faire qui pût la chagriner, lui facilitait les occasions d’être seule
avec l’enfant, parce que l’_innocente_ ne paraissait vraiment joyeuse
que dans ces momens-là. Louise, à qui on donnait la liberté de s’en
aller seule avec Julie, jusque dans le petit bois, là où elle cachait
son argent au pied d’un arbre, Louise avait donc eu déjà toute
possibilité d’emporter sa fille, après lui avoir dit: Je suis ta mère!
Mais les raisons qui l’avaient détournée de ce dessein existaient encore
en partie: son petit trésor n’était pas suffisant pour les nourrir même
pendant un court voyage; Gustave ne devait pas arriver avant quelques
mois, et Julie n’était pas assez déshabituée du luxe pour entrer, sans
peine, dans la nouvelle existence de leur misère.
Chaque fois qu’on achetait à son enfant quelques vêtemens un peu riches,
Louise, avec un gros soupir, disait à Léocadie que parer Julie de toutes
ces belles choses, c’était lui donner le goût de la coquetterie, c’était
la rendre vaine. Elle ajoutait tristement:
--Pourquoi l’accoutumer à la richesse? on ne sait pas ce qui peut
arriver.
Léocadie souriait des observations de l’_innocente_.
Par une singulière fatalité, la petite fille s’obstinait à faire
résonner les touches d’un mauvais piano que Gustave avait fait placer
dans la salle basse du château. Le bruit qu’elle tirait de cet
instrument lui plaisait sans doute: elle passait des heures entières à
promener ses doigts sur le clavier. Louise, à qui la vue de ce piano
rendait présente l’histoire de tous ses malheurs, suppliait en vain sa
fille de s’occuper plus sérieusement. Elle l’engageait à coudre, elle
l’entretenait de Dieu, elle essayait d’attacher sa jeune ame à la
lecture de quelques livres de morale. Mais l’enfant détournait la tête
avec distraction, et c’était de musique qu’elle parlait. Louise, un
jour, emportée par la violence de ses souvenirs, effrayée pour l’avenir
de sa fille, brisa les touches du piano. Julie pleura beaucoup: il
fallut plusieurs semaines avant qu’elle pardonnât à Louise cette
mauvaise action. Quant aux habitans de Baroy, ils disaient:
--Qu’y faire? c’est une _innocente_.
Ainsi vécut Louise l’espace de quelques mois, son temps partagé entre
des occupations diverses, mais qui toutes avaient l’avenir de sa fille
pour but: mendier une partie du jour, travailler une partie de la nuit,
préparer doucement Julie aux privations de la pauvreté.
Quand elle cessait ou de mendier, ou de travailler, ou de surveiller
Julie, elle allait trouver la nourrice et la suppliait de lui redire
pour la centième fois, et dans les moindres détails, la vie du premier
âge de son enfant.
Alors, Léocadie, pour faire plaisir à l’_innocente_ raconte de nouveau
comment Julie lui a été confiée dès le premier mois de sa naissance;
comment elle a gardé cet enfant cinq années de suite, Gustave les venant
voir toutes deux de loin en loin, à cause des longs voyages qu’il
faisait hors de la France. A cela elle ajoute l’expression de sa douleur
le jour où Gustave lui reprit Julie. Depuis plus de quinze mois, on
n’avait reçu aucune nouvelle du jeune _seigneur_, non plus que de M.
Charrière père, qui, du reste, avait cessé de venir en ce château, la
propriété de Gustave, dont la mère était une demoiselle de Baroy.
Léocadie n’entendait parler de personne, et elle élevait l’héritière de
Baroy comme son propre enfant, lorsque, tout à coup, Gustave arrivant,
on ne sait de quel pays, parut un soir au château, et repartit le
lendemain au matin avec Julie...
Chaque fois que Léocadie en est là de son récit, elle sanglote, et
l’_innocente_ mêle abondamment ses pleurs aux pleurs de la bonne
flamande. Après quoi Louise supplie la nourrice de reprendre, pour se
consoler, l’histoire heureuse des premières années de son enfant.
On dirait que cette histoire, Louise ne la connaît pas encore. Avec
quelle attention elle écoute l’excellente Léocadie! de quelle ame elle
la remercie de son amour et de ses soins! de quelles vives caresses elle
paie la complaisante nourrice! et pourtant comme elle envie à cette
femme le bonheur d’avoir reçu le premier sourire de sa fille!
