se dit Philippe.

Il achète une poutre et la charroie devant la porte de sa maison, et

c’est tout ce qu’il peut faire pour le moment. Il la mettra sur le toit,

plus tard, quand il aura de quoi payer une couverture de paille. La

poutre reste par terre, à la pluie, au soleil, dans l’herbe, et les

gamins s’amusent à courir dessus, quand ils sortent de classe.

Philippe n’a pas de métier spécial; il sait seulement tout faire. Il

sait conduire un cheval, panser le bétail, tuer un cochon, faucher,

moissonner, fagoter et mesurer et empiler du bois sur le petit port du

canal, jeter l’épervier, cultiver un jardin. Il sait faire le serrurier,

le couvreur et le maçon. Mais, quelque travail qu’on lui commande, il ne

l’accepte qu’après avoir réfléchi. Je crains toujours un refus.

--Philippe, pourriez-vous réparer cette cheminée qui finira par tomber

sur la tête de quelqu’un?

Philippe regarde longtemps la cheminée, calcule ce qu’il faudrait

d’échelles, de briques, de mortier, et dit:

--Oh! ma foi, monsieur, c’est possible.

--Philippe, voulez-vous planter là une pointe?

Il observe l’endroit du mur que je désigne, la pointe, le marteau.

--Par Dieu! dit-il, tout de même il y aurait moyen.

Je suis venu au monde avec mes deux bras, dit Philippe.

A leur mariage, ils avaient, sa femme et lui, quatre bras. Chaque nouvel

enfant ajoute les deux siens. Si personne de la famille ne s’estropie,

ils ne manqueront jamais de bras, et ils risquent seulement d’avoir trop

de bouches.

Le jour de son mariage, Philippe rit comme jamais il n’avait ri, et il

mangea de quatorze plats. Il fit danser toutes les femmes du village, et

les plus vieilles même durent virer à son bras, secouées ainsi que de

maigres épouvantails par un temps d’orage.

Au contraire, Mme Philippe, muette et sans appétit, resta assise.

Elle ne comprenait pas les mots plaisants, elle rentrait une épingle,

elle rejetait en arrière sa plante grimpante. Tantôt, les doigts

croisés, elle songeait qu’il faudrait dès demain se mettre à l’ouvrage

et nettoyer; tantôt elle regardait avec résignation son mari, comme une

bête estropiée tourne les yeux vers le monde.

Enfin, ils se couchèrent. D’abord, tout alla bien. Mme Philippe, coite,

ne bougeait pas, seulement préoccupée de rendre à Philippe, coup pour

coup, les baisers qu’il lui appliquait.

Mais quand elle bêla, sursautante, comme le mouton qu’on avait saigné

hier:

--Ah! crie si tu veux, mâtine! lui dit Philippe, il y a trop de jours

que j’attends, je ne peux plus durer.

Tandis qu’il caressait la mariée d’une main légère, d’une main pesante

il lui fermait la bouche.

Qu’avez-vous donc à la main?

--Je me suis coupé un morceau du poignet, dit Philippe.

Il souffre moins qu’il ne s’étonne. Il a pu jusqu’ici couper avec sa

serpe, sans une égratignure, des arbres durs, gros comme la cuisse. Or,

il veut ce matin couper une mince petite baguette. Il faut croire qu’il

vise mal et qu’il y met trop de force. Il manque la baguette et sa serpe

lui entaille le poignet jusqu’à l’os. La blessure se cicatrisera, mais

elle bâille bien grand. La baguette, restée au bois, l’a échappée belle.

--Je crois qu’il le fait exprès, dit sa femme. A chaque instant, il lui

arrive des tours pareils.

Et elle raconte qu’une autre fois il vient de nettoyer un coin de la

grange afin d’y battre du blé. Le sol est net comme une table. Philippe

grimpe en haut, par l’échelle, pour descendre une gerbe. Sa fourche mal

piquée cède et il tombe, en arrière, dans la grange. On le relève avec

trois trous à la tête, trois trous qui faisaient une grosse bosse.

Je vois que Philippe, qui écoute sa femme, s’apprête à rire.

--Oui, monsieur, dit-elle, imaginez-vous qu’il tombe juste à la place

qu’il avait si proprement balayée!

A ces mots, Philippe éclate de rire.

