Baroy, Célestin et sa femme, qui n’espéraient plus en recevoir de
nouvelles, assis sur un banc de la cour, causaient de l’_innocente_ et
déploraient sa mort, car ils ne supposaient pas qu’elle pût exister.
Julie, debout près d’eux, les écoutait avec tristesse. Le départ de
Louise avait laissé un grand vide dans ses amusemens, dans ses travaux
même de tous les jours. L’idée que l’_innocente_ était morte, et que par
conséquent elle ne la verrait plus, lui donnait de l’impatience et du
chagrin. Louise s’occupait d’elle avec tant de bonté, elle l’embrassait
avec tant d’amour, elle était si attentive à lui plaire en toutes
choses! Ce n’est pas que souvent Louise ne se fût montrée sévère à sa
fille; mais ses remontrances étaient faites si à propos, adoucies par
une si profonde tendresse, que Julie, tout en se fâchant contre
l’_innocente_, ne pouvait s’empêcher un moment après de l’appeler
encore _sa bonne Louise_.
Tous trois, Célestin, sa femme et Julie, pensaient donc à l’_innocente_,
dans la soirée du samedi, tous trois la regrettant plus ou moins fort,
suivant son cœur et la nature de ses sympathies.
Un jeune paysan, vêtu d’un sarrau de toile bleue, collet et jabot
festonnés, entra précipitamment à Baroy.
Aux premières paroles qu’il dit, Célestin s’écria:
--Louise! Elle est en prison!.... C’est elle qui vous envoie! Ah, mon
Dieu! Parlez, qu’est-ce qu’il faut faire?.....
Léocadie et Julie ne montraient pas moins de curiosité et d’inquiétude.
Le jeune paysan les surprit et les affligea beaucoup en leur annonçant
que leur amie était accusée de vol.
Célestin n’en voulut rien croire.
--On vous a trompé, ou elle s’est faussement accusée elle-même, dit le
brave homme. Nous la connaissons mieux que personne. Je réponds d’elle
comme de moi. Partons tout de suite. Je m’en vais la réclamer, et je
serai bien malheureux si on ne me la rend pas.
Célestin attela son cheval à la carriole. Léocadie n’osa faire observer
à son mari qu’à cinq heures du soir, il était bien tard pour se mettre
en route. Julie demandait à être du voyage, mais Léocadie s’y opposa, et
Célestin, en compagnie du jeune paysan, lança son cheval au grand trot,
malgré les remontrances craintives de sa femme et les profondes ornières
d’un étroit chemin qui se prolongeait, de cahot en cahot, l’espace de
quatre fortes lieues, jusqu’au but de leur course.
Cependant le jeune paysan racontait en détail l’histoire de
l’arrestation de Louise. Lui-même, disait-il, était fils du
garde-champêtre; les paysans du village, attendris par les lamentations
de la prisonnière, irrités contre son père, l’avaient en quelque sorte
forcé, lui fils du garde, à venir à Baroy, afin d’y prendre des
informations sur Louise et de la faire relâcher au cas où elle ne serait
pas coupable.
Tout extraordinaire, tout invraisemblable que ce fait peut paraître, il
n’avait rien que de très-réel. Les habitans du village détestaient le
garde, par qui souvent ils étaient saisis et mis à l’amende, pour dégâts
commis dans la forêt. En outre, les clameurs de Louise les avaient émus,
et ils s’emportaient chaque jour en reproches contre le premier auteur
de l’arrestation de cette femme, soit qu’ils crussent à l’innocence de
la prisonnière, ou soit qu’ils ne vissent en cette aventure qu’un
prétexte pour tourmenter et accabler leur ennemi. A la fin, le garde,
qui du reste était bien aise de mettre sa conscience en repos, avait
résolu d’envoyer son fils à Baroy.
