La nourrice, ou mieux, pour l’appeler par son nom de _demoiselle_,

Léocadie venait de se ranger un peu du côté de sa belle-mère, qui

continuait à murmurer contre Louise, tandis que celle-ci, se rapprochant

timidement de sa voisine, lui dit bien bas:

--Madame, pardonnez-moi; ma pauvre tête est malade. J’ai un enfant, je

craignais de l’avoir perdu... Je ne l’ai embrassé qu’une fois dans ma

vie... je ne l’ai pas nourri... Et voilà pourquoi je vous disais tout à

l’heure que vous êtes bien heureuse, vous qui avez nourri votre...

cette jolie petite fille!... Je suis mère, madame, et je n’ai pas mon

enfant... Pardonnez-moi.

--Qu’est-ce qu’elle te dit donc encore? demanda la vieille femme.

--Elle me dit qu’elle a perdu son enfant, répondit Léocadie avec bonté.

Pauvre malheureuse!

--Quand on a perdu son enfant, répliqua la vieille avec humeur, on ne

vient pas dans un bal, surtout si on n’a pas d’habits propres. Je n’ai

jamais vu ça de ma vie.

Léocadie, qui avait été flattée des éloges donnés par Louise à _sa

fille_, et qui, en outre, avait eu le malheur de perdre deux de ses

enfans, à quelques mois de distance, se sentit touchée de pitié, et,

malgré les coups de genou significatifs que lui donnait sa belle-mère,

elle se tourna un peu vers Louise, à qui elle dit:

--Vous la trouvez donc bien jolie, ma fille?

--Oh! charmante, soupira Louise; je ne suis entrée ici que pour elle,

pour la voir; elle me rappelle la mienne... mon enfant aurait son âge et

sa beauté...

La contredanse finit. Danseurs et danseuses accouraient pour s’asseoir;

Louise vit l’instant où il lui faudrait quitter son banc. Elle ne

pouvait s’y résoudre, car sa fille venait droit à elle...

Elle se pencha à l’oreille de Léocadie.

--Voulez-vous me permettre de l’embrasser, madame?...

--Si ça vous fait plaisir, je ne demande pas mieux, répondit la

nourrice.

Louise ouvrait les bras, mais son enfant, qui n’avait pas même fait

attention à ce geste, reprit vivement sa place entre les deux femmes du

château.

--Tiens, ma fille, dit Léocadie, voilà une pauvre femme qui te demande

la permission de t’embrasser. Veux-tu?

Louise s’était levée, le corps tremblant, les bras étendus... L’enfant,

soit vague souvenir des traits de Louise, soit dégoût des misérables

vêtemens dont elle était à peine couverte, fit une petite mine maussade,

et murmura:

--Non, maman; je ne veux pas embrasser cette pauvresse... Si elle a

besoin de quelque chose, je vais lui donner un sou; mais l’embrasser...

pourquoi faire?

--Otez-vous donc de là, la femme! dirent quelques jeunes garçons en

poussant Louise.

--Faites-la sortir du bal! s’écria la vieille belle-mère de Léocadie;

ce n’est pas ici sa place.

Louise, jetée de côté et d’autre par de lourds walseurs, se trouvait

alors lancée près de la porte. Elle s’enfuyait pour cacher son désespoir

à tous les regards, lorsque sa fille, entraînée par Léocadie, la

rejoignit dans la rue.

--Eh bien! embrassez-moi donc, lui dit l’enfant en lui tendant sa joue.

La petite fille était rouge de honte. Louise jeta sur elle des yeux

pleins de tristesse.

--Si vous m’embrassez, c’est parce qu’on vous l’ordonne?... Non, quand

vous m’aimerez...

La nourrice la regardait avec compassion, sa fille avec étonnement. Elle

eut peur d’en avoir trop dit, quoique l’altération de son visage en dit

plus encore... et elle s’éloigna bien vite.

--Mon Dieu! mon Dieu! s’écriait Louise en s’enfonçant dans les rues les

plus désertes du bourg, elle me méconnaît, elle ne m’aime pas, et c’est

à une autre qu’elle donne le nom de mère!