Mais Mme Philippe, qui est une femme courte et ronde, ne rit pas. Elle

agite ses petits bras de lézard et me dit:

--Entendez-moi, monsieur; après chacune de ses bêtises, il reste des

semaines sans travailler. Il est temps que ça finisse et je lui promets

que, s’il recommence à faire le braque, je lui jette un pot d’eau

bouillante à la figure!

C’était un beau canard à queue bouclée, gras et de riches couleurs, et

qui portait son bec, comme une large barbe, au milieu du visage. Chacun

se réjouissait de le manger, mais personne ne voulait le tuer. La

servante même, qui le tenait par les pattes, faisait des grimaces.

Heureusement, Philippe travaillait non loin de là, au jardin; il vit

notre embarras et dit:

--Apportez-le-moi.

Je prévoyais la scène. J’avais envie d’aller ailleurs. Je me forçais à

rester. La servante tendit à Philippe le couperet de cuisine. Après en

avoir tâté du doigt le tranchant, il préféra sa serpe. Il appliqua sur

une bûche plate le ventre du canard. La tête dépassait un peu, ahurie,

presque immobile.

--Attachez-lui la tête avec une ficelle, dit la servante. Je tiendrai le

bout, sans quoi il va retirer la tête.

--Il n’aura pas le temps, dit Philippe.

Et d’un seul coup de serpe, tandis que nous fermions les yeux, il fit

voler la tête du canard.

Puis il l’éleva en l’air et le laissa saigner.

Le canard décapité battait de l’aile et, d’un effort spasmodique,

dressait son cou rouge et ruisselant.

Il avait la vie dure.

Et bientôt il rendit par le cou et non par le bec (son bec était là-bas,

au pied du mur), les dernières graines avalées.

--Il démange, dit Philippe retourné à son travail.

Le canard mollissait. Toutefois, ses plumes se gardèrent longtemps

chaudes.

On félicita Philippe.

--C’est à croire, lui dis-je, que vous avez pris des leçons de Deibler.

Il répondit gravement:

--Jamais personne ne m’a montré.

--Et ça ne vous fait pas quelque petite chose?

--De tuer un canard, non, dit Philippe. Peut-être que si c’était une

autre bête!... Mais les canards, j’en tuerai tant qu’on voudra.

Philippe et Mme Philippe ne sont jamais venus à Paris et Mme Philippe

n’a pas envie d’y venir.

--Pourquoi?

--Parce que, dit-elle, si j’avais soif dans les rues, comment donc que

je ferais pour boire un coup d’eau?

Au contraire, Philippe voudrait bien voir Paris.

Il a même failli le voir. En ce temps-là, il était domestique chez le

fermier Corneille qui lui dit:

--Je ne peux pas m’absenter cette semaine. Tu vas prendre ma place et

accompagner le toucheur qui mène nos bœufs au marché de la Villette.

Déjà on avait embarqué les bœufs, et Philippe, qui portait une veste

sous sa blouse, montait dans un wagon à bestiaux, à côté du toucheur. Il

était content, il riait, il parlait fort, lorsqu’accourut le fermier

Corneille:

--J’ai réfléchi, dit-il, je peux aller à Paris.

--Alors, moi, dit Philippe, je reste?

--Naturellement, dit le fermier Corneille. Nous n’avons droit qu’à deux

places dans le wagon à bestiaux. Et d’ailleurs, quand je ne suis plus à

la ferme, personne, excepté toi, n’est capable de la garder.

Philippe s’en retourna, déçu d’une part et flatté de l’autre.

Le ménage Philippe travaille dans le jardin. Philippe relève et noue les

poireaux. Il leur fait, dit-il, les chignons. Mme Philippe, à genoux,

allume en plein air la lessiveuse avec du papier et des bûchettes et

elle écoute si le feu pétille. Elle dit bientôt:

--Je crois qu’il commence à faire la vie.

--Venez, leur dis-je, prendre une tasse de café.

Comme s’ils étaient sourds, il faut que je les appelle une seconde fois.

Ils ont bien entendu et s’observent de loin. Puis, sans que je sache

quel signe les a mis d’accord, ils quittent ensemble leur ouvrage, et,

préoccupés d’arriver ensemble, ils s’approchent d’un même pas, les yeux

baissés.

--Sucrez-vous.

Mme Philippe, la première, pince des doigts un morceau de sucre qu’elle

pose avec précaution dans sa tasse.

--Sucre-moi aussi, dit Philippe.

--N’es-tu pas capable de te sucrer tout seul? dit Mme Philippe qui me

regarde.

