JULES RENARD
NOS FRÈRES
FAROUCHES
nrf
5e Édition
GALLIMARD
Copyright by Librairie Gallimard, Paris
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
RAGOTTE
I
MŒURS DE RAGOTTE
Elle est si naturelle que, d’abord, elle a l’air un peu simple. Il faut
longtemps la regarder pour la voir.
_A l’école._
Elle est allée à l’école huit mois, chez ce vieil ours de Varneau.
On payait trente sous par mois et, en hiver, chaque élève apportait le
matin sa bûche.
Il y avait deux partis en classe: les écriveux et ceux qui n’écrivaient
pas. Ses sœurs ont eu le temps d’apprendre. Comme elle était l’aînée,
elle a dû tout de suite se mettre au ménage avec sa mère, et elle n’a
rien appris.
Elle connaît la lettre P, la lettre J et la lettre L, parce que ces
lettres lui ont servi à marquer le linge de ses petits, qui s’appellent
Paul, Joseph et Lucienne. Elle reconnaît aussi le chiffre 5, on ne sait
pas pourquoi.
Elle ne peut rendre la monnaie que sur dix sous. Par exemple, si on lui
achète un sou de lait, elle redoit neuf sous. A partir de dix sous, elle
s’embrouille, et elle aime mieux dire:
--Vous me paierez une autre fois!
Elle se passe bien d’écrire, mais elle regrette encore de ne pas savoir
lire. On a beau lui faire lentement la lecture d’une lettre, elle se
méfie. Si elle savait, elle pourrait lire la lettre à son aise, la
relire toute seule, en cachette, souvent.
--J’ai soixante ans, madame, dit-elle à Gloriette, c’est trop tard; si
j’en avais vingt de moins, je vous ferais une prière, je vous prierais
de m’apprendre à lire!
Elle observe Mademoiselle penchée sur sa table de travail.
--Je viens voir, dit-elle, si vous ne vous trompez pas dans vos
écritures!
Et elle ajoute, fine, haussant les épaules pour se moquer d’elle-même:
--C’est bien à moi!...
Quand son homme, Philippe, est absorbé par la lecture du _Petit
Parisien_, elle a envie de lui arracher le journal et de le jeter au
feu.
--Qu’est-ce qu’il trouve donc de si curieux là-dessus?
Si elle reçoit une lettre à son nom, ce qui ne lui arrive presque
jamais, elle l’apporte à Philippe.
--Ah! mon Dieu! fait-elle, troublée, dépêche-toi!
--Tu as le temps, peut-être! répond Philippe.
--Écoute, dit Ragotte, tu vas me la lire d’abord une première fois,
vite, pour que je sache si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle.
Ensuite, tu me la liras une deuxième fois, sans te presser, pour que je
comprenne, comme il faut, ce qu’ils me veulent.
Elle ne sait pas encore que le timbre des lettres est à deux sous.
Elle explique ainsi ce que fait un employé de bureau:
--Toute la journée, dit-elle, il écrit dans une chambre.
_Louée._
A douze ans, elle était déjà en maître, c’est-à-dire au service des
autres, chez une vieille dame ayant les moyens, mais si avare qu’elle ne
pouvait pas garder une servante.
A l’arrivée de Ragotte, les voisines se dirent:
--Elle est fraîche, cette petite-là! Elle n’aura pas longtemps sa bonne
mine!
La vieille dame taillait elle-même la soupe pour qu’elle fût claire de
pain.
--Quand on ne travaille pas beaucoup, disait-elle, on n’a pas besoin de
beaucoup manger.
Jamais on ne veillait. Hiver comme été, il fallait se coucher à la nuit
tombante et ne pas user de chandelle.
Dès que la vieille dormait, Ragotte allait prendre le pain dans l’arche
et se coupait une tranche mince sur toute la longueur de la miche. Elle
mangeait sous ses draps, sans bruit, au risque de s’étouffer, et sans
plaisir, parce que, demain, la vieille s’apercevrait sûrement de quelque
chose.
La vieille ne s’aperçut de rien, et Ragotte, contente de gagner quelques
sous, qu’elle devait donner à sa mère, ne se plaignait pas.
Au bout de trois mois, sa mère, la voyant maigrir, la retira à cause des
voisines, par fierté.
* * * * *
Elle dit à propos de tout ce qui a précédé sa naissance:
--En ce temps-là, je n’étais pas faite!
--Quand mon père se fâchait, il me disait: «Si tu n’es pas contente,
passe par où les maçons n’ont pas maçonné.»
--Qu’est-ce qu’il voulait dire?
--Par la porte!
--De mon temps, les jeunes filles rentraient toutes à la tombée de la
nuit.
_Mariée._
--Ce n’était pas pour ma beauté, dit Ragotte, ce n’était pas non plus
pour ma fortune, mais à l’âge de me marier, j’en avais cinq autour de
moi! Le premier m’a fait la cour trois ans. Las de m’attendre, il s’est
marié avec une autre; puis, une fois veuf, il m’a redemandée. Je ne
voulais pas. Quand il était trop près de moi, j’avais de l’ennui. Il me
disait:
«Si votre mariage avec Philippe manque, vous me donnerez sa place et je
lui rembourserai tous ses frais.»
J’ai mieux aimé Philippe.
--Vous ne regrettez rien?
--Ma foi non, dit-elle, après avoir un peu hésité parce que Philippe est
là.
--Quand je pense, dit tout de même Ragotte, que je pouvais choisir entre
cinq garçons, et que j’ai choisi le plus laid!
--Quand je pense, dit Philippe, que je connaissais trois filles et que
j’ai pris la plus vieille!
--Et ce n’était pas malin de ta part, répond Ragotte; si j’avais été un
homme, je n’aurais jamais voulu d’une femme plus âgée que moi!
--Regardez-le, dit-elle, il ne voit plus clair!
C’est qu’en effet il plisse et ferme presque les yeux à force de rire.
Elle s’est mariée en sabots; elle avait acheté des souliers neufs, mais
par crainte de les salir, elle ne voulait les mettre que pour faire son
entrée à l’église. Arrivée sous le porche, elle voit que sa mère, qui
devait les porter à la main, ne les a pas.
--Et mes souliers, maman?
--Ha, ma fille, je les ai oubliés; ils sont sous l’armoire, mon enfant!
Il fallut bien aller jusqu’au chœur avec les sabots qui tapaient le
moins possible sur les dalles.
--Tout s’est passé comme il faut la première nuit?
--Oh! oui, dit Ragotte, Philippe avait une chemise bien propre.
Elle était encore si jeune de caractère qu’elle n’a pas pu, tout de
suite, s’empêcher de faire la partie avec les filles du village. Elle ne
s’arrêtait que lorsqu’une voisine de ses amies lui criait:
--Attention! voilà ton homme!
Nouvelle mariée, elle habitait la même maison, c’est-à-dire la même
pièce que son beau-père. Cela ne devenait gênant que lorsqu’elle
accouchait; mais le beau-père sortait par discrétion. Et puis Ragotte
n’était pas longue. Personne ne mettait moins de temps qu’elle.
