--Ne t’en occupe donc plus, dit Philippe. Tu ne l’as pas vu, tout à

l’heure, sortir de sa maison avec une belle culotte blanche?

--Il se croit propre dans sa pouillerie, cet individu-là! dit Ragotte

mortifiée.

Elle sait, par la Chalude, qu’il ne prend jamais la peine de faire son

lit et qu’un fromage blanc lui dure une semaine!

Le Paul va partir pour ses vingt-huit jours.

Viendra-t-il leur dire au revoir? Jusqu’à présent, il évite le père

comme la mère, et chaque fois qu’il rencontre Philippe, il se gare.

Enfin, la veille du départ, Philippe le rattrape sur la route:

--Tu n’as besoin de rien?

PAUL

Pourquoi t’inquiètes-tu de ça?

PHILIPPE

Si tu n’avais pas d’argent, je t’en donnerais.

PAUL

J’ai de l’argent.

PHILIPPE

Tu feras peut-être les manœuvres!

PAUL

Je ferai ce qu’on me fera faire.

Un peu après, Ragotte, n’y tenant plus, va dans sa maison qui est

ouverte.

--Comme tu pars, dit-elle, je viens voir si tes affaires sont prêtes.

--Je ne les ai pas regardées.

--Si tu veux que je te les prépare?

--Ce n’est pas le moment.

--Il n’imagine pas, ajoute Ragotte, le plaisir qu’il pouvait me faire en

me commandant quelque chose. Il m’aurait dit seulement: «Fais mon lit!»

Mais rien! Comme je ne voulais pas lui montrer ma peine, j’ai tourné mon

cul et je suis sortie.

Le soir, ils font une dernière tentative.

--Montes-tu là-haut? dit Ragotte.

--Monte, si tu veux, toi, répond Philippe.

--Comment faut-il que je lui tourne ça?

--Offre-lui les cent sous, mais ne le force pas. S’il les refuse,

rapporte-les.

Ragotte n’a pas la peine d’aller jusqu’au bout; elle aperçoit une

voiture à âne qui emmène le Paul. C’était donc ce soir qu’il devait

partir, et non demain matin? Dès que Paul a disparu sans un regard en

arrière, Ragotte n’est pas longue à remettre à Philippe la pièce de cent

sous.

Il ne s’agissait peut-être que d’une course! La nuit elle se dresse et

entend un bruit de souliers qui approchent.

--C’est le Paul! c’est le Paul!

Non, il est bien parti, comme un orphelin.

Philippe la console doucement.

--Es-tu sûre, à présent, dit-il, que ton Paul se f... de toi?

Elle pleure; ses yeux ne débouffissent pas.

--Il faut pleurer les morts et les vivants, dit-elle.

Comme si elle avait peur de ce qu’elle vient de dire, elle rectifie:

--C’est moins dur tout de même de pleurer les vivants. Un jour ou

l’autre, on peut les revoir.

La femme Merlin, dont le fils fait aussi ses vingt-huit jours, dit

malignement à Ragotte:

--Avez-vous des nouvelles de Paul?

--Non, dit Ragotte, je n’en ai point, mais je n’en attendais pas.

--Oh! moi, dit la femme Merlin, j’en ai d’Émile. Il nous a écrit, et il

marque sur sa lettre qu’il nous récrira encore!

Ragotte lave le linge qu’elle trouve dans la maison du Paul.

--Tu en as de la complaisance! dit Philippe.

--Ce n’est pas à cause de Paul, c’est à cause du linge qui s’abîmerait.

La culotte était raide de boue et dressait les oreilles comme le diable!

Je ne pouvais pas la laisser dans un pareil état; oh! ça sera fini, je

ne toucherai plus à rien.

--Mais Ragotte, lui dit Gloriette, ce paquet de linge était dans la

maison.

--Oui, madame!

--Et la clef?

--Je l’ai.

--Il vous l’a donc rendue?

--Oh! non, il a fait comme c’est l’habitude chez nous. Le dernier qui

sort ferme la porte à clef, met la clef sur le rebord de la fenêtre, au

coin, et pousse simplement les volets. Il ne les accroche pas. On le

sait, on n’a qu’à ouvrir les volets et à prendre la clef.

Pas une carte postale!