--J’ai les mains trop sales, dit Philippe.

Mme Philippe pince un autre bout de sucre et le met sur la table.

--Le laisses-tu là? dit Philippe.

--Faut-il donc, dit-elle, que je l’apporte jusque dans ta tasse?

--On finit ce qu’on commence, dit-il.

Ils font ces manières autant par gêne que pour se taquiner. Et c’est

encore Mme Philippe qui, la première, remue son café et se brûle les

lèvres à la tasse fumante. Non qu’elle soit effrontée, mais elle veut

prouver à Philippe qu’elle a moins peur que lui du monsieur.

Qu’avez-vous mangé, hier, Mme Philippe?

--Notre reste de lapin maigre.

--Pourquoi maigre?

--Parce que nous ne l’engraissons pas avant de le tuer. Il reviendrait

trop cher. Depuis trois jours, nous vivons dessus à six personnes. Je

l’avais coupé en dix-huit morceaux. J’en ai fait cuire six dimanche avec

des oignons, six lundi avec des carottes et six hier avec des pommes de

terre.

--Et plus on allait, meilleur c’était, dit Philippe.

--Mais vous en aviez chacun gros comme une noix?

--Regardez ce goulu-là, dit Mme Philippe; il s’en donnait mal au ventre.

Philippe rit selon son habitude. C’est-à-dire qu’il ouvre la bouche

comme s’il riait et que sa peau cuite fait des plis serrés autour de ses

yeux. On n’est pas sûr qu’il rit. Les yeux clairs tranquillisent par

leur gaieté puérile, mais la bouche, qui bâille inutilement, trouble un

peu. Et quand cette bouche se ferme, la figure de Philippe cesse de

vivre. Elle ressemble à une motte de terre dont sa barbe serait l’herbe

sèche.

Les Philippe peuvent s’offrir un lapin maigre par an; mais il leur

arriva une fois, en 1876, de si bien manger qu’ils ne l’oublieront

jamais. Ils recevaient la visite d’un cousin éloigné, et Mme Philippe

eut l’idée de le fêter par un repas où elle ne ménagerait rien.

Elle alla consulter Mme Loriot, la cuisinière du château.

--Je veux, dit-elle, faire à notre cousin une soupe qui le régale.

Enseignez-moi une soupe.

--Quelle soupe? dit Mme Loriot.

--Une soupe comme la vôtre, une soupe de riches.

--Oh! moi, je connais tant d’espèces de soupes, dit Mme Loriot, que je

vous engage à faire un pot-au-feu. C’est ce qu’il y a de meilleur et de

moins difficile.

--Faudra-t-il mettre du pain dedans? dit Mme Philippe.

--A votre place, dit Mme Loriot, j’y mettrais du vermicelle. C’est plus

distingué.

Mme Philippe courut s’approvisionner, et, rentrée chez elle, vida un

plein sac de vermicelle dans son pot, avec le bœuf et les légumes.

Et, le soir, elle servit d’abord le bouillon où chacun put déjà goûter

quelques brins de vermicelle qui excitèrent l’appétit.

Puis elle servit les légumes et le gros du vermicelle.

Et elle servit enfin la viande de bœuf et le reste du vermicelle qui s’y

était collé comme par un jour d’orage.

Mme Corneille fut une fermière économe, et il ne lui arriva qu’une fois

dans sa vie d’offrir quelque chose à un de ses domestiques. Il faisait

chaud, chaud, ce jour-là; jamais peut-être il n’avait fait si chaud.

Inoccupée et à l’ombre sur sa porte, elle regardait Philippe, alors

domestique chez les Corneille, barbouiller de vert une charrue. Coiffé

d’un vieux petit chapeau déteint, sans forme, et qui n’était pas de

paille, il suait, il fondait, il gouttait. La peau de sa figure devenait

rose tendre. Juste sous le soleil, il travaillait tête basse et, observé

par sa maîtresse, il écartait la couleur comme un vrai peintre.

Mme Corneille, quoique dure pour les autres et pour elle, ne put se

retenir.

--Venez boire un coup, Philippe, dit-elle bourrue.

Philippe ne prit pas le temps de s’étonner. Il vint, comme s’il

obéissait à un ordre, et entra derrière Mme Corneille, après avoir

quitté ses sabots. Mme Corneille tira du seau une bouteille qui

rafraîchissait et elle emplit un verre.

--Avalez, dit-elle, à peine moins impérieuse que si elle eût donné de

l’ouvrage.