Peu de temps après, elle se repentit de n’avoir pas embrassé sa fille;

elle s’en étonna surtout, ne comprenant pas qui lui avait donné cet

horrible courage. Elle s’accusa de folie, et, dans la crainte que sa

fille ne quittât promptement le bal et qu’il lui fût difficile de la

retrouver, elle se dépêcha de revenir à la salle de danse. Ce ne fut pas

sans peine qu’elle put reconnaître, parmi tous les cabarets du bourg,

celui où elle avait laissé son enfant. Elle regarda du dehors à travers

les vitres, puis elle se glissa près de la porte, puis elle entra dans

le bal... Sa fille n’y était plus.

Léocadie et sa belle-mère l’avaient emmenée chez monsieur _le mayeur_,

où ils dînaient tous. Si Louise avait su cela, il lui eût été facile de

s’introduire dans la maison du maire, d’y voir sa fille à la faveur de

l’hospitalité des jours de ducasse; mais, faute de savoir précisément où

était son enfant, elle dépensa en d’inutiles recherches un temps

qu’elle eût employé si bien au profit de son bonheur.

Mais il était possible que les habitans du château de Baroy se

rendissent à la prairie, où elle avait vu des danses, à son arrivée dans

le bourg. Cette espérance la fit se diriger de ce côté. Il était déjà

tard.

Louise ne vit personne sur la pelouse, si vivante, si bruyante tantôt.

Elle s’assit au bord du chemin en se disant:

--Du moins, lorsqu’elle s’en ira, je la verrai passer.

La soirée était calme, chaude; la nuit fut douce. Louise resta là toute

la nuit.

Réveillée de bonne heure par la faim, elle trouva sur sa robe une

dizaine de sous dont elle était redevable à la pitié de quelques

passans. Elle remercia Dieu de ce bien, qu’elle prit sans honte cette

fois, car elle n’avait pas vu la main qui lui en avait fait aumône. Elle

se traîna vers le bourg, mais sans quitter la rue qui aboutit à la

grande route.

Déjà plusieurs portes étaient ouvertes. Quelques marchands étendaient

leurs boutiques en plein air; de petits garçons à moitié vêtus se

montraient aux fenêtres. Louise cherchait un boulanger. En promenant ses

yeux de toutes parts, un objet la frappa, à cause de la circonstance que

je vais dire.

Sa fille, dans le bal, avait perdu une de ses boucles d’oreilles, et

elle s’en était désolée un moment, pendant que Louise était encore là;

cet accident, au reste, avait eu lieu avant que Louise ne parût à la

danse.

Parmi les objets de peu de valeur, épars sur la boutique portative d’un

marchand de verroterie, la pauvre mère aperçut cette boucle seule,

dépareillée, et elle crut la reconnaître pour être le pendant de celle

dont sa fille avait si fort déploré la perte.

Elle s’approcha du marchand.

--Combien vendez-vous cette boucle?

Le marchand prit un air fin:--Ah! ce que je la vends? ça dépend de ce

qu’elle vaut. Si c’est de l’or, quatre francs; si c’est du chrysocale,

dix sous. Ainsi, ma brave femme, avez-vous quatre francs? je vous la

donne.

--Mais, répliqua Louise en rougissant (car elle faisait presque

sciemment un mensonge), cette boucle n’est pas en or...

--Je ne m’y connais pas trop, à vous dire vrai. Un petit garçon me la

vendit hier au soir.... Il l’avait trouvée, et ma foi!... Allons, je

vous la vends dix sous.

Louise sollicitait une diminution de prix dans l’espoir qu’il lui

resterait quelque chose pour acheter du pain; mais le marchand s’en tint

invariablement à la somme fixée. Elle abandonna le peu d’argent qu’elle

possédait. Puis, s’excitant à pleurer de joie pour faire taire les

douleurs de la faim, couvrant de baisers cette petite boucle qui avait

touché les joues de sa fille, riche de ce seul trésor, elle remonta la

rue avec la pensée d’aller s’asseoir de nouveau sur la route, par où

devait s’en retourner son enfant.

Mais son courage était plus grand que ses forces; elle sentit la tête

qui lui tournait, ses jambes qui fuyaient sous elle, et, de peur de

tomber, elle s’appuya rudement contre une porte qui s’ouvrit...

--Entrez! lui dit une voix, entrez et mangez, la femme: il y en a ici

pour tout le monde.

Dans les villages de cette partie de la Flandre, durant les ducasses,

une table, chargée de mets, reste dressée trois jours de suite. Des

jambons, de lourdes pâtisseries, des viandes froides s’offrent sans

relâche à l’appétit des convives dont l’estomac se repose à peine la

nuit.