Qui la préviendra s’il arrive malheur au Paul? Va-t-elle, comme on dit,

apprendre sa mort avant sa maladie? Comment finira cette brouille? Après

ses vingt-huit jours, le Paul se remettra-t-il à la petite table de

Ragotte, oublieux et affamé comme s’il revenait d’une guerre lointaine?

C’est possible, mais il a une tête!

Les quatre semaines passées, il est de retour et il ne vient pas la

voir; c’était pourtant une bonne occasion!

Ragotte sait que, parti enrhumé, il a fait les manœuvres enrhumé et

qu’il rentre avec son rhume.

Elle avait dit: «Oh! je n’irai pas laver son linge des vingt-huit jours!

S’il me le donne, je le laverai de bon cœur, mais s’il attend que

j’aille chercher le linge!...»

Et comme il ne l’apporte pas, elle va le prendre. Elle trouve le Paul au

lit, la figure contre le mur.

--Tu es donc malade?

--Oui.

--As-tu besoin de quelque chose?

--Non.

--Si je te faisais un verre de vin chaud?

--Je n’en veux point.

Il ne se retourne même pas. Ni bonjour, ni bonsoir!

--Laissez-le, Ragotte, dit Gloriette, indignée. Vous finiriez par avoir

tort, et vous vous faites du mal pour un mauvais gars qui ne le mérite

plus.

--Vous dites vrai, madame! S’il arrive du malheur, je n’aurai rien à me

reprocher.

Elle ne dit pas que, le Paul ne lui montrant que le dos, elle a pris le

paquet de linge des vingt-huit jours. Elle le lave et l’écarte sur la

haie du jardin de Paul. Il le ramassera, s’il veut.

Le Paul est malade pour de bon et le rhume lui donne la fièvre. Il ne

peut même plus bouger, parce qu’un vésicatoire le fait souffrir depuis

seize heures. Ragotte, avertie par la Chalude, va le revoir et lui pose

les mêmes questions.

--Tu n’as besoin de rien?

--Non.

--Faut-il que j’allume le feu?

--Ce n’est pas la peine.

--Mais, ajoute Ragotte, il dit ça bien doucement! Il ne se fâche pas, et

il ne se tourne plus exprès de l’autre côté!

Gloriette y monte.

--Un vésicatoire, Paul, se garde huit heures au plus! Où l’avez-vous

pris?

--Chez le pharmacien.

--Sans ordonnance?

--Je n’ai pas vu le médecin.

--Qui vous l’a posé?

--Le pharmacien.

--Sans explication?

--Il m’a dit de coller à la place, quand je l’ôterais, du papier sur de

l’huile.

--Avez-vous du papier?

Le Paul montre un vieux papier de soie qui enveloppait des bougies.

--Et de l’huile?

--Je n’en ai pas.

--Qui vous enlèvera votre vésicatoire?

--Moi.

--Oui, vous! comme un pauvre abandonné, au risque d’une blessure.

Écoutez, Paul! on essaiera de l’ôter légèrement, puis on mettra un

cataplasme de farine de lin, dont la toile aura bouilli, et on percera

la peau ensuite. Nous allons vous soigner, Ragotte et moi; je vais

chercher Ragotte.

Paul répond par un grognement.

--Paul, laissez-vous soigner par Ragotte! Il ne faut plus être fâché.

Elle a ses travers, comme toutes les vieilles mamans, mais vous êtes le

seul garçon qui lui reste, et elle vous aime de tout son cœur. Vous ne

devez pas lui faire plus longtemps de la peine. Je la ramènerai avec

moi.

--Je veux bien, dit Paul.

Il le souffle d’un râle, plutôt qu’il ne le dit, à cause de son rhume.

Gloriette voit remuer le drap sur la poitrine. Il pleure; c’est

d’émotion ou le vésicatoire tire trop.

Le Paul laisse traîner, au bord de sa cheminée, toute une histoire

d’amour en cartes postales.

Sur l’une d’elles, Ragotte lirait, si elle savait lire, et Gloriette, si

elle était curieuse:

«Trouve-z-en donc une plus jolie que celle-là! Et on dit que je lui

ressemble!»

Sur une autre:

«Je t’aime autant de loin que de près.»