Philippe but sans cérémonie, comme un trou dans une terre sèche, et

brusquement il ôta de sa bouche le verre encore à moitié plein. Il

frissonnait, les lèvres rétrécies, toussant et sourcillant.

--On croirait que vous grimacez, dit Mme Corneille. N’est-il pas bon?

--Si, si, Maîtresse, dit Philippe qui tâchait de rire.

--Vous dites si, comme vous diriez non. Le vin aurait-il un goût?

--Non, non, Maîtresse.

--Cette fois, vous dites non, comme vous diriez oui, fit Mme Corneille,

du ton qu’elle prenait quand les choses allaient se gâter. Puisque notre

vin n’a pas de goût, il vous déplaît donc? J’aime mieux le savoir.

J’irai vous en chercher du meilleur.

--Pour ne pas mentir, Maîtresse, il a un petit goût suret, mais c’est

plutôt agréable, dit Philippe mal à l’aise.

Il vida le verre, mit ses sabots et retourna colorier sa charrue au

soleil.

--Et après, dis-je à Philippe qui hésitait, finissez. Pourquoi, en

buvant, faisiez-vous la moue?

--Parce que, dit Philippe, la maîtresse m’avait versé, au lieu du vin,

du vinaigre.

--Du vinaigre! Ah! ah! mon pauvre vieux Philippe!

--Oui, de ce vinaigre rouge qu’elle fabriquait et qui emportait la

mâchoire.

--Et vous ne disiez rien!

--Je n’osais pas.

--Ce n’était qu’une erreur de Mme Corneille.

--Je ne savais pas.

--Comment? Supposiez-vous qu’elle vous attrapait?

--Qu’est-ce que je devais croire? Aujourd’hui même je me le demande.

J’étais fort embarrassé. Je me disais: «Si la maîtresse ne le fait pas

exprès, faut-il la mortifier, pour une fois qu’elle est gracieuse avec

un domestique? et si elle le fait exprès, si elle s’amuse, faut-il

l’empêcher de rire?» Et, dans le doute, je me taisais.

--Mme Corneille s’est aperçue de la méprise?

--Elle ne m’en a point parlé.

--Vous pouviez lui raconter l’histoire plus tard. Elle aurait ri.

--Elle ne riait guère, dit Philippe, et elle n’aimait pas avoir tort.

Chaque fois que le mot me venait au bout de la langue, je ravalais ma

langue.

--Ce qui m’étonne, c’est que vous ayez eu le courage de boire le verre

tout entier.

--C’était moins mauvais à la deuxième moitié.

--Cela vous brûlait?

--Ça piquait un peu l’estomac. Comme la maîtresse regardait ailleurs,

j’ai couru m’éteindre avec un pot d’eau fraîche. Les gencives m’ont

écumé toute la nuit. Mais le vinaigre est sain. D’abord on est malade,

et puis on se trouve fortifié. Je n’y pense plus.

--Peut-être que votre ancienne maîtresse y pense toujours. A votre

place, je voudrais en avoir le cœur net.

--Un monsieur comme vous peut-il se mettre à la place d’un domestique?

--Accordez-moi, Philippe, que vous avez de la bonté de reste!

--Je ne dis pas le contraire.

En semaine, Philippe ne va pas à l’auberge, et le soleil seul cuit ses

joues; mais chaque dimanche, après vêpres, le vin achève de les cuire.

Non que Philippe se saoule; il boit avec mesure, pour se récompenser, et

il fait durer le plaisir. Ce n’est que très tard qu’il éprouve une

espèce de joie enfantine et bruyante qu’il connaît bien. Aussitôt, il

s’arrête de boire et quitte l’auberge. Sur la route, il exagère un peu

son ivresse; il s’amuse à gesticuler, à briser sa ligne de marche et il

ne perd pas la tête quand arrive une voiture. Puis, dès qu’il aperçoit

une maison, il s’inquiète. «Qu’est-ce que le monsieur dira?»

Il rentrait heureux et je vais gâter sa journée.

Il devine que je le guette de la terrasse du jardin, où j’ai l’habitude

de respirer l’air du soir, et il faut qu’il passe devant moi, pour

rejoindre sa femme déjà couchée. Il hésite, immobile à la porte du

jardin, et je l’entends souffler.

Enfin, résolu, il pousse la porte: son ombre frôle la mienne; il lève

son chapeau d’un geste humble et court, à peine visible, et murmure:

«Bonsoir!» Et il tâche de bien suivre le milieu de l’allée, de peur

d’écraser une fraise.