--Mon beau-père ne m’adressait pas la parole. Philippe croyait qu’il
boudait par ma faute et m’en voulait. Il aimait beaucoup son père. Moi
aussi, je l’aimais, le pauvre vieux, seulement, je n’étais pas bicheuse,
et je ne savais pas le mignoter à sa suffisance.
_Amour._
Elle aime Philippe, mais comment oser dire qu’elle l’aime d’amour?
Quel nom faut-il que je donne au sentiment qui les tient liés?
Elle l’aime: cela signifie qu’elle le préfère à tous. Elle a perdu sa
mère, Philippe lui restait. Elle perd son petit Joseph, Philippe reste.
Ses autres enfants peuvent mourir, Philippe vivant, elle ne sera pas
inconsolable.
Elle dit: «Pourvu que je l’aie!» comme elle dirait: «Tant qu’on a du
pain, on ne meurt pas de faim!»
Elle se passerait de tout, sauf de Philippe, et, pour cette raison, elle
l’appelle, sans se creuser la tête: «Mon principal!»
Philippe l’appelle bonnement: la vieille demoiselle!
--Aujourd’hui, dit-elle, il aime mieux se faire lécher par son chien que
par moi; mais qu’il ne vienne pas ensuite mettre sa figure contre la
mienne, je n’ai pas besoin qu’il me rende les bicheries du chien!
--A cause de son nez, je le reconnaîtrais entre cent cochons.
Philippe a le nez un peu déformé.
_En ménage._
--Moi aussi, madame Gloriette, j’étais ambitieuse! J’ai voulu longtemps
mettre des chaussettes à mes petits. Ils possédaient tous trois chacun
leur paire. Je la lavais le soir, pour la faire sécher la nuit, et j’en
coiffais les chenets. Un matin, j’ai retrouvé les chaussettes mangées
par les grillons. Je me suis rendu compte, ce jour-là, que mes petits
marcheraient aussi bien pieds nus.
--Quand un petit commence à pouvoir rester assis sur ses fesses, madame,
ça prouve qu’il n’a pas le cul trop rond.
Philippe ne lui donne jamais un sou. Il fait sa vie de son côté, elle
fait la sienne du sien. Loin de se plaindre, elle blâme certaines
femmes:
--Il y en a, dit-elle, qui gardent le porte-monnaie et qui ne remettent
de l’argent à leur homme que vingt sous par vingt sous. Moi, je ne
pourrais pas.
Toutefois, elle pense qu’à la rigueur la femme peut vivre sur son homme,
et même le mari sur sa femme: c’est compagne et compagnon! Mais un père
et une mère ne doivent pas rester à la charge de leurs enfants. Dès
qu’elle ne pourra plus, aidée de son principal ou seule, faire sa vie,
elle voudra mourir.
--Dans un ménage, dit-elle, quand il pleut sur l’un, il fait mou sur
l’autre.
Ce qui veut dire que, si l’un gagne des sous, l’autre en profite.
Elle ne dépense pas dix francs par an à son entretien, et dans les
vieilles culottes qu’on passe à Philippe et qu’il use, elle trouve
encore de bonnes pièces pour se faire des chaussons tout neufs.
Elle n’a pas adopté le pantalon des femmes; on ne marche à l’aise que si
les cuisses se touchent.
Toujours propre, décente et modeste dans sa tenue, il faut qu’il fasse
bien chaud pour qu’elle dénoue et relève sur le cou les brides de son
bonnet blanc. C’est presque du libertinage.
Ce qui l’a flattée, un jour qu’elle s’achetait un petit manteau pour une
noce, c’est que Tapin, le marchand de nouveautés, ait dit, en lui
mettant sur le dos la première jaquette venue:
--Vous êtes bien plaisante à habiller!
Comme Tapin faisait miroiter un caraco de satinette:
--Oh! non! non! dit-elle, c’est trop victorieux pour moi!
--Un homme peut rester au lit quand il est malade, une femme pas. Une
femme n’a jamais le temps de s’écouter.
--Une femme doit manger moins qu’un homme.
Jadis, on mêlait des pommes de terre à la farine du pain. Ragotte a
mangé de ce pain-là, et elle fait la grimace au souvenir du morceau de
pomme de terre froide qu’on sentait tout à coup sous la dent.
Elle a été longue à s’habituer au pain de monsieur, qui est le pain
blanc. Elle aime toujours le pain de ménage, et parfois elle fait avec
sa cousine, qui cuit encore elle-même, des échanges au goût et au profit
de chacune.
Elle est allée, ce matin, au marché de la ville, et elle dit:
--Autrefois, il y avait un boucher; aujourd’hui, il y en a cinq! Le
monde devient carnassier.
--Autrefois, il fallait courir jusqu’à la ville acheter deux sous de
sel. On prenait ses précautions le dimanche. Aujourd’hui, pour notre
argent, ils nous apportent tout à la maison.
--Manger! Est-ce drôle que tout le monde s’enferme dans les maisons, à
la même heure, pour faire la même chose!
Ils mangent, Philippe, Ragotte, le Paul, à une petite table où ne peut
tenir que la grande écuelle commune.
--Vous êtes bien là, dit Gloriette, serrés coude à coude.
--Oui, madame, répond Ragotte, on se donne appétit les uns aux autres.
--En veux-tu, toi, du pain? lui demande Philippe.
--Je ne peux pas déjeuner sans ça!
--Est-ce que je sais, moi?
Habile à avaler sa soupe proprement et nettement, elle n’aime pas les
tables mal torchées.
--Vous avez déjà fini votre soupe, Ragotte?
--Oh! madame, quand on l’attaque à pleine cuiller, ça va vite.
--C’est bien propre, Philippe, une toile cirée comme celle de madame. Il
n’en faudrait pas grand sur notre petite table! si un jour, à la ville,
tu en voyais un morceau?...
--Mange donc! lui dit Philippe.
Elle se chauffe mal, si elle ne voit pas le feu; elle aime les beaux
feux de bois dont la braise ardente fait pleurer des larmes cuites; mais
elle trouve que rien ne vaut le gentil feu d’une paire de sabots qu’elle
a portés, qu’elle brûle quand ils ne sont plus mettables, et qu’elle
regarde flamber, toute songeuse.
Le son du cor de chasse l’émeut au point qu’elle ose dire à Philippe:
--Pourquoi n’as-tu jamais appris à flûter comme ça?
Il y avait à la cuisine un reste de gâteau.
--Avez-vous mangé ce gâteau? dit Gloriette.
--Non, madame, je n’ai fait que laver la vaisselle.
Elle dit à Gloriette qui surveille du bœuf à la mode:
--Votre fricot sent si bon que je mangerais bien mon pain sec à côté.
--Avez-vous goûté à votre pot de confitures?
--Oh! non, madame!
--Qu’est-ce que vous attendez?
--Toute seule, j’aurais honte; il me viendra peut-être de la compagnie!
Quelquefois, la bouchère, dont elle a élevé un des petits, lui fait
présent d’un morceau de viande. Cette générosité cause à Ragotte plus
d’embarras que de plaisir. Elle montre la viande à Gloriette:
--Voilà, madame, un brave goûter! Mais je ne sais pas le faire cuire;
vous allez bien m’expliquer, dites?