CHAPITRE VII.
On touchait à la fin de septembre. Tout à coup, le bruit se répandit au
château que le _seigneur_ se disposait à venir. L’époque de son arrivée
fut fixée par Célestin lui-même du dimanche prochain au dimanche qui
devait suivre. Pourquoi le dimanche? sur quelle certitude était fondé le
retour si inattendu de Gustave? Personne n’en savait rien; mais on
disait: Bien sûr, il arrivera l’autre dimanche.
C’était le mercredi. Louise calcule avec effroi qu’il lui reste à peine
douze jours, elle qui comptait encore sur un mois ou deux de sécurité.
Cette nouvelle vraie ou fausse lui fait prendre la résolution de ne plus
apporter à sa fuite que le retard rigoureusement nécessaire pour y faire
consentir sa fille, en lui révélant peu à peu qu’elle est sa mère.
Dans l’intervalle des demi-confidences qu’elle se promet de faire à son
enfant, elle a dessein de chercher parmi les bourgs ou villages dont
elle n’est pas connue des secours nouveaux et plus abondans sans doute
que ceux obtenus jusqu’alors. Elle récapitule ses quêtes à Plouy, à
Floyon, au Rétiau, dans tous les lieux environnans, et elle voit qu’elle
possède quarante et quelques francs, y compris le paiement de son
travail à Baroy. Cette somme lui semble bien misérable pour s’en aller
jusqu’à Bordeaux, où est la famille de son père. Ma fille est trop
faible et trop jeune, se dit-elle, pour faire la route à pied; il nous
faudra prendre des voitures: nous n’arriverons jamais. Mendier ma fille
à la main, c’est à quoi je ne pourrais pas me résoudre. Je veux bien
mendier pour elle, mais non avec elle..... et puis si, par malheur, les
passans des grandes routes n’avaient pitié ni d’elle ni de moi!
Persuadée qu’en tout cas elle trouverait plus de commisération dans les
petits villages de la Flandre que sur les chemins qui aboutissent aux
grandes villes, Louise se décide à compléter dans les villages un peu
éloignés de ses quêtes habituelles la somme dont elle croit avoir besoin
pour se rendre à Bordeaux. Une fois là, dans la famille de son père, au
milieu de ses amies d’enfance, elle espère d’être sauvée. En disant que
je mendie pour nourrir ma fille, pense Louise, ils ne me refuseront pas
leurs aumônes, et j’obtiendrai peut-être assez d’argent pour aider à
notre voyage.
Avant de quitter le château jusqu’au soir, Louise voulut jeter dans
l’ame de Julie les premières pensées d’un départ dont l’exécution
devait assurément rencontrer de vifs obstacles. Elle n’était pas femme à
se dissimuler les difficultés d’une pareille entreprise, mais, ne les
supposant pas insurmontables, elle se flattait de les aplanir.
Seule, dans le jardin, avec sa fille, elle l’attira doucement sur ses
genoux, et elle lui dit:
--Julie, est-ce que tu te plais beaucoup dans ce vilain château?
--Non, ma bonne Louise, non.... Je n’ai personne avec qui jouer, je
m’amuse mieux à Paris; papa m’emmène au spectacle. Connais-tu le
spectacle, toi?
--Je l’ai connu, Julie, quand j’étais riche...
--Tiens! tu as été riche?..... Ah bien, c’est drôle, ça!... Si tu l’as
été, pourquoi donc ne l’es-tu plus?
--Des malheurs, des malheurs affreux..... qui m’ont troublé la
raison.....
--Allons, ne pleure pas, ma bonne Louise, je t’en prie bien... tu me
fais de la peine.
Julie, avec ses petites mains, essuyait les larmes de sa mère, qui se
laissait pleurer, heureuse de sentir passer sur ses joues les doigts de
son enfant.... Elle les baisait en passant.
--Dis-moi, Julie, penses-tu quelquefois à celle dont je t’ai parlé si
souvent?...
--Je ne me rappelle plus...
--Ta mère?...
--Laquelle? maman Léocadie?
--Non, ta véritable mère, celle qui t’a donné naissance?
--Puisqu’elle est morte!
--Mais si elle ne l’était pas?
--Comment veux-tu donc qu’elle ne le soit pas, puisqu’elle l’est?
--Mais, je suppose, si tout d’un coup tu apprenais qu’elle existe?
qu’est-ce que tu lui dirais?
