--Votre voyage, dit Gloriette, lui ferait plaisir.

--Je ne pourrais pas rester où la chose s’est passée.

--Mais votre fille n’habite pas ce quartier-là, et vous ne sauriez à

quel endroit votre petit Joseph a pu mourir. Paris est grand!

--C’est égal, dit Ragotte, ce serait toujours le même pays.

Elle n’a plus de goût à la cuisine.

Elle fait un œuf au vin, donne l’œuf à Philippe et ne garde que le reste

du vin. Elle y sauce son pain et tâche que ça dure longtemps, pour que

Philippe voie bien qu’elle mange et qu’il ne la gronde pas.

--La mort de Joseph l’a bien changée, dit Philippe à Gloriette, mais où

elle a été le plus abattue, c’est quand vos petits poulets n’ont pas

réussi.

Elle n’irait plus à la ville pour son plaisir, elle n’irait que pour un

enterrement.

Elle a de moins en moins d’agrément à aller à la rivière et à porter sur

son bras les lourds draps mouillés.

--Est-ce qu’on fera la lessive demain, madame Gloriette?

--Comme tous les lundis, Ragotte, depuis neuf ans.

--Faut-il acheter du savon?

--Naturellement.

--Et des cristaux?

--S’il n’y en a plus.

--J’apporterai les cristaux avec le savon?

--Mais oui, Ragotte, par la même occasion! Qu’est-ce que vous avez?

Elle se lève, ce matin, pour aller faire le lit du Paul qui n’est pas

marié et qui couche dans une petite maison bâtie par lui.

Comme elle ne revient pas, Philippe va voir.

Elle était chez la Chalude, assise et causant.

Philippe la laisse bavarder et dit, le visage dur:

--Sacrées femmes!

Un autre jour, à midi, à une heure, elle n’est pas là.

Philippe mange ce qu’il trouve, et va de porte en porte demander si

quelqu’un a vu Ragotte? Personne! Philippe n’ose pas interroger trop de

monde; l’inquiétude le gagne. Il retourne à la maison, et s’assied près

de l’arche, la tête dans les mains.

Le soir, Ragotte rentre comme si elle venait de sortir.

Philippe la regarde et d’abord il ne peut pas parler.

--Qu’est-ce que tu as? dit Ragotte.

PHILIPPE

Où étais-tu?

RAGOTTE

Je faisais la vaisselle chez Mme Lerrin, c’est aujourd’hui la Pentecôte.

Elle régale du monde, comme tous les ans, tu le sais bien.

PHILIPPE

Une autre fois, tu ne feras pas mal de prévenir.

RAGOTTE

Pourquoi?

PHILIPPE

Parce que.

RAGOTTE

Tu me cherchais donc?

PHILIPPE

Moi! je n’ai pas bougé.

RAGOTTE

On dirait que tes yeux sont rouges.

PHILIPPE

Je dormais sur l’arche.

RAGOTTE

Tiens, tiens, voyez-vous ce que c’est! Ça me fait plaisir de t’avoir

désolé un petit peu.

Et, pour la première fois, depuis la mort du petit Joseph, Ragotte

sourit.

--Tu ne pourrais plus vivre, mon pauvre vieux, sans ta vieille

demoiselle!

Philippe hausse les épaules.

Ragotte retombe dans l’ennui.

Elle passe toute une soirée à chercher son dé et ses lunettes.

Elle va dehors; au milieu de la cour, elle oublie ce qu’elle veut,

s’arrête, rentre chez elle et s’assied jusqu’à ce que ça lui revienne.

Elle n’y est plus. Il fait nuit, quand nous revenons de promenade, et

elle nous dit, les mains sur le ventre:

--Faut-il une lampe?

Et si on lui dit: «Ragotte, allumez le feu!» elle répond d’une voix

funèbre: «Il est donc mort?»

Elle a remué toute la nuit comme quatre pois dans un pot.

Elle voudrait si sincèrement être morte qu’elle n’a presque plus peur de

l’orage.

Elle perd la mémoire. Les mots ne sortent que syllabe par syllabe,

déformés, comme d’une bouche d’enfant.

Elle ne dit pas rapetisser, mais rapetitzir un corsage.