C’est malheureux de ne pas être dame! Elle mangerait de la crème au
chocolat tous les jours.
--Un rien me suffit pour ma nourriture, mais quand j’ai quelque chose de
bon, je me laisse faire comme les autres.
--Toute la journée et toute la vie, dit-elle, on ne travaille que pour
la gueule!
_Le rocking-chair._
Philippe, qui désherbe, accroupi, les oignons du jardin, reçoit une
motte de terre sur le dos. Il ne sait pas d’abord d’où ça lui tombe,
mais il aperçoit Ragotte dans le rocking-chair. Elle lui sourit avec
tendresse.
--Regarde comme je me balance! dit-elle.
Philippe hausse les épaules.
Il a tort.
Il faut voir Ragotte dans cette petite voiture sans roue. Elle s’amuse
comme une fillette, émerveillée par cette nouvelle invention des hommes
qui ne savent plus quoi imaginer.
* * * * *
--Madame, dites, pour une pièce de trois francs, on aurait bien un bon
fauteuil?
Elle a pris d’abord le tub pour un ciel de lit et elle finit par trouver
que ces boules, que le monsieur appelle des haltères, pourraient servir
à écraser le sel.
C’est une des dernières paysannes qui ne veulent pas accepter certains
progrès et qui s’arrêtent et se baissent n’importe où.
--Quand je suis allée à Moulins, chez une cousine, comme j’avais un
petit besoin, elle m’a mise dans une chambre, oui, toute seule, dans une
vraie chambre! Oh! que j’avais peur! je serais morte si on était entré.
Il lui arrive de se croire si seule au monde qu’elle se mouche dans ses
doigts.
Gloriette a mis, par jeu, sa voilette sur la figure de Ragotte. Ça lui
va comme à une dame et Philippe dit en riant:
--Elle se conserverait bien derrière ce petit grillage!
Elle vient s’asseoir dans la cuisine de Gloriette pour causer et faire
la dame.
Si Gloriette lui offre un reste, Ragotte apporte une assiette et dit:
--Mon assiette est peut-être trop creuse, mais vous n’êtes pas obligée
de la remplir. On met bien un veau dans une grange!
Gloriette lui passe un vieux plateau de bois où c’est l’habitude de
mincer le lard et de hacher le persil.
--Prenez-le, Ragotte, il ne me sert plus, et si vous n’aviez pas été là,
je le jetais au feu.
--Ne faites jamais ça, madame, je le jetterai bien moi-même.
--On souffre, madame, quand on voit les riches jeter quelque chose.
--Oh! madame, vous pensez donc toujours à moi?
Elle dit à Gloriette qui compte sa monnaie:
--Vous en avez des jolis sous! Il n’y a que ça qui débêtit le monde!
Elle croit que nous sommes très riches, et si quelqu’un lui disait que
nous avons au moins mille francs, ça ne l’étonnerait pas.
Gloriette lui donne tant d’affaires que Ragotte finit par dire:
--Vous m’affriandez, madame, et vous m’avez rendue difficile: je ne
pourrais plus maintenant redevenir malheureuse.
Elle regarde si ses hommes, Philippe et le Paul, viennent sur la route.
Son profil semble dessiné par un petit gars de l’école primaire. Le
cordon du tablier la divise en deux boules d’égale grosseur.
Lasse d’attendre, elle fait, tout haut, cette réflexion:
--Le goûter est prêt, les goûteux ne viennent pas. Si le goûter n’était
pas prêt, les goûteux seraient déjà là.
Elle revient de chercher à la ferme un double de noix qu’elle apporte
dans un sac et le sac est plein de bruit.
--Oui, dit Ragotte, les noix causent dans le sac et ça distrait le
mendiant.
Elle dit de sa sœur qui est avare:
--Elle ne donnerait pas l’eau où a cuit l’œuf!
Elle dit d’un riche orgueilleux, qui vient de se ruiner:
--Il était si fier qu’il ne pouvait pas marcher! Aujourd’hui, il marche
sur ses plumeaux.
Il faut savoir, pour comprendre, que Ragotte est une habile plumeuse
d’oies vivantes, et que les ailes d’une oie ainsi plumée pendent, mal
soutenues, et traînent par terre.
_Jaunette._
Les mains jointes sur le ventre, Ragotte va chercher la vache au pré.
Elle y va lentement, comme si elle priait, mais prier ce serait déjà
trop penser; elle ne pense à rien.
Elle ouvre la barrière et prend la rouette qu’elle a cachée au pied de
la haie, ce matin, en amenant la vache.
Elle appelle: «Jaunette! Jaunette!»
Jaunette, qui mangeait, lève sa lourde tête, et c’est étonnant qu’elle
ne dise point:
--Tiens! voilà Ragotte!
Jaunette ne bouge pas.
Qu’est-ce qu’il y a?
Ragotte casse une branche de noisetier garnie de feuilles fraîches et la
lui montre de loin.
--Faut-il que j’aille te chercher? Tu ne voudrais peut-être pas!
Mais Jaunette a vu et hésite à peine. Elle s’ébranle et vient toute
seule. Elle arrive, le ventre rond, les cuisses écartées sur le pis.
Elle apporte le pis pesant à Ragotte, qui le soulage, matin et soir,
comme par amitié.
D’un coup de langue, Jaunette attrape les feuilles du noisetier, et
Ragotte lui dit:
--Vieille gourmande!
C’est le seul défaut qu’elle lui connaisse, la gourmandise.
Elle le lui reproche, sans malice, comme une parente pauvre peut se
permettre de le faire à une parente plus pauvre.
Jaunette s’arrête à chaque pas pour donner des coups de langue rapides à
l’herbe de la route. Elle suit le fossé et passe si près du bord que
Ragotte tremble. Parfois, un sabot de Jaunette glisse, mais, grâce au
ballonnement de son ventre énorme, elle s’équilibre.
Il semble à Ragotte que c’est elle-même qui porte le pis fragile et
plein de lait, et elle se raidit de peur d’en perdre une goutte.
Elle dit d’une vache maigre: «Le feu prendrait après!»
Jaunette conviendrait à un malheureux qui n’aurait pas d’herbe pour la
nourrir et qui la mènerait sur les chemins.
Quand elle sort du pré, elle est déjà saoule, et elle mange, le long du
mur, comme si elle crevait de faim. Sa mâchoire laborieuse ne refuse
rien; elle mange même où les moutons, qui salissent l’herbe, viennent de
passer.
Ragotte, campée derrière elle, est une laide et bonne petite sorcière,
qui aura tout à l’heure la puissance de faire jaillir, du bout de sa
baguette, une source blanche.
Comme elles ne rentrent pas, Philippe, étonné, ouvre la porte, sort sur
la route, et les voit arrêtées. Jaunette, de ses gros yeux troubles,
regarde devant elle, et Ragotte regarde à terre.
--Qu’est-ce que tu rumines donc là? dit Philippe.
--J’attends Jaunette, dit Ragotte; je ne sais pas à quoi elle pense.