--Je ne peux rien lui dire: je ne la connais pas.
--Mais si tu la connaissais..... Julie?...
--Je ne l’ai jamais vue, et puis, d’ailleurs, je te dis qu’elle est
morte.
--Ton père te l’a dit?
--Oui, ma bonne Louise.
--Et... jamais il ne te parlait d’elle que pour te dire..... qu’elle
était morte?
--Non, jamais...
--L’aimerais-tu bien ta mère, si elle vivait?...
--Oui, si elle était bonne...
--Si elle te caressait comme je te caresse?...
--Oui.
--Si elle t’aimait comme je t’aime?...
--Oui.
--Si elle te disait: Julie, il faut me suivre, ma fille, quitter pour
moi le château; le ferais-tu?
--Oui, pourvu qu’elle me remmène dans notre maison de Paris..... Mais,
qu’est-ce que tu as donc encore? tu pleures toujours.
--C’est que j’ai eu une fille comme toi.....
--Je sais bien; et c’est ça qui t’a rendue _innocente_?
--Oui, Julie.
--Est-ce qu’elle est morte, ta fille?
--Oh! non, elle n’est pas morte, s’écria Louise en serrant son enfant
avec amour... Non, elle n’est pas morte, Julie... Mais quand je lui ai
dit de quitter son père pour me suivre... elle n’a pas voulu.
Louise regardait sa fille avec un trouble extrême; elle attendait sa
réponse comme un arrêt de mort.
--Elle n’a pas voulu s’en aller avec toi? reprit l’enfant... Ah!
--Cela t’étonne, n’est-il pas vrai? Tu aurais tout quitté pour suivre ta
mère, toi?
--Oui, tout le monde, excepté mon papa.
--Ton papa, Julie, pense donc qu’il te laisse ici toute seule, qu’il t’y
a laissée cinq ans, qu’il t’oublie, qu’il ne prend pas soin de toi; au
lieu que ta mère...
Louise s’arrêta effrayée. Son secret était près de lui échapper: elle
garda un long silence... mais son cœur était plein de bonheur. Elle
pensa que sa chère enfant, préparée doucement à ce qu’elle voulait lui
apprendre, le jour d’une entière confidence venu, n’hésiterait pas de
croire qu’elle fût sa mère; et qu’alors, au moyen d’un conte adroitement
ménagé, sous prétexte qu’elles allaient rejoindre Gustave, il serait
possible de lui faire quitter le château. Toutes les combinaisons qui
devaient amener ce résultat n’étaient pas encore bien nettement arrêtées
dans l’esprit de Louise, mais enfin elle espérait assez en la force de
son amour, en l’aide de Dieu; elle connaissait assez le bon naturel de
sa fille, pour être maintenant à peu près certaine de la réussite.
Elle s’éloigna donc avec la presque assurance de voir bientôt finir tous
ses malheurs.
Elle marchait depuis une demi-journée, tendant la main à toutes les
portes, et assez satisfaite du produit de ses quêtes. Déjà elle songeait
à reprendre le chemin du château d’où elle était éloignée d’environ
quatre lieues. Un sentier étroit serpentait devant elle, sur la lisière
d’une forêt. Elle suivait ce sentier, haletante de lassitude et de
chaleur; un homme l’aborda, c’était un garde-champêtre.
--Où allez-vous?
--Je cherche mon pain, répondit Louise avec une sorte de crainte.
--Est-ce que vous êtes de ce pays-ci?
--Non, monsieur.
--Vous faites la contrebande, n’est-ce pas?
--La contrebande! répéta Louise toute troublée.
--Vous sentez bien que ça m’est égal. Je ne suis pas douanier. Je vous
demande ça pour savoir.
--Non, monsieur, je vous assure que je cherche mon pain.
--Oui, oui, une vagabonde..... avez-vous des papiers?
--Est-ce qu’on a besoin de papiers pour vivre d’aumônes?.....
Louise était tremblante. Le garde-champêtre la saisit par le bras.
--Je vous arrête, dit-il, suivez-moi chez M. le maire. Vous m’avez la
mine d’une voleuse.
Louise se jeta aux pieds du garde.
--Par pitié, lui dit-elle, monsieur, ne me menez pas en prison, ma fille
m’attend..... monsieur, ma fille.....
--Allons, avancez, lui dit brutalement le garde, vous n’êtes pas de ce
pays-ci, vous n’avez pas de papiers, je vous emmène, et d’ailleurs, si
vous étiez une brave femme, vous ne trembleriez pas comme vous faites.