C’est l’heure où le coucou chante avec sa voix de poterie brute.

Demain matin, Philippe se lèvera encore plus tôt que d’ordinaire, il

travaillera avec repentir, taciturne et le nez bas, comme pour enterrer

l’odeur de vin restée à son haleine.

Le soir, sa soupe mangée chez lui, dans l’obscurité, Philippe vient

souvent respirer le frais à côté de moi. Il apporte sa chaise,

s’installe à califourchon, sort ses pieds lourds de fatigue et les met

sur ses sabots, à l’air. Il bourre à moitié sa pipe et la tend à son

petit garçon, Joseph, qui court l’allumer lui-même au feu de notre

cuisine et qui tire les premières bouffées. C’est ainsi que le petit

Joseph s’apprend à fumer, puis il va s’asseoir dans un coin, et il

bâille jusqu’à ce que le goût du tabac ne lui fasse plus mal au cœur.

Tantôt j’interroge Philippe et il me questionne à son tour, par exemple,

sur les étoiles. Je récite tout ce que je sais d’elles, et il me dit que

le petit Joseph les connaît aussi bien et qu’il a déjà du plaisir à

regarder le ciel.

--Où est-elle, gars, la Grande-Ourse? lui dit-il. Indique voir au

monsieur?

Le petit Joseph, sans se lever de son coin, sans ôter les mains de ses

poches, remue à peine la tête, lance au ciel un coup d’œil qui s’arrête

à la visière de sa casquette et dit:

--La Grande-Ourse, elle est droit là.

Tantôt nous préférons nous taire, immobiles et mystérieux. Je ne

distingue presque plus Philippe et le petit Joseph, car la nuit,

profitant de ce qu’on bavardait, s’est glissée entre nous, comme une

chatte, et nos voix, comme des rats peureux, restent dans leurs

cachettes de silence.

Le petit Joseph n’ira plus à l’école, parce qu’il en sait assez long, et

il a profité hier de la grande louée de Lormes pour se louer. Il gardera

les moutons du fermier Corneille. Il est nourri et blanchi. On lui donne

cent francs par an et les sabots.

Il couchera dans la paille, près de ses moutons, et il sera debout avec

eux dès trois heures du matin.

--Je me suis loué du premier coup, dit-il avec fierté.

Il portait un flocon de laine à sa casquette, ce qui signifiait: «Je me

loue comme berger.» Ceux qui veulent se louer comme moissonneurs ont un

épi de blé à la bouche. Les charretiers mettent un fouet à leur cou. Les

autres domestiques se recommandent par une feuille de chêne, une plume

de volaille ou une fleur.

Joseph arrivait à peine sur le champ de foire que le fermier Corneille

l’attrapa:

--Combien, petit?

Joseph ne dit pas deux prix. Il dit: «Cent francs», et le fermier le

retint. Et comme Joseph oubliait de jeter par terre, la laine de sa

casquette, on l’arrêtait encore. Il se serait loué vingt fois pour une

et chacun voulait l’avoir parce qu’il était doux de figure. Il s’amusait

bien en se promenant. Au retour, il eut de la tristesse, mais son père,

Philippe, le consola:

--Écoute donc, bête, tu seras heureux comme un prince; tu auras un

chien; tu partageras avec lui ton pain et ton fromage, et il ne voudra

suivre que toi.

--Oui, dit Joseph, et je l’appellerai Papillon!

Et Joseph connaît maintenant le plaisir d’avoir de l’argent à soi, dans

sa poche. Il ne dépense jamais rien. Un sou de gagné, c’est un sou

d’économisé. Il connaît le plaisir d’avoir un chien docile qui ramène

les moutons lambins, et les serre de près, sans les mordre, et le

plaisir d’avoir un fouet. Il fouaille de bons coups qui cassent les

oreilles et retentissent par le village. La mèche usée, il s’assied au

bord du fossé, quitte un sabot, une chaussette, noue le fouet à son

orteil, et, la jambe raide, il se tresse, les doigts fréquemment

mouillés, une longue mèche de chanvre neuf.

Il se trouve plus heureux que son frère Gabriel qui s’est loué l’année

dernière. Non que les maîtres de Gabriel soient méchants; ils ne lui

rendent pas exprès la vie dure, mais il faut qu’aux époques de labour il

se lève chaque matin à deux heures. Il va chercher les bœufs au pré,

pour qu’on les attelle à la charrue.