On déjeunait. Louise, à qui la vue d’une table bien servie avait rendu

des forces, n’osait cependant prendre place à côté de tous ces hommes,

de toutes ces femmes, dont pas une seule figure ne lui était connue.

--Asseyez-vous et mangez, répéta le maître de la maison.

Après quoi on cessa de s’occuper d’elle. Surprise de cette hospitalité,

qui, pour une Parisienne, tenait presque du roman, Louise hésitait

encore, quand ses yeux se portèrent sur le rebord d’un buffet, où on

avait abandonné quelques débris de pain et de jambon. Elle se glissa de

ce côté, comme une coupable, et tournant le dos à la table, elle usa

timidement de la liberté qu’on lui laissait de se nourrir.

Sa provision à peu près faite, elle salua les convives, qui ne la

regardèrent pas, et voulut adresser des remerciemens au maître de la

maison, qui lui dit sans l’écouter:

--A votre service, tant qu’il vous plaira! c’est encore aujourd’hui et

demain fête!

Louise regagna promptement le lieu où elle avait passé la nuit, car elle

n’oubliait pas que sa fille et les autres habitans du château de Baroy

devaient partir ce jour-là même. Toutefois, comme il était encore matin,

elle pensa que leur départ n’était pas si proche qu’ils ne pussent venir

faire une promenade sur le pré. Elle quitta donc la route pour pénétrer

dans la pâture, où commençaient à paraître quelques musiciens et

quelques jeunes filles.

Une demi-heure à peine écoulée, Louise entendit derrière elle le bruit

d’une voiture. Elle détourna la tête; quatre personnes étaient dans une

petite carriole découverte. Entre ces quatre personnes, elle distingua

sa fille. La voiture allait à peine au trot du cheval, mais, à cause de

l’avance qu’ils avaient sur Louise, il était à craindre que celle-ci ne

pût rejoindre que très-difficilement les voyageurs.

Sans réflexion aucune, sans songer ni à ce que penseraient d’elle les

habitans de Baroy, ni aux explications embarrassantes qu’il lui faudrait

donner sur un emportement si extraordinaire, Louise, ne voyant qu’une

chose, la voiture qui fuyait, qu’une personne, sa fille qui partait sans

elle, se mit à courir et à crier tant qu’elle eut d’haleine. La petite

carriole n’en allait que plus vite; car l’enfant était effrayé, et la

vieille belle-mère, conductrice de l’équipage, fouettait le cheval de

toute la vigueur de son bras.

Dans sa douleur, Louise se ressouvint, par miracle, de la petite boucle

d’oreille, et, comme s’il eût été possible à sa fille ou à Léocadie de

voir luire de loin ce petit bijou d’or, elle le leur tendait en

redoublant ses cris.

A la fin, la voiture s’arrêta. Léocadie l’avait exigé, en apparence pour

son beau-père qu’ils amenaient malade, mais en réalité pour Louise qui

lui faisait compassion.

--Sa boucle d’oreille, s’écriait Louise, je vous rapporte sa boucle

d’oreille!

L’effroi de la petite fille se changea en un vif plaisir à la vue de sa

chère boucle tant pleurée. La vieille belle-mère murmura tout bas que

Louise avait volé ce bijou; Léocadie répondit doucement que d’ordinaire

les voleurs ne prennent pas pour rendre; Louise en balbutiant conta

comment cet objet avait passé dans ses mains; la vieille belle-mère

hocha la tête; Léocadie parut autant surprise qu’attendrie; l’enfant

remercia beaucoup la _pauvresse_; le vieux beau-père, fort souffrant, ne

disait mot. Louise côtoyait péniblement la voiture, qui allait au pas.

Montez donc dans notre carriole, dit Léocadie, vous ne pouvez plus

marcher.

--Monter! murmura la vieille mère, et où veux-tu donc qu’elle se place?

nous sommes déjà si à l’étroit que j’en étouffe.

--Je mettrai ma fille sur mes genoux, répondit la bonne nourrice.

--Oh! non, non, madame, je vous en prie, je la mettrai sur les miens...

je ne veux pas que vous vous fatiguiez pour moi,.. et puis, ajouta

Louise avec une voix tremblante de bonheur, c’est une grâce que je vous

demande.. Venez, ma chère petite, venez sur mes genoux...

Louise avait pris place dans la voiture, et sa fille hésitait encore

entre elle et sa nourrice. Celle-ci dit tout bas à l’enfant:

--Mets-toi sur ses genoux... fais-lui ce plaisir-là: elle t’a rapporté

ta boucle d’oreille.