Elle n’est plus bonne qu’à s’endormir près du feu et à le laisser

s’éteindre.

La cendre l’attire.

Va-t-elle bientôt mourir? Nous attendons.

--On meurt, dit-elle depuis que le Paul est soldat, quand on reçoit la

feuille de route. Dès qu’elle arrive, il n’y a plus moyen de reculer: il

faut qu’on parte!

La feuille de route n’est pas encore venue.

Ragotte se remet à vivre pour le mariage de Lucienne.

III

LUCIENNE

Il faut que Ragotte s’achète un bonnet de dame qu’elle ne mettra que le

jour de la noce. Son Paul se mariera-t-il à temps pour que le bonnet

puisse servir encore?

Le gendre, Marius, vient demain pour la première fois. Va-t-il coucher?

--Conseillez-moi, madame, dit-elle à Gloriette. Je ferai tout ce que

vous voudrez. Quand je ne saurai plus, je vous demanderai. Vous me

servirez de mère.

Ragotte trouve enfin ce qu’elle fera à Marius pour son dîner:

Après la soupe, elle cassera des œufs.

Elle lui prépare aussi un bonnet de coton.

--On n’est pas à la ville, dit-elle, avec son petit orgueil modeste; moi

non plus, je ne serais pas embarrassée de bien faire, si j’avais tout ce

qu’il faut.

RAGOTTE

Oh! les parents de ton futur ne vont pas venir, c’est trop loin.

LUCIENNE

Tu crois ça, toi! parce que tu n’oses pas monter en chemin de fer, tu

t’imagines que les autres ont peur de se déranger. Tâche plutôt de

retourner ton bas de laine. Dans le pays de Marius, ils font la noce

trois jours!

Et Lucienne ne cesse de jeter des choses dans les jambes de Ragotte.

--Tu n’es pas capable de cirer mes souliers, jamais tu ne me réveilleras

à l’heure!

--Lucienne a tort, dit Gloriette à Philippe, de parler durement à sa

mère.

--Ma foi! madame, répond Philippe, je ne dis rien parce qu’elle ne me

dit rien! Si elle me parlait comme ça, à moi, j’aurais vite fait de la

rembarrer!

--Je lui passe tout, dit Ragotte, parce qu’elle va s’en aller, comme

l’autre.

--Quel autre?... Ah!

--Jamais mon petit Joseph ne me faisait d’affront; il était trop bien

montré par ses maîtres. Un jour qu’il avait faim d’un œuf cuit dans la

cendre, je lui sers l’œuf sur notre petite table. Il le mange et met les

coquilles comme il faut, à côté de lui, et il veut ramasser les mies de

pain par terre. Je lui dis: «Laisse donc! ne te salis pas les mains. Ton

frère et ta sœur ne prennent point les mêmes précautions, et ce n’est

pas près que tu sois aussi malpropre qu’eux!»

Mais Ragotte se précipite: Voilà une corbeille d’œufs et la farine pour

les brioches!

--Ce qu’ils nous font trotter, dit-elle, ces deux saloperies!

C’est ainsi qu’elle appelle les fiancés.

La famille de Marius Carol arrive du Midi, le père, la mère et un frère

soldat, lequel rapporte des manœuvres une colique qui n’est pas dans une

musette.

Ils ont voyagé toute la nuit et personne ne les attendait à la gare.

Philippe comptait sur Lucienne qui comptait sur le Paul qui n’y pensait

plus.

Les Carol sont chargés de paquets. On ne s’élance pas pour les

débarrasser. Ragotte est assise dans un coin de la cour et plume des

poulets. Philippe cloue des draps et du feuillage aux murs de la grange

où se fera la noce.

--Philippe, dis-je, c’est peut-être le moment de saluer votre nouvelle

famille!

--Oui, monsieur.

--Dérangez-vous! Allez donc!

Il faut que je le pousse et que je lui prenne son marteau des mains.

Ragotte se décide à se lever.

Le Centre et le Midi s’abordent et mêlent leurs accents.

M. Carol corrige un peu le sien, mais Philippe garde son patois de tous

les jours.