Sur celle-ci, une petite femme à sa toilette n’est vêtue que de ses bas

et de sa chemise transparente. On voit le bout des seins et on devine le

reste. L’expéditrice a crayonné aux pieds de la belle: «Admire et

comprends!»

Sur celle-là s’épanouit une rose jaune, et, sous le nom de cette rose

que l’imprimeur appelle _Infidélité_, il est écrit à l’encre noire

naturelle:

«On s’en a douté!»

Gloriette reparaît, suivie de Ragotte, et lève le vésicatoire.

--La Chalude les arrache d’un seul coup, dit Ragotte qui tremble.

--Avec la peau?

--Ah! dame! vient ce qui vient.

--Je ne vous ai pas fait mal? dit Gloriette.

--Non, madame, je n’ai rien senti.

--Ragotte restera près de vous.

--Oh! madame! oh! madame! dit tout bas Ragotte, les mains jointes, que

vous me rendez donc service! Il y a un mois que je ne dormais plus!

Elle s’installe chez le Paul. Il ne dit rien, et elle parle trop.

--Oh! que ça doit cuire, un vésicatoire! Tu en as, du courage! Moi, je

ne pourrais pas le supporter, je crierais.

Paul va perdre patience, lui dire de se taire, ou sauter à bas du lit et

la mettre à la porte. Mais il n’a plus d’humeur.

--Il se rend, dit Ragotte, je savais bien qu’il se rendrait à vous,

madame Gloriette. Il s’est rendu. Il cause, il a causé ce matin.

--Qu’est-ce qu’il vous disait?

--Il m’a demandé si le lait qui était sur le feu ne tournerait pas. Oh!

c’est un bon cœur, mais une vilaine femme le perd.

--Quelle femme?

--Je ne veux pas vous parler de cette femme! je vous manquerais de

respect! Enfin, il cause! Je ne tiens plus à ce qu’il prenne ses repas

chez moi. Au contraire, je suis débarrassée. Qu’il mange où ça lui

plaît, pourvu qu’il cause. Je tiendrai sa maison propre s’il cause, et

je laverai son linge, mais qu’il cause!

C’est la fin et tous y trouvent leur compte. Ragotte danserait;

Gloriette se félicite d’ôter un vésicatoire sans blêmir.

Philippe seul resterait longtemps à l’écart, si Ragotte n’avait tout à

coup une bonne idée.

Elle porte ce matin la soupe au Paul et lui demande de ses nouvelles.

--Ça va bien, dit Paul; me prêterais-tu vingt sous?

--Oh! oui, mon garçon; pour quoi faire?

--Pour aller à la ville par le train. J’ai de l’argent chez le patron,

près de cent francs, mais j’aime mieux ne pas les réclamer avant la fin

du mois.

--Je n’ai pas, dit Ragotte, les vingt sous dans ma poche, je cours les

chercher.

Elle les avait sur elle, mais c’est à ce moment que lui vint son idée.

Elle trouve Philippe au jardin. Il a bon cœur, lui aussi, comme le Paul,

et il est encore plus têtu; et il ne le reverrait pas sans un prétexte.

--Le Paul a besoin de vingt sous, dit Ragotte; ça ne se refuse pas,

porte-les-lui donc.

--Tu ne peux pas les porter toi-même?

--Est-ce que j’ai le temps?

--Prends-le.

--Non. La dame m’appelle, il faut que je monte tout de suite. Porte les

vingt sous au garçon. Le train passe à neuf heures et demie; ça presse,

va vite!

Philippe, mal gracieux et ému, se dépêche d’y aller.

--Je mentais, dit Ragotte à Gloriette, vous ne m’appeliez pas. Ce sera

pour une autre fois. N’ayez jamais peur de me déranger. Ça me fait tant

plaisir de vous être utile à quelque chose.

Le Paul reviendra-t-il prendre ses repas chez Ragotte? Personne n’y

compte plus.

Il revient tout seul, un jour que sa chemise est mouillée et que son feu

ne marche pas. Il entre chez son père et sa mère, qui ne disent rien, de

peur de le faire sauver, et il s’assied en bougonnant, le dos à la

cheminée où pétille un fagot.

Comme c’est l’heure de manger, Ragotte pousse devant lui, sur la petite

table, une assiette, un verre, le pain et le plat qui fume.