Le cheval repartit au trot sous les coups de fouet redoublés de la

vieille belle-mère, et Louise, dont toutes les peines s’effaçaient en ce

moment, pressait, serrait dans ses bras sa fille assise sur elle. Les

épaules, les cheveux, les vêtemens de sa fille, elle baisait tout avec

une ardeur que ne pouvait modérer la crainte de se trahir. Les

soubresauts de la carriole lui offraient à toute minute un prétexte pour

étreindre son enfant, pour appliquer ses lèvres sur son cou, sur sa

chevelure, sur sa robe... et elle pleurait doucement.

Un instant, elle passa la main sous l’écharpe de sa fille, glissa les

doigts vers sa poitrine, les arrêta sur son jeune cœur, et le sentant

battre avec force, elle crut que ce cœur battait pour elle, elle crut

que son enfant devinait que la _pauvresse_ qui la tenait dans ses bras

c’était sa mère.....

Louise, à aucune époque de sa vie, n’avait ressenti une joie plus

grande. Léocadie la regardait de côté, de temps en temps, de manière à

ne pas gêner son bonheur, et elle se disait, la bonne nourrice:

--Pauvre femme! apparemment que son enfant ressemblait bien à notre

demoiselle!

Il arriva, dans un moment où Louise murmurait timidement quelques mots

de tendresse à sa fille, distraite par les cahots de la voiture, il

arriva que Louise se troubla tout à coup, frappée qu’elle fut par une

réflexion pénible.

--Madame, dit-elle à Léocadie, quel est le nom de..... quel est son nom?

--Julie.

--Julie!..... Ah! se dit Louise, ce n’est pas mon nom qu’il lui aurait

donné!

--Julie, répéta Louise en glissant ce nom à l’oreille de sa fille,

Julie...

L’enfant se retourna.....

Louise la regarda avec ivresse.....

--Julie..... où est votre mère?.....

La petite fille tendit les bras à sa nourrice.

--N’en avez-vous pas eu une autre? dit Louise, dont la tête

s’égarait..... dites, Julie, où est votre mère?.....

--Hélas! répondit la nourrice, ma bonne petite fille n’a jamais connu

d’autre mère que moi..... Sa mère est morte en la mettant au monde.

--Morte! s’écria Louise!.... ils lui ont dit que sa mère est morte!

--Mais qu’est-ce qu’elle a donc à crier cette femme? s’écria à son tour

la vieille belle-mère; voilà le cheval qui s’arrête de frayeur!

Le cheval s’arrêta par la raison que la voiture entrait dans la cour du

château.

--Les malheureux! pensa Louise, ils m’ont dit à moi: Ta fille est morte;

et à ma fille: Tu n’as plus de mère!

CHAPITRE VI.

Célestin, le jardinier du château, était accouru très-inquiet de voir

arriver tout son monde; il ne les attendait pas avant la fin du jour.

Léocadie augmenta l’inquiétude de son mari en lui montrant leur vieux

père malade et si faible, qu’ils furent obligés de l’aider à descendre

de carriole.

--Notre père voulait revenir seul, dit-elle; mais je n’ai pas voulu, et

moi revenant avec lui, il a bien fallu partir tous. Il n’y a que ma

fille qui n’en a pas été trop contente. Tiens, regarde quelle grosse

moue elle fait encore!

Célestin regarda l’enfant, qui paraissait fort mal à l’aise sur les

genoux de Louise, qui l’entourait étroitement de ses bras, et la

retenait serrée contre elle, quoique les autres voyageurs eussent quitté

la voiture.

--Lâchez-la donc! criait la vieille belle-mère.

--Lâchez-moi! répéta Julie en pleurant et en se débattant.

Célestin reconnut Louise.

--Eh! mais, dit-il c’est l’_innocente_! Vous l’avez donc ramenée

d’Étrœung?

--Une _innocente_! dit la vieille belle-mère.

--Une _innocente_! redirent Léocadie et l’enfant.

Dès ce jour-là Louise fut traitée avec une sorte de respect par les

habitans du château[2]. La vieille belle-mère elle-même ne lui parlait

plus qu’avec bonté. Léocadie lui montrait une pitié affectueuse et

tendre. Célestin pensait que sa présence à Baroy devait porter bonheur

à tous. Julie la considérait avec une crainte superstitieuse. Chacun lui

témoignait de la compassion. On la laissait librement agir dans

l’intérieur du château.