Il est à croire qu’en toute autre saison, les travaux de la campagne
occupant moins de bras, il se fût détaché du village quelque alerte et
bon paysan, qui, de lui-même, sur les seuls cris de la prisonnière, fût
venu réclamer pour Louise l’aide et le témoignage des gens du château;
mais cette fois, les soins de la moisson furent cause qu’aucune personne
étrangère à la famille du garde ne voulut dépenser bénévolement toute
une journée à courir chercher au loin des protecteurs pour une
inconnue, peut-être même pour une voleuse. Les villageois se
contentaient donc de menacer, d’injurier le malencontreux garde
champêtre. Nous voyons maintenant le résultat de ces injures et de ces
menaces.
Mais laissons Célestin et son compagnon presser les pas pénibles du
cheval qui traîne la petite carriole, et les devançant d’une heure,
recherchons ce que fait Louise.
Elle ignore que le fils du garde est allé parler d’elle à ses bons amis
de Baroy; elle a beau demander protection et secours, elle n’attend plus
ni l’un ni l’autre. Seule, sur un lit de paille, un morceau de pain noir
à ses côtés, privée de sommeil, loin de sa fille, accusée de vol, elle
pense avec terreur que le lendemain c’est dimanche, que les gendarmes
viendront, qu’ils l’emmèneront à la ville, qu’avant d’être entendue des
juges, qu’avant d’obtenir justice, on la gardera prisonnière, un mois,
six semaines peut-être; que dans cet intervalle, Gustave peut arriver,
découvrir qui elle est, reprendre sa fille, s’enfuir, la laisser seule
mourir dans les cachots..... La douleur, la privation de sommeil,
l’effroi lui enflamment le cerveau, elle crie à travers la porte de sa
prison qu’elle veut faire des révélations importantes et qu’on se hâte
d’en prévenir M. le maire.
Rarement, le soir surtout, Louise manquait-elle de curieux (des enfans
et des femmes), qui épiaient ses cris au dehors. Elle n’eut pas plus tôt
fait entendre le nom du maire, que, avides de connaître ce qu’elle
pouvait avoir à lui dire, deux ou trois petits garçons coururent au plus
vite chez l’officier municipal.
Celui-ci arriva fort étonné et fort satisfait du rôle important que ses
fonctions de _mayeur_ l’appelaient à jouer dans cette affaire. Il jeta
sur Louise un regard terrible. Après quoi, l’examinant de près à la
lueur de sa lanterne, il la vit si chétive et si malade, que la pitié
lui fit oublier sa qualité de magistrat, et il redevint ce que la nature
l’avait fait, un simple et honnête cultivateur flamand.
--Eh bien! dit-il à Louise, d’une voix encourageante, vous m’avez
demandé, me voilà. Parlez sans crainte: je vous écoute. Êtes-vous une
voleuse?
Louise se tenait immobile, effrayée des paroles qu’elle allait dire. Le
digne maire lui répéta le plus doucement qu’il put:
--Parlez, vous n’avez rien à craindre. Où avez-vous volé ce mouchoir? A
qui appartient-il?
--A ma fille, monsieur, à ma fille! s’écria-t-elle. Je ne suis pas
coupable. Faites-moi sortir d’ici. Oh! monsieur, si vous êtes père, si
vous avez des enfans, ayez pitié de moi, je vais vous instruire de tout,
monsieur, mais promettez-moi de n’en parler à personne, et de me
renvoyer à Baroy avant que les gendarmes ne viennent.
Le maire promit tout ce que Louise voulut. Alors elle commença d’une
voix basse, étouffée de sanglots, le récit cent fois interrompu de ses
malheurs. Le maire stupéfait écoutait bouche béante cette histoire, à
laquelle cependant il n’ajouta que peu de foi.
--Vous assurez, dit-il, que la fille de M. Charrière est à vous. Je veux
bien vous croire; mais pour cela faire, il est juste que le _seigneur_
de Baroy lui-même confirme votre déposition. Je lui écrirai donc demain
pour savoir si vous ne mentez pas.