Elle tire la vache (Philippe, qui sait tout faire, n’a jamais su tirer
les vaches), une tétine en chaque main, et d’un mouvement alternatif et
doux: une, deux! une, deux! Tandis que, matin et soir, Ragotte sonne
ainsi l’angélus, Jaunette mange encore au râtelier, et, pour payer sa
nourriture, elle accorde son lait et ne donne pas de coup de pied dans
le seau à traire.
--Si c’était un âne, Ragotte, vous monteriez dessus!
--Oh! non, dit-elle, il aurait vite fait de faire poulain!
Ce qui veut dire qu’elle serait bientôt par terre, entre les quatre
pattes de l’âne.
* * * * *
Parfois, quelle importance! Toutes ces idées qu’elle a en tête! Le mal
qu’elle se donne derrière la volaille! Ce poulet qui ne grossit pas plus
qu’une pierre dans un trou! Et cette poule qu’elle traite de créature
comme si elle voulait la perdre à jamais dans l’estime du monde!
_Laveuse._
Mais la grosse affaire, dans la vie de Ragotte, a toujours été le
lavement du linge des autres.
Ce qui lui va le mieux, c’est d’aller à la rivière et d’en revenir. Pour
qu’elle ait son air le plus naturel, il faut qu’elle soit en laveuse. Sa
brouette devant ou sa hotte sur le dos, sa boîte sous un bras, le tapoir
et la planche à laver sous l’autre, la mettent à l’aise et lui servent
de contenance.
Elle s’adapte si bien à sa brouette qu’elles iraient toutes deux à la
promenade, s’il arrivait à Ragotte de se promener. Et Ragotte est
tellement lasse, des fois, quand elle revient de la rivière, qu’elle a
l’air d’être ramenée par la brouette.
Une laveuse qui n’est pas nourrie a droit à une chopine de vin par jour.
Gloriette ne le savait pas et Ragotte ne disait rien. Comme Ragotte lave
le linge depuis neuf ans, Gloriette apprend, par hasard, qu’elle lui
doit presque une barrique.
--Pourquoi ne réclamiez-vous pas?
--Oh! moi, madame, je n’aime pas le vin.
--Vous savez bien, madame Gloriette, ce que c’est qu’un homme qui a
bu!... Ou plutôt, non, vous ne le savez pas! Et quand il boit, que la
femme se saoule de travail, si elle veut!
Elle n’a pas le temps, le jour de la lessive, de faire à goûter pour ses
hommes. Philippe ne mange que de l’ail.
C’est moi, le monsieur, qui en profite, à la chasse, quand j’ai le vent.
_Ses enfants._
Elle reçoit, un matin, par le facteur, la photographie de sa fille,
placée à Paris.
Lucienne est en toilette: elle a des boucles d’oreilles, une chaîne de
montre, et sa tête bouffe, toute frisée exprès.
Ragotte regarde longuement le portrait et finit par dire:
--Pauvre petite malheureuse!
Lucienne arrive ce soir, et, comme elle restera quelques jours, Ragotte
lui achète du fil blanc, du fil noir et du coton à repriser les bas.
Elle choisit le coton le moins gros qu’elle trouve.
--Lucienne, dit-elle, doit être habituée à de la délicatesse, là-bas.
Regardez donc, madame, si ce coton est assez fin?
--Oui, dit Gloriette; vous avez une bonne idée, et Lucienne sera
contente.
--Elle ne va peut-être pas s’en apercevoir, dit Ragotte.
Philippe revient seul de la gare. Ragotte pâlit. Elle n’ose point le
questionner, et Philippe ne prend pas la peine de dire que sa fille
s’est arrêtée, en haut du village, chez une cousine.
--Quand j’ai vu, dit Ragotte à Lucienne, que ton père ne te ramenait
pas, ça m’a farfouillé partout.
Lucienne se moque d’elle, avale sa soupe, trop fatiguée pour
s’attendrir, se couche et s’endort.
--Venez donc voir, madame, dit Ragotte à Gloriette, comme ma gamine
repose bien!
* * * * *
RAGOTTE
Puisque tu ne fais rien, tu devrais me repriser ma manche.
LUCIENNE
Je reprise trop mal.
RAGOTTE
Tu repriserais toujours mieux que moi.
LUCIENNE
Non, je ne sais pas. Il fallait me faire apprendre le métier de
couturière.
RAGOTTE
Tu me le dis souvent!
LUCIENNE
Si j’avais un métier, n’importe lequel, je ne serais pas en place chez
les autres.
RAGOTTE
Nous ne pouvions pas te payer un apprentissage!
LUCIENNE
Alors, fais ta reprise toi-même!
* * * * *
Comme elle est toute à ses tristes pensées, sa fille se met sur son
trente-et-un pour aller à la ville. Lucienne s’habille à la façon d’une
demoiselle de Paris et elle a des gants. Elle passe devant Ragotte, lui
fait, comme elle a vu faire dans les gares, un petit signe de la main,
et dit:
--Point de commissions?
Ragotte ne répond pas. Appuyée au tas de fagots, douloureuse et
mâchonnante, elle regarde s’éloigner l’étrangère sortie d’elle.
--Ma fille n’est pas mauvaise, au fond, dit-elle, mais elle a le
parlement dur.
--Et puis, que voulez-vous, c’est ma viande!
_La glace._
Elle n’avait qu’une glace comme la main pour se regarder, une de ces
glaces ovales, à couvercle de bois blanc, que les garçons mettent dans
leur poche, dès qu’ils se croient jolis.
Ragotte laissait la sienne pendue au mur.
Gloriette lui dit:
--Vous avez beau être petite, cette glace est encore trop petite.
--Oh! madame, dit Ragotte, elle me suffit. Je l’ai depuis notre mariage.
Pourvu que je voie que mon bonnet n’est pas de travers, je me passe de
mirer le reste. Je ne suis pas si belle!
--Il faudra tout de même que je vous en paie une neuve, dit Gloriette.
Or, ce soir, comme Ragotte vient de laver, elle trouve à la place de
l’autre une grande glace carrée, à bords vernis comme ceux d’un tableau,
où elle peut se voir presque tout entière.
Elle se rappelle aussitôt la promesse de Gloriette, mais, par timidité
et respect, elle fait l’étonnée.
--Je me demande, dit-elle, qui diable a mis cette glace à cet
endroit-là? Est-ce que, par hasard, ce serait toi, Philippe?
--Oh! non, dit Philippe qui ne sait rien et qui ne se dérange pas de son
travail pour une glace.
--Je savais bien, dit Ragotte, que c’était encore la dame!
--Non, ce n’est pas la dame, dit Lucienne avec brusquerie; c’est moi!
--C’est toi! dit Ragotte stupéfaite.
--Oui, moi. Je l’ai achetée ce matin à un bazar ambulant.
--Toi, répète Ragotte.
LUCIENNE
Et voilà comme tu me remercies!
RAGOTTE
Pourquoi donc que tu m’as acheté une glace?
LUCIENNE
Parce que j’avais de l’argent de trop.
RAGOTTE
Ma pauvre fille! tu ne m’as pas habituée. J’aurais parié gros que
c’était la dame ou mon vieux.
LUCIENNE
Tu penses à papa, tu penses à la dame, tu ne penses pas à ta fille;
c’est comme ça qu’on se trompe!