--Je vous dis, monsieur, s’écriait Louise poussée rudement par le garde,
je vous dis que je suis une mendiante, que je cherche mon pain pour
nourrir ma fille!....
--Si c’était vrai, votre fille serait avec vous!
--C’est un enfant, monsieur, elle ne peut pas marcher.....
Le garde parut frappé de cette observation, il cessa de chasser Louise
devant lui.
--Ah! elle est trop petite pour marcher? c’est possible, eh bien! nous
allons voir; où l’avez-vous laissée votre fille?
Louise balbutia, rougit, pencha la tête en pleurant, elle n’osait dire:
--Ma fille est au château de Baroy.
--Vous voyez bien que vous êtes une menteuse, reprit le garde.
Et malgré toutes les prières, tous les efforts de Louise, il l’entraîna
vers un petit village voisin.
--Vous vous expliquerez devant monsieur le maire, lui dit-il.
M. le maire n’était pas revenu des champs. Le garde, qui voulait déposer
sa capture en lieu de sûreté jusqu’au retour du chef municipal, la
conduisit près de l’église, à laquelle était attenante une petite
chambre, chapelle autrefois, maintenant prison ou grenier, selon qu’on y
mettait des vagabonds ou du fourrage. Louise, en voyant l’asile honteux
qu’on lui destinait, mais surtout en pensant à sa fille qu’elle ne
verrait ni ce soir-là, ni peut-être le lendemain, lutta de toute son
énergie avec le garde, lorsqu’il voulut la pousser dans cette espèce de
prison. Mais convaincu, par la résistance de Louise, que réellement il
avait affaire à quelque voleuse, cet homme, robuste d’ailleurs, se
débarrassa aisément d’elle et l’enferma sous clef.
Les cris de la malheureuse mère se faisaient entendre d’un bout du
village à l’autre. Sa prison avait une petite fenêtre, protégée par deux
barreaux de fer, le tout donnant sur une ruelle. Suspendue à ces
barreaux, Louise appelait du secours, implorait la pitié publique, mais
en vain; personne ne venait. Vers le soir, elle redoubla ses cris, et
bientôt une foule d’habitans de tout sexe accourut pour savoir quelle
était cette femme et quel pouvait être son crime.
Le maire arriva, suivi du garde-champêtre qui portait du pain et un peu
d’eau à la prisonnière.
M. le maire commença l’interrogatoire. Louise pressée de questions sur
son nom, sur sa famille, sur son pays, finit par dire:
--Je me nomme Louise Drouart, je n’ai pour toute famille qu’un enfant et
j’habite le château de Baroy.
--Et à quel titre, demanda le maire, habitez-vous le château de Baroy?
Vous avez dit au garde que vous êtes mendiante.
--C’est vrai, répondit Louise. Les jardiniers de Baroy me logent la
nuit, et je mendie le jour.
--Et votre fille, où est-elle? habite-t-elle le château comme vous?
--Non, monsieur...... ma fille est à.... Floyon.
--Chez qui?
--Chez un de ses parens.
--Le nom de ce parent?
--...Drouart.
--Je prendrai des informations là-dessus.
--M. le maire, fit observer le garde, vous savez qu’elle m’a dit à moi
qu’elle n’est pas de ce pays-ci, et voilà maintenant qu’elle est de
Floyon!
--J’enverrai à Floyon et au château de Baroy, répondit le maire; et si
elle nous a fait des mensonges, nous l’expédierons pour Avesnes
dimanche, jour où viennent les gendarmes. Elle tâchera de s’entendre
avec les tribunaux.
Le maire et le garde-champêtre sortaient; Louise les poursuivit de ses
pleurs et de ses prières.
--Laissez-moi m’en aller! s’écriait-elle; je ne vous ai pas menti.
Donnez-moi quelqu’un pour me conduire jusqu’au château de Baroy, vous
verrez que je ne suis pas une voleuse!
--A propos, dit le garde, M. le maire, est-ce que nous ne la fouillons
pas?
--Je le veux bien, répliqua Louise, fouillez-moi; mais du moins, si vous
reconnaissez que je ne suis pas une malhonnête femme, si vous ne trouvez
rien sur moi que les misérables sous que j’ai quêtés sur ma route,
rendez-moi la liberté, rendez-moi la vie; laissez-moi aller embrasser
mon enfant!