Louise, emportée par la douleur, reprocha au maire de manquer à sa
parole; elle lui rappela la promesse faite de ne révéler son secret à
personne; elle lui dit qu’écrire à Gustave, c’était la perdre sans
ressource, et qu’il valait autant pour elle mourir tout de suite dans sa
prison. Le maire prétexta les devoirs de sa charge, la nécessité de
découvrir si Louise disait vrai, les reproches qu’il encourrait, en
rendant libre, sans preuve d’innocence, une vagabonde soupçonnée de vol.
Puis, voyant Louise se frapper le sein, et l’entendant pousser des cris
de désespoir, il gagna précipitamment la porte dans la crainte d’être
lui-même victime de cette furieuse (ce fut le nom qu’il lui donna). Je
la remettrai demain matin aux gendarmes d’Avesnes, pensa-t-il; je
communiquerai sa déposition à M. le procureur du roi, et on reconnaîtra,
j’en suis sûr, qu’elle m’a fait un mensonge pour m’attendrir et
s’évader.
Le maire franchissait la porte, lorsqu’il se sentit violemment saisir au
corps: il se retourna: c’était Louise, non furieuse, mais suppliante,
mais à genoux, mais pleurant, qui conjurait le maire de lui permettre de
retourner à Baroy, près de sa fille.
Aux pleurs, aux supplications de Louise, des cris répondirent non loin
de là: on entendit accourir plusieurs hommes. L’officier municipal
prêtait encore l’oreille à ce bruit inaccoutumé, et Louise, repoussée
par le maire, avait à peine quitté son humble posture, que déjà Célestin
et le fils du garde avaient paru. En apercevant le jardinier du château,
Louise leva les mains au ciel et dit: Je suis sauvée!
Il fallut d’abord expliquer au maire comment le fils du garde, à l’insu
et pourtant à l’excitation de tout le village, était parti pour le
château de Baroy. Le maire s’étonnait, et Louise, tout entière à
Célestin, embrassait ce dernier avec amour, et elle lui disait:
--Mon ami, mon bon ami, arrachez-moi de cette prison! Vous voyez comme
je suis pâle! Ils m’ont bien fait souffrir... Emmenez-moi tout de suite
avec vous!..... Mais, ma fille, comment se porte ma fille?...
--Ah! ah! dit le maire, est-ce que vraiment la fille de votre
_seigneur_, mademoiselle Charrière, est la fille de cette femme?
--Non pas, répondit le jardinier.
--Mais, continua le maire, tout à l’heure elle m’a conté.....
--Je suis perdue! Il va tout lui dire, murmura Louise avec terreur.
--Elle m’a conté, reprit le maire, que votre _seigneur_ devait
l’épouser, il y a six ans, à Paris; qu’elle est devenue enceinte,
qu’elle est accouchée, qu’on a fait disparaître son enfant, celui-là
même qui est à présent au château...
--Ayez pitié de moi, mon Dieu! s’écria Louise. Ils vont me reprendre ma
fille!
--Qu’on a fait passer sa fille pour morte....
--Ayez pitié de moi, mon Dieu! répéta Louise... Il me tue, moi et mon
enfant!
--..... Que cette fille, elle l’a retrouvée un soir dans une promenade
publique...
Louise, dans le coin le plus sombre de sa prison, sanglotait, prononçait
de lentes paroles, inintelligibles à tous, mais empreintes d’une
tristesse funèbre....
Le maire poursuivait avec calme le récit de l’histoire imparfaite qu’il
avait recueillie de la bouche de Louise, quand un énorme éclat de rire
vint lui couper brusquement la parole. Il leva sa lanterne jusqu’à
hauteur de visage, et aperçut, éclatant encore sur la face de Célestin
le plus grand rire qui se puisse voir et entendre. Depuis quelques
minutes, l’honnête jardinier se tenait à quatre pour ne pas partir d’un
accès de joie immodéré, en présence de l’officier municipal; mais à la
fin, le rire qui l’étouffait n’avait pu être contenu par son respect
pour M. _le mayeur_.