RAGOTTE
Oh! je me trompais pour mon vieux, mais, pour la dame, je ne me trompais
pas de beaucoup.
* * * * *
Ragotte n’a pu s’acheter une lampe qu’à l’âge de cinquante-cinq ans.
Elle se sert de la lampe sans l’abat-jour qui est au grenier.
--Il me gênait, dit-elle.
Jusqu’à soixante ans, elle n’a connu que le lit de plumes, la couette.
Pour la première fois de sa vie, elle va coucher sur un matelas.
D’un lit où le paresseux s’attarde, elle dit:
--Voilà un lit bien emblavé!
Elle s’étonne que, depuis quelques jours (pour quelques jours,
seulement), je me lève le matin à six heures, et elle dit que je ne
profite plus de ce que je suis monsieur.
--Quand on est chez les autres, dit-elle, on est toujours à terme.
Elle regarde le collier de cuir rouge que la petite chienne de luxe
porte au cou.
--Ah! fine garce, lui dit-elle, que tu es heureuse! on ne m’en a jamais
mis un pareil, à moi!
* * * * *
On ne peut pas lui faire dire qu’elle est de la même pâte que nous. Il
faut qu’il y ait des dames habillées comme Mme Gloriette et des
paysannes mises comme Ragotte.
GLORIETTE
Mais si vous deveniez riche?
RAGOTTE
Ça ne se peut pas.
GLORIETTE
Si quelqu’un vous offrait une belle robe?
RAGOTTE
Est-ce que je saurais la porter?
GLORIETTE
Si on vous avait appris?
RAGOTTE
J’ai la tête trop dure.
GLORIETTE
Si, par un hasard de naissance, vous étiez ce que je suis, et si j’étais
ce que vous êtes?
RAGOTTE
Moi à votre place, madame, et vous à la mienne! oh! oh!
GLORIETTE
Enfin, je suppose.
RAGOTTE
Ce ne serait pas juste.
* * * * *
Le Paul lui reproche de n’avoir pas recousu un bouton de chemise.
--Je ne suis pas ma maîtresse, dit Ragotte. J’ai mon ouvrage; il faut
que je fasse d’abord ce qu’on me commande.
Elle dit «ce qu’on me commande» avec du respect pour qui commande, une
joie grave d’être commandée, la certitude de bien obéir.
--J’écris un mot à Lucienne, Ragotte! Qu’est-ce qu’il faut lui dire de
votre part?
--Dites-lui, madame, qu’on ne fait pas toujours comme on veut.
_Malade._
A peine au lit, elle crie. Le mal commence par les dents, usées
jusqu’aux racines, et gagne les oreilles.
Elle ne peut pas rester couchée. Elle se lève et va mettre sa tête
brûlante sur le feu qui s’éteint dans la cheminée.
Comme elle souffre, Philippe est presque tendre. Il supporte qu’elle
l’empêche de dormir. Il regarde les poutres du plafond et dit parfois à
Ragotte:
--Et ta gueule?
Ragotte répond par un grognement de douleur.
Philippe, pour la calmer, raconte l’histoire d’une de ses dents.
Un jour qu’il se plaignait d’avoir mal, le forgeron lui dit:
--Mets-toi là, près de mon enclume!
Philippe se place. Le forgeron noue à la dent malade le bout d’une
ficelle et à l’enclume l’autre bout, puis il passe un fer rouge devant
la figure de Philippe.
--Mon recul a fait sauter ma dent, dit Philippe, et je serais tombé à
coups de poing sur le maréchal, s’il ne m’avait tenu en respect avec son
fer rouge. Je n’avais plus mal, mais, d’abord, je me suis cru aveugle et
longtemps j’ai cligné de l’œil.
Cette histoire ne faisant pas d’effet, Ragotte, enragée, dit à Philippe:
--Jaguille-moi avec ton couteau!
Philippe, affectueux, glisse la pointe du couteau entre deux dents,
pousse et tourne. Ça craque. Ragotte hurle comme si on lui ouvrait la
cervelle, mais la dent ne cède pas.
Ragotte se décide à la faire arracher en ville par le médecin, pour
quarante sous.
Au retour, sa bouche pisse le sang sur la route.
Elle dit gaiement à Philippe qu’elle fait rire:
--Je l’ai vue; c’était une fameuse dent! Ça ne m’étonne pas qu’elle
tenait si bien; il y en avait plus long d’emmanché dans ma gueule que
dehors.
Elle dit à Gloriette, qui est de retour:
--J’étais contente de savoir que vous reveniez de Paris; je pensais:
nous allons nous raconter, avec la dame, nos maladies de l’hiver.
Elle commence:
--Moi, j’avais mal à la tête et une forte fièvre. J’ai d’abord pris de
l’herbe, une espèce d’herbe amère, de la centaurée. Elle m’a bien fait.
Ensuite, j’ai avalé tous les cachets du médecin. Je n’avais encore
jamais pris de médecine. Ça me mettait le feu au ventre. Il fallait à
chaque instant courir au puits, boire une tasse d’eau fraîche.
--D’eau glacée, Ragotte, de neige fondue? Vous étiez folle!
--Ça me calmait.
--Pour mieux vous brûler ensuite! Et aujourd’hui, comment êtes-vous?
--La fièvre tombe, mais j’ai toujours mal à la tête. C’est le sang.
--Il faut revoir le médecin.
--Oh! pour quoi faire?
--Madame a raison, dit Philippe, bourru et prévenant. Demain je
retournerai le chercher et il t’ordonnera de la nouvelle denrée.
Elle souffre des reins, et, pour ne pas briser son lit dans la journée,
elle se couche sur l’arche au pain.
L’arche est trop courte, bien que Ragotte ne soit pas longue. Il faut
qu’elle se replie en chien. Tout ce qu’on peut obtenir, c’est qu’elle
mette un oreiller sous sa tête et un mouchoir dessus, parce que les
mouches la dévorent.
Autrefois, elle avait des verrues, mais elle les a guéries avec une
pommade qu’elle écartait avant le lever et après le coucher du soleil.
Elle se rappelle exactement de la date de son retour d’âge.
--J’ai _vu_ pour la dernière fois, dit-elle, le jour de la première
communion de mon petit Joseph.
Les deux souvenirs sont casés l’un vers l’autre dans sa tête et ne se
font pas tort.
Dans la solitude, elle a de quoi occuper sa pensée. Elle sait des
histoires que nous ne savons pas et qu’elle ne raconte à personne. Elle
sait que tel jour, derrière les fagots, le gendarme a tapiné la femme du
corroyeur.
Souvent, elle m’agace, assise sur une marche de l’escalier. Elle cause!
elle cause, à voix basse pour ne pas me déranger, et de son bavardage un
murmure monte jusqu’à ma fenêtre et trouble l’air, comme la balle
d’avoine s’échappe du tarare.
_Religion._
GLORIETTE
Pourquoi n’allez-vous presque plus à la messe?
RAGOTTE
Oh! la messe...
GLORIETTE
C’est pour nous faire plaisir? Ma pauvre Ragotte, vous nous jugez mal;
vous êtes libre.
RAGOTTE
Je le sais bien, madame.
GLORIETTE
Vous auriez tort de vous gêner, allez vite à la messe.