Louise, sans savoir au juste le sens du mot _innocent_, devina, à la

conduite que tinrent ses hôtes envers elle, qu’ils la regardaient

presque comme une insensée; elle en fut contente, parce que cela

facilitait l’exécution de ses desseins; mais, d’un autre côté, elle en

était attristée, parce que sa fille aurait plus de pitié que d’amour

pour elle.

[2] Il n’est pas un village de la Flandre française qui ne compte deux

ou trois _innocens_. Au cou de quelques-uns de ces malheureux pendent

des goîtres énormes, tels qu’on en supposait jadis aux _cagots_ des

Pyrénées-Occidentales. Du reste, l’attitude immobile de leur face

annonce plus de niaiserie que de méchanceté. Le mot _innocent_ (qui ne

nuit pas) exprime parfaitement la nature de leur folie. Les habitans

ont pour ces êtres imbéciles les mêmes égards que le Valais témoigne à

ses _crétins_, l’Inde à ses _mediroub_, etc., etc.

La maladie du vieillard ne fit qu’augmenter encore l’intérêt que Louise

avait inspiré à ses nouveaux amis. Elle se dévoua entièrement à soigner

le vieux malade: sa fille occupait une petite chambre à côté de celle

du bon homme. Les habitans du château, qui ne soupçonnaient pas que

Louise fût mère, ne pouvaient assez admirer le dévouement de cette

pauvre femme, qui, après avoir passé tout le jour dans la chambre du

malade, s’obstinait encore à y passer la nuit: ils ne savaient pas que

la nuit, Louise allait embrasser sa fille...

Deux motifs s’étaient opposés à ce que Louise effectuât tout de suite

les projets d’enlèvement qu’elle avait eus d’abord: le premier, c’était

l’absence de Gustave, qui avait dit, en partant, que sans doute il ne

reviendrait pas au château avant six mois; le second, c’était sa propre

misère, à elle, malheureuse mère, qui vivait de la pitié d’autrui, et

qui, une fois hors du château, manquerait de pain pour elle et son

enfant, mais surtout pour son enfant. Elle la voyait bien vêtue, bien

logée, ayant tout en abondance, et elle ne se sentait pas la force de

l’arracher aux aisances de la vie, de lui faire échanger ce bien-être

pour les aumônes des passans. D’ailleurs, elle voulait peu à peu se

faire aimer de Julie, peu à peu lui faire comprendre qu’elle est sa

mère; elle voulait, en outre, ne pas l’emmener avant d’avoir amassé un

petit trésor avec quoi elle pût la nourrir quelques mois. Pour les mois,

pour les années qui devaient suivre, elle s’en fiait à son amour et à la

Providence. Le temps de liberté que lui laisse l’absence de Gustave,

Louise l’emploiera à travailler la nuit, à mendier le jour. Ce projet

elle lui donnera suite dès que le vieillard sera mieux portant.

L’indisposition du bon homme traîna quinze jours. Louise, redevenant

libre de son temps, n’était cependant pas sans craindre l’arrivée subite

de Gustave au château, quoiqu’on lui eût dit et répété que _le seigneur_

ne reviendrait pas chercher Julie avant l’hiver; elle redoutait quelque

malheur; elle avait peine à se défendre d’un pressentiment funeste. Son

esprit ne commença à retrouver un peu de calme que quand Célestin l’eut

assurée que Gustave les prévenait toujours de son départ de Paris, soit

au moyen d’une lettre, soit par un domestique qui le précédait au

château, afin de faire tout disposer pour le recevoir.

Lorsqu’à ces détails favorables pour son repos, se joignit la certitude

qu’aucun habitant de Baroy ou des environs ne correspondait avec

Gustave, et que par conséquent rien ne pouvait lui donner l’éveil sur

l’_innocente_ qui habitait le château, Louise résolut de mettre à

exécution ses petits projets de fortune. Elle pria Léocadie de lui

fournir du travail.

--Et qu’avez-vous besoin de travailler? lui demanda Léocadie. Vous êtes

faible, infirme; restez tranquille. On vous nourrit, vous êtes logée;

que voulez-vous de mieux? A quoi bon vous fatiguer? et au surplus, que

savez-vous faire?

--Je sais coudre, répondit Louise; donnez-moi le linge de la maison à

raccommoder; et pour ma peine, je vous demande...

--Quoi? d’être nourrie? vous l’êtes; logée? vous l’êtes; vêtue? je vous

ai déjà dit de choisir dans toutes mes robes.