Le Paul se sert, d’abord de loin, puis il s’approche un peu.

V

RAGOTTE ET LE PAUVRE

--On sonne, Ragotte!

--Oui, madame, dit Ragotte, qui va, sans se presser, ouvrir la porte de

la cour.

Elle l’entr’ouvre et dit:

--Madame, c’est un pauvre.

--Attendez, répond Gloriette, je vous jetterai deux sous par la fenêtre

dans un morceau de papier.

Ragotte dit: «Bien, madame!» et elle attend avec le pauvre. Il ressemble

à tous les pauvres de la route. On peut le croire, à volonté, très

misérable, ou se méfier et dire qu’il est au moins millionnaire.

LE PAUVRE

Bonjour, madame Ragotte, vous me reconnaissez?

RAGOTTE

Oui, je vous reconnaissais par vos pieds sous la porte; vous êtes déjà

venu plusieurs fois.

LE PAUVRE

Je viens tous les ans. Ils ne sont pas partis, vos maîtres?

RAGOTTE

Non.

LE PAUVRE

Ah! j’avais peur. L’année dernière, je suis passé trop tard.

RAGOTTE

Je me rappelle.

LE PAUVRE

Ils étaient rentrés à Paris; j’ai fait une visite pour rien.

RAGOTTE

Les maîtres partis, il n’y a plus que moi et mon vieux!...

LE PAUVRE

Monsieur Philippe?

RAGOTTE

Oh! monsieur Philippe!... un joli monsieur!... Et ce n’est pas nous qui

pouvons donner.

LE PAUVRE

Naturellement.

RAGOTTE

Nous ne sommes guère plus riches que vous.

LE PAUVRE

Oh! je comprends! Je n’avais qu’à me dépêcher l’année dernière comme

cette année. J’ai pris le plus court... Ah!... madame votre maîtresse

vient de jeter quelque chose.

RAGOTTE

Je n’ai pas entendu; vous avez l’oreille fine.

LE PAUVRE

L’habitude! Tenez, là, au milieu de la cour; c’est blanc.

RAGOTTE

Mme Gloriette donne toujours, et je parie qu’il y a deux sous et non un

petit sou dans le papier.

LE PAUVRE

Oui, ça se sent au doigt.

RAGOTTE

Madame ne trompe personne.

LE PAUVRE

Merci, madame Ragotte! (_A la fenêtre_) Merci, madame!

RAGOTTE

Vous avez un fameux porte-monnaie.

LE PAUVRE

Il a du fond; s’il était plein! Je n’y serre pas mes sous devant tout le

monde, c’est mal vu; mais, avec vous, je ne me gêne pas.

RAGOTTE

Vous préférez les sous au pain?

LE PAUVRE

Le pain est lourd à porter; on ne peut pas tout manger à la fois.

RAGOTTE

Vous aimeriez mieux de la brioche?

LE PAUVRE

De temps en temps, mais je n’ai pas la peine de refuser des friandises.

RAGOTTE

Si vous étiez venu plus tôt, moi, je vous aurais bourré de galette. J’ai

marié ma fille Lucienne, cet été.

LE PAUVRE

Je vous fais mes compliments.

RAGOTTE

Et bien mariée, avec un jeune homme de Paris, un chauffeur qui voyage

dans le premier wagon du train et qui gagne de bonnes journées. La noce

a duré trois jours.

LE PAUVRE

Je ne pouvais pas prévoir. Vous avez plusieurs enfants?

RAGOTTE

Deux: ma fille et mon aîné, le Paul; j’ai perdu le plus jeune cet hiver.

LE PAUVRE

Excusez-moi.

RAGOTTE

Oh! ce n’est pas vous qui me faites pleurer. En mariant ma fille, je

riais et je pleurais; tout ça éreinte, tout ça vieillit. Je ne me porte

plus comme autrefois; le mal me prend, me tient une journée au lit et me

lâche ensuite; mais on s’use, on s’approche de la fin.

LE PAUVRE

Vous ne fatiguez pas beaucoup, ici?

RAGOTTE

Oh! non, je soigne les bêtes et je lave le linge. L’hiver, nous restons

seuls, tranquilles, trop; ça paraît long et vide.

LE PAUVRE

C’est gentil, ce coin-là, ce lierre!