M. Carol est habillé à la mode de son pays. Le gilet laisse voir une

ceinture de flanelle bleue. Sous un large feutre, il a le port sans

modestie de là-bas. Il appartient aux ponts et chaussées. Mme Carol peut

passer pour une Arlésienne, à cause de son bonnet. Par comparaison, les

Philippe semblent ternes. La vieille culotte de Philippe reste ouverte.

Ragotte se tient comme une pauvre servante effarée.

--Ah! moi, dit Philippe, je retourne à mon travail.

Les Carol demeurent plantés au milieu de la cour.

Venant du Midi, ils ont apporté un panier de raisin. Ragotte l’expose

tout de suite au soleil, sur un banc. Les guêpes ne tardent pas à

bourdonner. Ragotte, les mains croisées, médite et se demande si elle ne

devrait pas écarter un journal dessus.

--Vous avez toute la peine, monsieur Philippe, vous plaît-il qu’on vous

aide?

La surprise empêche Philippe de répondre. Ce monsieur saurait-il planter

un clou?

Le soldat a une idée: deux guirlandes, parties des quatre coins, se

croiseraient sous les voûtes de la grange! Mais c’est une idée que nous

avons eue déjà, Philippe et moi. Aucun succès. Silence.

M. Carol insiste et offre encore un coup de main.

--Pas besoin, dit Philippe.

--Allez plutôt faire un tour, dis-je, voir le jardin.

Ils répondent: «Ce sera très joli, cette grange!» et ils s’éloignent.

--Nous sommes un peu dépaysés, avoue M. Carol. Quand on ne connaît pas

l’endroit!

Mme Carol ne sait où se tenir. Elle répète, parmi les casseroles et les

volailles de Ragotte:

--Je vous gêne, je vous gêne!

--Oh! je ne fais pas attention à vous, dit Ragotte.

--Ma bru a l’air doux, dit M. Carol à Gloriette.

Ce n’est pas le moment de soutenir le contraire.

--Elle fera de Marius ce qu’elle voudra, ajoute M. Carol. Ce n’est pas

un homme qu’elle épouse, mais un «moutonne».

Ragotte ne leur a rien préparé. Elle pensait qu’ils ne devaient manger

que le jour de la noce.

--Ils ne se connaissent seulement pas, dans leur famille, dit Philippe.

Les enfants disent _vous_ au père et à la mère!

Marius pouvait choisir là-bas entre dix demoiselles qui avaient toutes

une position, et l’une d’elles possédait plus de vingt mille francs!

Mais Marius a préféré Lucienne pauvre.

M. et Mme Carol n’ont pas fait d’objection.

--Épouse-la, petit!

--Lucienne est une fille raisonnable et ordonnée, dit Gloriette.

--Et honnête, dis-je.

--N’est-ce pas? dit Mme Carol, inquiète.

--Oui, madame.

--Écoute, dit Mme Carol à M. Carol, monsieur affirme que Lucienne est

honnête.

--Ah!

--Très honnête, à fond, dans tous les sens.

--Combien a-t-elle fait de places?

--Cinq ou six.

--Et vous croyez que...?

--J’en suis sûr, dis-je, comme si je le savais.

--Où est leur maison? me demandent M. et Mme Carol.

--La maison des Philippe? c’est la nôtre. Vous voyez qu’ils vivent chez

nous, ils y sont installés.

--Ils ont une maison à eux?

--Non.

--Une maison natale, de famille; on a une maison.

--Ils en avaient une, elle est vendue.

--Tiens!

--Elle était toute petite et vieille; elle tombait. Ils l’ont vendue

plus cher qu’elle ne valait, à un voisin riche. Une belle occasion!

--Où habiteront-ils plus tard, une fois vieux?

--Encore chez nous.

--Et si vous leur manquiez?

--Ce n’est pas probable.

--C’est possible.

--A notre mort?

--Pardon!... s’ils vous quittaient de force, d’eux-mêmes?

--Dame! ils chercheraient ailleurs. On trouve toujours de quoi se loger.

--Pas de maison à eux! répète M. Carol.

--C’est drôle! dit Mme Carol.

Ils se regardent, un peu humiliés et dédaigneux; car ils possèdent,

là-bas, maison à eux, cheval et voiture, avec une vigne, et ils vendent

même du vin aux amis.