--Qu’avez-vous donc? demanda le maire avec un léger accent d’humeur; ce
que je dis n’a rien de plaisant, je crois.
--J’ai, répondit Célestin, d’un air un peu plus sérieux, j’ai que je
trouve drôle l’histoire que vous m’avez faite. Où l’avez-vous prise?
--C’est Louise Drouart elle-même, l’ancienne maîtresse de votre
_seigneur_...
--Qui ça, l’_innocente_?
--De quelle _innocente_ parlez-vous?
--Eh bien! de la folle, quoi donc, de Louise, celle-là que vous tenez en
prison! Elle vous a conté qu’elle a été la maîtresse du _seigneur_, et
que notre demoiselle est sa fille!... et vous avez cru cela, vous, un
maire!
--Mais, tout à l’heure elle-même ne vous a-t-elle pas demandé des
nouvelles de sa fille?
--C’est un nom qu’elle lui donne par amitié, la pauvre femme! Comment
n’avez-vous pas vu tout de suite que c’est une _innocente_?... Venez
ici, Louise.
Puis, s’adressant au maire:
--Vous allez voir qu’elle est _innocente_.
Louise, qui les écoutait, se précipita aux genoux du maire:
--Ne me faites pas de mal, monsieur, je suis une malheureuse folle!
Célestin le sait: j’ai perdu la raison.
--Vous entendez bien qu’elle en convient elle-même, dit Célestin. Quand
je vous assure qu’elle n’a pas sa tête.
--Oui, monsieur, oui, je suis folle, continua Louise; il y a bien
long-temps déjà... Une fille que j’ai perdue... Oubliez tout ce que je
vous ai dit: ma raison m’a abandonnée... Ayez compassion de moi et de
mon enfant... Je suis une pauvre mère... Oui, monsieur, je vous le
certifie, Célestin vous le dira, tout le monde le sait: je suis folle!
Je vous ai menti... monsieur, je suis folle!
--_Innocente! innocente!_ répéta le jardinier en la regardant avec
douleur.
--Mais, demanda le maire, ce mouchoir brodé qu’on a trouvé sur elle?...
--Rendez-le moi, il est à ma fille! s’écria Louise, oubliant que ce mot
pouvait la trahir une seconde fois.
Puis, se reprenant:
--Excusez-moi, monsieur, je n’ai pas de fille, je n’ai jamais connu M.
Charrière, il n’a pas dû m’épouser.... C’est ma pauvre tête qui est
malade... N’est-ce pas, Célestin, que je suis folle? C’est bien aisé à
voir... Comment voulez-vous que je ne sois pas folle, puisque j’ai perdu
mon enfant?
Mais toute disculpation nouvelle devenait inutile. M. le maire
partageait déjà l’opinion de Célestin en ce qui touchait la folie
apparente de Louise, et l’honnête jardinier avait complétement dissipé
les doutes de l’officier municipal, quant au vol. Cette _innocente_, lui
avait-il dit, a pris ce chiffon parce qu’il est à notre Julie, qu’elle
aime beaucoup; mais elle le lui aurait rendu, car, depuis plusieurs mois
qu’elle habite le château, elle n’a rien volé: tout au contraire, il n’y
a pas de jour où elle n’apporte de petits cadeaux à notre demoiselle. Et
puis, encore un coup, vous voyez bien que c’est une _innocente_.
Réclamée par Célestin et disculpée par sa prétendue démence, Louise fut
mise à l’instant même en liberté.
Malgré la nuit, qui était fort avancée, Louise voulut partir tout de
suite pour le château. Célestin s’y opposa: sa carriole avait versé une
fois en venant, et d’ailleurs, le cheval, lui et l’_innocente_ avaient
besoin de repos. Ils passèrent la nuit chez M. le maire lui-même, qui
leur fit grande fête, et le lendemain, dimanche, sur les six heures du
matin, ils reprirent la route du château de Baroy.