RAGOTTE

On va le couper, il attire les rats.

LE PAUVRE

Ils sont convenables avec vous?

RAGOTTE

Qui? Les maîtres?... Il n’y a pas à se plaindre.

LE PAUVRE

Allons, tant mieux! Au revoir, madame Ragotte. Meilleure santé! A

l’année prochaine!

RAGOTTE

Vers la même époque, fin septembre?

LE PAUVRE

Au plus tard, pour ne pas les manquer. C’est agréable de connaître, pas

trop loin de la grande route, une maison sûre comme la vôtre.

VI

LE VERRE D’EAU

Par une forte chaleur de juillet, assis à l’ombre, je bois un verre

d’eau de notre puits. Philippe me regarde avec une bienveillance

respectueuse.

--C’est agréable, dit-il, de voir comme vous buvez ça!

--Oui, j’aime cette eau pure; et vous?

--Moi, je préfère le vin.

--C’est bon, Philippe, un verre de vin, quand on apporte la bouteille de

la cave; c’est moins frais qu’un verre d’eau qui sort du puits.

--Oui, monsieur, cette eau-là est fraîche.

--Elle coupe!

--Elle serait plutôt trop fraîche.

--Vous n’en buvez jamais.

--Je peux tout de même dire qu’elle est froide.

--Vous l’avez goûtée?

--Non, mais je l’ai touchée, monsieur.

--Comment ça?

--Je suis descendu dans le puits.

--Quand, Philippe?

--Ce matin.

--Ah!...

--Philippe, dis-je, après une nouvelle gorgée plus petite que les

autres, pourquoi êtes-vous descendu?

--Pour voir s’il restait de l’eau en suffisance, et si le puits n’avait

pas besoin d’être nettoyé, si je ne trouverais pas de saletés au fond.

--Au fond du puits?

--Oui, monsieur. Le puits n’a plus guère d’eau. D’ici trois ou quatre

jours, elle manquera, à moins qu’il ne tombe une forte averse. Pour le

nettoyage, comme il faudrait vider le puits, on peut attendre.

--Le fond est propre?

--Assez.

--Dites-moi, Philippe, comment avez-vous fait pour descendre?

--Il n’y a qu’un moyen: j’ai mis la grande échelle dans le puits.

--Et vous êtes descendu très bas?

--Le plus bas possible.

--Plus bas que le seau quand la corde est toute développée?

--La corde et un bout de la chaîne.

--Jusqu’au dernier échelon?

--Jusqu’à l’eau seulement; les derniers échelons trempaient sous l’eau.

--Et après?

--Pour m’assurer qu’il n’y avait pas un dépôt de matières, de feuilles

mortes, j’ai tâté, remué l’eau.

--Avec quoi?

--Avec ma main. C’était glacé! Je n’aurais pas voulu y entrer après ma

soupe.

--Y entrer, Philippe?

--M’y baigner, quoi! l’estomac plein de nourriture.

--Vous ne plongiez que la main?

--La main, le bras, le coude, afin de mieux barboter.

--L’eau vous éclaboussait, vous mouillait!

--J’avais retroussé mes manches; le reste, la culotte, les sabots, ça ne

craint rien, ça sèche vite.

--Les sabots, mais les chaussons?

--Je n’en mets point.

--Les chaussettes?

--J’avais les pieds nus.

--Vous ne trouvez pas, Philippe, qu’il fait lourd?

--Au contraire, je trouverais, moi, monsieur, que le temps s’est

rafraîchi.

--Philippe?

--Monsieur!

--Je ne comprends pas bien. Expliquez-moi: Où étaient-ils, vos pieds

nus?

--Dans mes sabots.

--Et vos sabots?

--Sur l’échelle, monsieur.

--Sur quel échelon de l’échelle?

--Sur le plus près de l’eau.

--Cet échelon touchait à l’eau, hein, Philippe? Il nageait dessus?

--Il ne pouvait pas, monsieur. Un morceau de bois libre nage, un échelon

reste pris à l’échelle.

--J’entends, Philippe, et je veux dire que l’eau du puits, de notre

puits, n’est-ce pas?...

--De votre puits.

--Que cette eau, que la surface de cette eau, l’échelon de l’échelle et

vos pieds nus dans vos sabots, ne faisaient qu’un.