RAGOTTE
Je vous remercie, madame, je n’irai pas aujourd’hui. Il faudrait
m’habiller.
GLORIETTE
Vous avez le temps.
RAGOTTE
L’église est trop loin.
GLORIETTE
Peu importe que la messe soit commencée.
--Laisse-la, dis-je à Gloriette, tu ne peux pourtant pas, une païenne
comme toi, forcer Ragotte...
--Je t’assure, dit Gloriette, qu’elle se prive de la messe parce qu’elle
s’imagine que ça nous est agréable.
RAGOTTE
Non, madame, je reste de ma volonté.
GLORIETTE
Vous n’avez donc plus de religion?
RAGOTTE
Si, madame, et vendredi, soyez tranquille, j’observerai le jeûne.
GLORIETTE
Ah! vous jeûnez tous les vendredis?
RAGOTTE
Le Vendredi-Saint seulement, celui de la semaine qui vient.
GLORIETTE
Qu’est-ce que vous mangerez, ce jour-là?
RAGOTTE
De la tourte à l’huile.
GLORIETTE
La tourte est permise?
RAGOTTE
Oui, mais je n’y mettrai pas d’œuf.
GLORIETTE
L’œuf est défendu?
RAGOTTE
Un jaune d’œuf, et on serait en état de péché.
GLORIETTE
Et Philippe, jeûnera-t-il?
RAGOTTE
Comme moi; nous ne ferons pas deux cuisines.
GLORIETTE
Il aime la tourte?
RAGOTTE
Oh! la tourte à l’huile! il va se bourrer.
GLORIETTE
Et s’il demande un œuf?
RAGOTTE
Il n’en aura pas.
--Aimez-vous les juifs, Ragotte?
--Je ne sais pas ce que c’est, je n’en ai jamais vu.
--Tenez! En voilà un.
--Ce monsieur-là?
--Oui, c’est un juif, un ami venu passer huit jours à la campagne. Que
faut-il en faire?
--Si c’est un bon homme, il faut le garder, si c’est un mauvais homme,
il faut le renvoyer.
Le juif part ce soir, mais c’est une coïncidence; il avait fini sa
semaine.
--Croyez-vous au paradis, Ragotte?
--Ma foi, oui, monsieur.
--Espérez-vous y aller?
--Je n’ai point fait de mal.
--Pensez-vous que Philippe ira?
--Pourquoi non?
--Écoutez, Ragotte, aimeriez-vous mieux être toute seule au paradis
qu’avec Philippe en enfer?
--Oh! l’enfer, dit Ragotte, je n’y crois guère.
--Au purgatoire, si vous préférez?
--J’aimerais mieux être avec lui n’importe où.
Puis elle reprend, par pudeur:
--Ce n’est pas qu’il tienne à moi et que je tienne à lui, mais il y a
trop longtemps que nous sommes l’un près de l’autre, ça ne serait plus
la peine de se quitter.
--Et Mme Gloriette, est-ce qu’il vous paraît possible qu’elle aille au
paradis?
--Oh! si elle n’y allait pas, personne n’irait.
--Et moi, Ragotte?
--Oui, monsieur, dit-elle, se dépêchant de le dire.
--Moi aussi! Mais vous oubliez, Ragotte, que ni madame, ni monsieur, ni
les enfants, ne mettent les pieds à l’église, que...
Soudain, je m’aperçois que les yeux de Ragotte s’emplissent de larmes.
C’est sa manière, à elle, de me faire comprendre que je devrais bien la
laisser tranquille.
GLORIETTE
C’est l’Ascension, Ragotte, il ne faut pas manquer la messe, ce jour-là;
voyons, allez-y.
RAGOTTE
Ma foi non, madame.
GLORIETTE
Alors, vous n’irez plus?
RAGOTTE
Guère.
GLORIETTE
Mais, ma pauvre Ragotte, vous vous fermez les portes du paradis!
RAGOTTE
Oh! madame, vous m’avez dit un jour que j’irais. Je suis bien sûre d’y
aller.
D’ailleurs, ce n’est pas à Dieu qu’elle croit le plus:
--Si une poule demande à couver à la Saint-Jean, laissez-la une nuit
dehors avant qu’elle couve.
--Pourquoi, Ragotte?
--Parce que le maître de la maison mourrait dans l’année.
--Il faut mettre treize œufs sous une poule.
--A cause du chiffre treize?
--Oh! non, madame! Non, non... mais la poule serait trop grosse pour
douze œufs et trop petite pour quatorze.
Quand une oie couve et qu’il tonne, il faut appeler les petits dans la
coquille.
--Parce que?
--Je ne sais pas, on dit qu’il faut les appeler.
En mars, on prépare des petits paquets d’avoine et on les fait bénir,
puis on les distribue aux vaches pour qu’elles vêlent bien. Philippe
arrange les paquets. Que Ragotte les porte à bénir, si elle veut!
Avant de se coucher, on va voir avec une lanterne les bêtes à l’écurie.
On y va tous les soirs, sauf la veille de Noël, parce que, la veille de
Noël, les bêtes causent.
Un veau qui tette mal, Ragotte le traite de feignant, mais elle l’excuse
si c’est en pleine lune, parce qu’en pleine lune, un veau a de la
paresse à téter.
--Ça n’y fait peut-être rien, dit-elle.
Mais peut-être que Ragotte a raison, que nous subissons tous, à notre
manière, l’influence de la lune, et que la page écrite en lune dure ne
vaut pas la page écrite en lune tendre.
La corneille prisonnière fait trop la vie dans sa cage, il va encore
arriver quelque chose!
Justement, le petit Joseph vient de mourir, à Paris.
II
LA MORT DU PETIT JOSEPH
L’infirmière dit à Gloriette:
--Votre petit jeune homme ne va pas.
--Perdu?
--Bien malade!
Et le médecin:
--C’est une méningite! Il peut vivre encore huit jours ou trois
semaines. Trois semaines, ça m’étonnerait. Prévenez la famille.
J’écris à Philippe et lui conseille de venir à Paris.
--Triste voyage! dit-il en arrivant.
Il va tout de suite à l’hôpital avec sa fille Lucienne et ne trouve pas
Joseph si mal.
--Il vous a reconnu, Philippe?
--Oh! et même de loin! Il faisait: bou! bou! avec ses lèvres. Je lui ai
dit: «Tu veux donc m’embrasser?» Il a répondu: «Oui.» Je me suis penché,
et, comme mon pied glissait, il m’a dit: «Tu vas tomber!» Il a voulu
boire, Lucienne soutenait le verre par le fond. Je disais à Joseph: «Tu
en as assez!» C’était pour rire, non pour lui refuser son lait. Il
répondait: «Ma foi, je bois tout!» Et il a tout bu; preuve qu’il va
mieux.
--Ne vous faites pas d’illusion!
--Oh! je ne m’en fais pas beaucoup; son mieux, c’est peut-être son pire.
--Dès qu’un grand médecin comme le sien a parlé!...
--Quelquefois, les médecins se trompent, dit Philippe.
--Pas quand ils affirment qu’il n’y a rien à faire.
--Ah!
--J’admire les grands médecins, dit Gloriette émue.