Leur grand air ne trouble point Philippe.

--Supposons, m’explique-t-il, que je sois allé chez eux! Moi aussi, je

me serais nippé pour l’occasion, et j’aurais dit, comme ces gens-là, que

nous sommes propriétaires. Mais je ne crois pas ce qu’ils racontent, et

je suis à peu près sûr qu’ils n’ont rien.

Et il refuse de savoir le nom de leur pays.

PHILIPPE

Nous viendrons vous voir samedi.

LE CURÉ

Quelle cérémonie désirez-vous?

PHILIPPE

Ce n’est pas la peine de dépenser tant d’argent!

LE CURÉ

Je ne dis jamais de messe le samedi. Je ne peux que vous donner une

bénédiction.

PHILIPPE

Oh! ça suffit bien?

LE CURÉ

Ça suffit. Il y a une bénédiction de trente francs et une autre de neuf

francs et quelques centimes.

PHILIPPE

J’aime mieux celle de neuf francs.

MONSIEUR LE CURÉ

Et quelques centimes. Elle sera aussi bonne.

--Ce qui m’embête le plus, dit Philippe, c’est de prendre Lucienne par

l’aile pour la mener à la mairie. Mais je la lâcherai sur la route

jusqu’à l’église. Deux kilomètres, ah! non! Elle marchera bien toute

seule.

Le jour du mariage, dès cinq heures du matin, il passe sa chemise propre

et travaille aux préparatifs.

C’est dans l’écurie de Jaunette que Ragotte se débarbouille et met son

bonnet noir neuf.

Le parrain de la mariée porte au côté gauche un énorme bouquet blanc,

avec de larges rubans qui volent.

Le Midi n’en revient pas. Il n’a jamais rien vu de plus ridicule.

--On me paierait cinquante francs, me dit M. Carol, que je ne voudrais

pas être à la place de cet homme!

--Il serait bien fier! me dit Philippe.

Alexandrine, l’aînée des sœurs de Ragotte, n’est pas venue; on espérait

encore la trouver au banc familial de l’église. Point. Il paraît qu’il

fallait, selon la mode, lui faire deux visites, la première pour

annoncer le mariage, la deuxième pour fixer la date.

--C’est vrai que je lui ai manqué, dit Ragotte, soumise. Mais elle croit

que je suis libre de mon corps. Elle cherche toujours des manières et on

ne peut pas la décrotter.

Le violoneux les attend à la sortie de la messe et, tout de suite, il se

met à jouer le même air sur ces paroles différentes:

«Le marié dit:

--Je la tiens! je la tiens! je la tiens!

La mariée dit:

--Il est pris, il est pris, l’hébété!»

Sans compter les douzaines de brioches, il y a deux sortes de galettes:

la galette aux bretelles, qui se compose de semoule et de bandes de

croûte croisées par-dessus, comme des bretelles, et la galette aux

herbes, dite au mal de jambe.

Par dépit, les Carol s’amusent entre eux, et un mot de là-bas, qu’ils

prononcent avec l’accent, les fait éclater de rire.

Le musicien n’a qu’un œil et qu’une dent; ce n’est pas compliqué.

Il passe pour avoir gagné plus de cent mille francs avec son violon.

Il ne change d’air que s’il change de place.

Quand il ne joue pas, il mange. Il parle peu et méprise les danseurs,

sauf moi qui ai dû danser beaucoup dans ma jeunesse.

--Vous devez être musicien, dit-il.

--Non.

--Oh! ça se voit.

--Vous trouvez? Peut-être.

Mais non! Mais non! Toujours mentir!

_Le branle._

Deux jeunes hommes, fariniers au moulin, qui ne sont pas de la noce,

dansent une espèce de bourrée, moins tapageuse que la vraie et qu’on

appelle le _branle_.

C’est grave et lent. Ce doit être ancien comme la plus vieille maison du

village. Ils dansent avec des sabots. On écoute le son fin du bois sur

le carrelage et les sabots caressent du nez la brique rouge. Les deux

hommes dansent presque sur place et ne sourient pas. C’est plutôt une

occupation qu’un plaisir; par moments, on dirait des prêtres. Gloriette

s’approche du plus jeune et lui dit de ne pas fumer à cause des robes

des jeunes filles. Il jette sa cigarette et continue, les mains derrière

le dos. Son vis-à-vis, plus lourd, plisse le front, comme si vraiment il

travaillait de la tête. Ils se sentent, sous les regards, une fierté

pudique. Bientôt, ils disparaissent et ne tardent pas à revenir. Ils ont

cru convenable de s’acheter chacun une paire d’espadrilles.