--Si vous voulez!

--Je vous demande.

--Oui, monsieur! Moi, je ne m’occupais que de ma main, sans m’occuper de

mes pieds.

--Quelle chaleur, Philippe!

--En effet, vous paraissez avoir chaud! Vous suez du front.

--Je n’ai jamais eu aussi chaud.

--Vous ne finissez pas votre verre?

--Si, si.

--Ça vous fait peut-être mal?

--Non, non, je boirai tout, Philippe, et vous, prenez un verre de vin.

Nous trinquerons.

LES PHILIPPE

Philippe habite la maison qu’habitait son père et c’est peut-être la

plus vieille du village. Son toit de chaume moussu et rapiécé qui

descend jusqu’à terre, sa porte basse, sa petite croisée qui ne s’ouvre

pas, lui donnent l’air d’avoir au moins deux cents ans. Mme Philippe en

est honteuse.

--Faut-il être pauvre, dit-elle, pour la laisser dans cet état!

--Moi je trouve, lui dis-je, votre maison très bien.

--Quand on touche le mur, dit-elle, le plâtre vient avec les doigts.

--Personne ne t’empêche, dit Philippe, de boucher les trous avec des

numéros du _Petit Parisien_.

--Je ne réclame pas une maison de riches, dit-elle, je ne demande que la

propreté, et si j’avais quatre sous d’économies, la bicoque serait

réparée demain.

--Ne faites pas ça, madame Philippe; je vous assure que votre maison est

admirable.

--Elle ne tient plus debout.

--Ne t’inquiète pas, dit Philippe, elle est assez solide pour

t’enterrer.

--En me tombant sur la tête, dit Mme Philippe, que sa réponse fait rire

seule.

--Ne craignez rien, dis-je, et ne méprisez pas votre maison. Vous auriez

tort; elle a beaucoup de valeur. Songez que c’est un héritage de vos

ancêtres, et puisque vous avez le culte des morts, gardez avec respect

tout ce qui vous vient d’eux. Votre maison, c’est un souvenir du vieux

temps, une relique sacrée.

--Je ne vous dis pas le contraire, répond Mme Philippe déjà flattée.

--A votre place, je me garderais d’y changer une pierre. Je la préfère

aux maisons neuves: oui, oui, au point de vue pittoresque et instructif,

je l’aime mieux qu’un château moderne, parce que cette bonne vieille

maison nous rappelle le passé et que, sans elle, nous ne saurions plus

comment étaient bâties les maisons de nos pères.

--Tu entends? dit Philippe, presque toujours de mon avis contre sa

femme.

--C’est vrai, dit-elle retournée, qu’il faudrait aller loin pour voir

une maison comme la nôtre, et que, dans tout le pays, elle n’a pas sa

pareille. Entrez donc, s’il vous plaît!

Ce qui frappe d’abord dès le seuil, c’est le lit de bois aussi large que

long sur ses pieds sans roulettes. J’imagine qu’il a dû passer par la

cheminée. La porte était trop étroite.

--Il se démonte, me dit Philippe.

Mme Philippe ne le tire jamais. Une fois collé au mur, il y est resté.

Comme elle n’a pas le bras long, elle se sert d’une fourche pour écarter

les draps et border le lit du côté du mur.

--Dans l’ancien temps, dit Philippe, il y avait, au-dessus du lit, un

dais carré de planches porté par quatre quenouilles, et, tout autour,

s’accrochaient des rideaux jaunes à bordure verte.

--Des rideaux de grosse laine tissée sur de la toile, dit Mme Philippe.

On appelait ça du poulangis; c’était inusable.

--On n’en voyait pas la fin, dit Philippe, on les pendait, et on ne les

dépendait plus. Ils renfermaient le lit. On ne les ouvrait que pour y

entrer, comme à la comédie, et quand le père montait se coucher, il

disait: «Bonsoir, mes enfants, je vas à la comédie!»

--Cette espèce de rideaux n’existe plus, dit Mme Philippe. La dame du

château les a détruits. Elle les achetait pour faire des tentures.

--Mon père lui a vendu les siens cinquante francs, dit Philippe. C’est

bien payé. Ils n’en valaient pas vingt.

--Nous avons, dit Mme Philippe, encore un lit de cette taille-là sur le

grenier.