La barbe de Philippe et ses rides se brouillent et sa figure a bientôt
l’air d’une souche trempée.
--Vous avez pu, Philippe, vous assurer par vous-même que Joseph est bien
soigné à cet hôpital?
--Oui, mais il y a de l’eau qui lui coule du front et le mouille jusqu’à
l’estomac.
--C’est l’eau de la glace qu’on lui met sur la tête pour endormir le
mal. Vous ne trouveriez pas de glace à la campagne.
--Non; il serait mieux tout de même si quelqu’un restait près de lui.
--L’infirmière ne bouge pas, Philippe! Elle va d’un malade à l’autre.
Elle ne quitte la salle que pour déjeuner, et elle n’a que ce moment de
repos. C’est dur, le métier des infirmières; elles travaillent de sept
heures du matin à sept heures du soir.
--Joseph n’aurait pas d’infirmière chez nous, répond Philippe, mais moi,
la Ragotte ou le Paul, on ne le laisserait pas seul, on serait toujours
là pour le recouvrir s’il se découvrait et pour lui donner quelque
chose, quand il demanderait à boire, ou n’importe.
--Ce n’est pas de soif que Joseph mourra, Philippe. Que dites-vous de
l’hôpital? Vous n’en aviez pas encore vu?
--Non.
--Il vous a semblé bien tenu, hein? propre, tout luisant!
--C’est assez convenable.
--Depuis combien d’années Joseph est-il à notre service?
--Ce serait la septième.
--Sept ans, déjà! Espérons qu’il n’aura pas été bien malheureux chez
nous.
--Il ne se plaignait pas trop, dit Philippe.
L’infirmière est jolie, blonde, douce et grave; elle ne s’attarde pas
aux malades qui plaisantent. Elle donne avec le même sérieux le verre de
lait et la bouteille à pipi. Malgré son métier, elle reste si bien femme
que Gloriette, à sa vue, ne manque pas de dire:
--Comme je la comprends! Moi aussi, j’aimerais être garde-malade.
Le petit Joseph n’a presque pas de fièvre et il divague. Il divague
poliment, d’un air raisonnable. Il a reconnu son père et ne se rappelle
plus sa visite. Il semble qu’on lui ait asséné un coup de marteau sur le
crâne, non pour le tuer, mais pour l’étourdir. Il grimace et ne souffre
pas. Ses mains sont glacées, l’une blanche, l’autre violette. Elles se
cherchent, mais si la blanche fait, à elle seule, plus de la moitié du
chemin, la violette bouge à peine.
--Vous m’emmenez? me dit-il.
--Oui, bientôt.
--Oh! je peux marcher, allons! dépêchons-nous!
Il s’efforce de remuer ses jambes inertes.
--On m’a monté ici sur un brancard, dit-il, mais, pour redescendre, je
les aiderai et je tiendrai le bout du brancard.
Il voit au mur des ronds de soleil et s’écrie:
--Oh! des brioches!
--Hier, dit-il, un vieux était très malade. Il a demandé le bon Dieu. Il
est là, dans l’armoire, le bon Dieu.
L’interne l’a questionné.
--Buvez-vous quelquefois?
--Non.
--Jamais?
--Non, non.
--Qu’est-ce que vous faites?
--Moi?
--Oui, vous, dans la vie?
--Je suis domestique.
--Servez-vous aux repas?
--Oui.
--En débarrassant la table, vous prenez la goutte?
--Il n’y a pas de goutte chez nous! répond le petit Joseph avec force.
Les autres malades nous observent et se disent sans doute:
--C’est lui, ce n’est pas moi, qui va mourir.
--Bonsoir, petit!
--Vous partez?
--Oui, nous reviendrons.
--Et moi, je reste?
Va-t-il pleurer? Quand je me retourne, ses yeux s’amusent déjà aux
brioches qui s’arrondissent sur le plâtre blanc.
--Là-bas, on les habille, me dit Philippe; est-ce qu’on va l’habiller?
--Je ne crois pas. Nous lui donnerons un drap, avec un oreiller, et il
sera mieux dans un drap propre que dans ses effets qui ne l’étaient
plus.
--Là-bas, on les habille, répète Philippe.
--Ici, non. Chaque pays a ses habitudes. Paris a les siennes. Il faut
les respecter.
--Oui, mais je ne veux pas qu’on jaguille Joseph.
--Comment?
--Je ne veux pas qu’on le jaguille! Vous, qui connaissez les médecins,
défendez-leur de le jaguiller. Je sais qu’à l’hôpital ils jaguillent les
morts, si on ne dit rien. Ils ont jaguillé la fille de Rolin. Moi, je ne
veux pas: Défendez!
Il parle ainsi, têtu et sombre, parce qu’il se souvient d’en avoir
presque jaguillé un lui-même à la ferme des Corneille. Un domestique
était mort subitement. La Compagnie d’Assurances exigea l’autopsie, et
le médecin fit l’opération avec l’aide de Philippe, renommé pour son
adresse à égorger les porcs. Philippe, quoique habitué au sang, ne
trouva pas que c’était de l’ouvrage bien agréable.
--Défendez, monsieur, défendez!
--Je ferai votre commission.
--Je n’ai plus rien à faire ici, je m’en vas, dit-il à Lucienne.
Il s’assure qu’il a dans sa poche le livret de caisse d’épargne et le
porte-monnaie du petit.
--Vous savez que vos autres enfants ont droit à la moitié de cette
somme?
Philippe ne répond pas. Il boutonne étroitement sa veste et son
pardessus, se coiffe d’aplomb, et dit à sa fille, d’un ton autoritaire:
--Je pars, je l’ai vu, ça suffit; mais toi, tu restes. Tu iras à
l’hôpital tous les jours, et tous les jours tu écriras pour donner de
ses nouvelles. N’y manque pas; tu m’écoutes?
J’avais dit à Philippe:
--Vous êtes un homme, vous! un homme s’en tire, mais Ragotte n’est
qu’une pauvre vieille maman; soutenez-la!
Philippe nous télégraphie de là-bas:
«Ragotte pas malade, mais ennuyée.»
Après Philippe, c’est le Paul qui vient voir son frère Joseph une
dernière fois. Il a voulu partir à toute force. Il arrive à la gare de
Lyon, au milieu de la nuit, et il attend que l’heure soit convenable
pour sonner à la porte du concierge.
Il se présente avec une petite cravate-plastron de couleur printanière,
où brille une épingle dorée, et dès les premières paroles, il pleure,
comme une grosse pomme cuite fendue.
Le Paul ne veut pas s’y connaître moins qu’un autre.
--Oh! pour moi, il est perdu! dit-il.
Joseph aura été deux fois à l’hôpital. La première fois, Ragotte criait:
--Il n’en sortira plus!
Nous l’avons réprimandée ferme. Joseph est sorti.
--Je regrette mes paroles de défiance, a dit Ragotte. Oh! je n’aurai
plus peur de l’hôpital, et si mon petit y retourne, je me tiendrai
tranquille.
Le petit Joseph y est retourné, et, cette fois, il y reste.
Lucienne et le Paul ont du chagrin, mais surtout de la mauvaise humeur.