CHAPITRE IX.
Tout le long du chemin, Célestin rencontra des campagnards endimanchés,
qui s’en allaient les uns à la ville, les autres à la ducasse de quelque
bourg ou hameau. Soit qu’il fût connu de plusieurs d’entre ces
villageois, soit que l’hospitalité flamande lui commandât de faire
monter dans sa carriole les piétons qui le saluaient humblement d’en
bas, il ne fit pas même un quart de lieue seul avec Louise. Au reste,
quelque envie qu’eût Louise d’être débarrassée de ces importuns
compagnons de voyage, sur quoi pouvait-elle encore questionner Célestin?
ne lui avait-il pas dit deux et trois fois déjà: Pendant votre absence,
il n’est rien arrivé de fâcheux: nous nous sommes tous bien portés, et
nous n’avons éprouvé d’autre peine que celle de ne vous pas voir.
Eh bien! c’est à ma fille, pensa Louise que je demanderai ce qu’elle a
fait, si elle a été inquiète de moi, si elle m’a pleurée, si elle était
malheureuse loin de sa mère!
Dix heures sonnaient, et la carriole entrait dans la cour du château.
Après les premières effusions, après que Louise eut jeté de longs
baisers tout autour d’elle, à Léocadie, à Célestin, aux deux vieillards,
à sa fille, à sa fille surtout, qu’elle étouffait de caresses, on parla
de fêter à table le retour de l’_innocente_. Mais l’impatiente mère, qui
était dévorée du désir d’être seule avec son enfant, supplia ses hôtes
de lui abandonner Julie pendant quelques minutes. Ils y consentirent
tous, même Julie, heureuse qu’elle était de retrouver sa bonne Louise.
Le jardin n’était séparé du château que par une cour un peu élevée, mais
pas assez haute cependant pour que du jardin on ne pût observer ce qui
se passait au château. Il est inutile de dire que du château dans le
jardin l’observation était plus facile encore.
Louise, sans autre but que de fouiller dans le cœur de sa fille et
d’y chercher ce qu’il contient d’amour pour elle, Louise a pris Julie
sur ses genoux, et, à cette même place où elle lui parla de sa mère,
quatre jours auparavant, elle épie sur les traits de l’enfant la
tendresse plus forte ou plus faible qui doit suivre une longue absence.
Absence funeste en toute chose, elle le craint du moins, car déjà ces
quatre jours de prison n’ont-ils pas reculé l’instant où elle espérait
de s’enfuir avec sa fille? Bientôt il lui faudra songer à quitter Baroy,
et pourtant voilà quatre grands jours qu’elle n’a pu ajouter la plus
faible somme à son petit trésor...... Que serait-ce donc si, déjà moins
riche d’aumônes, elle se retrouvait encore appauvrie de l’amour de son
enfant!
Elle fixe ses yeux humides sur les yeux rians de Julie:
--Chère petite, tu m’aimes donc! lui dit-elle, tu es contente de me
revoir... tu as pensé à moi souvent?
--Tous les jours, ma bonne Louise, je m’ennuyais beaucoup.
--Qu’as-tu fait tout ce temps-là?
--Rien; je te dis que je m’ennuyais.
--As-tu prié Dieu pour moi?
--Oui, ma bonne Louise.
--Et puis encore?
--J’ai travaillé hier matin sur le dernier modèle d’écriture que tu m’as
donné; je disais: C’est ma bonne Louise qui m’a appris à écrire, et je
pleurais en pensant que tu étais perdue...
--Tu pleurais, pauvre enfant?
--Oui; comme je ne savais pas où tu étais allée, ni quand tu
reviendrais, j’ai écrit à mon papa Gustave pour qu’il te....