Ce n’est plus ça du tout.

Le lendemain de la noce, on attend les mariés pour s’asseoir à table.

--C’est Lucienne qui nous a mis en retard, dit Marius.

--Naturellement, dit-elle, toujours de ma faute!

En signe de victoire, Marius porte le chapeau sur l’oreille.

--Préférez-vous, Lucienne, hier à aujourd’hui, ou aujourd’hui à hier?

--Ça m’est égal, je me trouvais bien hier, je me trouve bien

aujourd’hui.

Marius dévore, le nez dans son assiette, et ne dit mot.

Qu’est-ce qu’il se demande?

Mélanie, une des sœurs de Ragotte, étant de noce le premier jour, sa

petite fille garde la vache et n’en est que le lendemain.

Elle arrive toute joyeuse, dans sa toilette fraîche.

--A mon tour! s’écrie-t-elle, à mon tour!

Mais la noce est finie, et si la petite, dont les yeux brillent, se

bourre de bons restes, il faut qu’elle s’amuse toute seule à une table

de grandes personnes déjà éteintes.

Le garçon d’honneur fait, pour la cuisinière, une quête dans une

assiette, puis il laisse tomber l’assiette et la casse. Le nombre de

morceaux indique le nombre d’années que la demoiselle d’honneur doit

attendre pour se marier.

Comme Lucienne a vingt-quatre ans et qu’on lui demande tout bas l’âge de

cette demoiselle d’honneur, elle répond, le plus haut qu’elle peut:

--Trente ans!

Ragotte aussi danse, oh! pas le jour, non, le lendemain de la noce.

Elle a été, autrefois, une bonne danseuse. Elle dansait toute seule, sur

la route, jusqu’à en perdre ses chaussons, et, de retour à la maison,

elle était battue! messieurs, qu’elle était battue!

C’est Michel qui la tire par le bras et la décide.

Aussitôt, on fait cercle pour voir Ragotte danser une bourrée au mariage

de sa fille; on regarde, silencieux comme à l’instant le plus grave

d’une cérémonie. Ragotte relève un peu sa jupe du bout des doigts. Les

jambes ne fléchissent guère, les pieds quittent à peine le sol; le corps

ne se balance pas; seule, la tête s’incline à droite et à gauche.

Ragotte, très pâle, sourit d’abord. Tout à coup, elle s’arrête, laisse

Michel en plan et s’éloigne, courbée, comme si sa tête se cachait. Nous

devinons ce qu’elle a. Elle vient de se rappeler subitement la mort du

petit Joseph. Elle pleure de chagrin et de repentir et nous tourne

longtemps le dos.

Les Carol finissent par se trouver mal à l’aise.

Ils partent ce soir, avant la dislocation de la noce.

La Chalude leur dit:

--Quoi! vous partez si tôt?

--Eh oui! on ne nous regarde pas!

Le Midi s’en va un peu vite, ce qui ne l’empêche pas d’être ému.

M. Carol s’avance vers Gloriette, la main tendue.

--Mais nous vous accompagnons jusqu’à la gare!

--Ça ne fait rien, madame, je veux vous dire quelques mots à cette

place! Je tiens à vous remercier de votre accueil, de vos...

Il ne trouve plus, il pleure, il ne se reprend que pour nous faire

promettre d’aller les voir.

--Une dépêche, dit-il, et nous serons à la gare! avec le cheval. Et

soyez tranquille, il connaît le chemin!

Nous avons beau promettre, il nous invite encore. J’affirme que nous

irons, et, tout de suite inquiet, il rectifie:

--Oh! ce n’est pas aussi bien là-bas qu’ici, mais nous vous recevrons de

notre mieux. Et vous, monsieur Philippe, je vous invite également; il

faudra venir.

--Je ne dis pas non.