«Ça m’agace!» dit Lucienne. Ils gémissent en bougonnant.
--Ce n’était pourtant guère difficile à voir, que la fin approchait!
--A quoi ça sert d’envoyer une dépêche? Il est mort, il est mort!
Le Paul dit à Lucienne:
--Naturellement, je reste à Paris jusqu’à demain. Il faut bien que
j’achète une couronne!
Et Lucienne dit:
--Inutile de faire tant de frais! C’est déjà gentil de l’emmener. Et tu
sais qu’on ne les habille pas, ici; tâche de garder ça pour toi et de ne
pas raconter chez nous qu’on l’a mis dans le cercueil sans l’habiller.
--Je ne suis pas si bête que tu crois, répond le Paul.
--Non, dit Lucienne, mais tu n’as guère souvent la main à la poche,
quand il s’agit de payer! Si tu me remboursais! tu t’imagines que ça ne
coûte rien, le Métro?
Ils disent: «Je l’ai vu; il est tel qu’hier; la mort ne l’a pas changé!»
C’était bien la peine!
--Pour l’emmener, disent-ils, on paiera avec ses économies. C’est son
argent. Il faut que l’argent qu’il a gagné lui profite.
--Cet argent, dis-je, profitera surtout au patron de ce monsieur noir
qui vient de nous faire ses offres.
--Vous avez raison, mais si Joseph pouvait parler, il dirait comme nous.
C’est Philippe qui reçoit la dépêche au village. Il la lit et pleure
d’abord, seul, tout son saoul. Il garde la dépêche dans sa poche plus
d’une heure.
Ragotte est au coin du feu avec une voisine, la Chalude. Philippe, sans
donner la dépêche à Ragotte, puisqu’elle ne sait pas lire, sans même la
lui montrer, l’embrasse, ce qu’il ne faisait plus depuis des années.
Ragotte comprend et pleure dans son tablier.
La Chalude, ayant deviné, pleure aussi.
Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement. Ragotte a dit:
--Nous avons beau être pauvres, nous ne sommes pas mal regardés!
Elle aura bien du plaisir à se rappeler toutes les personnes qui se sont
dérangées.
Mais Philippe n’y était pas. Au dernier moment, il a refusé de mettre
une chemise. Il a dit, d’une voix sourde:
«Non, je n’irai pas!» Et il est allé se coucher sur la paille, près de
Jaunette.
Le monde marchait, silencieux sauf la Chalude, courbé contre le vent qui
balayait la route. La Chalude, qui ne parle pas vite, mais qui finit
tout de même par dire ce qu’elle veut, déclarait à Lucienne:
--Il y a juste treize ans que, à la même époque, au mois de mars, votre
frère aîné est mort. J’ai bonne mémoire, je ne me trompe pas. Et quand
votre frère aîné est mort, il y avait juste treize ans que votre
grand-père était déjà mort. Vous verrez que, dans treize ans, il y aura
encore quelque chose pour vous.
A l’église, M. le curé en donna pour ses vingt-cinq francs, mais il
n’était pas rasé, ce que tous remarquèrent.
On a vraiment bien pleuré le petit Joseph. Je ne l’ai jamais vu pleurer
lui-même, et c’est la première fois qu’il faisait pleurer les autres.
Quelques jours encore, il continue de vivre pour ceux qui ne savent pas.
--Et votre petit jeune homme, on ne le voit plus; qu’est-ce qu’il
devient?
--Mort.
--Oh! pardon! si j’avais su, je ne vous aurais pas demandé de ses
nouvelles.
Il venait de faire une folie.
Souvent invité aux noces de son village, où il ne pouvait que regarder
les danseurs, il prenait, cet hiver, sans le dire à personne, des leçons
de danse. Il avait acheté d’un coup pour cinquante francs de cachets.
Il en laisse trois ou quatre.
_Le chagrin de Ragotte._
Quand le petit Joseph venait la voir, il était câlin avec elle. Il ne
lui flanquait jamais rien dans les jambes. Il ne partait pas sans lui
glisser, au moment de l’adieu, sur ses gages à lui, une pièce d’argent
pour sa cachette, et comme Ragotte voulait la rendre, il lui tenait la
main fermée jusqu’à l’arrivée du train.
Le petit Joseph lui revient trop fort à la pensée; elle dit à Gloriette:
--Oh! si vous saviez, madame, comme on se sent puni!
--Puni de quoi, Ragotte?
--Oh! madame! Oh! madame!
Elle ne saurait pas le dire au juste... peut-être d’avoir oublié que le
malheur nous guette à chaque instant, et qu’il faut toujours vivre en
inquiétude.
Elle dit à propos des leçons que la vie nous donne:
--Il faut être pris pour être appris.
Et à propos du petit Joseph:
--Tant qu’on ne passe pas par là, on ne passe pas serré.
Tous les matins, elle pleure en tapotant le lit avec la petite fourche
usée et jaunie.
--Il aurait été si content de me voir un matelas!
Elle a gardé son réveil-matin, dont elle aime entendre le tic-tac, mais
s’il s’arrête, elle n’ose pas le remonter et elle appelle Philippe pour
qu’il le remette en vie.
Son ouvrage fini, elle pense à Joseph et ça lui fait mal. Elle y pense
trop et ça l’endort. Elle baisse la tête plus bas, un peu plus bas,
jusqu’à ce qu’elle la relève avec brusquerie, comme si elle venait de
heurter du front la pierre du petit.
L’après-midi, elle s’assied au pied de la croix qui est à l’ombre,
devant la porte.
Elle y raccommode, elle y rêve et elle y dort.
Comme le bas de la croix était vermoulu, on l’a scié, et la croix,
replantée, se trouve à la taille de Ragotte. Debout, elle pourrait
coller son oreille à la niche vide entre les deux bras et dire:
--J’ai cru qu’on me parlait!
Mais, assise, elle semble porter la croix sur son dos et se reposer là,
n’en pouvant plus de fatigue et de misère.
Depuis longtemps, elle ne croyait plus à l’enfer, et, depuis la mort du
petit Joseph, elle cesse même de croire au paradis.
A quoi bon?
Elle sait que Joseph est là-bas, au cimetière. Elle profite du dimanche
pour aller le voir. Elle ne prie pas. Elle aime mieux pleurer. Elle lui
parle à voix haute et elle lui dit, pour qu’il entende:
--Oh! pauvre petit Joseph, tu étais si bon pour moi!
Elle viendra prochainement à côté de lui, mais elle n’espère pas le
retrouver plus tard au ciel.
Y a-t-il seulement un ciel?
Est-ce que Mme Gloriette, si savante, croit au ciel?
Puisque madame n’y croit pas, comment Ragotte y croirait-elle?
Il n’y a point de ciel; il y a, dans le cimetière, le corps du petit
Joseph, et il y a, dans l’armoire de Ragotte, le linge qu’il a laissé,
et qu’elle déplie et replie (oh! que c’est dur!), en criant de chagrin.
Elle résume ainsi sa vie, hochant la tête:
--J’ai enduré bien du mal!
Elle dit encore qu’elle a versé des larmes pour faire marcher un moulin.
Elle n’oserait point aller voir sa fille à Paris.