--Je voudrais de l’argent, répondit Louise.

--De l’argent! s’écria la vieille belle-mère; et Jésus mon Dieu!

qu’est-ce que vous ferez de votre argent?

--Ce qu’elle voudra, ma mère, ce qu’elle voudra; il faut contenter cette

pauvre _innocente_.

Ce mot produisit sur la vieille flamande un effet presque magique.

--C’est vrai, dit-elle, je n’y pensais plus; il ne faut pas la

contrarier, cette _innocente_; mais au moins, si on lui donne de

l’argent, est-il juste qu’elle le gagne par son travail.

--Soyez sûre que je le gagnerai, dit Louise.

La nuit suivante, elle dormit quelques heures sur une chaise, près du

lit de son enfant, et les heures passées sans sommeil, elle les utilisa

à travailler pour ses hôtes. Le jour, elle quitta le château et s’en

alla mendier quelques sous à travers la campagne.

Toutes les nuits et tous les jours elle continua ce fatigant métier. Le

château était le centre de ses excursions. A diverses heures de la

journée, elle venait y embrasser sa fille, ou y prendre un peu de

nourriture; car aux passans, elle ne demandait pas du pain, mais un sou.

Les habitans du château la laissaient faire, bien que ses nouvelles

habitudes de mendicité leur fussent pénibles, à eux chez qui elle

logeait.

Nous avons vu que Léocadie lui avait offert de suppléer à ses vêtemens

en lambeaux par quelques hardes un peu plus convenables; cette

proposition, Louise l’accueillit avec joie, puis après elle ne l’accepta

point sans réserve; elle craignit que d’être trop bien mise ne détournât

d’elle les regards du riche; elle eut peur de faire diminuer les

aumônes, et malgré toute l’envie qu’elle aurait eu de se vêtir avec

propreté, avec élégance même, elle rejeta les offres de Léocadie, quant

aux robes, qui, pour la plupart étaient de soie; elle lui demanda

seulement quelques autres objets de toilette, mais vieux, mais usés. Les

plus méchans lui servaient à solliciter la pitié des gens de la

campagne; les moins mauvais elle les gardait pour briller au château.

Aux yeux d’autres personnes que les habitans de Baroy, il eût été

remarquable que Louise, près de sa fille, arrangeait ses haillons avec

une sorte de coquetterie; tantôt, c’était un schall troué dont elle

cachait soigneusement les déchirures; un bonnet dont elle venait de

relever elle-même les tuyaux, et dont elle laissait flotter les rubans

avec grâce; tantôt, elle accommodait artistement sa coiffure ou bien

elle arrondissait l’extrémité brillante de ses ongles.

Un jour, passant à Avesnes, elle découvrit sous une fenêtre le

contenant, à peu près vide, d’une liqueur odorante; elle serra la fiole

précieusement, et lorsqu’elle fut près d’entrer au château, elle

répandit la liqueur sur ses mains, elle en arrosa sa tête, et, ainsi

parfumée, elle courut embrasser sa fille. Si au lieu de cette liqueur,

la fiole eût contenu du carmin, Louise en aurait coloré à l’instant même

ses joues, ses joues que son enfant trouvait laides parce qu’elles

étaient pâles et flétries; Louise se serait mis du _rouge_, car sur

toutes choses elle voulait plaire à sa fille..... La pauvre mère eut

donné de grand cœur la moitié de sa vie, pour que son enfant lui

dît:--Tu es belle!

Malgré tout le soin qu’elle apportait à grossir son petit trésor, sans

cesse augmenté par les aumônes, Louise, de temps à autre, en étournait

quelques sous pour faire des cadeaux à Julie. Elle lui achetait de ces

riens qui causent tant de plaisir aux enfans. C’étaient là de grandes

joies pour toutes deux. Lorsque sa quête avait été abondante, Louise

arrivait au château fière, heureuse du bonheur qu’elle préparait à sa

fille. L’enfant sautait d’aise de voir tous ces futiles présens dont la

pauvre femme la comblait une ou deux fois par semaine. Alors elle

l’embrassait, et Louise se flattait tout bas d’être aimée. Il est

certain que Julie commençait à montrer quelque attachement pour _la

pauvresse_. Elle causait, elle se promenait volontiers avec elle,

volontiers même elle la laissait lui baiser les lèvres.

Un enfant, t. 3/3 · 第 3 / 5 段