Ce fut le garde-champêtre qui fit les recherches. Dans une des poches de
Louise, il trouva le menu produit de sa quête du jour; dans l’autre,
quelques débris de pain.
--Je crois bien, dit-il, que si elle a volé quelque chose, elle ne l’a
pas mis dans sa poche.
En disant cela, il porta vivement la main sur le haut de la robe de
Louise.
Celle-ci recula indignée: Monsieur!... s’écria-t-elle...
--Qu’est-ce que vous faites donc? demanda le maire au garde.
--Je sais ce que je fais, reprit-il en introduisant les doigts avec
force sous le corset de Louise.
Louise se débattait, demandait grâce... Le garde triomphant tira du sein
de Louise un petit mouchoir brodé en dentelles: à un des coins il
portait pour marque les lettres J. C.
La pauvre femme, qui se voyait ravir ce trésor, ce petit mouchoir que sa
fille tenait à la main, pendant la danse, le jour de la ducasse
d’Étrœung, ne se sentait pas le courage de le réclamer comme étant à
son enfant. Elle le lui avait dérobé, le lundi matin, en route, dans la
voiture, et elle avait appliqué sur ses lèvres, serré sur son cœur,
ce précieux tissu encore tout mouillé de la sueur qui coulait du visage
de sa chère Julie. Depuis lors elle l’avait gardé comme une relique.
Maintenant qu’on le lui reprenait, pouvait-elle dire: Je ne l’ai pas
volé, il est à moi, car il est à ma fille! Quelle apparence, d’ailleurs,
qu’un mouchoir brodé appartînt à la fille d’une misérable mendiante? On
ne le croirait pas, et si on le croyait, n’était-ce pas publier un
secret dont la révélation inopportune pouvait ruiner toutes ses
espérances, tout son bonheur!
Seulement elle se traînait aux pieds du _mayeur_ et de son garde, en
leur criant à mains jointes:
--Je ne suis pas coupable, messieurs, je suis une pauvre mère;
rendez-moi la liberté!
Mais quelles que fussent ses supplications, Louise, vagabonde, mendiante
et soupçonnée de vol, devait être remise, le dimanche suivant, entre les
mains des gendarmes d’Avesnes.
CHAPITRE VIII.
L’absence prolongée de Louise a laissé fort inquiets les habitans de
Baroy. Voilà deux jours que l’_innocente_ n’est rentrée au château, et
tout le monde, depuis Julie jusqu’au vieux père de Célestin, s’étonne et
s’alarme de ne pas la voir paraître. On la fait chercher dans les
environs: personne ne peut dire ce qu’elle est devenue. Quelques
moissonneurs racontent seulement qu’elle est passée dans la journée du
mercredi, tout à côté d’eux; mais nul ne sait si elle a passé la
frontière ou si elle est restée en France. Louise est connue à deux ou
trois lieues à la ronde, et cependant, quelque villageois qu’on
interroge, aux alentours, chacun déclare ne l’avoir pas rencontrée.
Deux motifs expliquent l’inquiétude et les recherches auxquelles se
livrent Célestin et sa famille: leur amitié pour Louise;
l’extraordinaire de sa disparition. Du moment où Louise a trouvé asile
et protection au château, elle est constamment rentrée avant la nuit.
Nous avons même vu que, dans ses excursions quotidiennes, elle
revenait, une et deux fois par jour, se reposer à Baroy.