Le train va partir. On voit, collée à la vitre, la joue de Mme Carol qui

pleure comme si la pluie tombait dans le wagon. Ils agitent des

mouchoirs: Adieu! adieu!

--Ma foi, ce n’est pas trop tôt, répond Philippe.

Il est mécontent.

Il juge que le beau-père n’a pas été convenable. M. Carol avait promis,

par lettre, de payer la moitié des frais. Le jour du mariage, il fait

dire par Lucienne qu’il paiera sa part, celle de sa femme et celle du

soldat. L’heure venue de régler, il demande une note. Comme elle n’est

pas prête, il offre cinquante francs.

--Ça ne faisait pas mon compte, me dit Philippe.

--Mais vous les avez pris.

--Oui.

--En disant: «C’est trop!»

--Je voulais même lui rendre sur son billet de cinquante francs.

--Pourquoi? puisque vous dites qu’il vous devait davantage.

--Précisément! Je lui disais: «C’est trop!» parce que je voulais lui

montrer que ce n’était pas assez.

--Ça me paraît bien délicat, Philippe.

--Enfin, voilà ce que je voulais.

RAGOTTE

Je suis bien contente, ma Lucienne, que tu sois établie. Quand l’ennui

me prendra, j’irai vers toi, à Paris.

LUCIENNE

Ne te mets pas cette idée-là dans la tête! Reste où tu es. A Paris, tu

ne serais pas capable de gagner ta vie!... C’est tout ce que tu me

donnes?

RAGOTTE

Je t’ai donné six cuillers, six fourchettes et six assiettes.

LUCIENNE

Donne-moi encore des assiettes.

RAGOTTE

Je ne peux pas.

LUCIENNE

Oh! ce que tu es intéressée!

RAGOTTE

Et le Paul!

PAUL

Oui, et moi! Qu’est-ce qu’il me restera pour ma part? Si tu veux tout

prendre, je vas bien t’arrêter!

Le Paul surveille en effet les caisses et Philippe, qui les cloue,

s’écrie:

--Qu’on ne m’apporte plus rien! je ne les déclouerai pas!

Lucienne boude.

--Soignez votre caractère, lui dit Gloriette.

--Mon caractère est bon, dit Lucienne, pincée.

--C’est votre avis, monsieur Marius?

--Oh! répond Marius, je n’ai pas encore regardé.

--Ah! que le temps me dure, dit Philippe. Depuis ce matin, clouer leurs

caisses, et les haricots de votre jardin qui attendent!

--D’un côté, dit-il, ça me fait de la peine de voir Lucienne partir,

mais, de l’autre, je n’en suis pas fâché!

Ragotte dit doucement à Lucienne:

--Tu as beau être mariée, ce n’est pas une raison pour te mettre en

colère.

--Personne ne se connaît, lui dit-elle, tant que les caractères ne sont

pas l’un devant l’autre, et il faut toujours en rabattre.

--Tu vas sentir, Lucienne, le pou te piquer derrière l’oreille! Il n’y a

rien de mieux qu’un homme pour tenir une femme droite! J’en ai vu que le

mariage a bien réduites.

--Un mariage, ce n’est pas comme un marché de bœufs!

Au moment de l’adieu, Philippe dit tout de même à Marius et à Lucienne:

--Comme vous n’êtes pas riches, on pourra vous envoyer, à l’automne, un

sac de pommes de terre.

--Tu feras bien! dit Lucienne.

Les Philippe ont reçu, au premier jour de l’an, une carte des jeunes

mariés, ce qu’on appelle une carte de visite, avec les noms imprimés au

milieu:

_Monsieur et Madame Marius Carol._

Pas un mot de plus, mais c’était assez, et Ragotte a dit:

--Il ne leur manque rien!

IV

LE PAUL

Le Paul entre furieux chez Ragotte.

A l’autre maintenant!

PAUL

Pourquoi ne m’as-tu pas apporté ma soupe ce matin?

RAGOTTE

Je ne savais pas si tu travaillais aujourd’hui.

PAUL

Tu sais bien quand on boit, tu ne sais pas quand on travaille!

RAGOTTE

Tu ne m’avais pas dit où tu travaillerais.

PAUL

Au canal, sur le port; c’est malin à deviner!