Louise fit un mouvement si brusque qu’elle faillit laisser tomber sa
fille, qui, tout émue de la secousse, regarda l’_innocente_ avec une
sorte de crainte.
Louise se leva, la terreur sur son visage:
--Tu as écrit à ton père?
--Mais oui... répondit Julie, tremblante de l’agitation où elle la
voyait; je lui ai écrit pour lui dire...
--Que j’étais au château?...
--Au contraire, que tu n’y étais plus, et que s’il te rencontrait à
Paris...
Louise ne la laissa pas achever; elle était hors d’elle.
--Et tu m’as nommée, malheureuse enfant?
--Mais, oui, je t’ai nommée... ma bonne Louise.
--Y a-t-il long-temps?
--Trois jours.
--Trois jours!.... Il est en route pour venir; il est à une lieue d’ici,
peut-être... Oh! ma fille, ma fille, c’est toi qui m’as perdue!... On va
t’arracher de mes bras, chère enfant..... Mon Dieu! mon Dieu!...
Julie, à qui les gestes et les cris de l’_innocente_ faisaient peur,
voulut s’éloigner; mais Louise, l’attirant avec force vers elle, se
baissa, prit la tête de son enfant dans ses mains, et approchant sa
figure de la figure de sa fille, qu’elle baignait de larmes:
--Regarde-moi, Julie, regarde-moi. Sais-tu qui je suis?
Julie hésitait à répondre.
--Ma fille, dis-moi qui je suis!
--Tu es ma bonne Louise...., répondit l’enfant, qui se contenait pour ne
pas crier, car elle appréhendait que ses cris n’irritassent encore la
folie de la pauvresse.
--Je suis ta mère! ta mère!...... s’écria Louise en couvrant sa fille de
baisers et de pleurs. Tu es à moi! à moi seule, entends-tu? Ton père t’a
volée à mon amour. Tu m’appartiens; je t’ai achetée par six ans de
malheurs, par quatre mois de mendicité. J’ai été ta servante, j’ai
tendu la main pour te nourrir... j’ai dit que j’étais folle... Ton père
m’a fait passer pour morte.... On m’a dit aussi que tu étais morte, toi,
ma fille.... Mortes, chère enfant, mortes toutes deux pour nous arracher
l’une à l’autre.... Mais maintenant je te tiens, personne ne pourra
t’enlever à moi; tu es ma fille, mon enfant, tout ce que j’aime au
monde... Julie, mais, ne me fuis pas, je suis ta mère!...
L’enfant était parvenue à s’échapper des bras de Louise, et elle
remontait le jardin en pleurant et en courant. Louise s’élança après
elle.
Dans ce moment, deux hommes à cheval s’arrêtèrent à la porte du
château. Célestin se dépêcha d’aller au-devant d’eux. Le premier qui
entra c’était le propriétaire de Baroy, l’homme qui le suivait, un de
ses domestiques.
Célestin, surpris de la brusque apparition de son _seigneur_, lui dit:
--Nous ne vous attendions que dans huit jours, monsieur. Est-ce que vous
êtes venu à cheval?
--En poste. Nous avons pris des chevaux de selle à Landrecies. Mais
comment se porte ma fille?
--Très-bien, monsieur, très-bien; toujours gaie, contente. Elle sera
bien heureuse de vous voir!
--Où est-elle?
--Dans le jardin, je vais l’appeler; à propos, avez-vous vu le maire
d’Étrœung?
--Oui, oui, je l’ai vu... mais faites venir ma fille... Elle est seule
dans le jardin?...
--Non, monsieur, je crois qu’elle est avec l’_innocente_.....
Célestin n’avait pas achevé, que son maître traversait rapidement la
cour du château. Le jardinier et le domestique le suivent.
En cet instant, Louise parle d’amour à sa fille, qu’elle essaie de
calmer par ses paroles, de consoler par ses baisers. Mais l’enfant
détourne la tête avec inquiétude...
Julie vient de reconnaître son père. Elle tend les bras de ce côté et
elle appelle.