La nuit est noire et le pré loin. Gabriel traverse d’abord avec

assurance le village endormi, mais, aussitôt qu’il a dépassé l’auberge,

la peur le prend. Ses yeux, pleins de sommeil, distinguent mal, à droite

et à gauche, le fossé, les arbres immobiles, le canal muet, la rivière

chuchoteuse et, de temps en temps, une borne sur la route. Mais ce qui

l’impressionne le plus, c’est, quand il arrive au pré, d’ouvrir la

barrière grinçante.

Le voilà seul dans les herbes où son pied tâtonne. Il perd la tête, il

tombe à genoux et demande à Dieu pardon de ses péchés. Sa prière ardente

et brève lui redonne du courage. Il devine que les bœufs sont cette

blancheur là-bas. Il les écoute se dresser et respirer bruyamment, et il

s’approche d’eux, les bras tendus.

--Holà! Rossignol! dit-il d’une voix faussée, où es-tu?

Ce n’est pas Rossignol! c’est Chauvin qu’il touche le premier. Il le

reconnaît à son poil usé au flanc gauche par le timon. Le poil de

Rossignol s’use au flanc droit. Et Gabriel reconnaît aussi les cornes de

Chauvin. Celles de Rossignol sont égales et Chauvin n’en a qu’une tout

entière; l’autre est cassée et le bout manque.

Dès que Gabriel tient la plus longue dans sa main, il lui semble qu’il

se réveille, que les ténèbres se dissipent et qu’il n’a jamais eu peur,

et il serre fortement la corne. Chauvin s’ébranle d’un pas de laboureur;

Rossignol marche derrière avec docilité et les deux bœufs ramènent

Gabriel au village.

A leur âge, me dit Philippe, j’étais loué depuis longtemps. Je me

rappelle que la première fois que j’ai couché avec mes moutons, je ne

savais pas où faire mon lit. J’ai mis une botte de paille dans le

râtelier pour y dormir. Quand je me suis réveillé le matin, les barreaux

tâtaient mes côtes. Il ne restait plus un brin de paille sous moi. Les

moutons m’avaient mangé mon lit. Et je me rappelle que la nuit suivante,

il faisait un gros orage. J’avais peur tout seul. Je me suis levé pour

aller près de mon chien qui dormait sous un chariot dans la cour:

c’était une compagnie.

En ce temps-là, les petits bergers et les petits porchers étaient

traités dur. On ne leur donnait que du pain.

--Rien avec?

--Rien que l’eau de leur soupe.

--Pas de salé?

--Ni salé, ni légumes, ni un œuf, ni un morceau de fromage. Je vous le

dis: rien que du pain. Avant d’aller au champ, ils coupaient au pain

commun ce qu’il leur fallait pour la journée et c’était fini. Demandez

aux fermiers Corneille qui se sont retirés et qui vivent de leurs

rentes. Mme Corneille défendait au berger et au porcher de rester là,

quand les autres domestiques se mettaient à table; on aurait pu passer

en cachette, aux gamins, un peu de fricot!

--Quels avares, que ces Corneille!

--Ils avaient raison, dit Philippe. C’est de cette manière-là qu’ils

sont devenus riches. Aujourd’hui, nos gamins ont de la chance. Ils se

louent mieux que les autres domestiques. On les recherche parce qu’ils

sont commodes. Une ferme a toujours besoin de deux servantes, d’une

forte fille pour les gros ouvrages et d’une plus jeune pour l’aider.

Mais celle-ci, on la remplace avec avantage par un gamin. Il peut faire

tout ce qu’elle fait. Il peut encore porter la soupe au loin dans les

champs, et il ne craint pas les ouvrages malpropres. Il faut un lit à

une fille, à un gamin il ne faut que de la paille. Aussi, on les paye de

plus en plus cher, on les soigne comme des hommes.

C’est pourquoi la rage de se louer tient le dernier des Philippe à son

tour, le petit Émile, qui n’a pas dix ans. Elle le tenait déjà l’année

passée, et son père a dû le calotter. Elle le reprend plus fort cette

année, mais Philippe refuse.

--Non, lui dit-il, quand je dis non, c’est non.

Quelque espérance reste au cœur d’Émile. Il obtient la permission

d’aller voir, au moins, les autres se louer.

Nos frères farouches · 第 4 / 6 段