RAGOTTE

A quelle pile? Il faut toujours chercher. Les empileurs se moquent de

moi. Ils rechignent à ma question: «Avez-vous vu le Paul?» Et je drogue

de pile en pile. Mais ta soupe est prête, tu peux l’avaler.

PAUL

Je n’en veux plus, de ta soupe.

RAGOTTE

Laisse-la, mon garçon.

PAUL

Et je te défends de me la faire, demain et les autres jours. Je te

défends, je te défends!

RAGOTTE

Ce n’est pas la peine de tant le répéter, j’ai compris.

PAUL

J’en trouverai à l’auberge.

RAGOTTE

Tu es libre; tu verras ce que ça coûte.

PAUL

J’ai de quoi payer et ce sera meilleur.

RAGOTTE

Puisque tu ne mangeras plus chez moi, je ne balaierai plus ta maison où

tu couches; ferme ta porte.

PAUL

Elle est fermée.

RAGOTTE

Ote la clef.

PAUL

Je l’ai dans ma poche.

RAGOTTE

C’est fini entre nous, mais quand tu auras besoin d’un morceau de

pain...

--J’ai plus les moyens que toi, dit Paul, déjà dehors.

--Il m’a jeté ça dans les jambes, dit Ragotte, parce que je l’avais

piqué net.

Elle tourne autour de la maison de Paul, et regarde par la fenêtre. Elle

a vu aujourd’hui, sur sa table, un pain entamé, un reste de fromage et

un litre vide; ce qui prouve qu’il ne prend point tous ses repas à

l’auberge, comme il l’avait dit, et qu’il est embarrassé.

Le Paul, qu’elle agace, ferme les volets quand il va à son travail.

Elle se réjouit d’abord de ne plus avoir à faire de cuisine, même pour

Philippe qui mangera souvent ce qu’il aime le mieux, du pain avec un

cornichon à la croque-au-sel.

--Ragotte et le Paul, dit Philippe, se sont tiré les oreilles, mais ils

ne peuvent pas se passer l’un de l’autre. Ils se cherchent déjà.

--Pense qu’il fait sa soupe lui-même! dit Ragotte.

--Ne faut-il pas qu’il apprenne? répond Philippe.

--Oh! toi, tu es dur, mais une mère! Je me rappelle, madame, que, la

veille de faire le Paul, j’allais encore laver à la rivière! Quel

ingrat! On voit des enfants si bien élevés.

--Il fallait, dit Philippe, élever ton Paul comme ceux de madame!

--On n’est pas tout seul pour donner des conseils, réplique Ragotte.

Philippe se tait.

--Il vous reviendra, dit Gloriette, après la leçon.

--Il sent qu’il a mal fait, madame, et il n’ose plus reparaître, ici,

devant vous. Oh! moi, à sa place, j’aurais honte, je ne reviendrais pas.

--Puisqu’on ne se connaît plus, dit Philippe, il ne faut rien prendre au

jardin de Paul.

C’est leur voisine, la Chalude, qui en profite; elle ne laisse pas

perdre les choux et les carottes.

--Vous a-t-il dit quelque chose? lui demande Ragotte.

--Non.

--Il ne vous parle point de moi?

--Oh! non.

--En mal, comme de juste?

--En rien du tout, ma pauvre Ragotte. Il se débarrasse bien de vous! Il

est comme les autres enfants.

Ainsi, ce n’était pas assez de la mort du petit Joseph, il faut que

Ragotte souffre par les vivants.

Le petit Joseph au cimetière, sa fille Lucienne mariée, le Paul fâché,

elle n’a plus que son principal. Elle va s’asseoir près de lui et le

regarde désherber les oignons. Toute l’année de la naissance du Paul lui

revient. Il y a trente ans, jour pour jour, qu’elle le poussait au

monde. La moisson était bien en avance, comparée à celle d’aujourd’hui.

--Quand ils sont petits, dit-elle, avec un coup de pied d’un côté, une

tape de l’autre, on les remet droits; quand ils sont grands, il n’y a

plus de prise.

Cependant, elle lui prépare, comme d’habitude, sa chemise de la semaine;

il ne vient pas la chercher.

Nos frères farouches · 第 2 / 6 段