Louise jette les yeux vers le château... Trois hommes empressés
descendent les marches du jardin.
Sa vue se trouble, l’égarement est dans ses idées, elle enlève, elle
saisit sa fille à bras-le-corps, sa fille qui appelle au secours.
--Papa, l’_innocente_, la folle!
--Ah! c’est lui, s’écrie Louise, il vient à nous, il va te reprendre,
mon enfant... C’est lui!
Sa fille pressée contre sa poitrine, elle se précipite, elle cherche une
issue...
Julie continue de crier, d’appeler son père à son aide.
--Tais-toi, Julie, ne pleure pas, dit Louise épouvantée, n’appelle pas,
ma fille..... Je suis ta mère..... ta mère!!!
Mais l’enfant, dans son effroi, opposait une vive résistance, les bras
tendus vers Gustave...
Louise, échevelée, rapide, la tête perdue, luttant d’efforts contre sa
fille qui se débat, qui la frappe au visage, s’élance hors du jardin,
franchit le pont du ruisseau, monte les prairies et fuit en plaine avec
sa proie.....
Derrière elle on entend:
--Arrêtez! arrêtez!
Julie ne cesse de crier:
--Au secours! la folle! la folle! à moi!
Louise épuisée de forces, mais non de courage, accablée sous le faix
qu’elle emporte, trébuche, tombe... son enfant roule à côté d’elle....
Gustave, Célestin et le domestique sont près de l’atteindre.
Elle se relève, ressaisit son enfant, qui s’accroche aux pierres, aux
brins d’herbe, la reprend dans ses bras, court quelques instans, après
quoi elle retombe... mais cette fois elle n’a pas laissé échapper sa
fille.
Elles sont tombées l’une et l’autre la face contre terre. Louise, qui
croit pouvoir fuir encore, s’est retournée sur le dos, avec son enfant
toujours entre ses bras.....
Gustave est devant elles; il se jette avec emportement sur Louise pour
lui disputer leur fille.....
Mais Louise, Louise à la vue de Gustave furieux, a rassemblé toute son
énergie, elle enlace sa fille comme dans un lien de fer.
--Elle est à moi, s’écrie-t-elle, tu ne l’auras pas!
Le domestique frappe et blesse Louise aux mains, tandis que Célestin
s’efforce de dégager Julie, qu’il tire à lui par les jambes.....
--Assez! assez! dit Gustave, ne leur faites pas de mal.....
L’enfant, que Louise tenait par le milieu du corps, glisse sous les bras
de sa mère éperdue..... Alors elle se raidit, elle se cramponne à la
tête de sa fille, et le cou de Julie se trouve comprimé sous les deux
poignets de Louise. La malheureuse presse, serre, étreint son enfant
avec délire...
--Tu ne l’auras pas! répète-t-elle, elle est à moi, Gustave!... Oh!
messieurs, dit-elle aux domestiques, laissez-moi ma fille, elle est à
moi, ne me la prenez pas!
Léocadie accourait en ce moment. Louise l’aperçut et lui cria:
--Léocadie! au secours! défendez-moi!... Bonne Léocadie, empêchez-les de
me prendre ma fille!
Julie, que tirent à eux trois hommes, dont un est son père, et que
retient une seule femme, Julie, immobile entre les bras qui
l’enchaînent, poussa un sourd gémissement de douleur, et Louise, brisée
de convulsions, perdit connaissance.
Elle ignorait cependant qu’au milieu de cette lutte horrible, Julie fût
morte étouffée par elle, par elle, pauvre mère, qui eût donné sa vie
mille fois pour respirer le souffle, pour sentir battre le cœur de
son enfant...
Quinze jours après, Louise aussi était morte, et Gustave Charrière avait
quitté la France.
Il n’y a pas encore trois mois, un de nos amis l’a rencontré à New-York.
* * * * *
Il ne paraissait pas heureux.
FIN.