Le jeudi soir, second jour de l’absence de Louise, un monsieur, qui
paraît pressé, frappe rudement à la principale porte du château: c’est
M. le maire d’Étrœung. Célestin court à la hâte, et Julie aussi, et
aussi Léocadie, tous espérant que M. le maire, leur ami, vient leur
donner des nouvelles de _l’innocente_; mais M. le maire ignore
l’accident qui les afflige; il n’a pas entendu parler de Louise, et s’il
leur rend visite, c’est parce qu’il s’en va ce jour-là même à Paris, et
qu’il ne veut pas se mettre en route avant de s’informer de leur santé,
de la santé surtout de mademoiselle Julie, avant de savoir, en un mot,
s’ils n’ont pas quelques lettres, quelque commission à lui donner pour
M. Gustave Charrière.
Cette grande nouvelle leur fait un moment oublier Louise. M. le maire se
rend à Paris! M. le maire va voir le _seigneur_! C’est un événement pour
eux tous. Célestin est confondu d’admiration: devant lui est un homme
qui, dans vingt-quatre heures, se promènera dans la grande ville
qu’habite le propriétaire de Baroy, ce riche possesseur d’un château en
province, d’un hôtel et d’une voiture à Paris! Célestin peut à peine
croire ce qu’il entend. Enfin, comme tout cela n’est point un rêve, et
que M. le maire s’en va bien tout droit à Paris, il lui recommande de
présenter ses hommages à son _seigneur_ et de rapporter une robe pour
Léocadie. La bonne nourrice, elle, se contente de dire au maire
d’Étrœung:
--Vous prierez notre _seigneur_ de me laisser le plus long-temps
possible ma chère petite fille; vous lui direz qu’elle se porte bien,
qu’elle est heureuse avec nous, et que, s’il vient au château à la fin
de l’autre semaine, comme on l’assure, il trouvera que j’ai eu bien soin
de notre Julie.
--Et moi, bien soin du jardin et de la maison, et des plantations, et
des terres, et de tout, dit Célestin; je me flatte que notre _seigneur_
sera content.
--Et vous, mademoiselle, dit le maire à Julie, ne me chargez-vous
d’aucune commission pour votre papa?
--Si fait, monsieur: vous lui direz que je l’attends pour me remmener à
Paris, et vous lui direz aussi que maintenant je sais écrire.
Elle appuya sur ces derniers mots avec un petit air de triomphe.
--Vous savez écrire, mademoiselle; mais c’est charmant cela!
--C’est _l’innocente_ qui lui a montré l’écriture, reprit Célestin. La
pauvre femme s’est donné un mal avec cet enfant!.. Mais, Léocadie,
ajouta-t-il en regardant sa femme avec tristesse, comprends-tu que cette
malheureuse Louise ne revienne pas? Il lui sera arrivé une mauvaise
aventure.
--Je ne sais pourquoi j’ai idée que nous la reverrons ce soir, répliqua
Léocadie; elle s’est peut-être perdue en route, mais elle aura fini par
retrouver son chemin.
--Dieu t’entende! dit Célestin. S’il lui était survenu quelque malheur,
je ne m’en consolerais pas.
--Oui, oui, s’écria le maire, votre _innocente_ reviendra ce soir ou
demain, rassurez-vous; et en attendant souhaitez-moi un bon voyage, car
il faut que je parte.
Il était contre tout usage que le maire d’Étrœung quittât ses amis
sans avoir mangé et bu très-amplement avec eux. On s’attabla donc;
mais, comme il faut que tout finisse, même les repas d’adieu, le maire
se leva, pour prendre congé de ses hôtes. Cependant Julie n’était pas
là; ils s’en aperçurent pour la première fois, bien qu’elle les eût
quittés depuis une longue demi-heure. Célestin se mit à sa recherche,
car M. le maire ne voulait pas, disait-il, s’en aller avant d’avoir
présenté ses respects à mademoiselle Charrière. On trouva Julie
griffonnant au milieu d’un tas de lettres commencées, inachevées, et
recommencées pour rester inachevées encore.
Toutefois elle en terminait une dont elle était satisfaite, à ce qu’il
parut. Elle la porta toute joyeuse à M. le maire, qui se permit d’y
jeter un coup d’œil. Cette lettre contenait en quelques mots:
«Je t’attends pour que tu me remmènes au spectacle. Ma bonne Louise est
perdue; si tu la vois à Paris, dis-lui de revenir avec toi, nous
partirons tous ensemble. Adieu, je t’embrasse.»
L’écriture de Julie était presque indéchiffrable, ce qui n’empêcha pas
l’officier municipal de lui donner les plus grands éloges. La petite
fille était radieuse. Célestin dit:
--C’est pourtant cette _innocente_ qui lui a montré à tenir une plume!
Quel malheur qu’elle ne soit plus au château; bien sûr que le _seigneur_
l’aurait richement récompensée!
Le maire, attiré à Paris par un procès considérable que soutenait sa
commune contre l’état, était en humeur de raconter longuement les tenans
et les aboutissans de la chose en litige, lorsqu’à la fin, s’apercevant
que ni lui ni ses auditeurs ne comprenaient un mot à son affaire, et
s’apercevant aussi que les heures marchaient vite, il renouvela ses
adieux, serra dans son portefeuille la lettre de mademoiselle Julie,
embrassa tout le monde et partit.