--Pourquoi ne l’utilisez-vous pas? A votre âge, vous seriez mieux chacun

dans votre lit.

--Que Philippe couche, s’il veut, dans un lit à part, répond Mme

Philippe. Moi, je couche dans le mien.

--Dans le tien! C’est le mien aussi, dit Philippe.

--C’est le lit de nos noces, dit-elle.

--Et vous croyez que vous dormiriez mal dans un autre lit?

--Je n’y dormirais pas à ma main, dit-elle.

--Et vous, Philippe?

--Jamais je ne découche.

Il ne s’agit pas d’affection et de fidélité. Ils couchent une première

nuit ensemble et voilà une habitude prise pour la vie. L’un et l’autre

ne quitteront le lit commun qu’à la mort.

Ils ne se servent pas de leurs oreillers. Ils les posent la nuit sur une

chaise, parce que ces oreillers doivent rester le jour sur le lit,

pleins et durs, blancs et frais à l’œil.

--Ça fait joli et il ne faut pas, me dit Mme Philippe, que le monde les

voie fripés.

--Cachez-les sous la couverture, personne ne les verra.

--C’est la mode de les laisser dessus.

--C’est cependant si naturel, quand on a un oreiller de le mettre sous

sa tête!

--On le place sous la tête, dit Philippe, dans le cercueil. Les

héritiers laissent toujours un oreiller au mort.

--Mais ils donnent n’importe lequel, dit Mme Philippe, ils ne sont pas

obligés de faire cadeau du meilleur.

Les Philippe couchent sur une paillasse et un lit de plume. Ils ne

connaissent pas le matelas. La laine et le crin valent trop cher, et ils

ont pour rien la plume de leurs oies.

--J’ai souvent vu, dis-je, sur la route des oies si déplumées qu’elles

faisaient de la peine. Je les croyais malades.

--Elles étaient déplumées exprès, dit Philippe, seulement elles

l’étaient trop. Il ne faut pas ôter les plumes qui maintiennent l’aile,

sans quoi l’aile pend et fatigue la bête.

--Elle doit souffrir et crier, quand on la plume ainsi vivante?

--On attend, dit Mme Philippe, que la plume soit mûre et se détache

toute seule. C’est le moment de la récolter. On la récolte trois fois

par an.

--Une ménagère habile ne se trompe pas d’époque, dit Philippe, et elle

ne laisse pas perdre une plume. On prétend même qu’une fille n’est bonne

à marier que lorsqu’elle saute sept fois un ruisseau pour ramasser une

plume.

--C’est une gracieuse légende.

--Oh! répond Philippe, c’est une blague.

Philippe couche sur le bord et Mme Philippe au fond.

--Est-ce que vous mettez une chemise de nuit?

--Celle du jour n’est donc pas bonne? dit Philippe.

Elle est tellement bonne qu’elle dure au moins une semaine et

quelquefois deux. Je ne suis pas sûr que Mme Philippe ôte son jupon. A

quoi ça l’avancerait-il de tant se déshabiller? Il y a belle heure

qu’ils ne se couchent que pour dormir. Ils dorment d’ailleurs dans le

lit de plume comme dans deux nids séparés. Ils y enfoncent chacun de

leur côté. Ils y reposent sans remuer, à l’étouffée; ils y soufflent et

ils y suent, et le matin, quand ils ouvrent la porte, ça sent la

lessive.

--Rêvez-vous, Philippe?

--Rarement, dit-il, et je n’aime guère ça, on dort mal.

Il croit qu’on ne peut faire que des rêves désagréables. Quant à Mme

Philippe, elle ne rêve jamais.

--Ou si je rêve, dit-elle, je ne m’en aperçois pas.

--De sorte que vous ne savez pas ce que c’est qu’un rêve?

--Non.

--Je te l’ai expliqué, dit Philippe.

--Tu m’expliques ce qui se passe dans ta tête, et moi je te réponds

qu’il ne se passe rien de même dans la mienne; alors?

En échange, c’est toujours elle qui se lève la première.

--A quelle heure?

--Ça dépend de la saison.

--L’été?

--L’été, ce n’est pas l’heure qui me règle, c’est le soleil.

--Malgré les volets?

Nos frères farouches · 第 3 / 6 段